IX

IX

Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre suivante:

«Mon cher enfant,

«Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible, et tant d'émotions m'ont brisée.

»Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter à un parti quelconque.

»J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force, dans son cœur, et j'y ai réussi.

»Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus; elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir, et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez.

»Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier, de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait.

»Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est passé quelque chose que j'ignore...

»N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y eût pas songé. Elle m'a parléde position sociale, de noblesse et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis... Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai galimatias.

»Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins, malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser.

»Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer encore: je vous en supplie, faites de même.

»Votre tante.»

René lut cette lettre et resta longtemps pensif.

Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et doux.

—Allons, enfant, murmura-t-il, allons, jeune noble paresseux, inutile et fier, voyons si tu peux être un homme, voyons comment tu sais aimer.

Il fit quelques pas dans sa chambre et vint appuyersa main sur la table; mais là, il s'arrêta et resta debout, le front penché. Il se passait en lui une lutte grave, terrible.

—Elle a dû souffrir, dit-il encore. Voilà ce qu'il me faut expier.

Alors il s'assit et écrivit quelques mots qu'il mit sous enveloppe. Il s'habilla ensuite pour sortir. Quand François le vit passer le chapeau sur la tête, le pauvre homme s'approcha de lui, tout ému.

—Monsieur le comte sort? fit-il. Monsieur le comte s'est habillé seul?

—Oui, dit René.

—Ne dois-je pas avertir le groom?

—Je vais à pied.

—Ah! monsieur le comte, mon cher monsieur René, reprit le vieillard tout inquiet, ne puis-je donc rien faire pour vous?

René se retourna, très touché.

—Mon vieux François, fit-il, mon bon vieil ami! rassure-toi: je n'ai besoin de rien et je ne cours aucun danger. Tout à l'heure, je te demanderai tes services et je m'adresserai à ton dévouement.

En quittant la maison, il se rendit tout droit chez sa tante.

Madame de Saint-Villiers fit un cri de joie en l'apercevant.Malgré la parole qu'il lui avait donnée, elle craignait tout du découragement profond où elle avait vu le jeune homme; la lettre qu'elle lui avait écrite ne portait pas non plus de consolation bien efficace. Depuis le départ de cette lettre, elle en retournait avec angoisse toutes les phrases dans sa tête, craignant de s'être mal exprimée, d'avoir laissé trop peu d'espoir et poussé à l'excès le chagrin de son neveu.

Elle était étendue sur une chaise longue dans son petit salon. René s'assit en face d'elle.

—Eh bien, dit la marquise, que faire?

Comme elle allait reprendre et répéter mot pour mot tout ce qui s'était passé entre elle et sa filleule, René l'arrêta doucement.

—Ce n'est pas nécessaire, fit-il, j'ai compris.

—Quoi donc?

—J'ai compris que mademoiselle Duriez possède un cœur plus grand encore, plus élevé que nous ne pensions l'un et l'autre. Oh! ma tante, comme je l'ai blessé cruellement, ce pauvre cœur! Oui, elle m'a aimé, elle m'aime, la douce, la généreuse créature! et elle a vu cette chose horrible: que je l'épousais pour son argent.

—Oh!

—Elle l'a vu! Et maintenant, si je me jetais àses pieds, si je lui disais que je l'aime, si je lui peignais mon repentir, mon désespoir, elle me croirait peut-être...

—Eh bien?

—Eh bien, je ne le ferais pas! Est-ce que j'agirais autrement si je n'étais pas sincère? Que coûte un serment à un homme qui a pu nourrir de si viles pensées?

—René, mon ami, vous vous exagérez vos torts. Je m'explique, en effet, la conduite de Gabrielle si elle a deviné vos motifs intéressés. La pauvre enfant a dû bien souffrir! Je m'étonne pourtant qu'une pareille idée lui soit venue... A son âge, avec si peu d'expérience du monde! C'était bien dur de sa part. Et puis, enfin, elle aurait dû songer que sous ce rapport tout se compensait parfaitement, et que votre alliance...

