IV

IV

Gabrielle ne s'était pas trompée lorsqu'elle avait cru remarquer, entre son frère et M. de Laverdie, un échange de regards presque hostiles. Les deux jeunes gens s'étaient à peine vus qu'ils avaient éprouvé l'un pour l'autre une égale antipathie. René était prévenu contre Émile: il gardait dans sa pensée le portrait physique et moral que sa tante lui avait fait du jeune Duriez, portrait assez sévère et fort peu engageant, d'après lequel il s'était figuré qu'il allait rencontrer un sot. Puis il craignait que la présence d'un jeune homme ne l'entraînât plus loin qu'il ne voulait dans l'intimité de ce monde plébéien, et il était disposé à se méfier du frère de Gabrielle.

Quant à celui-ci, c'était un caractère peu élevé: un sentiment de jalousie vulgaire l'avait tout d'abord éloigné du comte de Laverdie. Comme tous les jeunes gens de Paris, il connaissait bien la brillante réputation d'élégance, de goût et d'esprit que l'on avait faite à René; il ne se souciait pas d'approcher du héros. Il trouva sa visite à Montretout fort extraordinaire, car il le savait exclusif et le croyait orgueilleux. Il entendit sa mère inviter leurs visiteurs à dîner; madame de Saint-Villiers refusa de fixer un jour, mais promit de venir avec son neveu «à la fortune du pot».—Puisque vous voulez être traités en campagnards, ajouta la vieille dame en souriant, nous viendrons plutôt vous surprendre. J'espère que ce jour-là Gabrielle aura obtenu qu'on mette une soupe aux choux en tête du menu.

Le fait est que la marquise ne voulait pas d'un dîner de cérémonie, où les meilleurs amis de madame Duriez eussent été rassemblés pour voir de près la grande dame et le jeune comte.

Émile ne crut pas que madame de Saint-Villiers songeât à tenir sa promesse, du moins aussitôt qu'elle s'y était engagée; aussi fut-il très étonné lorsque, peu de jours après, en rentrant à six heures, il vit dans la cour la voiture de la marquise dont on étaitoccupé à dételer les chevaux. L'idée du mariage qu'on méditait se présenta tout de suite à son esprit et le rendit furieux.

—Cette vieille fée, pensa-t-il, n'avait pas assez accaparé Gabrielle, il faut maintenant qu'elle nous l'enlève tout à fait! Car je vois bien où elle veut en venir... Toutes ses gentillesses n'ont d'autre but que de nous apprivoiser. Une fois qu'elle aura mis en cage la petite colombe, elle se souciera bien des vieux ramiers!

Il monta dans sa chambre, et, tout en s'habillant pour le dîner, suivit le cours de ses réflexions, qui devinrent de plus en plus sombres. Comment empêcher l'accomplissement d'un projet dont la seule perspective devait tourner la tête de joie à ses parents et à sa sœur?

—La petite est encore assez raisonnable, se disait-il, quoiqu'elle ne soit guère pratique et qu'elle vive un peu dans les nuages; mais ma mère se laissera certainement éblouir, et mon père ne voit rien que par elle.

Cependant, même pour Émile, le dîner et la soirée se passèrent très bien. La réserve, pleine de finesse et de goût, de la marquise et de René le rassura, parce qu'il ne la comprit pas; le visage gracieux ettranquille de Gabrielle ne lui dit rien non plus. Madame Duriez, au contraire, étant femme et par conséquent plus perspicace, voyait flotter devant ses yeux un rêve dont l'apparition la plongeait dans l'extase.

Deux ou trois jours après cette visite, la famille Duriez, en sortant de table vers huit heures, se rendit dans le jardin. Ce jardin s'inclinait en pente du côté de Saint-Cloud. Dans la partie la plus élevée, le long de la maison, s'étendait une terrasse d'où la vue, sans être aussi vaste que depuis les étages supérieurs, était déjà fort belle; au-dessus, un balcon, et de longs rameaux de glycine grimpant et serpentant tout autour; au milieu, des sièges, et une table rustique sur laquelle était servi le café.

