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C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible.

Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa montre.—Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc est-ce que l'heure de partir viendra!

Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur l'éprouvait beaucoup.

La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment séparés par une cour. Au fond, était uneassez jolie construction à deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis.

Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là, fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil, ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les affaires pour installer sa mère et sa sœur dans leur chalet. Puis des brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et devant son bureau ministre, chargéde journaux et de papiers. Dieu! qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils résonnaient affaiblis et sourds.

Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez, dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à tirer de nouveau sa montre,lorsque quelque chose d'inattendu le retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors.

Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en descendit, et, après s'être assuré par un coup d'œil qu'il ne se trompait pas, pénétra sous la voûte.

M. Duriez reconnut le comte de Laverdie.

—Tiens! pensa-t-il, en un instant aussi curieux et aussi éveillé que s'il n'y eût pas eu vingt-huit degrés à l'ombre... Le comte ici! En fiacre! C'est singulier. Que peut-il me vouloir?

On avait cru chez les Duriez à l'histoire de la foulure, aussi n'avait-on pas été surpris de voir s'interrompre subitement les visites de René. Émile avait traité si légèrement l'affaire du duel, que ses parents n'avaient pas même songé que ceci pût tenir éloigné M. de Laverdie. Cependant ils se sentaient persuadés que la marquise ne les laisserait pas partir avant d'avoir obtenu pour son neveu la main de Gabrielle. Leur surprise fut grande et leur désappointement aussi lorsqu'ils durent s'avouer qu'ils s'étaient trompés dans leurs prévisions. C'est alors qu'ils commencèrent à faire des rapprochements et à éprouver quelqueinquiétude quant à l'accomplissement de cette union tant souhaitée.

Dans sa dernière visite, madame de Saint-Villiers trouva l'occasion d'entretenir longtemps sa filleule en particulier, et, dès qu'elle fut partie, madame Duriez se hâta de questionner la jeune fille. Celle-ci répondit assez évasivement, puis, pressée quant à la grande affaire du mariage, elle déclara avec beaucoup de tranquillité qu'on ferait mieux de n'y pas songer, qu'elle supposait la marquise et René moins décidés qu'on ne s'était plu à le croire, et que, pour elle, elle y renonçait volontiers, ayant peu d'inclination pour le comte et ne s'en étant pas cachée à sa marraine.

Des paroles tellement inattendues furent accueillies avec stupeur et irritation. Gabrielle eut à subir de longs et ridicules discours; elle s'y attendait et les écouta sans mot dire. Sa mère, indignée, s'en prit à elle de la rupture, certaine qu'elle avait éloigné le comte par sa froideur. Ce qui sembla le plus pénible à la jeune fille fut que ses parents crurent, comme René lui-même l'avait fait, qu'elle préférait Ernest Arnauld; entendre commenter, discuter et juger ses sentiments les plus secrets, tels du moins qu'on pensait les deviner, fut pour elle un supplice.

Sur ces entrefaites, on partit pour Trouville.

Dans l'agitation du déplacement, Émile négligea un peu la lecture des journaux: ce fut par des amis qu'il apprit assez tard la vente qui allait être effectuée dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Il n'avait pas encore eu le temps d'en informer son père, et celui-ci, peu curieux des nouvelles du monde, n'en savait rien le samedi, lorsqu'il vit René descendre d'un fiacre à sa porte. On en parlait pourtant beaucoup. Les uns la considéraient comme une nouvelle excentricité de la part du comte; d'autres disaient que le goût des voyages avait remplacé chez lui celui des chevaux, des tableaux et des vieilleries artistiques, et qu'il se disposait à faire le tour du monde; quelques-uns prétendirent, mais tout bas, que René de Laverdie était ruiné. Ce qui se murmurait ainsi fut tout à coup crié très haut par Émile Duriez, en pleine plage de Trouville. On ne le crut pas tout d'abord, mais ses affirmations n'en bouleversèrent pas moins toute la jeunesse élégante qui promenait là ses loisirs. Beaucoup prirent le premier train pour Paris, afin de découvrir la vérité sur l'événement, et aussi dans l'intention de visiter cet appartement curieux et splendide, où il avait été si difficile de pénétrer jusque-là, à cause de l'humeur tant soit peu exclusive et dédaigneuse du propriétaire.

