Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu de la pelouse, jouait avec Gribouille en attendant l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc, s'approchant d'elle, lui dit d'un ton bourru :
— Aubières est parti!…
Elle se dressa, d'un bond :
— Comment parti!… parti pour où?…
— Pour Paris… où il se va secouer un peu… il en a besoin, le pauvre garçon!…
— Ah!… — dit la petite — tu m'as fait une peur!… j'ai cru qu'il était parti pour toujours!…
— Ça t'aurait fait de la peine?…
— Je t'en réponds!…
— Le chagrin d'Aubières m'a désolé… mais, au fond, à présent que tout ça est terminé… je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que tu as bien fait…
— A la bonne heure!… et papa?…
— Papa aussi…
— Alors, tout est pour le mieux!… tu montes à cheval, ce matin?…
— Non… j'ai des lettres à écrire… c'est que, je ne t'ai pas dit… j'ai une grande nouvelle à t'annoncer… la tante de Crisville est morte!…
— Ah!… — fit-elle, indifférente — ça n'est pas ma tante, à moi… et je ne la connaissais pas!… toi non plus, du reste… puisqu'elle ne quittait plus le Midi…
— Je ne l'avais pas vue souvent… mais j'étais son filleul…
Et l'oncle Marc continua paisiblement :
— Je viens d'apprendre qu'elle m'a légué toute sa fortune…
— Toute sa fortune!… — s'écria Coryse, étonnée, — mais c'est elle qu'on appelle la tante de Carabas!… c'est elle qui est si, si riche!…
— C'est elle qui «était» si, si riche, la pauvre femme!…
Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le mouvement, lui sautait aux jambes.
— Oh!… que je suis contente!!!… que je suis contente que ça soit toi!… ça t'ira si bien, à toi, beaucoup d'argent!…
— Lâche-moi donc!… tu m'étrangles! — dit brusquement Marc de Bray, cherchant à se dégager, — je t'ai déjà répété cent fois que tu es trop grande pour te suspendre comme ça en bébé!… ça ne se fait pas!…
— Pardon!… j'oublie toujours!… et qu'est-ce que tu vas en faire, dis, de tout cet argent-là… pour commencer?…
— Pour commencer, je vais voyager…
— Oh!… — murmura l'enfant, toute saisie, — tu vas t'en aller… toi aussi?…
Et, appuyant sa tête contre l'épaule de l'oncle Marc, elle se mit à pleurer silencieusement.
— Es-tu bête, voyons?… — fit-il avec impatience.
Elle répondit, d'une voix inintelligible :
— Pardon!… c'est que, vois-tu, je suis énervée… je ne sais pas ce que j'ai!… tout à l'heure, c'est M. d'Aubières qui m'aimait bien et qui s'en va… à présent, c'est toi…
Ses larmes redoublèrent, et elle conclut :
— C'est que, des gens qui m'aiment… il n'en pleut pas, tu sais?…
— Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!… je ne vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!… la France me suffit… ailleurs, j'ai lespleen!…
— Pourquoi dis-tu lespleen?… au lieu de dire le mal du pays?… il n'y a pas de honte à l'appeler comme ça… je déteste qu'on parle anglais!…
— Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!… ta petite nature reprend le dessus… oui… gronde-moi tant que tu voudras, va!… mais ris… c'est tout ce que je veux…
— C'est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?… cette fois-ci, ça ne sera plus le petit type à l'orgeat de la dernière fois qui passera, hein?… en voilà un argent qui arrive bien!… il y a encore un mois avant les élections… tu as le temps de le tomber, l'élève aux «bons pères!…» qui ment aux ouvriers… qui ment aux gens du monde… qui ment tout le temps!… oui, tu le tomberas… et en voilà une chose qui me fera plaisir!…
L'oncle Marc demanda en riant :
— Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?…
— C'est les deux!… et la charité?… je pense que tu vas la faire en grand, à cette heure?… toi qui t'en donnais déjà des bosses quand tu n'étais pas riche…
— Comment le sais-tu?…
— Je connais tes pauvres, donc!… et quand je vais chez eux, ils me parlent de toi tout le temps… c'est d'ailleurs pour ça que j'y vais, chez eux… car, sans ça, autant en choisir d'autres qui ne t'auraient pas, s'pas?…
— Comment se fait-il que, s'ils te parlent de moi, ils ne me parlent jamais de toi?…
— Parce que moi, je leur défends!… je leur dis : «S'il savait que je viens chez vous… qu'il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez plus… plus jamais… parce que lui, il se cache pour donner, comme un autre pour voler…» Est-ce vrai, ça?…
— Quelle drôle de petite fille tu fais!… si ta mère…
— Ah!… à propos!… est-ce qu'elle le sait?…
— Quoi?…
— Que tu hérites?…
— Oui…
Chiffon se mit à rire.
