Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit compte de l'effet qu'elle produisait ; elle éclata même de rire au nez de madame de Bassigny qui la contemplait, l'air vexé et stupide.
— Ça l'embête que je sois gentille!… — pensa-t-elle.
Quant à la marquise, l'admiration inspirée par sa fille la ravit absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte, elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui, très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée que timide.
Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette transformation inattendue. Ils pensaient que si l'on voulait bien leur donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on la leur refuserait peut-être à présent qu'elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur agacée de voir M. de Trêne, — le beau hussard «qu'on s'arrachait», — M. de Bernay, — le député sortant de la droite, — et le comte de Liron, — frère du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays, — empressés autour de la petite d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit docilement. Ça lui était égal d'être ici où là, du moment qu'elle n'avait, pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni personne qu'elle aimât.
Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais jamais Coryse ne s'était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille très délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà faite à toutes les roueries et les coquetteries mondaines.
Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la cour, s'écria :
— Ah!… le voici!… je craignais qu'il ne fût pas revenu!…
Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée du dernier convive, s'étonna fort de voir entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive en apercevant son grand ami, qu'elle se leva d'un bond et courut à lui en disant :
— Ah! que je suis contente de vous voir!…
Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite Coryse dans l'élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui lui souriait, il se rendit compte que c'était bien «le Chiffon» qui était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s'écria :
— Comment!… vous non plus… vous ne me reconnaissez pas?…
Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait curieusement, et elle entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise :
— A la bonne heure!… elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre fille!…
Madame de Bray, agacée de l'attitude de Chiffon, répondit :
— Elle est ridiculement enfant pour son âge!…
Et Coryse pensa : «Ben, cette fois-ci… elles ont raison de me bêcher… j'ai manqué de tact…»
Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il s'attendait si peu à trouver là Chiffon, — qui jamais n'allait nulle part, — et il s'attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien habillée, ne gardant de l'enfant que les longs cheveux flottants sur les épaules.
Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement, il se sentait devenir plus calme ; plus résigné au renoncement que s'il l'eût retrouvée telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois.
S'il s'était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il se trouvait infiniment loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche. Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d'un être aimé jadis, il y avait très, très longtemps…
Il l'examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque ; et peu à peu il sentait s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers «le Chiffon».
— Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?… — demanda aigrement madame de Bassigny — est-ce que votre voyage vous a fatigué?…
— Mais non, madame… pourquoi?…
— Ah!… c'est que vous avez l'air tout chose!…
Il s'inclina :
— C'est probablement un air qui m'est naturel… mais la fatigue n'y est pour rien…
Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas — quelque désir qu'elle en eût — placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite d'Avesnes entre le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et M. de Liron.
Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être près du colonel avait gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux : de l'oncle Marc, de Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d'art, M. d'Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les insinuations du père de Ragon, et les petites manœuvres contre lesquelles il lui fallait lutter.
— Et — avait demandé le duc — qu'est-ce que Marc dit de tout ça?…
— Il trouve que c'est idiot, vous pensez?… et pourtant… c'est lui qui a voulu que je dîne ici ce soir… et qui m'a donné une robe pour y venir… je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc… mais depuis quelque temps il change… il n'est plus du tout le même avec moi…
— Comment ça?…
— Je ne peux pas trop vous expliquer… il est fantasque… il me bouscule sans que je le mérite… c'est des riens… mais c'est quelque chose tout de même…
— J'irai le voir demain matin… je lui ai dit adieu si en courant le jour de ma fugue…
— A propos de ça… — demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux clairs sur le duc — vous n'avez plus de chagrin, au moins?…
Il répondit avec franchise :
— Plus de chagrin n'est pas le mot… mais enfin, je suis devenu bien sage… et je vous remercie d'avoir été raisonnable pour nous deux…
— A la bonne heure!…
Et, après un instant, elle reprit :
— Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle Marc demain… c'est le dimanche des courses, demain…
— Oui… mais c'est le matin que j'irai voir Marc…
— Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?… en v'là encore une scie!… ah!… à propos!… il est gentil tout plein, le petit prince que vous avez envoyé… je dis : «à propos!…» parce que c'est pour lui qu'on donne le bal…
— Vous le trouvez gentil… mon petit prince?…
— Oui, maintenant!… j'ai commencé par le trouver rasant… mais nous sommes devenus très bons amis…
Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec son fils, puis elle demanda :
— Vous permettez qu'on fume, mesdames?… de cette façon, nous conserverons ces messieurs?…
Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser deDeux liards de beurre, — dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère l'agaçaient profondément, — fit la grimace et alla s'asseoir dans un coin, à l'écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui dit tout bas avec colère :
— Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!… tu as l'air d'une dinde!…
— De quoi voulez-vous que je parle?…
— Mais de n'importe quoi!… on se mêle à la conversation!…
La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une conversation purement mondaine.
Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré les regards furibonds de sa mère.
Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une discussion sur l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché en face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile sombre.
Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s'écria d'un air aimable :
— Sapristi!… en v'là un qui n'avait pas une bobine de protestant… Henri IV!!!…
Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut tout de suite, se rappela que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées, elle reprit :
— C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!…
Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux :
— Comment?… un nom ridicule?…
— Ben, Corysande!… je m'appelle Corysande!… vous ne le saviez pas?…
— Si, mademoiselle, si!… mais ce n'est pas un nom ridicule… c'est, au contraire, un nom charmant…
— Oh! là là!… ça dépend des goûts!…
— Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV… qu'on vous a donné ce nom que vous n'aimez pas?…
— C'est à cause de lui sans l'être… c'est en souvenir de la belle Corysande…
Et, voyant queDeux liards de beurrene comprenait pas, elle répéta :
— La belle Corysande?… vous savez bien?…
Il répondit, sans conviction :
— Parfaitement!…
— Ah!… c'est que vous n'aviez pas l'air très au courant?… Ben, c'était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!… et elle a été la marraine d'une Avesnes… en 1589… et depuis ce temps-là… tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande… c'est la tradition!…
— C'est parfait!… mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est pour quelque chose dans…
— Quand je le disais!… que vous aviez pas l'air au courant!… — s'écria Chiffon en riant — Henri IV est pour quelque chose là dedans… parce que c'est à cause de la célébrité de la belle Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour marraine… et qu'on a établi la tradition… et elle est célèbre… la belle Corysande… parce que Henri IV, s'pas?…
— Mais oui… mais oui!… — interrompit vivement madame de Barfleur, qui craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand jour.
Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu'ont habituellement les femmes en pareil cas.
Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un général de l'Empire :
— Qui est celui-ci?…
— Ça, — réponditDeux liards de beurre, toisant avec indifférence l'ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du général Fournier-Sarlovèze de Gros — ça, c'est mon grand-père…
— Oh!… — fit Chiffon, saisie — ben, il ne vous ressemble guère!…
Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant respect, elle ajouta :
— C'est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!…
— Il est seulement malheureux… — déclara sentencieusementDeux liards de beurre— que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de Bonaparte…
— Pour la gloire de la France… vous voulez dire?… — rectifia Chiffon.
— Non! — reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de conversation — ça n'a servi qu'à Bonaparte… et Bonaparte ne sera jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur… un ennemi de la France…
— Aux yeux des gens du monde… vous voulez dire? — cria Chiffon, dont les petites oreilles rougissaient violemment — un ennemi de la France?… l'Empereur!… et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l'appeler comme ça!… ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!… et pour arriver à un chic résultat!… Louis XVIII!…
Le petit Barfleur déclara avec onction :
— Louis XVIII fut un grand roi!…
— Un grand roi!… — fit Coryse suffoquée — un grand roi?… cette baudruche!… au fait, ça vous est bien égal, s'pas?… vous vous en souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?… vous défendez le roi comme vous allez à la messe… c'est affaire de chic, et comme vous trouvez que c'est pas chic d'être impérialiste… vu que les impérialistes c'est tous des pannés et des crânes… alors…
— Merci pour les impérialistes… mademoiselle Coryse!… — fit le duc d'Aubières, qui s'inclina en riant.
Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout bas :
— Tais-toi!… tu es absolument ridicule!…
La petite répondit avec sincérité :
— Ça ne m'étonne pas!… mais pourquoi s'amuse-t-on à me chiner mon Empereur?… et puis… c'est toi qui m'as dit de parler… de dire n'importe quoi… mais de parler…
Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer dans une autre conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano :
— Il y a trois danseuses… si la jeunesse faisait un tour de valse?…
D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille.
En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps souple et dit, se raidissant en arrière :
— Non… je…
Elle allait dire : «je danse avec M. d'Aubières», et faire signe au duc de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la maison.
Et, commeDeux liards de beurres'était arrêté, interdit :
— Non… rien… allons-y!…
Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.
— Mais… les autres?… — fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy et madame de Liron les suivaient.
Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.
— Ils viennent!… — dit-il.
Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.
Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron n'aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'éloigner de son œil maternel.
— On la trouve bien jolie… madame de Liron, n'est-ce pas?… — demanda tout à coup Chiffon.
Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne pouvait s'empêcher de parler d'elle.
Le petit Barfleur répondit distraitement :
— C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!…
— Ah!… — fit gravement Coryse.
— Mais vous, mademoiselle… comment la trouvez-vous?…
— Trop rondouillarde… et vous?…
— Moi!… — réponditDeux liards de beurre, serrant un peu plus Coryse contre son épaule — moi… je ne la regarde pas… je ne vois que vous!… c'est vous qui êtes jolie!… si jolie!…
Très bas, il ajouta :
— C'est vous que j'aime!…
Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon valseur, elle s'abandonnait, franchement appuyée au bras du petit Barfleur.
Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent qu'il s'efforçait de rendre passionné :
— Je t'aime!!!…
Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta court ; et, reculant brusquement, elle s'écria, l'air ahuri et indigné :
— Ben! c'est raide!…