XI

XI

Il y avait presque deux années que René Laverdie était parti pour l'Amérique.

La marquise de Saint-Villiers, assise dans son petit salon, se trouvait seule un soir, très seule.

Bien qu'on fût à la fin d'avril, une bûche mince brûlait dans la cheminée, les rideaux étaient clos; au dehors, le vent, qu'on entendait souffler, chassait parfois des gouttes de pluie contre les vitres.

La marquise ne semblait pas avoir vieilli. Peut-être qu'au jour on eût remarqué moins d'éclat qu'autrefois dans ses yeux noirs, toujours impérieux et pénétrants; et, si elle se fût levée, sa démarche moins ferme aurait trahi le sombre travail du temps et celui du chagrin. Mais, telle qu'elle était placée, dans son fauteuil large et bas, sous la clarté douce de la lampe, son regardpaisible fixé sur la flamme qui rongeait le bois en pétillant, on eût dit qu'elle avait trouvé le secret de vaincre ou de charmer ces deux ennemis si redoutables de l'homme: l'âge et la solitude.

Il n'en était rien cependant; et si madame de Saint-Villiers pouvait encore sourire, les yeux sur le foyer, c'était lorsque ses souvenirs lui rappelaient si vivement les êtres qu'elle avait aimés, que pendant un instant elle oubliait qu'aucun d'eux n'existait plus pour elle. Mais à peine ces courtes illusions s'étaient-elles envolées, que la réalité lui apparaissait d'autant plus amère.

C'est ce qui arriva ce soir-là.

Un domestique en entrant pour apporter le thé tira la marquise de sa rêverie. Elle suivit des yeux avec quelque impatience les mouvements de cet homme, qui posa son léger plateau sur une petite table et approcha la table du fauteuil où elle était assise. Comme il le fit un peu trop vivement, quelques gouttes s'échappèrent de la théière, s'éparpillèrent à l'entour et roulèrent jusque dans la soucoupe de Saxe; il voulut réparer sa maladresse, mais sa maîtresse le renvoya presque avec irritation.

Elle sortait d'un songe si bienfaisant que le réveil lui semblait trop cruel.

Un filet de vapeur s'élevait de la mignonne théière, et, se tordant au-dessus avec délicatesse, répandait dans la chambre le parfum de la boisson favorite de madame de Saint-Villiers; pourtant celle-ci n'étendit pas la main vers le petit plateau. Ses yeux, du reste, ne se reportèrent pas non plus sur la flamme; ils s'étaient arrêtés sur un point du mur que la lampe éclairait. On avait dû enlever un tableau à cet endroit, car, sur la tapisserie mise à nu, la place qu'il avait occupée, sans doute pendant fort longtemps, se montrait, visible dans la lumière par sa teinte plus foncée. En effet, c'était là que, durant des années, était resté suspendu le portrait de René enfant, et que, plus tard, il avait été remplacé par celui du jeune homme âgé de vingt-trois ans. La première de ces deux peintures avait été transportée au château de Saint-Villiers, ancienne demeure que, vu son état de délabrement, la marquise n'habitait guère: il eût fallu une fortune pour lui rendre la splendeur qu'elle avait eue un jour. Madame de Saint-Villiers la voyait tomber en ruines avec un regret profond; n'étant pas assez riche pour faire relever, restaurer les vieux murs qui avaient abrité les ancêtres de son mari, elle se réjouissait de penser que sa mort précéderait leur chute, et que, de son vivant du moins, leurs débris ne frémiraient pas sousla pioche et ne seraient pas vendus à l'encan. Chaque été elle les visitait avec amour; elle s'enfermait là durant quelques semaines, au milieu des souvenirs et des reliques du temps passé.

C'est parmi ces chères reliques qu'elle avait trouvé une place pour le portrait de son petit-neveu lorsque celui-ci, devenu un homme, avait de nouveau posé, pour lui faire plaisir, devant un des grands peintres de notre époque. Et maintenant le visage du jeune homme, comme celui de l'enfant, avait disparu, et rien ne l'avait remplacé. En l'éloignant de ses yeux, l'inflexible vieille dame croyait pouvoir aussi facilement le chasser de son cœur, mais deux ans s'étaient écoulés sans qu'elle y fût parvenue. Souvent elle avait regardé la place vacante sur la muraille, mais jamais avec un sentiment plus amer, un regret plus déchirant que pendant cette triste soirée d'avril où elle se trouvait seule dans son petit salon.

Tout à coup, elle se leva, prit sur la cheminée un flambeau qu'elle alluma, et sortit de la pièce. Elle marchait à pas tremblants, comme si elle se fût disposée à commettre quelque crime. Arrivée dans sa chambre à coucher, elle jeta effectivement un regard autour d'elle, inquiète à l'idée d'être surprise au milieu de l'action qu'elle méditait. Se voyant bien seule, elleouvrit une armoire, avec une clef qu'elle prit au fond d'un secrétaire, et en explora l'intérieur d'un coup d'œil troublé. Les rayons de cette armoire étaient couverts de papiers, de paquets de lettres, de quelques boîtes; dans la partie inférieure, il y avait un tableau de petite dimension, retourné, appuyé contre le mur. C'était ce tableau, le portrait de René, que la marquise cherchait et voulait revoir: depuis tant de mois qu'il se trouvait là, l'armoire n'avait pas été ouverte.