— Ben, elle a dû faire un rude nez!… car, tout en ayant l'air de dire que la tante de Carabas laisserait sa fortune à des bonnes œuvres, elle a toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait papa et toi qui l'auriez, la fortune!… et, comme il n'y a de vrai que la moitié de ce qu'elle espérait… et que c'est pas la bonne moitié… elle doit être dans un état…
Puis, revenant à ce qui l'intéressait, elle demanda tristement :
— C'est maintenant que tu vas t'en aller, dis?…
— Pendant quelques jours… pour des affaires… mais je reviendrai bien vite…
— Oui… reviens!… tu n'as que le temps pour les élections!… c'est moi qui vais t'en faire, une propagande!… ah! le pauvre vieux Jean!… il va falloir qu'il trotte à pied et à cheval!…
Et, comme le vicomte riait, elle reprit :
— Tu t'en moques, de ma propagande?… tu as tort!… je suis très populaire, moi, sans que ça paraisse… très…
Puis, passant à autre chose :
— Ce que je me réjouis de voir les têtes des gens qui ne t'aiment pas… et il y en a beaucoup…
— Comment?… il y en a beaucoup?…
— Oh! à Pont-sur-Sarthe!… je ne parle pas de Paris… pendant les trois mois que nous passons à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si on t'aime ou pas… tandis qu'ici, c'est tout différent… je vois ce qui se passe…
— Et qu'est-ce que tu vois?…
— Que… excepté quelques amis… tout le monde te déteste…
— Je n'ai cependant rien fait pour ça!…
— Si!… tu as fait tout ce qu'il faut!… tu vis tout seul, et, à Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas ça… ailleurs non plus, du reste!…
— Mais… je ne vis pas tout seul…
— Si!… tu dis zut aux visites, aux dîners, au cercle, aux bals, aux matinées, aux saluts des pères, auxgarden-parties… zut aux jeudis de madame de Bassigny… zut à tout ce qui t'embête… et tu as bien raison, parbleu!… seulement, faut pas croire que c'est comme ça qu'on se fait aimer des imbéciles…
— Oui… je suis un ours… j'ai tort…
— Pourquoi, tort?… qu'est-ce que ça te fait?… d'autant plus que, à présent, quoi que tu fasses, on t'adorera tout de même, va!… et ce qu'on te demandera en mariage!… dis donc?… c'est pas un secret, s'pas?…
— Quoi?…
— Ton héritage?…
— Non!… je ne vais pas crier sur les toits que j'hérite, mais je ne suis pas fâché qu'on le sache…
— Tiens!… — fit Chiffon, surprise, — toi qui es toujours si indifférent à l'effet que tu produis… pourquoi désires-tu qu'on sache que tu deviens riche?…
— Tout bonnement parce que je ne veux pas qu'on puisse croire… en me voyant dépenser beaucoup d'argent pour mon élection… que je suis soutenu par un comité quelconque… cette façon de faire de la politique avec l'argent des autres m'écœure profondément… je la trouve tout à fait salissante…
— Je ne vois pas trop quel comité pourrait te soutenir… puisque tu te présentes avec des idées à toi… sans te rattacher à aucun parti?…
— C'est vrai… mais on le dirait tout de même…
— C'est égal! — déclara Coryse, dont les yeux luisaient drôlement, — je vais bien m'amuser ce matin!… quelle heure est-il?…
L'oncle Marc regarda sa montre :
— Neuf heures moins un quart…
— Alors, j'ai le temps en me dépêchant…
De toutes ses forces elle appela :
— Jean!…
Le vieux cocher parut à la porte de l'écurie, où il revenait toujours, poussé par l'habitude, dès que sa petite maîtresse ne se servait pas de lui.
— Habille-toi vite!… nous sortons tout de suite!… dépêchons-nous… il faut que je sois dans dix minutes à la place des Girondins…
La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs ; Coryse cria :
— Est-ce que madame la marquise est sortie?…
— Non, mademoiselle…
— Alors, tout va bien!… — murmura la petite — j'avais peur qu'elle ne fût déjà là-bas…
Et, envoyant un baiser à l'oncle Marc, elle disparut en riant.
Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait à la grille des Jésuites.
— C'est bien à cette heure que le père de Ragon dit sa messe, n'est-ce pas?… — demanda-t-elle au frère portier qui lui ouvrait.
— Oui… mais il finit… il va être neuf heures!…
Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose pâle ; son gai visage enfoui au fond d'une grande capeline de paille d'Italie couverte de roses. Et, surveillant de l'œil la porte de la petite église, elle pensait joyeusement :
— Lui… il ira d'abord à la sacristie… mais comme il n'y a pas d'autre sortie, il faudra bien qu'il passe par ici… je ne peux pas le manquer!… en attendant, toutes ces dames vont arriver… et je placerai ma petite nouvelle à plusieurs… ce que ça va être amusant!…
Oubliant complètement où elle était, elle esquissa un petit pas guilleret, à la profonde stupéfaction du frère portier, qui la regardait de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de Chiffon, fut lui-même surpris de cet accès de gaieté. Il demanda, l'air ahuri :
— Mais quoi qu'vous avez donc à ç'matin, mam'zelle Coryse?…
Elle s'arrêta, un pied en l'air, et répondit en riant :
— Je te raconterai ça en route… en attendant, va dormir sur ton banc d'hier, si tu veux?… seulement, tâche de choisir une pose plus gracieuse…
La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La cravate — énorme — montait par derrière très haut dans le cou, cachant presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d'ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans s'arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la messe.
— Il guette madame Delorme!… — pensa Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d'un notaire de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré.
En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l'aborda d'un air surpris, comme si jamais il n'avait dû la rencontrer là. Chiffon se dit :
— La messe ne doit pas être finie… ils seront sortis un peu avant tout le monde pour se parler…
Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le petit être mal venu qui lui arrivait à l'épaule, elle pensa :
— Comme c'est drôle, tout de même!… M. Delorme est cent fois mieux!… qu'est-ce qui peut lui plaire là dedans?… le petit Barfleur n'a ni esprit, ni bonté, ni gentillesse… il est vilain et sot… ça ne peut être que le prestige des parchemins… car, quoi qu'on dise, il existe encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!… Ah!… voilà madame Delorme qui s'en va la première!… il la rejoindra dehors… et ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc… comme par hasard…
Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'éloignait en balançant sa belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit :
— C'est agréable d'être jolie!… j'aurais voulu être jolie, moi!…
Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu'elle était laide et disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait.
Un murmure de voix interrompit ses réflexions. Madame de Bassigny sortait de la chapelle, escortée de deux ou trois femmes de Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour.
— Oh!… oh!… — pensa Coryse — je crois que c'est le cas de placer mon petit boniment!…
Et elle marcha lentement vers le groupe, la tête baissée, semblant profondément absorbée dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle faisait rouler en le poussant du bout de son pied.
— Ah!… voilà mademoiselle Chiffon!… — cria madame de Bassigny — ça va bien, mademoiselle Chiffon?…
— Très bien, madame… — répondit Coryse qui, tout de suite, s'aperçut qu'on la regardait attentivement.
C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosité en ce moment. L'histoire de la demande en mariage, du refus, du départ de M. d'Aubières, — rencontré à huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre chargé d'une malle, — courait déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, madame de Bassigny l'avait racontée à ses compagnes, s'étonnant fort que «cette petite sans le sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de rente».
On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait à la fois et de la demande et du refus.
— Comment lui couler en douceur l'héritage de l'oncle Marc?… — se répétait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dévisageait âprement — c'est pas facile!… faut que ça ait l'air de venir naturellement…
— Je suis doublement enchantée de vous rencontrer, mademoiselle Coryse — dit d'un air aimable madame de Bassigny — car je vais vous prier de transmettre à madame votre mère une invitation que j'allais lui adresser en rentrant… je veux lui demander de venir dîner de jeudi en quinze avec vous et M. de Bray… et aussi M. Marc… s'il y consent… mais je n'espère pas qu'il nous fasse cet honneur…
Chiffon sauta sur l'occasion qui se présentait, et, regardant attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres mouvements de sa physionomie, elle répondit d'une voix claire :
— Mon oncle ne dîne guère dehors… mais, dans tous les cas, il ne sera pas là jeudi… parce qu'il part…
— Avec le duc d'Aubières?… — questionna méchamment la femme du colonel.
Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s'émouvoir :
— Non… tout seul… sa tante de Crisville est morte et…
— Ah!… elle est morte à Pau, probablement?… — interrompit madame de Bassigny.
Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient, elle proposa :
— Tenez!… vous qui voulez acheter un château?… Crisville va être certainement mis en vente… c'est trop haut perché pour y installer un hôpital ou un orphelinat…
A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de Crisville laisserait sa fortune à des œuvres de bienfaisance.
— Mais non!… — dit Chiffon d'un air innocent — je ne crois pas que mon oncle vende Crisville… je crois qu'il l'habitera, au contraire…
Et négligemment :
— C'est lui qui hérite de tout…
— Il… comment?… lui?… M. de Bray?… — balbutia madame de Bassigny éperdue — mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?…
— Ça n'est pas ma tante… et elle laisse plus que ça!… — rectifia avec aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de la marquise de Carabas.
— Plus que ça?… — répéta madame de Bassigny, abasourdie et vexée.
On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à Coryse, et se porta rapidement au-devant des arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir à mesure qu'elle parlait.
— Ils sont atterrés — pensa-t-elle — j'ai bien fait de venir…
Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d'apercevoir le père de Ragon qui s'avançait de son pas harmonieux et régulier.
— Il ne faut pas que je le laisse cueillir!…
Elle s'approcha rapidement, demandant d'un air poli :
— Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?…
Et, comme le Jésuite jetait un coup d'œil inquiet sur les personnes qui, elles aussi, semblaient l'attendre, elle affirma :
— Oh!… ça ne sera pas long!… hier j'ai beaucoup trop bavardé…
— Mais non, mon enfant… vous m'avez, au contraire, vivement surpris et intéressé…
— Vous êtes bien bon… mais moi, je sais que j'ai eu tort de parler de mon oncle et de sa politique… et je veux vous demander de ne pas dire à ma mère — qui viendra vous voir aujourd'hui — que j'ai parlé de tout ça…
— Je vous assure — fit d'un ton sec le père de Ragon impatienté — que vous exagérez infiniment l'importance de votre conversation…
— Non pas!… je vous ai laissé entendre… ou à peu près… que mon oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il n'avait pas d'argent?…
— Oui!… Eh bien?…
— Eh bien, c'est que, justement… il se porte… parce qu'il en a…
— Ah!… — fit le Jésuite ennuyé.
Et, oubliant les préceptes de discrétion et de prudence qui guidaient habituellement ses moindres actes, il demanda carrément :
— Et comment en a-t-il?…
Chiffon répondit d'un air détaché :
— Parce qu'il est le légataire universel de sa tante de Crisville… qui est morte hier…
Le père de Ragon resta stupide, la bouche entr'ouverte, véritablement anéanti. La vieille madame de Crisville était — avant que le mauvais état de sa santé l'eût forcée à se fixer à Pau — une de ses pénitentes, et il savait lui avoir dicté par le menu des dispositions dernières où les Jésuites n'étaient pas oubliés. Et cette vieille mourait loin de sa volonté, négligeant de tenir les quasi-promesses obtenues à grand'peine, et laissant sa fortune à qui?… à un socialiste honnête et déjà dans l'aisance ; à un homme dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour la lutte contre tout ce qu'elle eût dû respecter et soutenir!
Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt qu'à Chiffon qui le dévorait joyeusement des yeux :
— C'est une fortune énorme?…
— Énorme!… — répéta la petite d'une voix flûtée.