Ce soir-là, Gabrielle avait apporté un livre broché, et, à peine eut-elle reposé sa tasse vide, qu'elle se réfugia dans le coin où il faisait encore le plus clair et se mit à lire. Elle avait appuyé ses deux petits pieds dans les découpures de la balustrade, et, sur ses genoux ainsi élevés, elle avait posé son volume ouvert et ses deux coudes, soutenant de ses mains sa jolie tête et le flot de ses cheveux blonds; elle paraissait complètement absorbée.

M. Duriez et son fils avaient allumé leurs cigares. Un journal était sur la table, et ces messieurs causèrentun instant politique. Madame Duriez, après s'être plainte de la chaleur, s'était renversée dans son fauteuil, et, les paupières à demi closes, songeait mollement en regardant Paris. De ce côté, la nuit montait, et les fumées de la grande ville se distinguaient, blanchâtres et lourdes, sur le fond gris du ciel. Ce tableau brumeux et uniforme inspirait à madame Duriez des réflexions qui, si elles n'étaient pas plus variées, étaient beaucoup plus riantes; on aurait pu les résumer dans ces deux mots, que la bonne dame se répétait tour à tour avec béatitude:—Comtesse de Laverdie... Gabrielle de Laverdie...

Cependant, Émile parut tout à coup frappé d'une idée extraordinaire; il fit le mouvement de quelqu'un qui attraperait quelque chose au vol et laissa tomber son cigare; puis il décroisa si brusquement les jambes qu'il faillit renverser la table, et que les quatre tasses en frémirent dans leurs soucoupes.

—Mon Dieu! qu'y a-t-il? cria madame Duriez, arrachée soudainement ainsi à sa contemplation de châteaux en Espagne.

Son fils ouvrit la bouche comme pour parler, regarda du côté de Gabrielle qui était trop loin pour entendre, et, se ravisant, ne dit rien. Bientôt après il se leva, alluma un autre cigare, et se mit à marcherde long en large sur la terrasse. Au moment où sa promenade l'amena aussi loin que possible du reste de la famille, on l'eût entendu murmurer:—Un uniforme, deux ou trois blessures, des actes d'héroïsme, cela fait bien autant d'effet qu'un titre... Puisqu'elles veulent être éblouies, on les éblouira, on les aveuglera, mais, pour Dieu, pas ce Laverdie!

Il revint sur ses pas et passa près de sa sœur.

—Tu t'abîmes les yeux, lui dit-il.

Gabrielle ne répondit pas.

Alors il se dit que le meilleur moyen de forcer la jeune fille à fermer son livre était d'exciter sa curiosité; il retourna donc à sa place et se rassit, en ayant soin de placer sa chaise de façon que Gabrielle ne pût perdre un mot de ce qu'il dirait. Avant de commencer, il fit intérieurement appel à toute la diplomatie qu'il possédait, ou du moins à celle qu'il se flattait de posséder.

—Mère, dit-il d'une voix très haute qui réveilla madame Duriez (littéralement, cette fois, car, après l'aventure de la table, elle s'était tout à fait endormie), tu ne sais pas qui je vais t'amener demain à dîner, si toutefois tu le permets?

Madame Duriez bâilla jusqu'à ce que les larmes lui en vinssent aux yeux.

—Mon cher enfant, répondit-elle, toutes les personnes que tu pourras nous présenter seront les bienvenues, tu le sais.

—Ah! par exemple, j'en suis bien certain pour celle-là. Vous verrez demain l'un des plus charmants garçons qui existent: c'est ce jeune capitaine du 8echasseurs à cheval, Ernest Arnaud, grâce à qui tous les ennuis du volontariat m'ont paru presque supportables.

Émile avait déjà parlé à sa mère d'Ernest Arnaud, et celle-ci s'était mis dans la tête, sans qu'il fût possible de l'en dissuader, que ce jeune officier avait, d'une façon ou d'une autre, sauvé la vie à son enfant; que, sans lui, ce gros Émile blond et rose, qui semblait éclater de force et de santé, n'eût certainement jamais atteint le dernier jour de la terrible année d'épreuve.