Elle le posa sur une chaise comme sur un chevalet, et plaça la lumière de façon que la peinture devînt aussi distincte que possible; puis, s'asseyant à quelque distance, elle se mit à le contempler.

Ils restèrent ainsi face à face.

Lui semblait aussi la regarder. La lueur incertaine de la bougie, flottant sur ces beaux traits, leur donnait une apparence de vie. Le regard était fier et tranquille, mais un peu triste: interprète fidèle d'une âme ardente qui, au milieu même des plaisirs, sans le savoir peut-être, souffrait de son inaction et aspirait en secret à quelque chose de plus élevé. Le peintre certainement devait être un homme de génie, pour avoir saisi et rendu cette indéfinissable expression lorsque tout autre n'eût vu dans ces yeux superbes que l'éclat de l'esprit et le rayonnement de la gaieté.

En face de ce visage plein de jeunesse et véritablement animé, madame de Saint-Villiers se tenait, immobile et pâle comme une morte. Une émotion profonde l'avait saisie en revoyant celui qu'elle avait aimé comme un fils, dont elle s'était séparée avec plus de douleur que si on l'eût arraché de ses bras pour le coucher dans le tombeau.

Mais, avec l'angoisse d'une séparation si cruelle, se réveillait une souffrance plus vive encore. C'est que, dans René perdu, elle ne pleurait pas seulement ce jeune homme si noble et si beau, dont les brillantes qualités faisaient déborder son cœur d'orgueil, comme sa tendresse filiale le faisait déborder d'amour: ce qu'elle pleurait, c'était encore leur race morte, leur nom éteint, leur blason disparu. Elle était une Laverdie, elle. René restait le dernier représentant de sa famille. En le voyant mener sa vie un peu dissipée, elle avait craint un moment qu'il ne se mariât point et que leur nom ne pérît avec lui; c'est alors qu'elle avait engagé le marquis de Saint-Villiers à laisser par testament son titre à l'aîné de leurs arrière-neveux, certaine que le comte de Laverdie se ferait un devoir sacré et un honneur de confondre et de perpétuer la gloire de deux maisons aussi anciennes et aussi fameuses.

Et quelle était maintenant la fin de tout ceci? Tant de préoccupations, tant de soins, tant d'espoir, tant d'orgueil, pour en arriver là!... Pour voir ce neveu, ce fils, cet héritier d'un nom si grand, ce dépositaire d'un sang si pur, briser son écusson, renier un passé qui embrassait des siècles, se courber vers la terre et la creuser de ses mains, comme avaient fait autrefois les serfs que ses aïeux foulaient sous leurs pieds! Quel désespoir et quelle honte!

La marquise regardait toujours le portrait placé devant elle, mais le mouvement d'insurmontable tendresse qui l'avait contrainte à le tirer de l'obscurité et de l'oubli cédait à un sentiment opposé, à mesure qu'elle le considérait. Les larmes, qui d'abord avaient jailli de ses yeux devant cette figure tant aimée, venaient de tarir, et elle attachait maintenant sur elle des regards durs et secs.

C'est en vain que René sembla tourner vers sa tante ses yeux pleins de fierté douce et de tristesse virile. Était-ce le jeu de la lumière, ou bien y avait-il vraiment une prière dans ses yeux? Sans doute que madame de Saint-Villiers crut l'y voir, car elle y répondit:

—Malheureux enfant! murmura-t-elle. Non, non, n'attends pas que jamais je te pardonne.

La vieille marquise ne dormit point cette nuit-là. Durant l'heure qu'elle avait passée devant le portrait de René, tous les chagrins qu'elle avait eus dans sa vie, même ceux qu'elle pensait avoir oubliés, ceux dont l'aiguillon paraissait émoussé depuis longtemps, étaient venus la torturer. L'isolement de sa vieillesse se faisait sentir, plus affreux, plus désolé que jamais. A travers les ombres de la nuit, elle le voyait se dresser devant elle comme un spectre effroyable, qui la suivrait en ricanant jusqu'au tombeau, joyeux d'y ensevelir avec elle les cadavres raidis de deux races. Tantôt les tourments de l'orgueil dominaient ceux du cœur, et elle sentait des malédictions monter à ses lèvres; dans d'autres moments, un attendrissement plus doux et plus cruel l'envahissait; alors elle versait des larmes en songeant au passé, en se rappelant les petits enfants qui lui avaient souri, qu'elle avait portés dans ses bras, et dont pas un seul ne serait auprès d'elle pour lui fermer les yeux.

Le lendemain, dans l'après-midi, comme madame de Saint-Villiers se tenait dans son petit salon, qu'éclairait un rayon de soleil d'avril, un domestique entra et lui remit une carte.

Madame de Saint-Villiers jeta les yeux sur cette carte et eut un mouvement de joyeuse surprise; ellevenait d'y lire le nom du vicomte Alphonse de Linières.

