— Avez-vous vu Chiffon ce matin?… — demanda M. de Bray à la marquise qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il causait avec son frère.
— Non… et vous?…
— Moi, je l'ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des Bénédictins… — dit l'oncle Marc ; — elle filait à toutes jambes, suivie du vieux Jean…
La marquise s'écria, déjà en colère :
— Comment!… elle est sortie!… sortie sans permission?…
— Elle allait probablement à la messe?… insinua M. de Bray, conciliant.
— A la messe! elle n'y va jamais!… sauf le dimanche…
Marc, debout devant la fenêtre, annonça :
— La voilà qui rentre… elle est dans la cour avec Luce…
«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray. Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez au vent, l'air indifférent.
Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se fermer à demi les yeux de Coryse :
— D'où viens-tu?…
— De Saint-Marcien… — répondit la petite.
— Comment ça?… toi qui ne vas jamais à la messe!…
— Aussi je n'ai pas été à la messe…
— Alors, qu'est-ce que tu es allée faire?…
— Voir l'abbé Châtel…
— Pourquoi?…
— Parce que j'avais quelque chose à lui dire…
— Ah!… — fit madame de Bray inquiète — et qu'est-ce qu'il t'a répondu?…
— Avant de dire ce qu'il m'a répondu, il faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?…
Et, en riant, elle ajouta :
— Ce serait trop long!…
Le marquis s'adressa à madame de Givry :
— Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l'abbé Châtel?…
— Non… — répondit la jeune femme avec un peu d'embarras. — L'abbé Châtel n'est plus mon confesseur…
— Oh! — fit le marquis étonné — est-ce possible?… toi qui ne remuais pas le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le remuer!… toi qui parlais de lui continuellement… trop même, soit dit entre nous… qu'est-ce donc qu'il vous est arrivé?…
Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété austère, étroite et fatigante. Tolérante d'ailleurs, c'est-à-dire ne s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement qu'elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes œuvres et le monde qu'elle aimait passionnément, et qui — comme le disait fort justement Marc de Bray — la payait d'une noire ingratitude. Non pas qu'elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle vertu ; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n'était appréciée que dans sa famille, où tous l'aimaient pour ses belles qualités et sa bonté naïve.
— Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?… — demanda l'oncle Marc, jouant la stupeur.
Docilement, madame de Givry répéta :
— Je ne me confesse plus à lui…
— Vous êtes brouillés?…
— Nous ne sommes pas brouillés… mais c'est lui qui n'a plus voulu…
— Depuis quand?… — interrogea Chiffon, très surprise aussi.
— Depuis mon bal… le bal que j'ai donné au moment du Concours hippique…
— Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?… — dit Marc. — Est-ce qu'il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?…
— Oh!… — protesta Luce avec vivacité — ce n'est pas lui, le pauvre abbé!… c'est ma faute!… c'est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander la permission de le donner…
— Eh bien?…
— Eh bien, il m'a dit : «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du tout!»…
— C'est un homme de grand sens…
— J'ai insisté, mais il n'a rien voulu entendre… il m'a dit : «Ne venez pas à moi, prêtre, me demander la permission d'offrir chez vous un divertissement que l'Église n'approuve pas… je ne dois pas vous encourager dans cette voie… — Mais mon mari veut que nous donnions un bal… — Eh bien, donnez votre bal… et puis vous viendrez me dire que vous l'avez donné… et nous nous arrangerons… — Je ne veux pas qu'il y ait de bal sans votre permission… — En vérité, mon enfant, vous me placez dans une situation tout à fait ridicule!…»
— Il avait raison, ce pauvre homme! — dit en riant Marc de Bray.
— C'est un encroûté!… — déclara la marquise, qui n'admettait en fait de prêtres que les Jésuites.
Coryse s'écria, fâchée qu'on touchât au vieil abbé qu'elle aimait beaucoup.
— Encroûté!… lui!… jamais de la vie!… mais c'est tout de même pas son métier d'exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?…
Et, se tournant vers madame de Givry :
— Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien dans tout ça… tu vas tout le temps au bal… tu ne fais que ça!… je croyais que tu avais la permission, moi?…
— Mais je l'ai aussi…
— Eh bien, alors?…
— C'est justement ce que j'ai dit à l'abbé Châtel… «Mais puisque vous me permettez d'aller au bal?…» et il m'a répondu : «Mon enfant, ça n'a aucun rapport… un bal est un lieu où l'on est plus exposé à pécher que dans beaucoup d'autres…»
— Ah!… — fit Chiffon, pensive.
— «… Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en quelque sorte l'éclosion du péché… vous êtes, dans une certaine mesure, complice ou responsable… Quand, au contraire, vous allez au bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez être pour personne une occasion de péché…» Ça te fait rire? — continua madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son fauteuil, — mais moi, j'étais consternée!… toutes les invitations étaient parties… il n'y avait plus que deux jours!… je suis rentrée, et j'ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce que l'abbé Châtel m'en avait refusé la permission…
— Ils ont dû faire des bonnes têtes?… — questionna Coryse, qui riait aussi.
