IV

M. de Boishardy connaissait Marcof depuis longtemps. Comme tous les braves cœurs qui s'étaient trouvés en contact avec cette nature si loyale, si franche et si forte, M. de Boishardy s'était épris pour le marin d'une amitié étroite et vive. L'expansion de Marcof le toucha profondément. Ces deux hommes, au reste, étaient bien faits pour se comprendre et s'aimer. D'une bravoure à toute épreuve, d'une hardiesse à défier toutes les témérités, d'un sens droit, d'un coup d'œil ferme et rapide, tous deux étaient créés pour la vie d'aventurier dans ce qu'elle a de noble et de périlleux.

M. de Boishardy est certes l'un des personnages historiques de la chouannerie qui ont légué le plus de souvenirs vivaces sur la vieille terre bretonne. Gentilhomme obscur, peu soucieux des plaisirs de la cour, il avait vu sa jeunesse s'écouler dans une existence toute rustique. A vingt ans, il avait servi comme officier dans le régiment de royale-marine; cinq ans plus tard, il donnait sa démission et rentrait dans ses terres. Grand amateur de gibier et de beautés champêtres, il chassait le loup, le sanglier et les jeunes filles, lorsque éclatèrent les premiers troubles de l'Ouest. Fermement attaché à son roi, il avait songé tout d'abord à lever l'étendard de l'insurrection.

Comme tous les hommes dont la destinée est de devenir populaire, il avait été doué par la nature de vertus réelles; à côté de chacune se trouvait un défaut qui lui servait pour ainsi dire de repoussoir. Subissant les lois de ses passions, il faisait bon marché de la vie d'un homme, lorsque cet homme se dressait sur sa route comme un obstacle, et que, pour passer, il fallait l'abattre et marcher sur son cadavre. Énergique, vigoureux et puissant, il avait à un haut degré la générosité de la force.

Ses aventures amoureuses l'avaient rendu célèbre dans les paroisses. A sa vue, les mères tremblaient, les maris pâlissaient, mais les jeunes filles et les jeunes femmes souriaient en faisant une gracieuse révérence au don Juan bas-breton, qui faisait le sujet de bien des causeries intimes au bord de la fontaine et le soir sous la saulaie.

Boishardy inspirait deux sentiments opposés aux paysans. Les uns le redoutaient à cause de sa force et de son audace, les autres l'admiraient à cause de sa bravoure et de son adresse. Tous l'aimaient pour sa familiarité franche et cordiale, ses élans de rude bonté et sa gaieté entraînante. A quinze lieues à la ronde chacun en parlait et chacun voulait le voir.

Cette popularité lui devint d'un puissant secours lorsqu'il voulut soulever le pays. Mêlé d'abord aux intrigues de La Rouairie, ainsi que nous l'avons vu, il se lança à corps perdu dans le soulèvement de 1793, dès que la Vendée eut arboré l'étendard de la contre-révolution, et il ne tarda pas à devenir l'un des chefs les plus renommés et les plus redoutés de la chouannerie bretonne. Charette se mit en rapport avec lui; Jean Chouan l'écoutait souvent comme un oracle; La Rochejacquelein était son ami. En avril, Boishardy avait débuté par parcourir les fermes et les communes, en appelant les paysans aux armes.

—C'est à vous de voir, leur disait-il, si vous voulez défendre vos enfants, vos femmes, vos biens et vos corps, et si vous n'aimez pas mieux obéir à un roi qu'à un ramassis de brigands qui forment la Convention nationale.

La plupart de ceux auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à marcher. Ses premiers et rapides succès contre les bleus entraînèrent les autres, si bien qu'en quinze jours il se trouva à la tête d'une petite armée, et bientôt il alla rejoindre Cathelineau sous les murs de Nantes. Son nom, son titre d'ancien officier, sa force prodigieuse, sa hardiesse et son intrépidité, lui valurent promptement un commandement supérieur dans l'armée vendéenne.

Après la mort de Cathelineau, lorsque les royalistes furent rejetés de l'autre côté de la Loire, Boishardy fut chargé de la périlleuse mission de garder et d'observer tout le haut pays, de Saint-Nazaire à Redon. La Rochejacquelein, comptant sur lui plus peut-être que sur aucun autre chef, lui confia ses munitions, ses réserves d'artillerie et ses papiers les plus importants, puis il lui ordonna de s'établir à Saint-Gildas, au milieu de la forêt, et de garder ses précieux dépôts jusqu'à ce que la guerre prît une nouvelle face. Les royalistes, tout en marchant à l'est, espéraient toujours repasser bientôt en Vendée et reconquérir le territoire envahi par les bleus. L'espèce de relais formé par Boishardy leur devenait donc de la plus grande utilité. Aussi, en dépit de son ardeur et de sa soif des combats, le brave gentilhomme était-il forcé depuis quelque temps à demeurer dans une inaction presque complète, opposée à sa fiévreuse nature. Le projet de Marcof d'aller à Nantes délivrer le marquis de Loc-Ronan lui souriait donc d'autant mieux qu'il le mettait à même de payer de sa personne et de se rapprocher des ennemis de sa cause.

