Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de commissions données par sa mère ; et, un soir, en entrant dans le salon au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s'arrêta interdite.
— M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous… — dit la marquise, qui semblait d'une humeur charmante ; — nous le reconduirons ce soir en nous promenant…
Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et ennuyée, telle qu'elle était toujours en présence de la marquise, dans l'attente de la scène qu'elle redoutait.
Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et, tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger, elle dit à l'oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent :
— Tu ne t'attendais pas à celle-là, hein?…
Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère :
— Alors, il est de la maison, à présent,Deux liards de beurre?…
— Pas encore!… — fit en riant Chiffon — mais il y tâche!…
L'oncle Marc s'arrêta court :
— Qu'est-ce que tu veux dire?… — demanda-t-il brusquement.
M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui :
— Entrez donc, mes enfants… entrez donc!…
— Ah çà! — fit la marquise, d'un ton aigre, en indiquant le petit Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise — qu'est-ce qui vous empêche d'arriver?… M. de Barfleur est là, qui attend pour s'asseoir…
Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se mit à la regarder d'un œil extasié, avec une insistance de mauvais goût. La petite, tout à fait myope, ne s'en douta même pas, mais Marc de Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien, demanda tout à coup :
— Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?… tu as l'air si grinchu?…
Vexé, il répondit :
— Rien… c'est-à-dire, si… j'ai la migraine…
Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d'un autre côté que le sien.
Mécontente de cette attitude, qu'elle jugeait malséante envers son protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant rien obtenir par l'adresse, madame de Bray se décida à briser les vitres :
— Coryse!… tu as une tenue absolument déplacée!… vous faites un bruit… on ne s'entend pas!…
La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra plus les dents.
La marquise reprit :
— Mais je ne t'empêche pas de parler… de répondre à M. de Barfleur qui dit que…
Chiffon répliqua d'un ton doux et poli :
— M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses… et ça, c'est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de rien…
— Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?… — demanda le petit Barfleur avec empressement.
Elle répondit, du même ton modeste et soumis :
— De rien, monsieur… je reste très bien sans parler du tout…
— On ne l'aurait pas dit tout à l'heure!… — remarqua madame de Bray, d'une voix aiguë.
Coryse répondit :
— C'est vrai… j'ai été bruyante… je te demande pardon…
Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle resta silencieuse jusqu'à la fin du dîner.
Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s'asseoir sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait avec son chapeau :
— Comment… tu n'es pas prête?… mais la voiture est avancée!… tu es d'une insouciance… d'une incurie…
— Bah!… — répondit la petite qui ne bougea pas — partez toujours!… je serai prête quand on reviendra chercher ce qu'on aura oublié…
L'oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon :
— Qu'est-ce que vous dites?…
Elle répéta, sans s'émouvoir :
— Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose qu'on oublie…
Elle ajouta à demi-voix :
— Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu'une…
Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d'esprit de sa mère. Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle.
Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant terriblement son mari, obtenu qu'il changeât pour lui plaire ses voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu'elles avaient été choisies par lui. Le landau, — à caisse bleu barbeau balafrée d'énormes armoiries en bosse, et à train rouge, — était grotesque comme voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage voyant. C'était pour cela qu'elle obligeait Coryse à assister aux promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on prenait la victoria ; et la victoria était de plus modeste allure. Quand madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard, aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d'anneaux et d'armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du Palais à l'heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble. A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir, envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert», le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait directement hors de la ville, madame de Bray donnait l'ordre de passer par la place, pavée d'horribles petites pierres ardoisées et glissantes. Le plus souvent, à l'entrée d'une des rues qui l'éloignaient du quartier préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la maison».
Chiffon le connaissait bien le : «Ah! mon Dieu!… j'ai encore oublié mon ombrelle!…» ou : «mon manteau», ou : «mon manchon», ou : «mon mouchoir!…» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième fois, le landau devant les chers cafés.
Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu'elle apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant :
— Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!…
Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l'épate», d'être mêlée aux petites manœuvres qui ridiculisaient sa mère.
Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils ne s'étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la réponse de Chiffon les surprit et les amusa.
La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent de l'enfant :
— Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu'une?… pourquoi?…
— Parce que — répondit Coryse, après s'être assurée que le petit Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait pas entendre — ce soir on aDeux liards de beurreà exhiber aux populations…
Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout à l'heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage ; et cela, Coryse voulait l'éviter à tout prix. Elle n'avait jusqu'ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu'on ne prend pas au sérieux. La demande de M. d'Aubières et les insinuations du père de Ragon lui avaient appris qu'elle était maintenant une jeune fille, que l'un aimait, et que le protégé de l'autre allait faire semblant d'aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon ajouta :
— D'ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi… je ne sortirai pas… je suis fatiguée…
— Ça n'est pas vrai!… vous n'êtes jamais fatiguée!…
— Soit!… c'était un prétexte… Eh bien… sans prétexte… je ne sortirai pas ce soir…
— Vous sortirez…
— Je vous demande la permission de rester!…
— Allez mettre votre chapeau…
Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les poignets.
L'enfant se dégagea d'une secousse, et dit doucement :
— C'est ridicule, vous savez… cette petite scène intime devant un étranger…
La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa figure convulsée en physionomie souriante :
— Oh!… M. de Barfleur est presque de la maison!…
— Possible!… — riposta la petite, désirant établir nettement la situation — mais il n'est pas presque de la famille… et un des proverbes que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver son…
— C'est bon!… c'est bon!…
Et après un silence, tandis que le marquis etDeux liards de beurre, leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le signal du départ, la marquise reprit, d'un air gracieux :
— Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, c'est qu'il n'est pas convenable que tu restes ainsi seule à la maison…
— J'y reste toujours!… d'ailleurs, je ne suis pas seule, puisque l'oncle Marc est là…
— Mais ton oncle va probablement sortir…
Marc de Bray répondit sèchement :
— Vous savez bien, ma chère belle-sœur, que je ne sors jamais le soir…
— Alors, je vous confie Corysande…
Un peu nerveux, l'oncle Marc répliqua en haussant les épaules :
— Soyez sûre que j'aurai bien soin d'elle… je l'empêcherai de se salir et de jouer avec la lumière…
Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant :
— Allons!… viens, Chiffon!…
Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le petit salon, Coryse dit gaiement à l'oncle Marc :
— Il y a eu du tirage, hein?… et pourtant je n'étais pas nécessaire ce soir… puisqu'il y avait un troisième pour forcer à prendre le landau…
Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s'installait sous la lampe et défaisait les bandes des journaux :
— Tu sais… si tu as à faire… te crois pas obligé de rester avec moi, au moins?…
— J'allais justement te dire la même chose…
— Oh!… moi!… que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c'est tout comme!… seulement, toi, ordinairement… quand papa sort le soir… tu travailles chez toi…
Il répondit en riant :
— Oui… mais ces soirs-là… qui sont, en hiver, presque tous les soirs… tu ne m'es pas aussi particulièrement recommandée qu'aujourd'hui…
Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée d'animaux et de guerriers bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des tapisseries de Bayeux, et vint s'asseoir à côté de l'oncle Marc.
Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies diaprées.
— Chiffon… — demanda-t-il tout à coup — quand, avant le dîner, j'ai dit en parlant de ce jeune gommeux : «Ah çà!… il est donc de la maison, à présent?…» tu m'as répondu : «Pas encore, mais il y tâche…»
— Oui… — fit la petite, qui leva le nez.
— Eh bien… — reprit Marc en hésitant un peu — je n'ai pas bien compris ce que tu entendais dire par là?…
— J'entendais dire queDeux liards de beurrevoudrait bien m'épouser…
Le vicomte sauta en l'air :
— C'est bien ce que j'avais cru deviner!… mais je ne pouvais pas… je… et tu parles de ça avec cette tranquillité?… t'épouser?… ce grotesque?… mais ce serait fou!… ce serait monstrueux!…
— Aussi, tu peux être tranquille… il ne m'épousera pas… — répondit Chiffon en riant.