Alphonse avait été dès l'enfance l'ami de René; il avait été élevé avec lui presque sous les yeux de la marquise. Celle-ci l'aimait doublement, et pour son neveu et pour lui-même; il était pour elle l'idéal du gentilhomme; elle eût souhaité que René lui ressemblât, qu'il fût comme lui fortement attaché aux vieux principes, ferme et inflexible dans ses idées, au lieu de se laisser si facilement emporter au souffle de tous les enthousiasmes, de toutes les pensées nouvelles et hardies. Ceci, c'était bien avant qu'il fût possible de prévoir jusqu'où des dispositions qui inquiétaient tant la marquise devaient entraîner son neveu.

La conduite du comte de Laverdie fut jugée par Alphonse de Linières comme par madame de Saint-Villiers. Il en éprouva la même douleur, la même indignation. Tous deux, la vieille dame et le jeune homme, confondirent leur chagrin et trouvèrent dans leur sympathie mutuelle quelque adoucissement à une déception si amère. Ils cessèrent pourtant bientôt de parler ensemble de ce qui les préoccupait si fort, afin de ne point s'attrister l'un l'autre. Alphonse surtout cachait soigneusement à la marquise la colère sourde et croissante qu'excitait en lui le coup de tête de René. Il considérait cet acte comme un déshonneur,non seulement pour la famille de son ami, mais pour toute la noblesse de France; il y voyait une véritable désertion, et il résolut de s'en faire le justicier, et de laver dans le sang la tache faite à toute sa caste.

Lorsqu'il eut formé ce projet, brûlant de l'exécuter, il partit pour l'Amérique. Il se réjouissait de se trouver face à face avec René, de le provoquer, de l'insulter cruellement, de se battre avec lui et de le tuer. Son ancienne amitié avait fait place à une implacable fureur; ou plutôt, c'est parce qu'il aimait le comte si profondément encore qu'il ressentait avec tant de vivacité ce qu'il considérait comme la honte et la dégradation de celui-ci.

Il resta quelques mois absent, et la marquise, qui ne pouvait s'imaginer ce qu'il était devenu ni s'expliquer son long silence, s'affligea de la disparition de son jeune ami. Elle s'était fait une douce habitude de ses fréquentes visites, mais elle eût été très étonnée si on lui avait dit qu'elle ne séparait pas Alphonse de René, et que le souvenir de son neveu était après tout ce qui donnait tant de charme pour elle à la société du vicomte.

Après en avoir un peu voulu à ce dernier, elle finissait presque par ne plus espérer le revoir et par neplus songer à son étrange conduite, lorsque tout à coup il se présenta chez elle.

Ce fut avec un empressement plein de joie qu'elle donna l'ordre de le faire entrer.

Elle était si heureuse de le voir, qu'elle n'avait pas le courage de lui faire des reproches. Elle pensait d'ailleurs que ce long silence avait pu cacher quelque fredaine de jeune homme dont le vicomte ne se soucierait pas de lui faire l'aveu. Elle ne voulut pas se montrer indiscrète.

Ce fut Alphonse qui parla le premier d'excuses et d'explications; et, comme elle essayait en souriant de le faire taire, il prit un air grave, dit qu'il était venu avant tout pour cela, qu'il avait à lui révéler des choses importantes, l'intéressant elle-même plus qu'elle ne pouvait le supposer.

La marquise changea aussitôt de visage.

—D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Et sa voix trembla quand elle fit cette question.

—Je viens d'Amérique, madame, répondit Alphonse.

—Vous avez vu René de Laverdie? Vous venez pour me parler de lui?

—Oui, madame.

Madame de Saint-Villiers baissa la tête et réfléchit pendant un instant.

—Je ne veux pas, dit-elle enfin, entendre un seul mot qui ait rapport à lui. Vous me ferez plaisir, vicomte, de me parler d'autre chose.

Alphonse fit un mouvement comme pour en appeler de cette dure parole.

—Voyons, reprit la marquise d'un ton qui voulait être indifférent, mais qui résonnait faux et saccadé, vos deux traversées ont-elles été bonnes? Causons un peu de l'Océan; voilà un sujet qui me plaît, je ne m'en lasserai pas vite. Quant aux Américains, je vous en fais grâce: un peuple d'insurgés, un peuple de marchands, sorti de l'écume du vieux monde! Des gens qui n'ont ni arts, ni littérature, ni esprit, ni goût! Tenez, on attaque de nos jours avec tant d'acharnement l'aristocratie, la théorie de la race.... Est-ce que les États-Unis ne sont pas une preuve qu'en dehors de la noblesse il ne peut y avoir que des instincts mercantiles et bas, et que la pureté d'un sang transmis sans mélange de génération en génération est le seul gage de la délicatesse du cœur et de l'élévation de l'âme? Qu'est-ce que cette tourbe grossière qui a peuplé le Nouveau-Monde peut produire d'autre que des machines? Ils se prosternent devant deux divinités: le fer et l'or!Et ce sont eux que l'on veut nous donner en exemple! eux que l'on propose comme modèle aux enfants de la vieille Europe aristocratique! Hélas! mon cher vicomte, où allons-nous? où allons-nous?

—Vers le progrès, j'espère, répondit Alphonse avec un grave sourire.

La marquise le regarda avec étonnement.