— Ah! je t'en réponds!… Maman m'a dit que j'étais folle d'aller parler de ça à l'abbé… Hubert, lui, était furieux!… il m'a crié : «Eh bien, soit!… nous ne donnerons pas ce bal… mais comme, à présent que nous ne sommes plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions des politesses sans les rendre, nous n'irons plus nulle part… vous m'entendez bien… absolument nulle part!… à moi, ça m'est égal, j'exècre le monde!… mais vous?…» Moi, j'étais au désespoir!… et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi… il m'a inspiré la pensée d'aller trouver le bon père de Ragon…
— Ah! — fit Coryse, avec une grimace.
— Et le père de Ragon a été charmant… il m'a dit, quand je lui ai raconté la défense de l'abbé Châtel…
— Allons, bon! — grommela Chiffon — v'là que c'est une défense, à cette heure!…
— Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il m'a répondu : «Que dit l'Évangile, mon enfant?… quela femme doit obéissance à son mari… votre mari veut que vous donniez un bal… donnez un bal… Dieu le voudra aussi…»
Coryse protesta :
— En voilà une idée, d'aller mêler le bon Dieu à tout ça!… je vous demande un peu si c'est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son dos!…
— J'étais ravie… — reprit madame de Givry — j'ai couru tout de suite chez l'abbé Châtel… et je lui ai raconté que j'étais allée me confesser au père de Ragon… et que j'avais la permission… il m'a demandé : «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de Ragon?…» Moi, je n'osais pas trop m'extasier sur le père de Ragon, ni dire tout le bien que j'en pense… j'avais peur de froisser l'abbé Châtel… j'ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir… alors, il m'a suppliée : «Eh bien, retournez-y!… oui… j'en serai enchanté… car je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embêtant que vous à confesser!…» Il a ditembêtant, croiriez-vous?…
— C'est de moi qu'il aura appris ça!… — s'écria Coryse en riant — ce pauvre abbé!… il est si bon et si drôle!…
— Tu sais, Luce… — conseilla Marc de Bray — tu feras bien de ne pas trop raconter cette histoire-là…
— Pourquoi?… — demanda ingénument madame de Givry.
— Mais… parce que… tu te rendrais ridicule… et aussi l'abbé… — ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de se nuire à elle-même.
La marquise s'écria :
— L'abbé Châtel sort du peuple!… il ne sait rien comprendre!… il n'a aucune délicatesse… aucun sentiment des choses mondaines… et, naturellement, c'est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur…
— L'abbé Châtel n'est pas mon confesseur… — répondit Chiffon — ou du moins il ne l'est plus…
— Et depuis quand, je vous prie?…
— Depuis trois ou quatre ans… depuis qu'on ne s'occupe plus de moi, et que je sors seule avec Jean… depuis ma première communion, à peu près…
— Ah!… — fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des faits et gestes de sa fille — et cependant, vous êtes continuellement fourrée chez lui… qu'allez-vous y faire… s'il n'est plus votre confesseur?
— Il est mon confident… je l'aime beaucoup… je le crois sûr et droit… et je lui raconte mes petites affaires… celles que je crois devoir raconter…
— Alors, — interrogea la marquise, vexée, — à qui vous confessez-vous, à présent?…
— A personne…
Et, comme sa mère faisait un mouvement :
— Ou à tout le monde, si vous voulez?… je vais tantôt à l'un, tantôt à l'autre… à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à Notre-Dame-du-Lys… enfin, je fais le tour de toutes les paroisses… et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la marge!… je me confesse à peu près six fois par an… ça peut aller longtemps comme ça… et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai…
— Cette petite est folle!… absolument folle!… — dit d'un air douloureux la marquise, — elle s'en va de droite et de gauche… au lieu de se choisir un intelligent directeur…
— Un «directeur!…» Eh bien, c'est justement ça que je ne veux pas!… — déclara nettement Chiffon — je fais ce que je crois devoir faire… mais je le fais comme je l'entends… il est prescrit de se confesser… mais il n'est pas ordonné d'initier à sa vie… d'habituer à ses pensées et à ses fautes… quelqu'un qui vous connaît et vous rencontre hors de l'église!… ça m'est odieux… ces relations extérieures et divines mêlées… en salade… je trouve ça grotesque et répugnant…
— C'est absurde!… — fit la marquise — alors, à ce compte-là, on ne consulterait pas non plus le même médecin… et on craindrait de le rencontrer en dehors de ses visites…
— Ça n'a aucun rapport…
— C'est au contraire exactement la même chose… à l'un on montre son âme… à l'autre son corps… c'est encore pis!…
— Eh bien, voilà!… c'est que, moi, s'il fallait absolument montrer l'un ou l'autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme…
— Taisez-vous!… — cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait particulièrement — taisez-vous!… vous êtes une horrible créature!… une fille sans pudeur!…
Coryse répondit sans s'émouvoir :
— C'est-à-dire que je comprends différemment la pud… non… c'est drôle!… je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là… ça me fait l'effet d'un vilain mot… enfin, je comprends d'autre façon la modestie, probablement…
— Taisez-vous!… je vous adjure de vous taire!…
«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de l'oncle Marc, la fureur de sa belle-sœur se tourna contre lui :
— Ah! je vous conseille de rire!… Ah! ça vous va bien!… vous qui êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!…
Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise s'emporta plus fort :
— Oui… vous avez beau dire que non!… vous êtes cause que je n'obtiens rien de cette enfant… je sais bien qu'elle a une mauvaise nature, mais…
— Je vais vous laisser déjeuner — dit madame de Givry, pressée de partir avant la scène qu'elle prévoyait.
Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta avec douceur :
— Je suis désolée… c'est un peu ma faute… c'est moi qui ai parlé de l'abbé Châtel et alors… c'est comme ça que le… le reste est venu…
— Bah!… — répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère, — le reste vient toujours… il n'y a pas besoin de toi pour ça!…
Elle allait s'esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la rappela d'une voix que la colère faisait glapir plus que jamais :
— Restez!… j'ai à vous parler…
Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.
— Eh bien?… — demanda madame de Bray — quelle réponse devons-nous faire au duc d'Aubières?…
— Aucune… je lui répondrai moi-même… — fit tranquillement la petite.
— Enfin, je suis votre mère… et j'ai bien le droit, je pense, de connaître cette réponse?…
— Parfaitement… je ne peux pas me décider à épouser M. d'Aubières… et j'en suis désolée… car je l'aime infiniment…
— Mais c'est de la démence!… mais jamais vous ne retrouverez une pareille situation…
— Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à contre-cœur… j'ai beaucoup réfléchi… je suis absolument décidée…
— C'est l'abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?…
— L'abbé Châtel… à qui j'ai expliqué ce que je pense… m'approuve, mais il ne m'a rien soufflé… au contraire… il me conseillait d'attendre encore avant de prendre une détermination… jusqu'au moment où je lui ai raconté que…
La marquise depuis un instant réfléchissait, n'écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre :
— Corysande!… ma fille chérie!… je n'ai que toi au monde!… tu es mon seul amour!… ma seule joie!… je n'ai vécu que pour toi!… depuis le jour où tu es née, je n'ai jamais eu d'autre préoccupation que toi!…
Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle écoutait, la bouche entr'ouverte, l'œil luisant, les tempes soulevées par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez, craignant d'éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l'air narquois de l'oncle Marc, et ne répondit rien.
La marquise reprit :
— Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais… et je ne tenterai pas de te changer… je n'espère donc pas que tu fasses quoi que ce soit pour moi ni pour personne… mais c'est dans ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir… de ne pas prendre à la légère cette détermination…
— Je ne la prends pas non plus à la légère… — dit gravement Chiffon.
— Tu la prends sans consulter personne…
— Si… et tous ceux que j'ai consultés me répondent que je n'ai… dans ce cas… à prendre conseil que de moi-même…
La marquise joignit les mains, et, tragique :
— Je te conjure une dernière fois d'attendre avant de répondre… de voir des gens éclairés…
D'un air indifférent, elle continua :
— Le père de Ragon, par exemple!…
— Patatras!… nous y voilà!… — fit Coryse, à moitié riant, à moitié fâchée, — tu penses qu'il trouvera une combinaison subtile… comme pour le bal de Luce?…
— Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour…
— Non, merci… je ne veux pas!… Eh! mon Dieu! c'est pas la peine de faire tant d'histoires… je verrai le père de Ragon quand tu voudras!… ça m'est bien égal!… seulement il était plus facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de moi et de M. d'Aubières!…
— Promets-moi que tu iras aujourd'hui même voir le père de Ragon?…
— Je te le promets…
— Et que tu écouteras ses conseils?…
— Je les écouterai… mais ça ne veut pas dire que je les suivrai…
— Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?…
— A qui?…
— A M. d'Aubières?…
— Je lui ai dit la vérité… que je l'aimais beaucoup… mais pas pour l'épouser… que cependant j'allais voir… réfléchir…
— Et lui?…
— Quoi, lui?…
— Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?…
— Lui, il m'a embrassée… et ce que ça m'a été désagréable!…
— Parce que c'était la première fois… et que ça t'a intimidée…
— Moi!… ça ne m'a pas intimidée le moins du monde… ça m'a fait un effet épouvantable, voilà tout!… et la preuve que ça ne m'a pas intimidée… c'est que j'ai osé lui dire que ça me faisait cet effet-là… ainsi…
— Oh! tu lui as dit…
— Ce pauvre Aubières! — murmura en riant l'oncle Marc.