A peine venait-il de prendre cette résolution, que Fleur-de-Chêne entra dans la pièce. Il attendait respectueusement que son chef l'interrogeât. Boishardy lui fit signe d'approcher.

—Ne m'as-tu pas dit que quelqu'un désirait me parler? demanda-t-il.

—Oui, commandant.

—Qui cela?

—Celui de nos gars que vous aviez envoyé en mission il y a près de quinze jours.

—Il est revenu?

—Il arrive à l'instant.

—Bien!

—Faut-il le faire entrer?

—Oui, répondit Boishardy, et se retournant vers Marcof: nous allons avoir des nouvelles de la Cornouaille, dit-il.

—Et de La Bourdonnaie? ajouta Marcof.

—Oui.

—Qui donc avez-vous envoyé là?

—Un homme sûr.

—Qui se nomme?

—Keinec.

—Tonnerre!... qu'il entre vite!

Fleur-de-Chêne sortit et Keinec pénétra près des deux chefs. En voyant Marcof, le jeune homme ne put retenir un mouvement de joie; le marin lui tendit les mains par un geste tout amical, et comme Keinec les saisit pour les lui baiser, Marcof l'arrêta vivement en le pressant sur sa poitrine. Boishardy les regardait avec étonnement.

—Vous connaissez donc Keinec? demanda-t-il à Marcof.

—Oui, répondit le marin; son père m'a arraché à la mort et a été tué en me sauvant; lui-même m'a rendu de grands services; enfin c'est un enfant auquel j'ai appris à combattre et que je regarde comme mon matelot.

—Tant mieux! car Keinec est un brave cœur et un gars solide. J'ai été, moi aussi, à même de l'apprécier.

En entendant ce double éloge, Keinec rougit de plaisir. Boishardy s'assit, et, s'adressant au jeune homme:

—Tu as accompli ta mission? dit-il.

—Oui, commandant.

—Tu as vu La Bourdonnaie?

—Je l'ai vu.

—Quelles nouvelles de la Cornouaille?

—Les bleus ravagent toujours le pays; la guillotine est en permanence à Brest comme ailleurs; ils tuent, ils tuent tant que le jour dure.

—Après?

—Ceux d'Audierne, de Rosporden et de Quimper ont traqué les gars dans les forêts.

—Ils les ont pris?

—Quelques-uns ont été arrêtés et massacrés.

—Et Yvon? fit Marcof vivement.

—Il est mort!

—Tué?

—Martyrisé par les républicains!

—Tonnerre! s'écria le marin en prenant sa tête dans ses mains par un magnifique mouvement de colère.

—Fouesnan, Penmarckh, Plogastel, Plomélin, Tréogat, Plohars, ont été réduits en cendres; les habitants se sont sauvés dans les forêts.

—Et que fait le comte de La Bourdonnaie? demanda Boishardy.

—Il ravage aussi les campagnes et détruit tout ce qui appartient aux amis des bleus; il brûle tout et coupe les communications dans l'intérieur; les convois des républicains sont tous arrêtés par nos gars et ne peuvent plus arriver à Brest. Avant un mois, la ville sera prise par la famine.

—C'est tout?

—Non.

—Qu'y a-t-il encore?

—Un papier que je dois vous remettre.

Keinec ôta sa veste, déchira la doublure et en retira une feuille de parchemin. Boishardy avança vivement la main pour la prendre; il l'ouvrit et la parcourut avec une attention extrême. C'était une sorte de feuille d'appel disposée d'une façon bizarre. Sur une première colonne, on lisait des noms; sur une seconde, la désignation exacte et détaillée de la position politique et financière de chacun des individus désignés; enfin suivaient les indications nombreuses relatives à la demeure, au pays, à la ville ou au village habités par chacun d'eux. Puis, devant tous les noms sans exception, on voyait, tracée à l'encre rouge, une des lettres: S.—R.—T.

—Qu'est-ce que cela? fit Marcof en se penchant en avant.

—Les noms de ceux qui, depuis Brest jusqu'à La Roche-Bernard, en suivant le littoral, s'obstinent à ne vouloir pas prendre les armes.

—Et que veulent dire ces lettres?

—S.—R.—T.?

—Oui.

—Surveiller, Rançonner, Tuer.

—Je comprends.

—Je vais faire copier cette liste et expédier des doubles à tous nos amis du pays de Vannes. Avant trois fois vingt-quatre heures, chaque individu désigné sera traité en conséquence.

—Est-ce que de pareilles mesures ont déjà été prises?

—Oui.

—Avec succès?

—Certes.

Marcof fit un geste d'étonnement.

—Désapprouvez-vous cette façon d'agir? demanda Boishardy.