—C'est vous qui parlez ainsi, Alphonse?

—Oui, madame, c'est moi. Ah! marquise, ne me considérez pas avec cet air terrifié. Si deux êtres se sont jamais compris, entendus pour aimer et pour défendre les mêmes principes, vous le savez, c'est vous et moi. Je n'ai pas changé, je vous assure. Bien que je revienne de par delà l'Océan, je ne vous rapporte aucune idée de l'autre monde. Ce ne sont pas des théories que je vous supplie d'écouter, c'est une histoire. Permettez-moi de vous la dire.

—Le héros de cette histoire, c'est René, n'est-ce pas?

—Oui, marquise; et j'y ai joué, moi, un triste rôle. Mon châtiment sera de vous la raconter; je ne me croirai absous que lorsque j'aurai subi votre indignation et votre blâme. Ce que j'ai à vous dire est un peu long. Pardonnez-moi si j'entremêle trop souvent à mon récit la peinture de mes impressions personnelles;elles ont été si fortes à certains moments que je ne saurais les détacher des faits. Vous me comprendrez, j'ose le croire, d'autant mieux que nous avons toujours partagé les mêmes idées. Ai-je votre permission pour parler?

—Je vous écoute, dit la marquise.

Elle s'appuya sur le dossier de son fauteuil, ses deux mains fines, d'un ton mat comme de l'ivoire, croisées devant elle sur la faille noire de sa robe. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage du jeune homme assis en face d'elle, mais c'est en vain qu'elle cherchait à leur donner une expression implacable et sereine; ils étaient pleins du trouble qui régnait dans son cœur, et trahissaient l'avidité inquiète et le secret espoir avec lesquels elle attendait les révélations qu'on allait lui faire. Par un effort surhumain, elle avait pu d'abord inviter le vicomte au silence, mais dès qu'elle lui eut accordé l'autorisation de parler, c'est à grand'peine qu'elle parvint à lui cacher l'émotion et l'impatience qui l'agitaient.

Alphonse de Linières n'était pas très fin observateur et ne remarqua pas ces détails. Tout entier à son sujet, cherchant à mettre ses paroles à la hauteur des événements et de ses propres pensées, il commença d'une voix lente, le regard tourné vers la cheminéedans laquelle une flamme pâle luttait contre le rayon printanier qui s'était glissé jusque-là.

—Ce serait une grande douleur pour moi, madame, de vous paraître odieux et de perdre votre estime; cependant je ne sais si je puis espérer que vous me pardonnerez et que vous me conserverez votre amitié, lorsque vous aurez appris dans quel but je suis parti pour l'Amérique, il y a environ un an. J'y étais poussé par le désir furieux, insurmontable, de rencontrer René de Laverdie et de lui reprocher face à face sa lâcheté et sa trahison. Je savais bien ce qui s'ensuivrait, car je n'ai jamais pensé que son cœur eût changé au point d'accepter sans bondir de colère les paroles outrageantes que je lui adressais intérieurement et que je brûlais de lui jeter au visage. Mais ici le courage me manque pour vous dire toute la vérité, pour vous avouer à quel degré d'aveugle rage mon amitié déçue avait pu me faire parvenir, et quel odieux espoir me faisait trouver la vapeur trop lente quand je traversais l'Océan.

Pendant un instant le vicomte se tut, oppressé par un pareil souvenir; il n'osait pas lever les yeux sur la marquise. Un silence presque solennel régna dans la chambre. Madame de Saint-Villiers était bouleversée par l'aveu qu'elle venait d'entendre. Ce crime ainsi médité,elle s'en reconnaissait complice. Son impression était semblable à celle qu'elle eût éprouvée si on lui eût montré l'arrêt de mort de son neveu bien-aimé et qu'au bas elle eût aperçu sa propre signature.

—René, murmura-t-elle, mon pauvre enfant! Vous ne l'avez pas tué, dites?

—Ah! madame, serais-je devant vous si j'avais été assez malheureux!... Non, non, rassurez-vous, il est vivant. Je suis au désespoir de vous faire tant de mal; mais tout ceci, croyez-moi, est nécessaire.

—Continuez, continuez, dit vivement la marquise. Elle reprit sa position rigide et sa physionomie tranquille.

Le jeune homme parla dès lors avec plus d'assurance.

—J'étais à New-York, ne songeant qu'à poursuivre ma route et à retrouver au plus tôt René, quand tout à coup j'appris qu'il se trouvait à Boston pour ses affaires.

A ce dernier mot, les mains de madame de Saint-Villiers s'agitèrent imperceptiblement.

