En entrant dans le salon très éclairé, Coryse s'arrêta, examinant, dans le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se demandant qui elle devait saluer d'abord. Puis elle marcha vers une vieille femme silencieuse, au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement qui, étant données ses allures habituelles, paraissait très respectueux.
La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour plusieurs raisons. Elle lui trouvait grand air en dépit de son attitude modeste, et elle la croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray haïssait cette vieille femme, parente éloignée de son mari, qui attristait son salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux portrait pâli. Cette haine seule eût suffi pour la rendre sympathique à Chiffon.
— Corysande, — dit la marquise d'un ton bref, — viens donc dire bonjour à madame de Bassigny!…
Madame de Bassigny était la femme d'un colonel, et la bête noire de Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire punir les officiers garçons qui négligeaient son jour.
La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque impertinente :
— Tout à l'heure… quand j'aurai salué madame de Jarville…
La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubières posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de contentement.
Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était ravi du manque d'empressement que lui témoignait si délibérément Chiffon.
Cette femme maigre, — qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une arête dans le dos, — mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d'Aubières s'en était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse.
D'abord, madame de Bassigny, très désireuse d'attirer chez elle ce célibataire bien tourné, porteur d'un grand nom, s'était montrée infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout à avoir le salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle comprit tout de suite que la présence du duc d'Aubières était indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province il devient un grand personnage.
Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était dit : «C'est probablement un duc de l'Empire», et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand on apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d'Hozier de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d'avant la revision de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite fortune, le duc faisait assez bonne figure ; qu'il avait de beaux chevaux qu'il montait bien ; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui tout seul» et pleine — disait-on — de jolis bibelots, dans le quartier neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.
Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent le colonel et madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant d'être poli, sans plus.
Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le duc d'Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillît avec son habituel dédain un camarade aussi brillant.
Et, tandis que toutes les plus jolies femmes — y compris madame de Bray à son déclin, mais encore appétissante, — lui faisaient à l'envi la cour, le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée, rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon, l'oncle Marc lui apprit le reste ; et, inconscient, il se mit tout doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l'enfant de quinze ans qui lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.
Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se passait dans son cœur trop jeune, il pensa : «Je suis fou!…»
Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d'abord impossible, il en arriva peu à peu à se dire : «Pourquoi pas?…»
Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.
Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse, totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en pouvait mais.
Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une cousine des Avesnes, s'écria :
— Chiffon!… pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?…
— Comment? — demanda madame de Bray stupéfaite — comment?… elle n'est pas allée au cours?…
Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit Barfleur ; et, s'avançant vers sa mère :
— Non, — dit-elle, — je ne suis pas allée au cours… je suis restée dans le jardin…
Elle se tourna vers M. de Bray, l'œil suppliant, et ajouta :
— Il faisait si, si beau!…
— Et où êtes-vous allée?…
Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui lui disait également vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement, parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc… Et puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait déclaré que le tutoiement réciproque était plus tendre ; que lui seul marquait l'intimité, la confiance ; qu'à présent, «toutes les femmes du faubourg Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux. Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin de son cœur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent. Dès qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait «vous» à Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton, — comme elle disait, — reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle répondit :
— Je viens de vous le dire… je suis restée dans le jardin…
— A fainéanter?…
— Non…
— Qu'est-ce que vous avez fait?…
— J'ai regardé les fleurs…
— C'est bien ce que je disais!…
Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées :
— De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au cours, Geneviève?…
— Au cours?… — fit la jeune fille, qui chercha un instant à se souvenir, — nous nous sommes occupées de la reproduction…
Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit :
— De la reproduction des plantes phanérogames…
L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix :
— Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs elle-même dans le jardin… c'est sans inconvénient, au moins!…
Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral et protecteur, revenant au tutoiement :
— Tu as entendu, Coryse?…
La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s'adressant à elle :
— Mardi, c'est surBritannicus, le cours…
— J'irai!… — s'écria Chiffon, — j'aime tant Racine!…
Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il demanda, d'un air indifférent et poli :
— Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?…
— Je ne sais pas… — fit Chiffon, indifférente aussi.
Puis, après un instant de réflexion, elle déclara :
— C'est peut-être parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille…
Marc de Bray se mit à rire ; sa belle-sœur, furieuse, se tourna vers lui :
— On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus insupportable encore!…
— Moi!… — fit l'oncle Marc, ahuri.