—Non, répondit le marin; mais je suis surpris que l'on fasse ainsi marcher des hommes et qu'ils se rallient à ceux qui les menacent ou qui frappent.

—Que voulez-vous? le résultat est contre vous.

—C'est possible; mais je n'aurais pas confiance en mes troupes si je commandais à de pareils soldats.

—Bah! après deux ou trois rencontres avec les bleus, ils se battent aussi bien que les autres. Et puis, d'ailleurs, nous allons en avant. Pouvons-nous risquer de laisser des traîtres derrière nous?

—C'est juste.

—Donc, le temps d'expédier une demi-douzaine de nos courriers féminins, et je suis à vous pour ce qui nous est personnel.

Boishardy se plaça devant la table et prit des papiers.

—Mais, fit observer Marcof, pouvez-vous bien vous absenter huit jours? Le placis se passera-t-il de vous?

—Sans aucun doute.

—Votre absence, cependant, peut nuire à la sécurité générale.

—Elle sera ignorée, répondit Boishrdy à voix basse en désignant Keinec.

—Ne craignez pas de parler devant lui. Je réponds de Keinec, dit Marcof à voix basse. D'ailleurs, puisque vous voulez venir avec moi, il est bon je pense, que quelqu'un ici connaisse l'endroit où nous sommes.

—Cela est vrai. Vous avez raison. Il faut que l'on sache où nous trouver, ou du moins où nous serons allés tous deux.

—Autant Keinec qu'un autre pour lui confier ce secret.

—Mieux qu'un autre, même, répondit Boishardy.

Puis s'adressant au jeune homme.

—Écoute, continua-t-il, je vais mettre notre existence à tous deux entre tes mains. Un seul mot de toi pourra nous perdre si ce mot est entendu d'un bleu ou d'un traître. Marcof et moi nous partirons cette nuit pour Nantes. Pour tous nos gars, à l'exception de Fleur-de-Chêne, il faut que nous soyons allés près de La Rochejacquelein. Tu comprends?

—Parfaitement, répondit l'amoureux d'Yvonne.

—Songe que la moindre indiscrétion peut nous perdre; si, en mon absence, on attaquait le placis, tu dirais à nos hommes de tenir ferme et que tu vas me prévenir, que tels sont mes ordres. Alors tu courrais près de Cormatin et tu lui annoncerais à lui seul notre absence, en l'invitant à venir prendre le commandement du placis. Il viendrait. Je donnerai des instructions semblables à Fleur-de-Chêne, afin qu'en cas de malheur l'un de vous puisse agir. Et maintenant, comme nous allons à Nantes, comme nous nous risquons dans l'antre de Carrier, il est fort possible que nous n'en revenions pas. Si dans dix jours tu ne nous avais pas revus, tu irais trouver M. de La Rochejacquelein et tu lui remettrais le papier cacheté que je laisserai dans le tiroir de cette table. A défaut de La Rochejacquelein, tu t'adresserais à Stofflet. Tu entends bien, n'est-ce pas?

—Oui, commandant.

—Nous pouvons nous fier à toi?

—Eh bien! non, dit résolument Keinec.

—Comment! s'écria Boishardy stupéfait, tandis que Marcof faisait un geste d'étonnement.

—Je dis qu'il vous faut prendre un autre confident, fit le jeune homme d'un ton ferme.

—Pourquoi?

—Je vais vous le dire, commandant.

Et Keinec s'approcha solennellement des deux hommes.

—Vous venez de me confier que vous alliez à Nantes? dit le jeune homme d'un ton respectueux mais parfaitement ferme et déterminé.

—Oui, mon gars, répondit Boishardy en regardant avec étonnement son interlocuteur.

—Avec Marcof?

—Oui encore.

—J'irai avec vous.

—Toi!

—Sans doute. Vous allez dans la caverne de Carrier, comme vous le dites vous-même. Il y a dix-neuf chances sur vingt pour que vous vous laissiez emporter par votre indignation, et que vous soyez menacés. Un bras de plus aide toujours. Acceptez le mien.

Boishardy regarda Marcof. Keinec surprit ce coup d'œil, et saisissant la main du marin:

—Marcof, lui dit-il, tu sais si je te suis dévoué, si je t'aime, si je te suis fidèle? Eh bien! tu vas à Nantes accomplir quelque grand acte de courage, quelque sublime œuvre de dévouement, j'en suis sûr. Je ne le sais pas, mais je le devine. D'ailleurs, je ne demande pas ton secret; garde-le. Que m'importe? Ne me dis rien; seulement ne repousse pas ma prière. Laisse-moi t'accompagner! Sers-toi de moi comme le chef se sert du soldat, comme le maître se sert du chien. J'obéirai à tes moindres ordres, je te le jure, sans même essayer d'en soupçonner le but, si ce but est un secret que je doive ignorer. Mais tu vas risquer ta vie, je veux aller avec toi! Je le veux et je le ferai!