— C'est la moitié du département?…
Comme un écho, elle redit encore :
— La moitié du département… au moins!…
Par une intuition rapide, le Jésuite eut l'idée que peut-être Coryse se moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plantée à ses pieds, toute souriante, dans une pose indifférente et presque niaise qui le rassura. Et il se dit soudain que «le Chiffon», auquel jusqu'ici on n'avait pas daigné accorder la moindre attention, allait vraisemblablement devenir une héritière. L'affection du vicomte de Bray pour la belle-fille de son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. On savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non seulement comme sa nièce, mais comme son enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de Ragon dit à Coryse :
— Je suis heureux, tout à fait heureux, du bonheur que Dieu vous envoie… car ici, je vois vraiment la main de Dieu!… hier, par un excès de délicatesse, par un scrupule… par une crainte de n'être pas une assez sainte épouse… vous repoussiez le duc d'Aubières qui demandait votre main et vous acceptait sans fortune… aujourd'hui, le Seigneur récompense cette conduite en vous mettant à même de choisir selon votre cœur…
— Mais… — dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout où le Jésuite en voulait venir — je ne vois pas pourquoi… parce que mon oncle hérite de sa tante… je pourrai davantage choisir selon mon cœur?… en admettant que mon cœur ait envie de choisir quelque chose…
— Il est bien clair pourtant — murmura le père de Ragon, continuant à s'adresser à lui-même tout autant qu'à Coryse — que le vicomte de Bray donnera une belle dot à l'enfant qu'il considère presque comme sienne… et que, vieux garçon… sans proches parents…
Elle se mit à rire :
— Ah! parfaitement!… vous pensez que, du coup, me voilà passée «beau parti»?… et moi qui me disais déjà tout à l'heure que la demande de M. d'Aubières m'avait donné une plus-value… oui… je remarque que, depuis ça, on me regarde avec une respectueuse curiosité… qu'est-ce que ça va être maintenant?… les honneurs!… l'argent!… tout pour moi, alors!… ça me changera!…
Tandis qu'elle parlait, le Jésuite, qui avait aperçu le petit Barfleur toujours planté sous son arbre, échangeait avec lui d'affectueux signaux.
— C'est Hugues de Barfleur — dit-il tout à coup, en indiquant le jeune homme à Chiffon — un de mes anciens élèves…
Elle répondit sans enthousiasme :
— Je sais… je le connais…
— C'est un de nos fidèles… — continua le père de Ragon — il vient ici chaque jour pour y entendre la sainte messe… c'est une belle âme… qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu…
— Je ne sais pas… — s'écria la petite presque malgré elle — si ça lui est si agréable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici avec madame Delorme… au bon Dieu?…
Le Jésuite eut un geste de protestation indignée et de surprise sincère. Il ne s'était jusqu'à présent douté de rien, mais l'inconvenante réflexion de la petite d'Avesnes éclairait d'un jour tout nouveau mille détails inaperçus jusque-là. Désireux et de détourner les soupçons et de servir son ancien élève, il répondit de sa voix la plus insinuante :
— Outre que, dans la bouche d'une jeune fille, de telles remarques sont déplacées, vous manquez de perspicacité, mon enfant… Hugues de Barfleur ne saurait être occupé de… la personne que vous dites… non seulement parce que ses principes le défendent contre ces sortes de tentations… mais encore parce que j'ai tout lieu de le croire occupé ailleurs…
— Ah!… — fit distraitement Coryse.
— Oui!… le pauvre enfant a le cœur un peu pris!… il aime, je crois, une jeune fille qui jusqu'ici n'a fait à lui aucune attention…
— Une jeune fille?… — questionna Chiffon étonnée, cherchant qui cela pouvait être — une jeune fille?… je ne vois pas ça du tout!…
Mais, subitement illuminée, elle demanda en éclatant de rire :
— Moi peut-être?… Ah!… elle est bien bonne!!!…
Et, contemplant le Jésuite avec admiration :
— Ben!… on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!…
Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours souriantes, mais l'œil dur. Alors, elle s'excusa :
— Je vous demande pardon de rire comme ça!… mais c'est que c'est si drôle!… de cette façon, l'argent qui va nuire à M. de Bernay profiterait au moins à M. de Barfleur… ça ne sortirait pas de la maison… Ah!… y a pas à dire… c'est compris!…
— Mademoiselle d'Avesnes!… — déclara le Jésuite d'une voix coupante — lorsqu'elle dit que vous êtes une jeune fille mal élevée, madame votre mère a raison…
— Raison de le trouver… mais pas de le dire… — répondit doucement Chiffon.
S'inclinant devant le père qui s'éloignait, elle chercha des yeux le vieux Jean. Elle l'aperçut immobile sur son banc. Machinalement elle arrondit les lèvres, mais s'arrêtant effarée, elle pensa :
— Ah!… mon Dieu!… j'ai manqué le siffler comme je fais quelquefois!… c'est ça qui en aurait produit un, d'effet!…
En sortant de chez les Jésuites, elle se mit à courir presque, oubliant le domestique qui, derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne nouvelle à l'abbé Châtel, bien sûre qu'à celui-là elle ferait vraiment plaisir.
Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva au presbytère de Saint-Marcien.
Si le presbytère de la cathédrale n'était pas fastueux, celui de Saint-Marcien était tout à fait pitoyable. Une petite masure, adossée à la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la masure, un misérable jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle «un jardin de curé». L'abbé Châtel, qui adorait les fleurs, avait su transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise terre.
La servante était au marché. Ce fut l'abbé qui ouvrit la porte à Coryse. Il tenait d'une main un pot à confitures — pour l'instant rempli de colle — et de l'autre un énorme pinceau ébouriffé, dépouillé d'une notable portion de ses poils.
— Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi… — expliqua-t-il à Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour — mais c'est que j'étais en train de recoller le papier du parloir…
Et il montra les minces languettes qui, détachées par l'humidité, pendaient lamentablement le long de la muraille.
L'ameublement était sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout défoncé. Une admirable horloge de bois vermoulu, élégante et rare, et une statue de la sainte Vierge en albâtre, posée au mur, au-dessus d'un petit socle surmonté d'un vase.
— Je vous ai apporté des roses pour votre sainte Vierge… — dit Chiffon, en déposant les fleurs dans le petit vase, — seulement il faut vite leur donner de l'eau…
— Oui… tout à l'heure…
— Non… tout de suite!… voyons!… par cette chaleur-là, ça serait de la barbarie de les faire attendre, monsieur l'abbé!… et vous pensez bien que c'est pas l'idée de la sainte Vierge que quelque chose souffre pour elle… s'pas?…
— C'est juste!… — fit docilement le prêtre qui alla remplir le vase à un petit robinet placé dans le jardin.
En le regardant faire, Coryse se disait :
— Il est pas chic, celui-là!… ni distingué non plus!… avec sa bonne figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate dans du coton!… mais il me plaît comme ça… parce qu'il a une belle âme pour de bon, lui!… au lieu de s'occuper de tomber les amis des humbles… et de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé… il s'occupe des pauvres et du bon Dieu!… en v'là un qui ignore les potins!… et les intrigues!… et les flirts!… et tout le tremblement!…
Et comme l'abbé rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui débordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui cria gaiement :
— Monsieur l'abbé!… je suis contente!…
— Ah!… — fit-il, tout heureux — c'est pas comme hier matin, alors?…
Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les arrangeait gauchement, avec d'infinies précautions. Quand ce fut fait, il vint s'asseoir en face de Coryse.
— Monsieur l'abbé… depuis ce matin, l'oncle Marc est très, très riche…
— Et comment ça, mon enfant?…
— Dame!… il a pas dévalisé un coche, vous pensez?… non… il a hérité de madame de Crisville…
— Elle est donc morte?…
— … Turellement, monsieur l'abbé!…
— Oh!… cette pauvre dame!… elle qui était si généreuse… si bonne pour les malheureux!…
— L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!… vous verrez tout ce que nous attraperons pour vos pauvres…
— Dieu vous entende, mon enfant!…
— Mais… — fit-elle, mécontente, — on dirait que vous en doutez?…
— Je n'en doute pas précisément… non… mais enfin… il n'y aurait rien de surprenant à ce que M. Marc fût moins préoccupé que madame sa tante des choses du ciel… il est jeune, il…
— Jeune!… — s'écria Chiffon étonnée — jeune, l'oncle Marc?…
— Mais dame!… il n'est pas vieux…
— Je ne vous dis pas qu'il est croulant!… mais il est pas jeune non plus… puisqu'il n'a que trois ans de moins que M. d'Aubières… qui l'est, lui, vieux…
— Et, à ce propos, mon enfant…
— Oh!… — dit Coryse avec un soupir de soulagement — il est parti ce matin!…
— Parti?…
— Pas pour toujours!… il reviendra… C'est égal, monsieur l'abbé… si j'avais su que vous ne seriez pas plus chaud que ça… j'aurais pas traîné mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés… je vous aurais laissé apprendre la chose comme tout le monde…
— Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez… je suis heureux… très sincèrement heureux de ce qui arrive à monsieur votre oncle… et aussi de la joie que ça vous cause…
— A la bonne heure!… alors, je me sauve!… il va être midi!…
Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l'abbé Châtel murmurait, en arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds de la petite sainte Vierge du parloir :
— Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous aime!… Mon Dieu, donnez-lui du bonheur!…