— Oui, vous!… qui riez de toutes les inepties qu'elle dit… et qui avez l'air de trouver ça drôle!…
Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très agacée d'être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en l'air comme aux jours de bataille, proposa :
— Si on recausait comme avant… au lieu de s'occuper de moi?…
Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit et descendit le perron, où l'attendaitGribouille, son meilleur ami, un énorme dogue court et trapu ; bonasse avec un air féroce.
La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines d'humidité et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle s'éloigna de la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. L'odeur intense des pétunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprès de la longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa :
— Je leur ferais mal!…
Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec une délicatesse infinie et d'attendrissantes précautions.
Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille ; et, tout de suite, elle devina que c'était M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité. Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon :
— C'est vous, mademoiselle Coryse?…
— Oui, monsieur…
D'une voix hésitante, il reprit :
— Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?…
— Mais oui…
— Est-ce que… est-ce qu'on vous a dit que… que…
Elle eut pitié de son embarras.
— Oui… je sais que vous m'avez demandée aujourd'hui en mariage…
Il murmura, le gosier serré :
— Eh bien?…
— Eh bien!… je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!… et dame!… ça me surprend un peu… et même beaucoup, si vous voulez que je vous dise?…
— Pourquoi?… vous n'avez donc pas deviné que je vous aime depuis très longtemps?…
Elle répondit, sincère :
— Oh! quant à ça, non, par exemple!…
— C'est pourtant bien vrai!… je vous aime depuis que je vous connais…
— Ça, c'est excessif!… je suis bien sûre que le premier jour où vous m'avez vue, j'ai pas dû vous faire une impression bien agréable… Oh! non!…
— Le premier jour?…
— Oui… à dîner… le soir où j'étais à côté de vous… ce que j'ai dû vous paraître moule!… c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement rasée… avec vos chasses et vosrallye-papers… et tout le tremblement…
— Mais… — balbutia le pauvre homme interdit — je ne savais de quoi vous parler… et je…
— Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parlé service… car il y avait encore ça!…
— Comme vous vous moquez de moi!… vous me trouvez ridicule… ennuyeux?…
Elle protesta avec vivacité :
— Oh! non… pas du tout!… ça! jamais!… et même je vous aime beaucoup… je suis très contente quand je vous vois…
Joyeux, il demanda :
— Eh bien, mais alors…
— Quand je vous vois… accidentellement… mais si c'était toujours, toujours, tout le temps…
— Alors, vous ne voulez pas de moi?…
Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement non. Comme ça, au moins, tout serait fini ; on ne reviendrait plus là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude dans la pauvre voix étranglée qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute silhouette penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle répondit :
— Non… je ne dis pas ça encore… je suis très flattée, très reconnaissante de votre affection… mais je suis si petite fille!… j'ai si peu pensé aux choses graves… laissez-moi réfléchir… voulez-vous?… ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non… car, alors… je dirais non…
— J'attendrai votre décision… mais permettez-moi de plaider un peu ma cause?…
Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant doucement le bras.
— Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes… c'est votre mère qui m'a dit de venir vous rejoindre ici…
Avec conviction, Chiffon s'écria :
— Ah! je le pensais bien!…
Et en elle-même elle ajouta :
— Elle ne peut pas me laisser tranquille!…
De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières reprit :
— Je vous parais vieux… mais je vous offre un cœur très jeune… un cœur qui n'a jamais été à personne…
— Oh!… — fit Coryse, effarée, — vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu'un… voyons?…
Il répondit gravement :
— Aimer… ce que j'entends par aimer… jamais!…
— Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?…
— J'entends donner tout mon cœur et toute ma vie…
— Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?…
— Toujours… enfin… non… ça dépend… — balbutia M. d'Aubières embarrassé.
— Tenez, — fit brusquement Chiffon, — j'aime autant vous dire que je ne vous crois pas!… oh! mais, pas du tout!…
— Vous ne me croyez pas!… et pourquoi?…
— Ah!… voilà!… c'est que c'est assez difficile à vous raconter… Enfin, un jour… au printemps… j'étais à me promener à cheval, avec l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville… et je vous ai aperçu de loin… avec une dame… je vous ai reconnu tout de suite… il n'y a personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe… vous étiez à pied… et il y avait un fiacre qui vous suivait… un des petits fiacres ridicules de la station de la place du Palais… la dame… c'était une des dames dont personne ne parle… excepté ma mère et madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»… et qui font des écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler… on croirait que ça brûle… je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un que vous aimez…
— Moi!… — protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.