—Et si je te refusais, moi? fit Boishardy.

—Si je t'ordonnais de rester au placis? ajouta Marcof.

—Vous auriez tort, répondit Keinec d'un ton toujours respectueux, mais plus fermement résolu encore; car je suivrais vos pas malgré vous! Je désobéirais! Je vous ai toujours bien servi, monsieur de Boishardy. Je t'ai toujours regardé comme un chef, comme un père respecté, Marcof. Tu m'as vu à l'œuvre, et vous savez que vous pouvez compter tous deux sur mon entier dévouement; ne me repoussez pas, je vous le répète. Emmenez-moi avec vous, je vous en conjure. Laissez-moi combattre à vos côtés, triompher près de vous ou mourir avec vous. Avant de servir la cause du roi, je veux servir la tienne, Marcof. C'est mon droit, et vous ne pouvez le méconnaître. D'ailleurs, je n'ai jamais rien demandé pour les services que j'ai pu rendre jusqu'ici. Pour prix de mon sang prodigieusement versé, je n'exige rien que la faveur de vous suivre. C'est la première et la seule grâce que j'aie sollicitée. Encore une fois, je vous en conjure, je vous en supplie, accordez-la-moi.

Keinec s'arrêta. En parlant ainsi, il s'était avancé encore, et fléchissait le genou devant les deux chefs. Son regard, plus éloquent que ses paroles, adressait une muette prière et dénotait l'émotion qui s'était emparée de son cœur. On sentait que le jeune homme, profondément impressionné, exprimait simplement ce qu'éprouvait son âme. Puis à côté de cette simplicité de langage se devinait une résolution de fer que l'on aurait pu briser peut-être, mais qu'à coup sûr on n'aurait pas fait plier. Boishardy et Marcof se regardèrent de nouveau. Le premier fit un léger signe de tête. Marcof posa le main sur l'épaule de Keinec.

—Sois prêt cette nuit à trois heures; nous partirons ensemble, lui dit-il enfin.

—Merci! s'écria le jeune homme.

Et Keinec, réunissant dans les siennes les mains des deux hommes, les porta chaleureusement à ses lèvres. Puis, relevant la tête avec fierté, il salua et sortit.

—Si j'avais dix mille gars semblables à celui-ci, s'écria Boishardy lorsque le jeune homme se fut retiré, j'accomplirais ce que Cathelineau n'a pu faire avec soixante mille et nous marcherions sur Nantes bannière au vent.

—Je crois qu'à nous trois nous ferons bien des choses, répondit Marcof.

—Je le crois aussi.

—Maintenant, reprit le marin, maintenant, mon cher Boishardy, que tout est convenu entre nous et que vous allez risquer votre vie pour sauver celle du marquis de Loc-Ronan, il faut que vous connaissiez un secret que je vais vous confier.

—Pourquoi?

—Parce que, si Philippe vient à être massacré, si je suis tué aussi, il faut qu'après nous il existe une main pour châtier les coupables. Cette main sera la vôtre, et jamais une main plus loyale n'aura accompli un acte de justice. Je vais vous confier la vie entière de Philippe, et je n'ajouterai même pas que je m'adresse à votre honneur.

Marcof prit une liasse de papiers qu'il avait déposée près de ses armes en entrant dans la pièce. C'étaient les manuscrits qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de Loc-Ronan. Marcof le Malouin les déposa sur la table devant Boishardy.

—Lisez cela, dit-il, je vous raconterai le reste ensuite.

Et le marin, laissant son compagnon qui déjà feuilletait les papiers avec une curiosité ardente, sortit à pas lents de la cabane, et se dirigea vers le côté opposé du placis. Fleur-de-Chêne était près de l'autel improvisé. Marcof l'appela.

—Où est Jahoua? lui demanda-t-il.

—Dans la cabane de Mariic, là sur la droite, répondit le chouan en désignant du doigt la petite maisonnette dans laquelle venait de pénétrer Keinec.

Marcof en gagna l'entrée et en franchit le seuil. Il trouva les deux jeunes gens ensemble, et causant tous deux les mains dans les mains, comme deux frères.

—Je vais à Nantes, disait Keinec au fermier; je vais à Nantes, et Nantes est la seule ville de Bretagne dans laquelle nous n'ayons pas encore pénétré.

—Tu espères donc toujours? répondit Jahoua.

—Dieu est bon, et sa puissance est infinie!

—Bien parlé, mon gars! dit Marcof en entrant.

Et, approchant un siège du lit du malade, il s'assit à son chevet.

Vers dix heures du soir, Marcof quitta la cabane de Mariic, et regagna la demeure de Boishardy. Lorsqu'il y pénétra, le chef des chouans se promenait avec agitation dans la petite pièce.

—Je vous attendais avec impatience, dit-il en voyant entrer le marin.

—Vous avez lu? répondit Marcof en désignant le manuscrit.

—Oui.

—Eh bien?