— Ah!… — murmura l'oncle Marc, rasséréné — à la bonne heure!…
Elle le regarda affectueusement :
— Tu es vraiment bon, toi… de t'inquiéter de moi comme ça!…
Elle resta un instant silencieuse, et reprit :
— C'est toi qui en es cause, pourtant… qu'il veut m'épouser…
— Moi?…
— Oui… dès qu'on a su que tu héritais… on a fait courir le bruit que je serais très riche… que tu me dotais… et que tu me laisserais toute ta fortune…
— C'est vrai!…
— Mais tes enfants?…
— Mes enfants?… j'ai des enfants?…
— Non… mais quand tu seras marié…
— Je ne me marierai pas, mon Chiffon… j'aurais trop peur de tomber sur une femme comme…
Il allait dire «comme ta mère» ; il s'arrêta et reprit :
— … comme j'en connais… non… je suis méfiant, et je resterai vieux garçon…
— Ah!… tant mieux!… alors, si tu veux…
— Si je veux?…
— J'irai vivre avec toi?… je tiendrai ta maison… je n'ai pas du tout envie de me marier non plus, moi… mais, quand j'aurai vingt et un ans, je ne resterai certainement pas ici…
Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement :
— Pas un jour… malgré le pauvre papa qui est si bon… et à qui je manquerai beaucoup… je sais bien que, d'autre part, mon absence lui aplanira bien des petites difficultés d'existence… mais c'est égal, il regrettera son Chiffon…
Étonné, le vicomte demanda :
— Tu dis que tu t'en iras?… où ça, t'en iras-tu?…
— J'ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à l'oncle Albert de me reprendre… mais, si tu voulais de moi, toi?… je serais si, si heureuse!… je t'aime tant, si tu savais!… oui… encore plus que papa, je t'aime… c'est peut-être mal… mais je ne peux pas m'en empêcher…
Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et tendre :
— Je t'adore, toi, vois-tu!…
Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil :
— Je ne mérite pas d'être adoré, mon petit Chiffon…
— Que si!…
— Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d'oncle, tu te marieras… tu auras un tas de mômes qui piailleront… et remplaceront avantageusement Gribouille et le vieux Jean…
Elle répondit, sérieuse :
— Eh bien! veux-tu que je te dise?… je suis sûre que je ne me marierai pas… oui, sûre… je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en moi… mais enfin, personne ne me chante!…
— Personne?… qu'est-ce que tu en sais?… ce pauvre Aubières est certainement un beau grand gars… intelligent et bon… mais il commence à se défraîchir… quant à l'autre, c'est un petit monstre…
Coryse se mit à rire :
— Va-t'en dire ça à madame Delorme!…
— Ah!… tu es au courant des potins, toi aussi?… Eh bien, ce que madame Delorme — qui est du reste une simple bécasse — aime dans Barfleur, c'est son nom… son titre… ses costumes anglais… ses chevaux et son château…
— Je le pense bien!… mais enfin, c'est quelque chose… quelque chose qu'une autre qu'elle pourra aimer aussi… tandis que moi, vois-tu… je sens que je n'aimerai jamais personne…
Il demanda, inquiet :
— Alors… c'est peut-être que tu aimes déjà quelqu'un?…
— Jamais de la vie!… — s'écria Chiffon avec une telle conviction que l'oncle Marc sourit, complètement rassuré.
