Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de Bray, pris d'un épouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lèvres et lui fermait les yeux, déclara à sa femme qu'il ne pourrait pas sortir. Il avait la fièvre et allait se coucher jusqu'au lendemain. La marquise se récria :
— C'est un tour affreux à jouer aux Barfleur!… on est quatorze… madame de Barfleur me l'a dit…
— Eh bien?…
— Eh bien… on sera treize, naturellement!… ce n'est pas quand on est averti deux heures avant le dîner qu'on peut trouver un nouvel invité… n'est-ce pas?…
— J'en suis désolé… mais je me sens trop malade pour aller là-bas…
Et il ajouta en riant :
— Vous croyez qu'être treize à table fait mourir l'un des treize dans l'année?… moi, je suis sûr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze, si je sortais dans l'état où je suis…
— Si au moins Coryse voulait vous remplacer?… — proposa la marquise.
— Ça, jamais!… — cria la petite avec conviction.
M. de Bray insista :
— Mon petit Chiffon… ça serait si gentil à toi!…
— Oh! non!… je t'en prie?…
Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte pour rester, elle expliqua :
— D'abord… il faut que je dîne avec l'oncle Marc… sans ça, il serait tout seul… puisque tu vas te coucher…
L'oncle Marc, qui n'avait pas semblé jusque-là entendre ce qui se disait autour de lui, protesta avec vivacité :
— Mais pas du tout!… ne t'occupe pas de moi!… en voilà une idée!… on croirait, ma parole, que j'ai besoin d'une bonne?…
— Non… mais tu dis toujours que ça t'embête d'être seul à table…
— Je n'ai jamais dit un mot de ça!…
— Oh!… — fit Chiffon, abasourdie — c'est pas une fois… c'est cent que tu l'as dit…
— Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!… et, tiens… si tu voulais être un bon Chiffon… tu irais à ce dîner avec ta mère?… tu irais pour me faire plaisir?…
L'enfant le regarda avec un étonnement profond, méfiant presque.
— Comment, — pensa-t-elle — après tout ce qu'il m'a dit il y a deux jours du petit Barfleur… de cette idée de mariage… et de tout ça,… voilà qu'il veut m'envoyer là-bas!… moi qui ne vais nulle part… pour que j'aie l'air de courir après, donc?…
Et elle répondit :
— Dans aucun cas… je ne peux aller à Barfleur ce soir…
— Pourquoi ça?… — demanda madame de Bray.
— Je vous l'ai déjà dit l'autre jour… je n'ai pas de robe…
— Mais celle que ton père te donne?…
— Je l'ai commandée pour demain… elle n'est pas faite…
— Eh bien… on va vite arranger ta robe pompadour…
— A présent qu'on est habitué à me voir en robes longues depuis plus d'un an… on sera un peu étonné… et il y aura de quoi…
Elle ajouta en riant :
— D'autant plus que, si on n'y met pas des sous-pieds avec des ficelles… à ma robe pompadour… on verra mes genoux quand je m'assoirai…
L'oncle Marc se leva :
— Va mettre ton chapeau… je t'emmène… et je te promets que tu auras une robe pour tantôt…
— Mais… — fit Coryse, résistant encore — mais tu es donc enragé aussi pour me faire aller là-bas?… enfin, j'irai… puisque tu le veux…
Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à Marc qui évitait de la regarder :
— Il ne veut pas rester seul avec moi comme l'autre soir… mais pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?…
Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de Pont-sur-Sarthe ; une couturière qu'elle ne connaissait que de nom, et dont elle monta l'escalier avec respect.
Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même n'employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût ; incapable de discerner la grâce d'une robe bien coupée de la laideur d'une robe mal faite ; ne comprenant que les différences des couleurs ou des garnitures et s'inquiétant uniquement des étoffes, la toilette féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l'effet» ou «n'en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant d'une robe ou d'un chiffonnage quelconque : «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l'apercevant quelque jour sur une femme bien mise, elle s'écriait : «C'est étonnant!… madame X… qui dépense tant d'argent pour sa toilette!… elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!…» Pour elle, les tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient «des voleurs». Elle n'admettait que le prix commercial de l'étoffe et la quantité de mètres qu'il en fallait employer, et il eût été parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.
De même elle était en art. Jamais — disait-elle — elle ne comprendrait que, même parmi les gens très riches, il s'en trouvât d'assez fous pour payer quinze mille francs un portrait, alors qu'à côté on pouvait l'avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s'il n'était pas bourré de faits et d'intrigues, lui paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers qu'elle ne comprenait pas «qu'on pût aimer Loti qui manque absolument d'imagination».
Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se devinait à peine son petit corps élégant.
Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu'il était connu des vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler.
«Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire chez une couturière, l'oncle Marc?… et chez une couturière qui n'habillait pas madame de Bray, ni Luce de Givry, — qui était infiniment simple, — ni même madame de Bassigny, — qui craignait de rencontrer des cocottes?…»
Et, en attendant madame Bertin occupée à un essayage, Chiffon demanda curieusement :
— On te connaît ici?… comment est-ce qu'on te connaît?…
— Je suis venu… je… j'ai… j'ai dessiné des costumes pour le bal des Lussac… l'année dernière… et…
Elle rectifia :
— Un costume… pas «des»!… oui… je me souviens très bien, maintenant… celui de madame de Liron, que tu as dessiné…
— Celui-là… et d'autres…
— Non… celui-là et pas d'autres… ça a fait assez de potin, va!…
— Ne parle pas si haut!…
— Il n'y a personne qui écoute!… — fit Chiffon, indiquant les demoiselles qui allaient et venaient à travers les salons.
Elle resta un instant absorbée et silencieuse, et murmura tout à coup, comme si elle continuait une conversation commencée avec elle-même :
— Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!…
— Mais tais-toi!… — s'écria l'oncle Marc, regardant autour de lui d'un air inquiet — tais-toi donc, sapristi!…
D'un ton fâché, il ajouta :
— Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses où elles ne comprennent rien… et où elles ne doivent rien comprendre…
— Je sais bien que je n'y dois rien comprendre… et je n'y comprends d'ailleurs pas grand'chose… mais j'entends, n'est-ce pas?… et, à moins qu'on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La Balue…
— On n'entend que ce qu'on veut écouter!…
— Ah! ma foi non!… je n'écoute jamais et j'entends toujours!… et quelquefois j'aimerais mieux pas!… ainsi… la fois de madame de Liron, par exemple…
— Je te défends de prononcer des noms!… il peut y avoir là un domestique, une femme de chambre… n'importe qui de sa maison…
— Et tu penses qu'ils ne le savent pas… les gens de sa maison… ce que fait «leur dame»?…
— Il est… dans tous les cas… inutile qu'ils l'entendent raconter par toi…
— Et par toi, surtout… hein?…
Visiblement énervée, elle ajouta :
— Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps… de madame de Liron?…
L'oncle Marc la regarda, stupéfait :
— J'en parle?… c'est moi qui en parle, maintenant!…
La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit, et la petite de Liron, enveloppée d'un nuage de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de madame Bertin :
— On me dit que vous êtes là!… je ne veux pas vous laisser partir sans vous dire bonjour!…
Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon :
— Bonjour, mademoiselle Coryse…
Puis, revenant à Marc :
— Vous venez vous faire faire une robe?…
Il répondit, un peu hésitant et gêné :
— Je viens pour ma nièce…
La petite de Liron éclata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre, dont les dents manquaient d'éclat :
— C'est vous qui faites la maman!… c'est touchant!…
Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle s'empressa d'ajouter :
— Tous mes compliments, d'ailleurs!… votre fille est charmante!…
Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une sorte d'avidité.
C'était une très jolie petite personne rondelette et capitonnée de fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours mous. Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un nez correct, une toute petite bouche, — charmante, lorsqu'elle ne s'ouvrait pas, — et un teint superbe. Les épaules sortaient blanches et grasses de la robe décolletée à l'excès. Le haut des bras s'engorgeait un peu. L'oreille plate et incolore s'attachait mal, trop renversée et trop éloignée des cheveux.
Telle quelle, Chiffon comprenait, — bien qu'elle n'aimât pas du tout ce genre de femme, — que madame de Liron était très jolie et devait plaire beaucoup.
Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit :
— Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j'espère?… il n'y a que le rose qui aille à ces peaux-là!… et, à propos!… il serait au moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?…
Il répondit du bout des lèvres :
— Tout à fait réussie!…
— Eh bien… à la façon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment pas!… c'est pour demain… pour le bal de votre belle-sœur… Ah!… mais!… j'y pense!… nous dînons ensemble ce soir à Barfleur?…
— Non… je ne dîne guère, moi, vous savez… et, pour l'instant, je suis en deuil!…
— Tiens!… c'est vrai!… je ne vous ai pas vu depuis votre retour…
— Je ne suis revenu qu'avant-hier… et je ne peux pas faire encore de visites…
— Je sais bien!…
Elle alla brusquement toucher une étoffe dépliée sur un fauteuil et en passant devant le vicomte elle lui dit très vite et très bas :
— Mais vous auriez pu me voir autrement?…
L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant à deviner si elle avait entendu.
Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à terre, dans une immobilité de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes annonçait seul la vie, et Marc pensa :
— Elle est justement partie dans son bleu… elle n'a rien remarqué…
Madame de Liron, se retournant après avoir examiné l'étoffe, demanda :
— Mais votre frère et votre belle-sœur dînent là-bas ce soir… n'est-ce pas?…
— Mon frère est souffrant… ma belle-sœur ira avec ma nièce…
— Oh!… oh!… ça va être… si je ne me trompe… le début dans le monde de mademoiselle Coryse?… je suis ravie de dîner avec elle ce soir…
Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant :
— Ben, c'est pas comme moi, alors!… depuis que je sais qu'elle y sera… ça me paraît encore plus bassin!…
L'oncle Marc s'adressa à la couturière :
— Dites-moi… madame Bertin… quand pourrais-je vous parler?… je suis très pressé… il me faut une robe pour ma nièce… et il me la faut à cinq heures… or, comme il est une heure et demie…
— Mais… — s'écria la petite de Liron — je vous rends madame Bertin… je n'ai plus besoin d'elle!…
Et elle rentra dans le salon.
— Eh bien, — demanda l'oncle Marc — qu'est-ce que vous allez pouvoir me faire?…
— Vous faire?… vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu'on ne peut pas vous faire une robe pour cinq heures?… nous pouvons seulement essayer à mademoiselle d'Avesnes un de nos modèles… et s'il s'en trouve un qui lui aille à peu près… l'arranger pour ce soir…
— Mais ils sont fanés… vos modèles?…
— Dame!… ils ont été essayés par nos jeunes filles pour les faire voir aux clientes… mais il y en a de très frais…
Et regardant Coryse, elle proposa :
— Il y a justement une petite robe rose qui…
— Non!… — s'écria brusquement Chiffon — pas de rose!… je n'en veux pas!…
Madame de Liron avait dit tout à l'heure à l'oncle Marc : «Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j'espère?…» Cela seul suffisait pour déterminer la petite à choisir n'importe quelle couleur, excepté celle-là.
Madame Bertin demanda :
— Y a-t-il une nuance que vous préférez, mademoiselle?…
— Ça m'est égal, — dit Chiffon — ce que vous voudrez, excepté rose…
Et elle ajouta :
— Pourtant… j'aime beaucoup le blanc…
Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche. Madame Bertin ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer Coryse :
— Si mademoiselle veut venir essayer?…
Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda :
— Vous n'entrez pas… monsieur le vicomte?…
L'oncle Marc suivit la couturière et s'assit dans un coin du salon d'essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses bas.
Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l'éducation physique de l'enfant, n'avait permis qu'elle portât ni corset, ni jarretières, ni bottines.
Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. Rien — affirmait-il — ne déprime les formes et les chairs tant que les corsets et les jarretières, et n'abîme la cheville et le cou-de-pied tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la bottine pour dissimuler des imperfections ; la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s'était débattue avec une si extraordinaire violence qu'on avait dû céder. Chiffon, d'ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès».
— Je veux — disait-elle — être moi… avec la taille que le bon Dieu m'a donnée… et qui est ma taille à moi… je ne veux pas copier celle de la voisine!… je ne dis pas que je suis mieux, mais je m'aime mieux comme je suis!… au moins, j'ai pas l'air d'avoir avalé une canne!…
Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait :
— Je trouve qu'une grosse poitrine et des grosses hanches avec une taille fine… c'est horrible!… ça a l'air d'un oreiller noué par le milieu…
Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s'écria :
— Elle va, cette robe!… il n'y a pas trois points à y faire!… du reste, aux jolies tailles, tout va… et mademoiselle a une taille!… n'est-ce pas, monsieur le vicomte?…
— Oui… certainement… — balbutia Marc, qui assistait tout saisi à la transformation de Chiffon.
Dans cette robe élégante et bien faite, d'où sortaient ses jolies épaules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d'un dessin très pur, l'enfant apparaissait si absolument différente de ce qu'elle était d'habitude, que l'oncle Marc se dit, à la fois satisfait et ennuyé :
— Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!…
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et madame de Liron passa sa tête en disant :
— Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?…
— Non, merci!… — répondit sèchement Marc, qui devint très rouge.
La jeune femme venait d'apercevoir Coryse. En présence de cet invraisemblable changement, elle demeura pétrifiée. Son joli visage riant prit une expression d'effarement mauvais et, repoussant violemment la porte, elle cria au vicomte :
— Ben… vous ne vous ennuyez pas, vous!…
Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit doucement :
— Elle est plutôt bruyante… madame de Liron!…
Mais, en trottinant un quart d'heure plus tard dans la rue des Girondins à côté de l'oncle Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la jeune femme, bien sûre qu'il pensait à elle :
— Tout de même… elle ne se gêne pas avec toi!…
Il répondit d'un ton rogue :
— Elle ne se gêne avec personne!…
La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux légers, et murmura sérieuse :
— Oh!… c'est égal!… il y a une nuance!…