—Je savais, ou du moins je supposais depuis longtemps une partie de ces mystères.

—Comment cela?

—J'étais à Rennes jadis, lorsque Philippe épousa mademoiselle de Château-Giron, de laquelle j'ai l'honneur d'être un peu parent, et j'assistai à leur union en qualité de témoin. Je sus plus tard qu'elle s'était retirée dans un couvent, et j'avais d'abord attribué cette résolution à quelque chagrin de ménage, chagrin dont j'étais tout d'abord fort loin de supposer la cause épouvantable. Enfin, lorsqu'il y a deux ans passés, le soir même où vous nous apprîtes, à La Bourdonnaie et à moi, que le marquis n'était pas mort, j'entendis la femme que nous avions arrêtée se parer du titre de marquise de Loc-Ronan; une partie de la lumière se fit à mes yeux, bien que je ne pusse croire que cette aventurière dît vrai et eût droit au noble nom sous l'égide duquel elle se plaçait.

—Elle avait droit cependant à ce titre qu'elle prenait.

—Le croyez-vous?

—Philippe l'avait épousée!

—Sans doute; mais il y a là dedans quelque étrange mystère.

—Qui vous le fait penser?

—La conduite de cette femme.

—Vraiment?

—Oui: une femme de qualité, une demoiselle de Fougueray, aurait tenu autrement son rang.

—Comment cela? Je ne comprends pas.

—C'est fort simple. Vous savez que je l'avais fait diriger sur le château de La Guiomarais?

—Oui.

—Vous n'ignorez pas non plus que c'est dans ce château que La Rouairie vint mourir?

—Je le sais.

—Donc cette femme s'est trouvée forcément en rapport avec lui.

—Eh bien?

—Vous ne devinez pas? La Rouairie était aussi ardent auprès des belles que courageux au milieu du feu; aussi intrépide en amour qu'au combat. Notre malheureux ami vit cette demoiselle de Fougueray et la trouva charmante. Le fait est qu'elle était à cette époque véritablement fort jolie. Quoique n'étant plus de la première jeunesse, elle avait conservé cette grâce attrayante et luxuriante, ce je ne sais quoi enfin qui fait la puissance de la courtisane. Elle s'aperçut facilement de l'effet qu'elle avait produit, et elle en profita avec une habileté et une coquetterie infernales. J'étais alors en Vendée, La Rouairie était seul, et, comme toujours, il se laissa dominer par ses passions. Bref, vous le devinez, cette femme, cette marquise qui portait un nom illustre, séduisit complètement son gardien et devint sa maîtresse!

—La misérable! murmura Marcof.

—Attendez donc, mon cher; elle avait un plan tout tracé d'avance en agissant ainsi, et ce plan, elle le mettait à exécution. Il est probable qu'elle ne comptait plus depuis longtemps ses amants, et qu'un de plus ou de moins lui paraissait chose insignifiante. Donc, ainsi que je vous le disais, elle se donna à La Rouairie dans l'espoir de parvenir à s'évader en abusant de son empire sur le cœur de ce malheureux dont le corps était affaibli par les souffrances. Elle allait, par ma foi, y réussir, lorsque j'arrivai subitement à La Guiomarais. C'était quelques jours avant la mort de La Rouairie. Je vis promptement le manège de la dame; j'en parlai à notre ami; mais lui, aveuglé par la passion, me répondit que j'étais dans l'erreur, et que sa prisonnière était la plus belle et la meilleure des créatures de Dieu. J'insistai inutilement, il ne voulut rien entendre. J'offris des preuves, il ne voulut pas ouvrir les yeux. Alors j'avisai à employer un moyen violent. Le soir même, je fis enlever la marquise, et je la conduisis moi-même à La Roche-Bernard, où Cathelineau était établi. Celui-là, pensais-je, ne se laissera pas facilement séduire. Eh bien! savez-vous ce qu'elle fit? Elle séduisit un rustre, vrai paysan grossier qui la gardait à vue, et, grâce à cet homme, elle parvint à fuir.

—Horrible créature! s'écria Marcof; et elle prostitue ainsi le nom sans tache des Loc-Ronan!

—Écoutez donc encore! A peine libre, elle alla trouver un général républicain, lui révéla la cachette de La Rouairie, et lui promit de le conduire à La Guiomarais.

—Elle le fit?

—Sans doute. Malheureusement pour elle, La Rouairie était mort; mais on découvrit son cadavre, mais on fouilla le château, et l'on trouva un bocal dans lequel étaient enfermés les doubles de nos plans et le nom de tous les chefs royalistes. Grâce à cette misérable, notre cause fut à deux doigts de sa perte.

—Et qu'est-elle devenue?

—Je l'ignore.

—Elle vit sans doute à Paris au milieu des saturnales révolutionnaires?

—Je ne crois pas, car dernièrement Cormatin m'a envoyé le signalement d'une femme qui lui ressemblait d'une façon miraculeuse.