Un domestique annonça :
— Madame la marquise est servie…
Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café, madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque.
— Ah!… — fit l'enfant, remarquant cette espèce de fuite, — elle va faire la leçon au père de Ragon!… c'est bien inutile!… d'abord… je l'ai en horreur, le père de Ragon… avec son air cauteleux… et ses sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires…
Toujours bienveillant, le marquis conseilla :
— Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir pourquoi…
— Mais je sais pourquoi!…
— Ah!… et c'est?…
— Parce que je ne l'estime pas…
L'oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon déclarait qu'elle «n'estimait» pas cet homme très intelligent et tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne.
La petite rougit.
— Vous vous moquez de moi?… — dit-elle — je le vois bien, allez!… «Estimer», c'est ridicule! c'est vieux jeu!… c'est pompier!… n'empêche que je ne connais pas d'autre mot pour exprimer ce que je pense…
M. de Bray protesta :
— Mais non, mon petit Chiffon… personne ne se moque de toi!… et, voyons, maintenant que nous sommes seuls… dis-nous ce que t'a raconté l'abbé Châtel?… veux-tu?…
— C'est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose…
— Quoi?…
— Ben… l'affaire d'hier soir…
— La demande en mariage?…
— Non… quand M. d'Aubières m'a embrassée…
— Ah!… bon!… très bien!… je ne savais pas que tu appelais ça l'affaire…
— Dame!… c'est important pour moi, ça!… car au moment où M. d'Aubières a fait cette chose-là… je penchais presque pour «oui»… un peu plus et ça y était!… Ah! ouiche!… ça a tout fichu par terre!…
— Mais pourquoi?…
— Mais parce que ça m'a été horrible, je vous dis!… et comme je pense qu'une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il en a envie… je ne peux pas me décider avec ça en perspective… non… je ne peux pas!…
— Et c'est ça que tu as dit à l'abbé?… — demanda Marc, qui s'amusait beaucoup.
— Dame, oui!…
— Et comment lui as-tu dit ça?…
— Je lui ai dit : «Monsieur l'abbé… M. d'Aubières me demande en mariage, etc… A la maison, on veut que je dise oui…»
— Permets… — interrompit vivement M. de Bray — je n'ai jamais voulu que…
— Il a bien compris que c'est pas toi!… quand je dis «on», il sait bien de qui je parle… donc, je lui ai demandé ce qu'il me conseillait, et il m'a répondu : «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu'à consulter votre cœur et votre raison… ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez répondre…» J'ai dit : «Ma raison répondouitout à fait… et mon cœur oui presque… mais voilà!… M. d'Aubières m'a embrassée sous les arbres… dans le jardin… hier soir…» Et alors, j'ai voulu expliquer de mon mieux l'effet que ça m'a fait… mais il m'a coupée tout de suite, l'abbé Châtel… «Ça suffit, mon enfant!… ça suffit… je n'ai pas besoin d'en savoir davantage…» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?…
— Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé… qui n'est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses…
— Mais au contraire… il est là pour ça!… et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène qui s'est produit dans moi à ce moment-là…
— Ah! tu as tenu à lui dire…
— Oui… je lui ai dit que jamais je n'ai éprouvé ça… même le 1erjanvier… où j'embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants…
— Et pourquoi as-tu dit à l'abbé Châtel que tu embrassais des gens dégoûtants le 1erjanvier?… — demanda M. de Bray, étonné.
— Mais parce que c'est vrai!… Madame de Clairville d'abord… qui m'embrasse toujours au travers de son voile mouillé… et le cousin la Balue, donc!… crois-tu qu'il soit appétissant, dis, le cousin la Balue?… il n'a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus… ça revient au même!… Eh bien, malgré tout, je crois que j'aime encore mieux ça que M. d'Aubières hier soir…
— Tu n'es pas sérieuse!…
— Pas sérieuse?… ah bien!… si tu crois que je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!… j'en ai guère envie, va!…
Et tout à coup elle demanda :
— Quelle heure est-il?…
— Deux heures…
— Comment!… déjà!… faut que je file alors, puisque j'ai promis d'aller voir le père de Ragon!…
— Tu as bien le temps!… je crois qu'il n'est à son confessionnal qu'à quatre heures.
— Mais je n'y vais pas, moi, à son confessionnal!… je vais le demander au parloir… à son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, à l'attendre… c'est l'heure des grenouilles de bénitier, quatre heures… Ah! zut!…
Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler le vieux Jean.
Devenu sérieux, l'oncle Marc affirma :
— Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre… quand il ne sera plus là… il nous manquera rudement!…