—Madame, interrompit René dont les yeux s'enflammèrent, si vous avez la moindre pitié pour moi, ne parlez pas ainsi!.. Gabrielle savait que je ne l'aimais pas, parce que j'ai eu la barbarie de le lui faire sentir. Je croyais agir avec franchise; je me disais: «Au moins je ne la tromperai pas.» Je supposais que, de son côté, elle ne souhaitait que mon titre... Voyez-vous, à présent, pourquoi elle ne veut pas de ce titre odieux? Elle partagerait encore sa fortune avec moi, mais elle refuse d'être comtesse!

—Ah! mon Dieu, dit la marquise, voilà bien des subtilités! Alors, que résulte-t-il de tout cela? Vous concluez comme Gabrielle: je l'aime, mais je ne l'épouserai pas. Cela fait hausser les épaules.

—Non, ma tante. Je conclus: je l'aime, et je me rendrai digne d'elle; je l'aime, et je le lui prouverai.

—Voilà qui paraît plus raisonnable. Quels sont vos projets, voyons?

Le jeune homme baissa la tête d'un air embarrassé.

—Je crains, ma tante, fit-il, que vous ne m'approuviez pas.

—Ne vous êtes-vous jamais passé de mon approbation? demanda la vieille dame en souriant avec malice.

—C'est vrai. Mais cette fois le parti que j'ai pris est grave. Ce que je redoute avant tout, c'est le chagrin qu'il vous causera. Pourtant, ma tante, continua-t-il d'une voix plus ferme, ce parti est irrévocable. Ma conscience et mon cœur me l'ont dicté, et je suis décidé à leur obéir, quoi qu'il m'en coûte.

—Vous m'effrayez, René. Quelle résolution a pu vous dicter votre conscience que je ne doive pas approuver?

René vint se placer plus près encore de la chaiselongue; il était assis sur un pouf très bas, et s'inclina de façon qu'un de ses genoux touchait le tapis lorsqu'il répondit, d'une voix vibrante d'émotion.

—Ma chère tante, oh! comme je voudrais... oui, j'espère que vous me comprendrez. J'ai vingt-huit ans, et j'ai vécu jusqu'à présent en égoïste et en insensé. A cet âge, où tant d'autres ont déjà accompli de grandes choses, moi je n'ai encore songé qu'à mes plaisirs. Je découvre que je suis un être inutile, et plus qu'inutile, malfaisant; car j'ai brisé le cœur d'une enfant innocente et j'ai failli tuer un homme. Et tout ceci, savez-vous bien pourquoi? Savez-vous comment il se fait que j'arrive si tard à la vérité, que je me vois si tard tel que je suis?.. A cause d'un préjugé monstrueux, m'aveuglant comme un bandeau fixé sur mes yeux!—Tu es noble, me disais-je, tu es comte. Va, jouis, qu'as-tu besoin de savoir si d'autres souffrent et travaillent! Ces gens-là sont trop heureux s'ils peuvent seulement te voir passer sur ton cheval de sang ou dans le fond de ton coupé, quand tu cours à des fêtes... Tu n'as plus d'argent... problème affreux pour un honnête bourgeois! Mais toi, n'as-tu pas ton nom? Fais des dettes! Les créanciers ne respectent rien dans ce siècle de roture: eh bien, marie-toi; voilà des millions... Il faudra prendre aussi ce cœur de jeune fille:bah! c'est chose de peu d'importance et qui ne t'embarrassera guère. Et si quelque rival se présente, tu lui donneras un coup d'épée. Oui, voilà quelles sont les pensées que j'ai nourries pendant vingt-huit ans!—Tu es noble, tout labeur serait indigne de ta main patricienne: mange, bois, danse, chasse et divertis-toi! Quand tu deviendras vieux, si tu n'es pas trop sot, tu feras de la politique, et tu élèveras ces belles maximes à la hauteur d'un système de gouvernement.