—Et cette femme?

—Cette femme venait de traverser Rennes dans la voiture de Carrier.

—Si cela est, nous la verrons à Nantes.

—Prenons garde surtout qu'elle ne nous voie, répondit Boishardy en souriant.

Puis changeant de ton:

—Maintenant, continua-t-il, maintenant que je vous ai dit ce que je savais, apprenez-moi à votre tour ce que Philippe est devenu pendant ces deux années que nous venons de parcourir.

—Mon récit sera court; moi-même je n'ai pas revu le marquis depuis qu'il s'est fait passer pour mort.

—Alors, comment avez-vous su qu'il était prisonnier à Nantes?

—Par mademoiselle de Château-Giron.

—Sa seconde femme?

—Oui.

—Un ange de bonté, dit-on.

—Et l'on a raison de le dire.

—Où est-elle?

—A bord de mon lougre.

—Depuis longtemps?

—Depuis six semaines.

—Racontez vite, mon cher Marcof; tout cela m'intéresse au dernier point.

—Philippe, vous le savez, commença Marcof, séjourna quelque temps en Angleterre, et de là passa en Allemagne. Il demeura dix-huit mois enfermé dans un petit village sur les bords de la Moselle, à trois lieues de Coblentz, espérant toujours que la cause du roi étoufferait la Révolution. Il n'en fut point ainsi, malheureusement. Chaque jour les nouvelles arrivaient plus sinistres. Chaque jour on parlait des guerres qui désolaient la Vendée et la Bretagne. Enfin, la mort du roi vint jeter la consternation parmi les véritables amis du trône. Dès lors, Philippe ne fut plus en proie qu'à une idée fixe: c'était qu'en demeurant inactif il manquait à ses devoirs de gentilhomme, à la foi jurée, au sang de ses ancêtres. Ses amis se battaient ici, et lui était en Allemagne; son inaction lui semblait criminelle. Le pauvre ami ne pensait plus qu'à nous. Il avait pris, vous le savez encore, un nom supposé. Ne voulant pas voir se renouveler les tortures qui l'avaient si cruellement assailli naguère, il renonçait à son titre même, espérant être ainsi à l'abri des poursuites des deux misérables qui s'étaient attachés sans pitié à lui. Il attribuait la tranquillité morale dont il était enfin parvenu à jouir au pseudonyme qu'il s'était donné en quittant la France. Philippe alors était, ou du moins aurait pu être heureux. Vivant entre mademoiselle de Château-Giron, la femme que son cœur adorait, et le vieux Jocelyn, un ami véritable, il voyait ses jours s'écouler dans une douce quiétude. Mais, je vous l'ai dit, l'amour de ses devoirs, la conscience de son inactivité, le danger que couraient ses amis, tout l'appelait en France, au sein même de la guerre. En dépit des prières de sa femme, il s'embarqua. Elle, courageuse et digne de lui, voulut l'accompagner. Jocelyn naturellement était près d'eux. Ils avaient résolu d'aborder sur les côtes de la Cornouaille; une bourrasque les contraignit à atteindre Saint-Nazaire. Il y a deux mois et demi de cela. A peine débarqués, ils tombèrent dans un parti de soldats bleus qui venaient de s'emparer nouvellement du pays. Arrêtés et interrogés, ils furent dirigés sur Nantes. A quelque distance de la ville, leur escorte, qui servait à plusieurs centaines d'autres malheureux prisonniers, leur escorte, dis-je, fut attaquée par les nôtres.

—Commandés par qui? demanda Boishardy.

—Par moi.

—Par vous?

—Oui, et c'est le ciel qui m'avait conduit là.

—Mais comment y étiez-vous? Je vous croyais arrivé depuis quinze jours seulement sur nos côtes.

—Vous vous êtes trompé; mon lougre a jeté l'ancre dans le chenal d'Anjoubert le 28 septembre dernier, et nous sommes aujourd'hui en décembre.

—Comment ne l'ai-je pas su alors?

—Je vais vous le dire, mon cher Boishardy. Lorsque je touchai terre, j'appris par les paysans que l'armée royaliste avait échoué devant Nantes et que Cathelineau était mort. On me dit que beaucoup de gens s'étaient débandés et erraient sans chef dans le pays, tombant chaque jour entre les mains des bleus. Je résolus de rallier ces hommes, et de les conduire sur l'autre rive de la Loire que je savais être en votre puissance. En conséquence, j'envoyai mon lougre à La Roche-Bernard, et prenant avec moi dix de mes plus solides matelots, je me mis à battre le pays de Beauvoir à Pornic, en me dirigeant vers la Loire. J'étais, vous le voyez, en plein pays ennemi; mais je n'en avançais pas moins.

—Cela ne m'étonne pas, dit Boishardy en souriant.