—Vous voyez, disait Émile à sa mère, ce que vaut ce comte de Laverdie, et à quoi il s'est trouvé réduit aussitôt qu'il a perdu l'espoir d'épouser ma sœur. Blâmez-vous encore Gabrielle d'avoir su décider pour elle-même avec tant de jugement et d'énergie?

—Rien n'est changé, répondait madame Duriez; nous savions qu'il avait des dettes. Est-ce que cela empêche qu'il ne soit comte et que son fils aîné, s'il se marie, ne doive porter le titre de marquis de Saint-Villiers? Gabrielle a fait un coup de tête dont je ne me consolerai jamais et que je déplorerai jusqu'à mon dernier jour.

La jeune fille entendait tout cela, ce qu'on feignait de dire tout bas aussi bien que le reste. Elle avait été douloureusement étonnée d'apprendre ce qui se passait à Paris; car, malgré elle, quelques illusions lui restaient encore, et il lui avait été impossible jusque-là de mépriser tout à fait René. Elle tomba dans un désespoir profond; il lui sembla que tout se brisait à la fois dans son cœur. La confiance dans son père et dans sa mère, la tendre intimité avec son frère, tout le charme de son petit cercle de famille, toutes les perspectives riantes de sa vie, s'envolaient avec son amour: et pourtant le vide laissé par celui-ci était déjà si grand qu'il semblait affreux de le sentir se creuser plus encore.

Elle avait toujours volontiers recherché la solitude, et elle éprouvait une volupté amère à donner à sa tristesse un cadre magnifique: à Montretout, elle passait des heures à sa fenêtre, et c'est en face du ciel bleu, de Paris et des bois, qu'elle avait pleuré; à Trouville, pendant cette cruelle journée de samedi, elle se réfugia sur une terrasse, située en avant du jardin et dominant la mer. La plage était déserte, car leur habitation se trouvait éloignée de la ville, et les promeneurs venaient rarement jusque-là; d'ailleurs un soleil brûlant rayonnait sur le sable et sur la mer; celle-ci commençait à monter.

Il n'est pas à la douleur un remède plus doux ni plus sûr que la mélancolie; les cœurs faibles ont cette ressource qui les sauve: là où les forts sont brisés par le vent du malheur, comme le chêne par la tempête, les faibles, semblables au roseau, s'inclinent, pleurent et vivent.

Gabrielle versa d'abord des larmes abondantes. Elle n'avait jamais eu d'épreuve auparavant, et elle s'étonnait de pouvoir tant souffrir. Mais, peu à peu, elle releva les yeux, et, en face du grand spectacle triste et calme de la mer, la violence de son chagrin s'apaisa. Les flots s'approchaient toujours davantage; elle put bientôt les distinguer et les suivre du regard un à un,tandis qu'ils roulaient mollement sur le sable, s'avançant, et reculant pour s'avancer encore. Ses lèvres murmurèrent une fois ou deux: Ah! René!.. ah! René! Puis elle finit par s'abandonner à une rêverie presque, douce où l'aiguillon de sa peine s'émoussa.

Tandis qu'elle pleurait et rêvait ainsi, assise à l'ombre sur la terrasse au bord de la mer, René, à travers les rues ensoleillées de Paris, se faisait conduire à la maison Duriez et pénétrait dans le cabinet du négociant-commissionnaire.

M. Duriez se leva avec empressement, lui tendit la main et le fit asseoir. René expliqua franchement l'objet de sa visite.