Elle reprit :
— Non… personne ne me plaît!… pour l'épouser, s'entend… ainsi tiens… Paul de Lussy, qu'on trouve si bien… et M. de Trêne, qu'on s'arrache… ben, je n'en voudrais pas!… je sais bien que c'est ridicule, ce que je dis là… et que j'ai pas le droit de faire la difficile avec ma tête…
— Avec ta tête?… — questionna Marc, surpris — qu'est-ce que tu veux dire?…
— Dame!… que je suis laide!…
Il balbutia, stupéfait :
— Laide?… laide, toi?…
Elle répondit tristement :
— Oh! je le sais bien, va!… même que ça m'embête assez!…
— C'est ta mère qui t'a dit ça?… mais tu es jolie… très jolie, entends-tu?…
— Tu me le dis pour me faire plaisir… ou même tu le trouves… parce que tu m'aimes bien…
— Écoute, Chiffon… — dit l'oncle Marc — je te répète très sérieusement que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très jolie femme… penses-tu donc qu'Aubières qui a eu…
Comme il s'arrêtait, Coryse demanda :
— Qui a eu quoi?…
— Je veux dire… penses-tu qu'Aubières, qui s'y connaît, se serait ainsi toqué de toi si tu n'étais pas jolie?… non… il faut que tu saches réellement ce que tu es… et tu peux croire ton vieil oncle qui te le dit, va!…
— Alors, — s'écria joyeusement la petite — «le Chiffon» est une jolie femme?… une jolie femme!… Oh! que c'est drôle!… et que je suis contente que ça soit comme ça!… et que je te remercie de me l'avoir dit!… mais ça ne m'empêchera pas de bien tenir ta maison, ça… au contraire…
Et, câline :
— Je t'en prie, oncle Marc!… je t'en prie?… dis-moi oui?… et, jusque-là, ne t'en va pas?… ne me laisse plus ici sans toi?… si tu savais ce que ça m'a été horrible, ces quinze jours?… je ne peux pas me passer de te voir!… je ne peux pas!…
Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit à terre comme un bébé, et appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia plaintivement, les yeux remplis de larmes :
— Ne t'en va plus?… dis?… ne t'en va plus?…
Comme d'un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à se rasseoir en l'entourant solidement de ses bras et demanda :
— Tu me renvoies?… pourquoi es-tu comme ça avec moi… dis?… voilà bien des fois que ça me frappe, va!… tu n'es plus le même… dans le temps… tu me prenais sur tes genoux… tu m'embrassais…
Il répondit durement :
— «Dans le temps», tu étais petite… à présent tu n'es plus d'âge à ça…
Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur ses joues roses :
— On est toujours d'âge à être aimée…
— Mais je t'aime… je t'aime bien… — reprit Marc de Bray très ému — seulement, je t'en prie… ôte-toi de là… va te rasseoir…
Tandis qu'il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à peine, tirée par une main timide et hésitante. L'oncle Marc secoua rudement Chiffon :
— Mais lève-toi donc, sapristi!… on ne se tient pas comme ça, voyons?… si c'était une visite?…
Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse :
— Une visite?… qui sonnerait comme ça?… honteusement?… mais, on a l'air de l'amoureux de la cuisinière… quand on sonne comme ça!…
Le domestique entra :
— C'est monsieur le comte d'Axen…
— Madame la marquise est sortie!… — cria Coryse.
— Recevez!… — ordonna Marc, qui sembla comme soulagé.
— Oh!… — fit Chiffon étonnée — tu le reçois?…
Et, d'un ton fâché, elle ajouta :
— Nous étions si bien nous deux!…
Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude :
— Qu'est-ce que tu as?… tu es pâle… pâle… je ne t'ai jamais vu comme ça?…
— Je n'ai rien… — répondit Marc, embarrassé — c'est cette chaleur… dans un instant ce sera fini…
Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le suivait de son regard bleu devenu tout pensif.
— Monseigneur… ma belle-sœur est sortie… c'est ma nièce qui va me présenter à Votre Altesse…
Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se passait, il appela :
— Coryse!… tu n'as pas entendu?…
Elle accourut gaiement à eux.