Le fait est qu'Émile et Arnaud, tous deux gais, bons enfants, étaient vite devenus d'excellents amis, et avaient trouvé moyen de s'amuser beaucoup ensemble, même en dépit de la distance qu'établissait entre eux la discipline. Cette intimité, du reste, s'était vue cimentée par des services mutuels: le capitaine faisant passer au volontaire une douzaine de mois assez agréables, et celui-ci laissant la main de son supérieurpuiser à l'aise dans sa bourse bien garnie d'enfant riche et d'enfant gâté. Tout ceci, pour madame Duriez, restait un peu vague; elle avait envoyé de grosses sommes en cachette de son mari, et se souciait fort peu de ce qu'elles étaient devenues. Le mot de volontariat lui donnait le frisson, et le nom d'Ernest Arnaud lui faisait verser des pleurs de reconnaissance et d'attendrissement.

L'idée qu'elle allait voir cet être généreux, cet ange gardien de son Émile, la remplit d'une joyeuse émotion.

—Ah! voilà une bonne nouvelle, vraiment! s'écria-t-elle. Qu'il vienne, ce cher jeune homme. Que je serai donc heureuse de le voir, de le remercier!... Comment se fait-il que tu n'aies pas songé à nous l'amener plus tôt?

—C'eût été difficile, de Besançon où il se trouvait... Mais sa division vient d'être transférée à Versailles.

—Mais c'est tout près! Nous le verrons souvent, j'espère. Pourvu qu'il vienne en uniforme! celui des chasseurs est si joli! Mon Dieu, quand je pense à ce fripon d'Émile... Il était adorable là dedans.

—Je me faisais l'idée, dit à son tour M. Duriez, que ce M. Arnaud était un tout jeune homme... pas beaucoup plus âgé que toi.

—Certainement, reprit Émile, en cherchant à devinersi sa sœur écoutait; mais Gabrielle paraissait plus que jamais absorbée dans sa lecture.—Il a vingt-six ou vingt-sept ans au plus.

—Diable! et déjà capitaine? C'est très beau. Comment cela se fait-il?

—Ah! voilà, dit Émile triomphant; il s'est tellement distingué pendant la guerre!... C'est toute une histoire... Il faut que je vous raconte cela. D'abord, Arnaud est le fils d'un militaire, du lieutenant-colonel Arnaud, qui aurait atteint aux plus hauts grades de l'armée s'il n'était pas mort en Italie.

Le jeune homme commençait son récit lentement, et tâchant de donner à chaque mot le plus de force et d'intérêt possible; il espérait toujours que Gabrielle s'approcherait pour écouter. Mais celle-ci ne sortait de son immobilité que pour tourner, avec une régularité désespérante, les pages de son livre; après chaque feuillet, elle retombait dans la même position, la tête sur ses mains; et un observateur attentif eût même remarqué que ses petits doigts s'étaient élevés à la hauteur de ses oreilles, sur lesquelles ils tenaient appuyées comme des tampons deux grosses mèches de ses cheveux.

C'en était trop pour Émile, qui suivait tout cela du coin de l'œil. Il s'interrompit au moment de faireexpirer à Magenta le lieutenant-colonel Arnaud, et dit à sa mère, qui cherchait vainement sa poche dans les plis compliqués de sa robe afin d'en tirer un mouchoir:

—Je ne comprends pas, ma mère, que vous laissiez Gabrielle s'abîmer les yeux comme cela.

—Comment, cette petite lit encore? s'écria M. Duriez. Mais elle va se perdre la vue!... Gabrielle!... Gabrielle!...

—Oui, papa, dit-elle, en tournant vers lui de grands yeux effarés comme au sortir d'un songe.

—Ferme donc ce livre, fillette, il n'est pas possible que tu y voies encore.

—Je t'assure que si: tu ne te doutes pas comme il fait clair dans ce coin. Laisse-moi finir le chapitre, je t'en prie.

—Quel est le livre qui t'intéresse si fort, Gabrielle? demanda madame Duriez.

Gabrielle se fit répéter la question

—Le Marquis de Villemer, maman, dit-elle enfin.

—Le Marquis de Villemer!Et depuis quand lis-tu du George Sand?

—Depuis que papa me l'a permis, répondit la petite un peu trop vivement.

M. Duriez baissait la tête comme un coupable.

—Tu comprends, ma chère amie, commença-t-il, que je ne lui aurais pas tout donné...

—Je l'espère bien! s'écria sa femme, qui avait rougi d'indignation.

Elle prit le volume des mains de la jeune fille, qui s'était approchée, et le posa devant elle, sur la table, d'un geste majestueux.