René, qui avait commencé de parler presque à genoux, d'un ton humble, persuasif, dans son anxiété de convaincre sa tante, s'était peu à peu redressé après les premiers mots et à présent s'exprimait avec une chaleur extrême. La marquise l'avait écouté avec surprise d'abord, puis avec impatience, enfin avec colère.

—Où voulez-vous en venir? fit-elle, craignant de deviner, mais désirant avant tout rester calme.

—A ceci: mes meubles et mes chevaux payeront mes dettes; car, si le comte de Laverdie peut laisser protester sa signature, René Laverdie ne veut rien devoir à personne! Or voilà mon nom désormais... Et je le rendrai plus grand par mon travail et mon courage qu'il n'a jamais été, surmonté d'une couronne et d'un blason à huit quartiers.

La marquise de Saint-Villiers était déjà bien pâle; deux jours d'angoisse avaient profondément altéré ses traits fins, mais un peu durs, et la blancheur de ses cheveux ondés tranchait à peine sur son front mat et uni comme de la cire; mais, après les paroles de son neveu, son visage sembla se décolorer plus complètement encore. Ses yeux sombres prirent tout à coup une expression sévère, presque farouche; elle les attacha sur ceux de René, et les y tint fixés longtemps sans prononcer une parole.

Il soutint ce regard avec tristesse et respect, mais avec fermeté.

—René, dit la vieille dame d'un ton tranquille, ne m'avez-vous pas dit que votre décision était irrévocable?

—Ma tante, j'avais espéré....

—Répondez-moi, je vous prie.

—Oui, ma tante, elle est irrévocable.

—Eh bien, c'est la dernière fois, n'est-ce pas? que vous m'avez appelée ainsi. Vous n'êtes plus mon neveu et je ne suis plus votre tante. Adieu, monsieur.

Elle se leva et traversa la chambre pour sortir. Le jeune homme s'était levé aussi, atterré.

—Madame, s'écria-t-il, écoutez-moi: je voudrais vous dire un seul mot!

Elle se retourna, toujours aussi calme.

—Vous pouvez parler, fit-elle.

—Vous m'avez empêché de me tuer, reprit-il.

Il était si agité qu'il parvenait avec peine à former des phrases régulières et s'arrêtait à chaque instant.

—... Vous m'en avez empêché... C'était pourtant conforme à l'honneur... selon vous... Vous pouvez encore choisir... Je l'aimerais mieux, je vous assure... Gabrielle m'oubliera vite. Elle ne me méprisera plus lorsque mon sang aura coulé.

La marquise revint sur ses pas et prit les mains de son neveu, non plus dure et hautaine, mais les yeux pleins de larmes.

—Que dites-vous, mon pauvre enfant? Moi, désirer, ordonner votre mort? Mon Dieu!... Il est vrai que je mérite de semblables paroles, j'ai été bien cruelle!.. Mais savez-vous quel coup vous me portez? Je n'aimais que vous au monde, vous et Gabrielle. Je rêvais de l'élever jusqu'à vous, et c'est vous qui descendez jusqu'à elle... Et je vous perds ainsi tous les deux!... Le nom de nos aïeux, René, toute notre race, y avez-vous bien songé?

Le jeune homme se taisait, car c'était cet orgueil de race qu'il se proposait de sacrifier.

—Je suis pauvre, dit-il enfin, il faut que je travaille;et je ne veux pas garder les armes d'un croisé en prenant la plume d'un commis.

Madame de Saint-Villiers lâcha, ou plutôt repoussa les mains de René qu'elle tenait encore, avec un mouvement indigné.

—Votre père vous eût maudit! s'écria-t-elle. Moi, je n'en ai pas le courage. Adieu, soyez heureux si vous le pouvez, mais ne reparaissez jamais en ma présence! Elle sortit. René se laissa tomber sur un siège, le front dans ses mains, en proie à une émotion violente.

—Si je me trompais!... Si je me trompais!... murmura-t-il à plusieurs reprises. De grosses gouttes d'une sueur glacée perlaient lentement sur son front.