—Monsieur, dit-il, la démarche que je fais en ce moment vous paraîtra sans doute très extraordinaire. Permettez-moi un court préambule. J'ai été élevé dans un monde où le préjugé règne en maître, et je lui ai obéi pendant bien longtemps sans m'apercevoir dans quelle servitude je vivais; mes yeux se sont ouverts, j'ai eu honte de mes chaînes et je m'en suis violemment débarrassé. Vous me voyez dans toute l'ivresse d'un premier moment de liberté, et j'éprouve une telle horreur pour tout ce qui n'est pas naturel et sincère, large et droit, que je me sens très capable de tomber dans l'excès contraire. J'ai même grand'peurde vous paraître extravagant et incompréhensible.

M. Duriez s'efforça de ne pas laisser voir dans quelle surprise le jetait cette entrée en matière; il assura poliment que rien ne pourrait lui faire prendre de M. de Laverdie une opinion si peu favorable.

—Ma tante, madame de Saint-Villiers, continua celui-ci, m'a fait partager l'espoir qu'elle nourrissait que vous pourriez un jour m'accorder l'honneur de devenir votre gendre. Je ne connaissais pas alors mademoiselle Duriez. Aujourd'hui, monsieur, c'est différent: je l'aime de toute mon âme.

La voix de René trembla légèrement à ces derniers mots; une vive rougeur colora son front et disparut aussitôt; toute l'expression de sa physionomie portait témoignage de la profonde sincérité de ses paroles.

M. Duriez, ému, lui tendit la main et certainement, dans ce moment-là, oublia qu'il était comte; René la serra, puis reprit aussitôt:

—Une chose que ma tante ne connaissait pas, malheureusement, c'était l'état de ma fortune. Hélas! monsieur, il ne m'en restait rien; j'avais tout gaspillé dans ma folie. Vous vous en doutiez, et cependant...

—Sans doute, interrompit vivement M. Duriez: une question d'intérêt ne pouvait en rien influer sur notre décision. Votre caractère, votre nom, nous rendaientfiers de votre alliance et garantissaient pour nous le bonheur de notre enfant.

René s'inclina pour cacher un sourire.

—Mon caractère? dit-il. Vous le jugiez avec trop d'indulgence. C'était celui d'un jeune étourdi qui a mangé plusieurs millions en ne songeant qu'à s'amuser. Dieu merci, monsieur, ce caractère-là n'est plus le mien. Je suis devenu un autre homme le jour où j'ai commencé à aimer une jeune fille douée de toutes les grâces et de toutes les vertus... L'ange qui m'a transformé ainsi, monsieur, ai-je besoin de vous dire son nom?

M. Duriez était à la fois touché, surpris et enchanté. La confession volontaire de René lui semblait provenir d'un bon naturel et d'un cœur fortement épris. Il s'attendait à une demande en mariage immédiate; la façon de procéder lui paraissait singulière, mais il ne s'y arrêtait pas. N'osant ouvrir la bouche de peur de retarder une conclusion qu'il voyait venir avec joie, il écartait déjà ses bras, prêt à y serrer le jeune homme amoureux et repentant.

René cependant continuait de parler. Il ne voulait pas, disait-il, mettre aux pieds de mademoiselle Duriez l'être le plus méprisable, un parasite, propre au plaisir seulement, couvert de dettes: il allait vendre tout ce qu'il possédait pour payer les siennes, et il sauveraitencore assez de ce désastre pour pouvoir choisir quelque position honorable, où il rachèterait par le travail les années qu'il avait perdues. Il ne pensait pas conserver son titre; il comptait faire plus que ses aïeux au 4 août, car eux n'avaient abandonné que des privilèges matériels; lui, il voulait abdiquer son injuste orgueil, longtemps si cher. Il s'expliquait simplement, n'essayant pas de faire de l'effet, mais désirant être compris. La pensée qu'il cherchait à mettre en évidence était celle-ci:

—J'espère me rendre digne de mademoiselle Duriez.