—Je me rendis aussitôt dans cette ville, poursuivit Alphonse. Je fréquentai tous les endroits publics où j'avais quelque chance de rencontrer René; mais, pendant une semaine, ce fut inutilement. Enfin, je susqu'il devait, certain soir, assister à une représentation extraordinaire dans je ne sais plus quel théâtre. Vous m'excuserez de ne pas vous en dire le nom et de passer également sous silence celui de beaucoup d'autres endroits; alors même que je me les rappellerais, il me serait, je le crains, impossible de les prononcer. Je pris avec moi un ami, un Français, et j'allai le soir à ce théâtre. Je n'étais pas dans la salle depuis bien longtemps quand j'aperçus René. Je le considérai quelques minutes avec surprise. Il était seul dans une loge et ne se doutait pas que je me trouvasse aussi près de lui. Mon étonnement venait de ce qu'il m'était impossible de découvrir le moindre changement dans sa physionomie, dans son attitude ou même dans sa mise. J'avoue que je m'attendais à le retrouver quelque peu différent de ce brillant comte que nous avions tant aimé, dont le goût et l'esprit avaient fait loi dans notre monde: la vie nouvelle qu'il menait depuis un an n'avait pu manquer de transformer jusqu'à sa personne. Il n'en était rien. A la manière noble et aisée dont il s'appuyait sur le bord de sa loge, dont il s'inclinait pour écouter, au regard fier et calme qu'il promenait sur la salle, il me sembla que de longs mois et des milliers de lieues ne nous séparaient plus de Paris et de nos joyeusessoirées d'autrefois. J'oubliais tout le reste, j'aurais voulu me jeter dans ses bras. Pendant que je le regardais ainsi, ne pouvant détourner mes regards de sa chère et sa charmante figure, quelqu'un qui causait près de moi prononça le nom de Laverdie. La conversation, naturellement, se faisait en anglais; l'ami qui m'accompagnait comprenait assez bien cette langue.

—Ils disent, traduisit-il, que c'est ce Français si intelligent qui exploite les nouvelles carrières auprès du lac Érié.

Un acte venait de finir et je me levai. Dans le corridor, la première personne que je rencontrai fut René. La joie la plus vive parut sur son visage lorsqu'il m'aperçut, et il s'avança la main ouverte. Je le regardai, froidement, comme le premier passant venu et, sans répondre à son salut, sans toucher la main qu'il me tendait, je le croisai avec lenteur. Je n'avais pas fait deux pas qu'il était de nouveau en face de moi, la joue pâle, la lèvre frémissante.

—Vous me saluerez, monsieur! s'écria-t-il.

Tout le dédain, toute l'ironie, toute la puissance d'outrage que je pus trouver dans mon cœur, je les fis passer sur mes lèvres et dans mon regard.

—Qui êtes-vous donc, monsieur? lui demandai-je.

Il chercha sur lui d'une main tremblante une carte qu'il me présenta. C'était cela que j'attendais. Je saisis cette carte... Ce n'étaient plus, sur un carré de bristol, ces mots écrits par le plus fin graveur de Paris: «Comte René de Laverdie»; mais le nom de «René Laverdie», sans particule, sans titre, laid, difforme, estropié, méprisable à mes yeux comme l'aurait été le nom le plus obscur et le plus plébéien.

Je regardai ce nom, je le lus tout haut, je ricanai, ivre d'insulte et de rage. J'eusse voulu jeter la carte à mes pieds; ce qui m'empêcha de le faire, ce fut la crainte que René ne me frappât; je tenais avant tout à ce qu'il restât l'offensé.

Je me suis repenti depuis de ma cruauté. Madame, il est, je crois, impossible de souffrir plus que mon malheureux ami n'a souffert dans ce moment-là. Le mal que je lui faisais était si affreux que la fureur dont il avait d'abord été saisi s'éteignit dans la violence de cette torture. Je vis une telle douleur dans le regard qu'il me jeta, que j'en fus comme désarmé.

—J'accepte votre carte, monsieur, lui dis-je. Mes témoins seront chez vous demain à la première heure.

Vous ne serez pas moins étonnée que je le fus moi-même, madame, lorsque vous saurez quelle proposition étrange les témoins me rapportèrent le lendemain. René, étant l'offensé, avait le choix des armes, de l'heure et du lieu du combat. On aurait pu croire qu'il n'était pas fort impatient d'obtenir satisfaction et de laver son honneur de la tache reçue: il fixait le rendez-vous à un mois de là, demandait qu'il eût lieu dans un endroit déterminé des forêts voisines de sa demeure, et, comme arme, indiquait le pistolet. Toutefois, comme c'était m'imposer une longue attente et de plus un voyage difficile, il déclarait que, si je trouvais trop pénible de me soumettre à sa décision, on s'entendrait pour choisir tel jour et telle place qui me conviendraient mieux. Après un moment de réflexion, et bien que trouvant ce message des plus extraordinaires, je répondis aux témoins que M. Laverdie était dans son droit et que je me conformerais aux désirs qu'il avait exprimés.

Cette fantaisie de mon adversaire me paraissait extrêmement fâcheuse; mais, ayant fini par en prendre mon parti, je passai les trente jours qui suivirent à visiter quelques grandes villes et à m'exercer au pistolet.

Comment il se fit, madame, que certaines de mes idées se modifièrent sous l'influence des spectacles nouveaux pour moi qui vinrent frapper mes yeux, ce n'est pas ce qu'il nous importe de savoir. Cependant vous ne pourriez comprendre la suite de ce récit, ma conduite ni celle de René, si je ne vous faisais part de l'état d'esprit dans lequel je me trouvais la veille même, je me trompe, quelques heures avant la matinée fixée pour notre duel.