—En peu de jours, je réunis deux cents hommes autour de moi; en une semaine, ce nombre était doublé. Alors je songeai à suivre les côtes, et à me rendre à Paimbœuf où, m'avait-on dit, Cormatin et Chantereau tenaient encore. Rampant donc au milieu des postes républicains, traversant les genêts, enfonçant dans les marais, nous gagnâmes la ville. Elle était au pouvoir des bleus, qui nous assaillirent rudement. Mes hommes firent bonne contenance, et tantôt attaquant, tantôt repoussant l'ennemi, nous atteignîmes Corsept au milieu de la nuit, et nous traversâmes la Loire sur des radeaux que je fis fabriquer à la hâte avec tout ce qui se trouvait de planches et de troncs d'arbres sur ce point de la rive. Nous nous dirigeâmes alors vers Savenay que j'atteignis sans coup férir. Là, j'appris qu'un convoi de prisonniers royalistes était dirigé de Saint-Nazaire sur Nantes. Je résolus de l'attaquer. Effectivement, nous nous embusquâmes dans les genêts et nous attendîmes. C'était entre Bouée et Lavau. On ne m'avait pas trompé. Les bleus arrivèrent, ils étaient deux mille environ, escortant une énorme bande de pauvres victimes, qu'ils traînaient au milieu d'eux. L'affaire s'engagea, et chaudement, je vous l'affirme. Ma troupe était divisée en deux corps. L'un, conduit par Bervic, tenant le haut de la rivière; moi, je devais couper la retraite avec l'autre. Des genêts protégeaient notre attaque. Néanmoins les bleus se défendirent vaillamment; ils avaient l'avantage du nombre. Mes gars attaquèrent avec une frénésie qui tenait de l'invraisemblable. Chacun d'eux espérait retrouver parmi les prisonniers un père, un frère, une femme, un enfant, un ami, un parent.

—Après? fit vivement Boishardy en voyant Marcof s'arrêter pour reprendre haleine.

Le marin continua:

—J'avais déjà entamé la queue de la colonne, j'avais arraché près de la moitié des prisonniers, lorsqu'un renfort arriva de Saint-Étienne, d'où l'on avait entendu le bruit de la fusillade. Bervic commença à faiblir, il était écrasé et pris entre deux feux. Voyant l'impossibilité de tenir contre les républicains, je donnai l'ordre des'égaillerdans les genêts. Les bleus voulurent nous poursuivre; mais ils ne jugèrent pas prudent de s'aventurer trop loin, car mes gens tiraillaient de tous côtés et leurs balles arrivaient à coup sûr. Je commandais l'arrière-garde. Bref, la nuit vint, les bleus se remirent en marche et nous avions remporté une demi-victoire. Soixante-deux prisonniers avaient été repris par nous. C'étaient les femmes et les enfants que la fatigue avait fait laisser en arrière et que les bleus avaient abandonnés comme de moindre importance. Dès que nous fûmes en sûreté, je visitai ces malheureux. Plusieurs de mes gars venaient de retrouver leurs femmes, leurs filles ou leurs mères. Les autres apprenaient d'elles des nouvelles de leurs parents. Cinq religieuses de la Miséricorde étaient parmi les prisonniers. Les pauvres filles, terrifiées par leur arrestation, ne pouvaient croire à leur délivrance. Elles demandèrent comme grâce de les envoyer à un de nos placis pour y soigner les blessés. Je le leur promis, lorsque Bervic, venant me rendre compte de l'exécution de différents ordres que je lui avais donnés, prononça mon nom devant elles. En m'entendant nommer, l'une des religieuses fit un brusque mouvement vers moi en joignant les mains comme pour m'adresser une prière.

«—Vous vous appelez Marcof? me dit-elle d'une voix tremblante.

«—Oui, répondis-je assez étonné de cette demande.

«—Vous êtes marin?

«—Oui, ma sœur.

«—Comment se nomme le bâtiment que vous montiez?

«—LeJean-Louis.»

Elle ne me répondit pas; mais, se laissant tomber à genoux, elle me sembla murmurer de vives actions de grâces.

«—Qu'avez-donc, ma sœur? lui demandai-je de plus en plus surpris.

«—Il faut que je vous parle! me dit-elle.

«—Quand cela?

«—Sur l'heure; sans perdre un instant.»

Je la suivis à l'écart. Elle me prit les mains et examina attentivement mes traits avec une curiosité qu'elle ne cherchait point à dissimuler. J'attendais qu'il lui plût de m'adresser la parole. Enfin elle se décida.

«—Vous ne me connaissez pas, me dit-elle, et moi je vous connais. J'ai souvent entendu parler de vous.

«—Par qui donc?

«—Par ceux qu'il vous faut sauver.

«—Leurs noms? demandai-je vivement en obéissant à un pressentiment qui me serrait le cœur.

«—Philippe de Loc-Ronan et Jocelyn.

«—Philippe, m'écriai-je. Mais qui donc êtes-vous?

«—Je suis mademoiselle de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.»