—Et pour vous rendre digne d'elle, fit le négociant avec une vivacité dont il ne fut pas maître, vous commencez par renoncer à votre titre! Pardonnez-moi, mon cher monsieur, mais votre raisonnement ne me paraît pas très logique. Vous prétendez monter, et je vous vois descendre.

René se redressa, rougit; un éclair d'indignation passa dans ses yeux; mais presque aussitôt sa lèvre se crispa dans un sourire amer.

—Pensez-vous, monsieur? répondit-il. J'ai beaucoup entendu parler cependant de ce que l'on appelle l'avènement de la bourgeoisie. Je vous aurais cru partisan de cette doctrine. Quoi qu'il en soit, je sais quemademoiselle Duriez ne désire pas être comtesse, et je crois lui plaire en agissant comme je le fais.

M. Duriez restait rêveur, faisant d'inutiles efforts pour deviner ce que madame Duriez eût pensé à sa place; faute d'y parvenir, il ne savait trop que penser lui-même.

Il y eut un moment de silence. René regardait son interlocuteur et se sentait pris d'une grande pitié pour la nature humaine.—Voilà pourtant, se disait-il, un homme qui est intelligent, bon, libéral. Je ne lui refuse pas ces qualités, mais je m'aperçois seulement d'une chose: c'est que, jusqu'à présent, j'ai attaché à tous les adjectifs du dictionnaire un sens beaucoup trop absolu; si je voulais les employer maintenant comme je les ai compris d'abord, je ne trouverais l'application ni des bons ni des mauvais. J'ai été jeune; heureusement que je ne suis pas le seul.

Ces réflexions, très rapides, furent immédiatement suivies d'un retour sur sa situation actuelle, qui arracha un soupir à René. Il reprit la parole:

—Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, dit-il à M. Duriez. Mon intention était de vous poser une question et de vous demander un service. Ce que j'ai dit jusqu'à présent n'était qu'une explication nécessaire, et j'arrive au fait. Je vais partir pour l'Amérique;des amis m'y appellent; j'y trouverai un champ de travail ouvert et la perspective d'un avenir plus heureux que je n'ai le droit d'espérer. Je n'ai pas l'ambition insensée de jamais offrir à mademoiselle Duriez une fortune égale à la sienne; mais, quand je serai devenu autre chose qu'un jeune viveur ruiné (et je vous jure que ce temps n'est pas loin), puis-je espérer que vous vous montrerez favorable aux vœux d'un amour assez puissant pour inspirer de semblables résolutions?

M. Duriez trouva facile de faire cette promesse; elle s'accordait avec les bonnes dispositions qu'il entretenait, quoi qu'il en eût, pour le jeune homme, ainsi qu'avec sa prudence naturelle. Il eut soin, du reste, de ne s'engager à rien, faisant remarquer que sa fille dépendait avant tout d'elle-même et de sa mère. René en convint sans peine; et comme M. Duriez lui rappela qu'il avait parlé d'un service:

—Ah! c'est un grand service, fit-il en souriant et même en rougissant un peu. Je vous serais profondément reconnaissant si vous vouliez communiquer à mademoiselle Duriez le parti que j'ai pris, et si vous consentiez à lui remettre ces quelques mots que j'ai eu la hardiesse de lui écrire.

Et il tendait à M. Duriez une lettre décachetée.Celui-ci la considéra avec quelque inquiétude, hésitant à la prendre, évidemment embarrassé.

—Oh! ce n'est pas une déclaration, ajouta René. C'est une confession, c'est un serment, c'est le résumé de ce que je vous ai dit à vous-même. Lisez-la, ou laissez-moi vous donner ma parole d'honneur qu'après l'avoir lue vous ne sauriez refuser de la remettre à mademoiselle Duriez.

—Eh bien, dit le négociant, donnez-moi votre lettre.

Il venait de réfléchir qu'il n'était pas absolument nécessaire que madame Duriez la vît.