L'endroit où devait avoir lieu la rencontre est situé vers les confins d'une vaste forêt qui s'étend sur les bords du lac Érié. L'extrémité occidentale de cette forêt renferme les terres mises en exploitation et les carrières dont vous avez entendu parler. C'est là que René habite encore aujourd'hui. Du côté opposé s'élève une petite ville, où, dans mon impatience, j'étais arrivé plusieurs jours avant celui du rendez-vous.

Que ne puis-je vous peindre, madame, la magnificence de la nature dans cette région des grands lacs américains! Vous découvririez, dans des tableaux splendides, le secret de sentiments et d'émotions qui vont certainement vous surprendre. Mais les descriptions les plus parfaites n'auront jamais la puissance de la réalité. Moi-même, n'ai-je pas souri bien des fois aux discours enthousiastes des voyageurs? J'accusaissecrètement ceux-ci d'exagérer, sinon ce qu'ils avaient vu, du moins ce qu'ils avaient éprouvé; il me semblait parfaitement ridicule qu'on ne pût contempler de sang-froid un lac ni parler de montagnes sans tomber dans l'extase.

Dans cette solitude admirable, au sein de ces forêts majestueuses, auprès de cette mer paisible qui venait à mes pieds rouler ses flots d'eau douce, je me sentais envahir par des pensées nouvelles. J'avais d'ailleurs une source de réflexions autre que le spectacle de ces merveilles; je venais de voir bien des choses pendant ce mois passé dans les grandes cités américaines, à Boston, à Washington, à New-York. Ah! madame, nos horizons ne nous paraissent jamais si bornés que lorsqu'il nous arrive de vouloir les étendre. Enfermés dans notre univers et dans notre nature, nous trouvons encore moyen de rétrécir une si étroite prison: nous en ramenons les limites aux frontières d'un pays, aux murailles d'une ville, aux privilèges d'une caste! Quelquefois nous les resserrons plus encore... Voilà quelle idée me frappa surtout, en face d'un grand peuple et d'une grande nature, que le hasard seul me donnait l'occasion d'admirer, car je ne m'étais jamais soucié de les connaître. Je ne remis en question aucun des principes que j'ai serviset que je servirai toujours, mais j'appris à ne plus mépriser les hommes qui ne les suivent point, et je sentis naître en moi comme un immense sentiment de tolérance. Est-il nécessaire d'ajouter, madame, que ma haine injuste s'évanouit et que je commençai à comprendre René?

C'était le lendemain que nous devions nous battre. J'avais passé la journée au milieu des plus graves tourments intérieurs, regrettant amèrement la mauvaise action que j'avais commise, tremblant d'aller jusqu'au crime et de devenir le meurtrier de celui qui avait été pour moi plus qu'un frère. Comme je rentrais à mon hôtel, j'y trouvai mes deux témoins: l'un était un Américain et l'autre un Français dont j'avais fait la connaissance en traversant l'Atlantique. Ils venaient de se faire indiquer, par un homme du pays, la position exacte de notre lieu de rendez-vous, au moyen des explications que les témoins de René leur avaient données par écrit. Il était facile de s'y rendre en bateau, par le lac, et cette voie était la plus courte, car la côte se creuse et le chemin de terre fait à travers les bois un circuit considérable. Mes témoins avaient déjà engagé un batelier, qui devait les prendre à quatre heures du matin.

—Très bien, leur dis-je, coupez le golfe en bateau.Vous voudrez bien m'excuser si je pars avant vous; je préfère aller seul, à cheval, par les bois.

Ces messieurs se récrièrent.

—Nous ne le permettrons pas, dirent-ils. Vous arriverez brisé sur le terrain. D'ailleurs ne courez-vous pas le risque d'être attaqué, assassiné dans cette forêt?

Je leur affirmai que ma main, après quelques heures de cheval, ne serait pas moins sûre. Le pêcheur qui offrait de nous traverser sourit à l'idée d'une attaque de brigands: les profondes forêts de l'Amérique du Nord, qui ont retenti du cri de guerre des sauvages, ne connaissent pas les sinistres gémissements de celui qu'on égorge dans l'ombre pour le dépouiller de quelques pièces d'or. Il fut convenu qu'à deux heures du matin j'aurais un cheval sellé; c'était un coureur excellent qui devait m'amener à destination en quatre heures tout au plus.

Ah! madame, quelle promenade! quel souvenir! quel aspect solennel prenaient ces voûtes immenses, ces feuillages obscurs, sur lesquels pesait la nuit silencieuse! Quel calme, quelle solitude autour de moi, et quelle agitation dans mon cœur! Peu à peu, cette agitation s'apaisa. Le jour parut: j'avais regagné les bords du lac; à ma droite, ses eaux s'étendaient jusqu'àl'horizon. Tout à coup, leur couleur, d'un bleu vague, changea; je les vis s'enflammer par degrés, ainsi que le ciel au-dessus d'elles; des traits de feu jaillirent de leur sein, annonçant que le soleil allait paraître. Je tournai la tête de mon cheval vers l'orient et j'attendis. A mesure que l'astre montait, puissant, pur et splendide, il me sembla qu'un jour nouveau se levait aussi sur mon âme. J'éprouvais une émotion intense, vivifiante; je me dis que l'homme et sa vanité sont bien petits, que Dieu, la justice et l'amour sont bien grands. Lorsque le soleil fut trop haut et sa lumière trop éclatante pour qu'il me fût possible d'en soutenir la vue plus longtemps, je me détournai, et, donnant de l'éperon à mon cheval, je le forçai de rattraper le temps perdu.