Peu à peu cependant, il devint plus tranquille. Il releva la tête. Ce n'était plus la physionomie dédaigneuse, spirituelle, un peu molle d'autrefois: c'était un visage nouveau, exprimant une ardeur virile; de rudes combats, des résolutions énergiques l'avaient transformé ainsi.

—Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûrqu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait!

Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de laquelle, enfant, il avait joué.

—Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante!

Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux yeux.

Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se glissa de nouveau dans son cœur, tandis qu'il examinait une à une ses armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et, lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme un enfant.

Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce soir-là. L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient pas soutenu.

L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la faire tenir à Gabrielle.

Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible:

«Mademoiselle,

»Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir. Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne puissiez pas y croire.

»Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de mal, et vous m'avez fait tant de bien!Vous me sauvez de moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber.

»Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel:

»Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé.

»Et ce moment-là, je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré les regrets et les remords qui me déchirent le cœur!

»René de Laverdie.»

Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie.

Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que n'importe quelle famille régnante del'Europe, se séparer de tout ce qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre, il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes. Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès. Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était inspiré par l'enthousiasme et l'amour.

Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout simplement par un messager quelconque,encore bien moins par la poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère, comme tout eût semblé plus facile!

Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame, les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de rencontrer là une hostilité que le désappointement pourraitcependant faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple, vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine. Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice, et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste.

Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte de son maître.

—Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte.

—Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà minuit! Oui, assieds-toi là; ce que j'ai à te dire est assez long.

Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire.

Ce François était le dévouement en personne.

Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et quelquefois leursang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros, ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cœur était donc vide quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un chagrin.

Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler, pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidenceentière et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler Laverdie, supprimant même la particule.

Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre. D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé.

Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se rasseoir.

—Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce que tu me blâmes?

—Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi, mon bien-aimé jeune maître.

Et au bout d'un instant, il ajouta avec force:

—Vous serez toujours, toujours pour moi le comte de Laverdie.

Sa figure avait pris soudain une dignité singulière, René l'admira; mais surtout il se sentit ému de la sincérité de cette douleur, et il voulut répondre à un tel dévouement par une confiance sans réserve; il s'ouvrit à son humble ami, ne comptant guère être compris toutefois; il lui apprit les motifs secrets de sa conduite, et ne pensa pas abaisser son amour en le laissant entrevoir à ce cœur fidèle et simple.

Le résultat de sa confidence eut lieu de le surprendre. La physionomie de François changeait, devenant tour à tour tranquille, joyeuse, puis presque triomphante. Quand le récit fut achevé, le vieux domestique se leva et fit un pas en avant, la main droite à demi étendue, dans un geste presque solennel.

—Soyez béni, s'écria-t-il. Ce que vous faites là est bien, est beau, est digne d'un comte de Laverdie!

Puis, stupéfait de sa hardiesse, et comme saisi du son de sa propre voix, le pauvre homme s'arrêta et laissa retomber sa main, tandis que le sang venait colorer légèrement ses joues jaunies, sillonnées de longues rides.

René sauta sur ses pieds et courut lui prendre la main.

—Merci, merci, lui dit-il en la pressant. C'est quelque chose que l'approbation d'un honnête cœur comme le tien.

Il lui donna alors quelques indications sur ce qu'il aurait à faire le lendemain.

Les premières démarches avaient été accomplies par lettres dès l'après-midi pour la vente des écuries et du mobilier. L'appartement du comte passait à bon droit pour une des merveilles de Paris; les acheteurs et les curieux ne tarderaient pas à s'y presser. René ne pouvait songer à cela sans frémir. Il voulait que tout fût terminé promptement et pensait dire adieu dès le lendemain à des trésors qui contenaient toute sa jeunesse, il aurait dit autrefois: sa vie.

Lorsque François l'eut quitté, il se coucha.

C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir.

Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvaitet qu'il préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre, un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin rouge d'un coussin; là, les raides figures des tapisseries semblaient prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions.

Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement, n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil! Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée, elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en restât rien, brillante, rapide,très douce, mais vide et légère comme un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi, lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux.

Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer sur le front du dernier comte de Laverdie.


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