— Ou que vous aimiez, du moins…
Et, imperturbable, Chiffon continua :
— Alors, je dis à l'oncle Marc : «Tiens! M. d'Aubières… avec la dame dont il ne faut pas parler!…» Ah! c'est que j'ai oublié de vous dire… Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son droit… vous savez bien?… il avait fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là… et on voulait l'engager… alors, Georgette Guibray, la fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, la dame… en lui disant : «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton frère fait des sottises…» Geneviève me l'avait montrée aussi, et j'avais demandé des explications à papa en déjeunant… Ah!… Seigneur!… quelle affaire!… je vois encore ça!… ma mère s'était levée… elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille éhontée»!… moi, j'étais bleue… je comprenais pas du tout ce qu'il pouvait bien y avoir… alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça… surtout devant ma mère… et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des «cocottes»… qui est un monde à part… et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand j'allais me coucher… Sapristi!… c'est un des plus beaux attrapages dont je me souvienne!… mais ça vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?…
— Non… je voudrais seulement vous expliquer…
— Attendez que j'aie fini… donc je dis à l'oncle Marc : «Voilà M. d'Aubières avec la dame dont on ne parle pas…» et il me répond : «Tu ne sais pas ce que tu dis!… tu es myope comme une taupe et tu ne peux rien distinguer d'ici là-bas…» Alors je lui offre de trotter pour voir… mais il ne veut pas… et le premier sentier que nous trouvons… crac!… il me pousse dedans pour que je ne puisse plus regarder la route… et c'est tout pour cette fois-là…
— Je vais vous…
— C'est pas fini!… un mois après, j'étais avec le vieux Jean… je vous revois avec la même dame et presque à la même place… Ah! je me dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de Bassigny et que j'ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de près… et je trotte… «Mam'zelle Coryse, — me dit Jean, — la route devient bigrement grasse… les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien sûr!… m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par où qu'nous venons…» Je ne l'écoute pas, vous pensez… mais, à ce moment-là, vous remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de Crisville… je dis à Jean : «Je veux voir où ils vont…» et il me répond : «Ça, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas à faire!…»
— Et après?…
— Après, je vous ai perdus à un carrefour… mais je vous ai retrouvés tout de même… à l'auberge de Crisville… votre fiacre mangeait l'avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre… avec la cocotte… alors, j'ai pensé…
— Vous avez pensé?…
— Puisque M. d'Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut absolument la voir quand même… et s'il veut la voir quand même, c'est qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait… et même plus!… car pour risquer, lui… un colonel… un homme sérieux et âgé…
Et comme le duc faisait un mouvement :
— Oui… en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé, s'pas?… eh bien, pour faire ce que — quand c'était Paul — on appelait déjà des bêtises… il faut…
— Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe… et chercher dans n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer… je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre, mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'être votre mari… jamais, jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu l'idée de donner mon nom ni mon cœur à personne… et je vous offre, malgré mon «grand âge», un amour très jeune et très pur…
Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gardé sous le sien, il murmura :
— Laissez-moi espérer un peu… je vous en prie?…
— Si je ne vous réponds pas tout de suite oui… — dit franchement Coryse — c'est que je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai ou que je sentirai que je peux aimer plus que tous les autres… je déteste le monde, moi!… j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!… je n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle et la tante de Launay, papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs… je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins très tendrement, très sûrement…
M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains de l'enfant et les appuyant contre ses lèvres :
— Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer à vous…
Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie.
— Chiffon — balbutia-t-il — mon petit Chiffon!…
Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon.
Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui s'abandonnait si confiant ; énervé par l'obscurité, grisé par les parfums qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement la tête. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait troublé, désolé de ce qu'il avait fait :
— Pardonnez-moi… je vous aime tant!…
Elle lui répondit simplement, déjà remise d'un effroi que, dans son innocence, elle ne s'expliquait pas :
— Moi aussi, je vous demande pardon… mais c'est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir qu'on m'embrasse…