J'arrivai cependant le second au rendez-vous. René s'y trouvait déjà avec ses témoins; les miens parurent presque aussitôt. Ils vinrent à moi et m'engagèrent à prendre un instant de repos.—Il n'est pas sept heures, me firent-ils observer; vous paraissez ému, et nous vous avons vu de loin arriver au galop.

Ils cachaient avec peine la surprise que devait leur causer mon trouble évident. Ils ne pouvaient croire que je fusse lâche, et savaient avec quelle ardeur j'avais recherché ce combat, avec quelle impatience je l'avaisattendu. Je me souviendrai toujours de leur regard de stupéfaction lorsqu'ils m'entendirent murmurer:—Mon Dieu, que c'est difficile! tout me semblait si simple il n'y a qu'un instant.

—Venez, messieurs, leur dis-je.

Ils échangèrent un coup d'œil et me suivirent. Je marchai droit à René.

Il causait alors, d'un air tranquille, avec ses témoins et leur remettait deux enveloppes cachetées. J'ai su plus tard que l'une de ces lettres était pour vous, madame, et l'autre pour mademoiselle Duriez: elles devaient être envoyées au cas où mon ami aurait été tué.

René vit mon mouvement, s'interrompit, et fit un pas au-devant de moi.

—Je t'ai indignement offensé, lui dis-je à voix haute; j'en ai une profonde honte et un profond regret. Aucun homme sur la terre ne mérite moins que toi une insulte. Tu peux exiger, pour celle que je t'ai faite, telle réparation que tu voudras; mais je mourrai désespéré si je n'obtiens pas de toi la promesse que tu me pardonneras lorsque tu auras vengé ton honneur.

J'étais à une petite distance de votre neveu, madame: il la franchit en ouvrant ses bras, dans lesquels je me précipitai.

M. de Linières se tut pour la seconde fois. Le souvenir de cette scène était si vivant et si fort dans son esprit qu'il retrouvait avec lui toutes les émotions qu'il avait alors traversées. Transporté tout à coup dans une clairière de la forêt américaine, il serrait de nouveau sur son cœur cet ami généreux, si gravement offensé, et il s'abandonnait avec délices à un même mouvement d'admiration, d'enthousiasme et de noble repentir. Il s'absorba si complètement dans ses propres pensées qu'il oublia pour un court espace de temps le lieu où il se trouvait, le petit salon de la marquise, et jusqu'à l'orgueilleuse vieille femme elle-même, qu'il avait cependant un très grand désir de toucher. Mais quand, chez un homme aussi froid qu'Alphonse de Linières, la voix tremble et le regard se voile, les paroles deviennent inutiles. Son récit, d'une simplicité saisissante, rapportant des événements inouïs pour la marquise, avait bouleversé celle-ci. L'impression était d'autant plus vive que les longues, les amères réflexions de la veille et de la nuit avaient douloureusement tendu les fibres de ce cœur maternel. Elle aussi voyait cette scène étrange de duel, l'embrassement héroïque de ces deux jeunes hommes. Elle se souvint que quelques heures auparavant elle avait encore une fois maudit son neveu. Elle mit sesdeux mains devant son visage et fondit en larmes.

—Oh! mon enfant, mon pauvre enfant! murmura-t-elle.

Alphonse releva vivement la tête.

—Ah! si vous saviez tout, madame, reprit-il, si vous l'aviez entendu comme moi! Si vous saviez que, pendant près de deux années, son tourment a été de se trouver séparé de vous d'une façon si entière, de sentir peser sur lui votre mécontentement, votre blâme, votre malédiction peut-être. Son désir, son but suprême était de se voir un jour compris par vous, de vous prouver qu'il était digne de vous, digne de ses illustres ancêtres, il l'espère du moins et je puis vous l'affirmer. Quelle que soit d'ailleurs la manière dont vous jugiez ses actes, vous ne leur prêteriez, si vous pouviez lire dans son cœur, que des mobiles véritablement grands, sublimes, j'ose le dire. Peu s'en est fallu qu'il ne me persuadât que la voie choisie par lui était plus large et plus élevée que celle dans laquelle j'ai marché jusqu'ici avec tant de fierté. Là n'était pas son intention pourtant. Il déclare que son cas est une exception: il y a eu sacrifice, c'est-à-dire déchirement et douleur, et je vous assure que René a terriblement souffert. Mais il a considéré ce sacrifice comme nécessaire... «Il fallait, m'a-t-il dit,une expiation et une preuve.» Figurez-vous, madame, ce que mon malheureux ami a dû éprouver en face de mon lâche et injuste mépris. Il était résolu à mourir dans ce duel, mais il a voulu tenter un dernier effort pour regagner notre estime, et c'est alors que lui est venue une admirable pensée. Ce délai d'un mois, ce rendez-vous dans les forêts où il s'est exilé, vous les expliquez-vous maintenant? Il espérait que, dans ce milieu nouveau, surtout en présence d'une nature grandiose, je finirais par le deviner quelque peu, et que je vous rapporterais de lui un souvenir auquel peut-être vous daigneriez ouvrir votre cœur. Le résultat, vous le voyez, a été, pour moi du moins, plus sûr, plus complet qu'il ne l'avait rêvé. Ah! marquise, ah! madame, que ne puis-je vous faire voir ce que j'ai vu, vous faire éprouver ce que j'ai éprouvé! Vous tendriez les bras à votre neveu comme je l'ai fait moi-même, vous lui rendriez votre amour, à lui qui vous aime si profondément, vous le béniriez, et qui sait si vous ne l'approuveriez pas?