—Tu me le laisseras bien finir, mère? dit Gabrielle, dont le ton suppliant n'obtint de sa mère qu'un solennel:—Nous verrons.

Pour le coup la petite se révolta.

—C'est trop fort! murmura-t-elle. J'ai dix-huit ans maintenant, et je peux bien lire autre chose que des niaiseries!... Je ne connais aucun de nos auteurs; je n'ai ouvert d'histoire que celle de l'abbé je ne sais plus qui... Je sais presqueHernanipar cœur, mais c'est grâce à l'une de mes amies, qui l'avait pris chez elle, dans la bibliothèque...

—Tu as luHernani! dit madame Duriez, et avec une de tes amies qui se cachait de ses parents!... Tu me feras le plaisir de me nommer cette petite sotte, afin que je puisse empêcher que tu remettes les pieds chez elle.

—Je trouve qu'on élève les filles d'une façon absurde, fut la conclusion que M. Duriez donna à cettepetite scène: conclusion qu'il eut soin d'émettre à voix basse, et de couvrir, par surcroît de prudence, avec le bruit d'une allumette qu'il enflamma contre la table.

Madame Duriez éprouva cependant quelque confusion de sa sévérité, surtout lorsqu'elle vit deux larmes qui brillaient dans l'obscurité au bord des longues paupières de sa fille.

—Viens ici, mignonne, lui dit-elle. Tu finirasle Marquis de Villemer, mais il faut auparavant que tu écoutes la belle histoire de soldats qu'Émile allait nous raconter.

Gabrielle se mit à rire; la dernière phrase de sa mère avait été dite en effet comme pour consoler un petit enfant.

—Voyons l'histoire de soldats, fit-elle avec gaieté.

Cependant, Émile était vexé: l'effet qu'il avait compté produire se trouvait gravement compromis par cette longue interruption.

—Ah! j'en étais sûr, dit-il d'un air moqueur, quelle femme résisterait au récit d'une belle bataille?

Il avait voulu taquiner sa sœur, et il est certain qu'elle se fâcha un peu.

—Je t'en prie, Émile, ne dis pas comme cela «les femmes». Quand vous avez prononcé ce mot, vousautres jeunes gens, vous vous croyez bien grands garçons: ce n'est pas gentil.

—Mais qu'ai-je dit d'offensant? C'est très joli à vous d'admirer le courage.

—Le courage ne se trouve pas nécessairement et exclusivement dans la doublure d'un uniforme. Il existe aussi sous une redingote ou une blouse, voire même sous une robe de mousseline.

—Bravo, petite! s'écria M. Duriez.

—Gabrielle pose pour les idées larges, déclara Émile.

La jeune fille fut bien tentée de répondre: Cela vaut mieux que de poser pour une coupe d'habits ou pour une coiffure; mais elle se mordit les lèvres et fit une variante:

—J'aime mieux cela que de poser pour la toilette, dit-elle.

—Tu as tort, ma chère: c'est bien plus ridicule, surtout pour une femme.

—Qu'est-ce que tu dis donc, Émile? interrompit son père. Gabrielle ne pose pour rien, que je sache; quoiqu'elle pût le faire pour la plus douce, la plus modeste et la plus raisonnable petite personne qui soit en France et en Navarre.

Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa unpetit pliant auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds et doux.

—Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu plus vieille que moi, j'espère.

Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son père.

Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle s'abandonnait de nouveau.

—Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous attendons?

—Voilà, dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut la peine. C'était en Alsace, un peu après Frœschwiller; Arnaud...

—Frœschwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs.

Émile eut un mouvement d'impatience.

—Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui..

—Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie, je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu, mignonne?

—Le 117ede ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.

—Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.

Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion, un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.

A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie, sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure sérieuse. Recueilli etsoigné par une famille de paysans, il avait passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité! Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le jour où ils avaient vu couler son sang.

Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme, que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule de lafamille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté, l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il allait briser la lame.

Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu, auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains tremblantes pour le retenir.—Monsieur l'officier! avait-elle crié.... faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba à genoux et se mit à prier en sanglotant.

Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans le village.Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux. Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait de couvrir les assiégés.

La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils finirent par être repoussés,c'est-à-dire que six ou huit hommes, restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé, René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie. Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en pleurant:—«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôtavec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme français!...»

La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux se remplissaient de larmes:

—Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher uniforme français».


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