René le remercia avec chaleur et se leva pour prendre congé. M. Duriez se leva aussi, mais avant de laisser partir le jeune homme, il crut convenable de lui adresser quelques mots encourageants et de montrer un certain intérêt pour ses projets d'avenir.

—Alors, vous entrez dans les affaires? lui demanda-t-il.

—Voici, répondit René. J'ai un ami qui, il y a quelques années, partit pour l'Amérique et voyagea dans la région des lacs. Il était poussé par l'amour du pittoresque, et plus encore par le goût des découvertes et des entreprises. Il acheta toute une forêt près du lac Érié, vendit les bois et défricha le sol. Dernièrement,on a découvert de ce côté une carrière de pierres admirable.

La pierre de taille, vous le savez, est rare en Amérique. Mon ami tient ainsi entre ses mains plusieurs sources de richesse; il est très inventif et imagine des moyens de transport de moins en moins coûteux; il est à la tête d'une vraie colonie en train de devenir une ville. Mais il ne peut suffire à tout. Voici bien longtemps que, blâmant ma vie d'oisiveté, il cherche à m'attirer près de lui par des propositions magnifiques. Il m'assure que nulle existence n'est plus active ni plus intéressante que la sienne. J'ai fini par le croire, et je vais le rejoindre.

—Et vous pensez vous établir là-bas?

—Mon Dieu, non: trop d'intérêts me rattachent à l'Europe; j'y reviendrai constamment. D'ailleurs, mon ambition n'est pas grande; tout ce que je veux pour le moment, c'est travailler, et j'avoue que je ne sais pas trop encore comment je m'y prendrai.

Il serra la main de M. Duriez et partit.

Le négociant s'approcha de la fenêtre, et, à travers les lames des persiennes, le vit monter en fiacre et disparaître au tournant de la rue. Il se sentit persuadé qu'il avait parlé pour la dernière fois à M. de Laverdie, et, tout en soupirant sur l'écroulement de ses beauxrêves, il éprouvait à cette pensée un certain soulagement.

—Quel singulier caractère! se dit-il. Un peu trop romanesque pour moi. En voilà un fou qui s'en va casser des pierres en Amérique, tandis qu'avec un seul mot il pouvait demain obtenir pour femme une charmante fille qu'il prétend aimer, et des millions dont il aurait redoré son blason. C'est dommage! Il portait un beau nom et je crois vraiment qu'il a bon cœur. Je me demande si la petite avait quelque affection pour lui?... Probablement: il faut convenir que c'est un cavalier superbe, le vrai héros d'un roman de chevalerie, avec ses grands yeux et sa haute mine! Bah! elle se consolera bien vite. Nous allons la distraire, et, avant que ce bel amoureux ait de nouveau traversé l'Océan, nous aurons trouvé quelque autre comte, qui fera moins de façons pour accepter la petite main et la dot ronde de notre bonne et jolie Gabrielle.

Pendant les deux ou trois semaines qui suivirent cette journée, on aurait pu faire la remarque suivante: chaque fois qu'un bateau à vapeur, partant pour les États-Unis, quittait le port du Havre, une jeune fille, debout sur la jetée de Trouville, et quelque temps qu'il fît, le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparuet que son panache de fumée se fût évanoui dans les airs. Cette jeune fille était blonde, gracieuse, mise avec élégance, et généralement suivie par une femme de chambre. Lorsqu'il ne pleuvait pas, les curieux étaient nombreux sur la jetée; on venait voir partir le steamer et surtout s'examiner les uns les autres. Bien des regards accompagnaient la jeune fille, quand, après être restée un moment accoudée sur le parapet, elle se redressait lentement et s'éloignait sans parler à personne.

—Qui est-elle? demandait un nouvel arrivé.

Et l'on ne manquait jamais de lui répondre:

—C'est la petite Duriez, la fille du commissionnaire, vous savez... Elle a bien un million de dot et elle héritera de quatre fois autant.


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