Ce dernier mot mêla quelque amertume à l'attendrissement de la marquise; elle reprit son sang-froid et ses yeux noirs eurent un de leurs durs éclairs.

—L'approuver, jamais! dit-elle. Mais je ne puis cesser de l'aimer. Me voilà bien vieille, et je tremble à l'idéede mourir sans l'avoir revu. Écrivez-lui de revenir, vicomte.

Alphonse mit un genou en terre et baisa la main de la marquise.

—Ah! merci pour lui! s'écria-t-il.

Cependant madame de Saint-Villiers restait sombre. Les dernières traces d'émotion s'effaçaient de son visage, sur lequel reparut peu à peu une expression hautaine et sévère. Le vicomte s'était relevé et observait ces signes avec inquiétude. Il attendit un moment qu'elle parlât, puis lui-même rompit de nouveau le silence.

—Vous me permettez d'écrire à René de votre part? demanda-t-il.

—Oui: dites-lui qu'il vienne m'embrasser, que sa vieille tante n'a plus de force, qu'elle a trop souffert pendant deux ans, qu'elle quittera bientôt ce monde, et que, lorsqu'il lui aura dit bonsoir, il sera libre de s'installer tout à son aise en Amérique.

M. de Linières avait retiré un de ses gants et le pétrissait avec impatience. De telles paroles, dites froidement, l'affligeaient et l'indignaient. Devant les larmes de la marquise, il s'était attendu à autre chose. Il ne voulait pas que son noble René fût traité comme un enfant à qui l'on pardonne par faiblesse. Il ne pouvaitse décider à s'en aller, et sentait que pourtant sa visite avait déjà trop duré, que la vieille dame devait désirer d'être seule.

Elle parut deviner ce qui se passait en lui.

—Voyez-vous, mon ami, reprit-elle d'une voix plus douce et un peu voilée, tout ce que je puis faire pour mon neveu est de croire qu'il a agi sous l'influence d'une espèce d'accès de folie: folie généreuse, je veux l'admettre. Oui, d'après ce que vous m'avez dit, je veux admettre que son caractère et ses intentions sont toujours à la hauteur où je les ai vus, où je me suis efforcée de les élever pendant vingt ans. Mais ce qu'il a fait restera la plus grande épreuve, le plus cruel désappointement de ma vie. Je ne puis pas oublier cela, je ne puis pas le lui pardonner, je ne puis pas cesser d'en souffrir!

—Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie, madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon supposela faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit: folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire serait trop affreux.

—Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci. Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours.

M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable.

—Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait, mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit et l'on est mariée. A dix-huit ans le cœur d'une jeune fille déborde de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne croissent que plus tard. La première floraison est certainement la plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait chercher une immortelle!

Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle. Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité. Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout cetemps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu, comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne, nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers; l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone l'étroite vallée où elle chemine!

En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine d'exclusionoù il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme.

Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions fut:—Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais, dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne put pas lui répondre.

Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté. C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il était l'objet, regardaà son tour Alphonse, salua aussitôt et se détourna pour lui parler.

—M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant.

—Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne vous aie pas immédiatement reconnu!

—Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier.

—C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là! J'étais désolé; jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir.

—Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà, mon cher vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en donner des nouvelles.

—Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis, je vous confesserai quelque peu.

Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix aux yeux d'Alphonse.Si un officier de chasseurs, jeune, beau, amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y avait quelques chances pour que le cœur et la main de la jolie Gabrielle fussent encore libres.

Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni. Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis.

—Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie. Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens que je lui connaissais de grâce et d'esprit.

Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sousces paroles, qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son regard de commisération, se hâta d'éclater de rire.

—Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare! Donnez-moi donc du feu, vicomte.

—Alors, qui mademoiselle Duriez a-t-elle épousé? demanda Linières, qui crut sentir les battements de son cœur s'arrêter après cette question.

—Je ne sais pas, fit Arnauld. Vous vous doutez bien que je ne vois plus sa famille.

La foudre tombant au milieu du boulevard des Italiens n'eût pas produit sur le vicomte plus d'effet que cette simple phrase.

—Elle est donc mariée? demanda-t-il encore.

—Mais je n'en sais rien; c'est probable. Quelle drôle de question! Croyez-vous qu'une fille comme elle soit faite pour coiffer sainte Catherine? ou supposeriez-vous que j'irais à sa noce, par hasard?


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