— Oh!… tu peux dire Chiffon, va!… Monseigneur sait bien!… Monseigneur, c'est l'oncle Marc!… pour qui vous faites de la propagande dans le pays…
Et, s'adressant au vicomte, qui écoutait surpris :
— Ah! c'est que tu ne sais pas!… c'est vrai!… je ne t'ai pas encore vu tout seul depuis hier!… Eh bien… figure-toi que j'ai trouvé… en revenant de Barfleur… monseigneur en train d'expliquer aux ouvriers des hauts fourneaux qu'il fallait voter pour toi… et ses explications, il les arrosait, bien mieux!…
— Vraiment — commença Marc — je suis…
Chiffon l'interrompit :
— Oui… mais tu sais… faut pas dire à la maison que j'ai rencontré monseigneur et que je me suis promenée avec lui… dans la forêt… car je me suis promenée avec lui…
Elle se tourna vers le prince et conclut :
— A l'oncle Marc… c'est pas la même chose… on peut tout lui dire… à lui!…
Voyant que le vicomte écoutait, l'air sérieux et le sourcil un peu relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta avec tristesse :
— Excepté aujourd'hui, pourtant!… aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il a… il n'est pas du tout dans son assiette…
— J'étais venu… — dit le prince — pour remercier madame de Bray de son aimable lettre… elle m'a écrit tantôt…
— Encore!… — cria étourdiment Chiffon, qui pensa : «Elle lui écrit donc deux fois par jour!…»
— Elle voulait bien me proposer — continua le comte d'Axen — des invitations pour son bal… si je désirais y faire inviter quelqu'un… et, pour cela… elle a pris la peine de me communiquer une liste que je lui rapporte…
Il posa sur la table une enveloppe et, se levant :
— Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps…
— Mais, monseigneur, — insista l'oncle Marc, avec une vivacité qui surprit Coryse — si vous n'avez rien à faire ce soir… nous serions ravis…
Chiffon sortit pour faire apporter le thé ; puis, elle alla coucher Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout d'un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle.
Lorsqu'à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l'oncle Marc qui l'avait reconduit à la grille :
— Comment le trouves-tu?…
— Tout à fait intelligent et gentil…
Et, soupçonneux, il questionna :
— Ah ça!… pourquoi m'avais-tu dit le contraire?…
— Quel contraire?…
— Eh bien, tu disais : «Il est haut comme une botte… et noir… noir!…»
— Dame!… c'est vrai!… il est laid!… du moins, à mon avis…
— Ah!… et qui est-ce qui est beau… à ton avis?…
— Mon Dieu!… je ne sais pas trop!… Ben, toi, tiens!…
— Moi???…
— Oui… je ne te dis pas que tu as la beauté grecque… non… mais je te trouve bien tout de même comme tu es!… d'abord, je déteste les gringalets… les chétifs… c'est comme aussi les petits jeunes gens… je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!… un homme n'a l'air d'un homme qu'à trente-cinq ans…
— Bigre!… c'est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit pas un peu plus reculée!… Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit prince!…
— Moi aussi!… mais c'est seulement depuis que je me suis promenée avec lui, que je le trouve comme ça…
L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil :
— Ah!… parlons-en… de cette promenade!… décidément, ta mère a quelquefois raison!… tu te conduis comme une petite fille mal élevée… est-ce que… à ton âge… on s'en va courir dans les bois… toute seule avec un jeune homme, voyons?…
— Oh!… un roi!…
— Qu'est-ce que ça fiche!… c'est un homme, un roi!…
— Si on veut?… et puis… je n'étais pas toute seule…
— Oui… tu avais Jean, n'est-ce pas?… un vieil idiot!…
Tristement, la petite murmura :
— Que tu deviens méchant!… mon Dieu!… que tu deviens méchant!…
— Méchant?… parce que je n'applaudis pas à tes fantaisies?… parce que je ne t'encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les rastaquouères de passage?…
Elle murmura en riant :
— V'là qu'il est rastaquouère à présent!… tout à l'heure il était réussi!…
Le vicomte s'irrita tout à fait :
— C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manières!… c'est peut-être vrai que je t'ai gâtée?… que j'ai ri de tes allures de poulain échappé… qui maintenant ne sont plus drôles!… que j'ai encouragé tes mauvais instincts?… mais, si c'est vrai… si je suis pour quelque chose dans ce qui arrive aujourd'hui… je m'en repens, va!… et rudement!…
Dans sa voix dure on sentait l'enrouement des larmes. Chiffon essaya de prendre ses mains qu'il retira violemment.
Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion intense qu'elle voulait cacher, elle balbutia faiblement :
— Mais, c'est pas possible!… on t'a changé en voyage, oncle Marc!…