Je poussai un cri de joie qui se changea bientôt en une expression douloureuse, lorsqu'elle me raconta ce qui s'était passé, et ce que je vous ai dit précédemment. Elle ajouta qu'à peine débarqués, ils avaient été pris par les républicains et jetés en prison: puis, comme ni Philippe, ni elle, ni Jocelyn, n'avaient aucun papier pouvant servir à leur faire rendre la liberté, ils devaient être jugés à Nantes par le tribunal révolutionnaire, et tous trois se trouvaient dans la colonne que je venais d'attaquer, et à la quelle je n'avais pu arracher que les femmes et les enfants. Or, un jugement du tribunal révolutionnaire équivaut à une condamnation. En apprenant que Philippe et Jocelyn étaient demeurés parmi les prisonniers que Bervic n'avait pu délivrer, je me sentis devenir la proie d'un désespoir jusqu'alors inconnu à mon âme. Cependant mon énergie naturelle reprit le dessus. Je laissai Bervic prendre le commandement de la bande, et je lui ordonnai de regagner Savenay, où Stofflet devait arriver deux jours après. Avec mademoiselle de Château-Giron, je me dirigeai vers La Roche-Bernard. J'avais pris une résolution. J'installai la pauvre femme à bord duJean-Louis, et je la laissai sous la garde de mes matelots, puis je partis pour Nantes, résolu à tout tenter. J'y entrai le jour même où Carrier était reçu par les autorités de la ville. Tout ce que je pus obtenir, après un séjour de deux semaines, fut de savoir que Philippe et Jocelyn avaient été enfermés au château d'Aux. J'espérais pouvoir parvenir jusqu'à eux; mais il me fallait pour réussir l'aide de bras vigoureux. Ce fut alors que je vins vous trouver.

—Il y a quinze jours, interrompit Boishardy.

—Oui.

—Vous ne m'avez cependant parlé de rien.

—Parce qu'en arrivant je reçus la nouvelle que le château d'Aux avait été évacué, et que les prisonniers qu'il renfermait avaient été incarcérés dans les prisons de la ville. Il me fallait retourner à Nantes et je le fis. Cette fois je fus plus malheureux encore, car je ne rapportai aucun renseignement positif.

—Vous ne savez pas ce qu'est devenu Philippe alors?

—Je sais qu'il existe encore, voilà tout.

—En êtes-vous certain?

—Oui. J'ai pu voir les listes des accusés et la date de leurs jugements. Philippe passera devant le tribunal le 26 décembre. Or, vous savez que l'exécution suit de près la condamnation.

—Donc, il faut le sauver avant cette époque, interrompit Boishardy. Eh bien! mon cher, nous ferons humainement ce que trois hommes peuvent faire, et si Dieu est pour nous, nous réussirons.

A trois heures du matin, au moment où l'on venait de relever les sentinelles, trois hommes sortaient de l'humble demeure de Boishardy. D'eux d'entre eux étaient enveloppés dans de vastes manteaux, précaution que justifiait la neige abondante qui tombait et la rigueur de la saison. Celui qui marchait en avant de ceux-ci, bravant le froid de la nuit, était Keinec, Marcof et Boishardy le suivaient.

Pour que leur absence fût complètement ignorée des paysans du placis, le chef royaliste avait donné le mot de passe à Keinec, qui éclairait la route et avertissait les sentinelles nombreuses veillant autour du campement; de sorte que Boishardy n'avait pas besoin de se nommer ni de se faire reconnaître.

Après avoir franchi la dernière ligne, les trois hommes atteignirent un carrefour au milieu duquel Fleur-de-Chêne avait conduit trois chevaux sellés et bridés. Les trois royalistes s'élancèrent d'un même mouvement. Boishardy se pencha vers Fleur-de-Chêne, lui donna ses dernières instructions et piqua sa monture.

—En avant! murmura Marcof.

Presque aussitôt les cavaliers disparurent dans les ténèbres de la nuit, que les branches noueuses des chênes, entrelacées au-dessus de leurs têtes, faisaient plus épaisses encore.

Il en est du sort des villes comme de celui des hommes. Pour celles-ci comme pour ceux-là le destin se montre clément ou cruel; envers les unes comme envers les autres, il est favorable ou néfaste, les conduisant de la naissance à la mort, de l'érection à la ruine, soit par une route dorée, toute parsemée de joies et de bonheur, soit par un chemin escarpé et difficile, constamment bordé de ronces et de précipices.

De même que certains hommes, nés sous une heureuse étoile, voient les obstacles s'aplanir sous leurs pas et arrivent à la prospérité suprême en compagnie de la santé, de la beauté et de la richesse, de même certaines cités, toujours florissantes, profitent des événements heureux, des circonstances favorables; et jolies, riantes, situées pittoresquement, bien solides sur leurs fondations, atteignent un renom illustre qui fait accourir dans leur sein les populations étrangères.

Pour d'autres, le contraire existe. Que de villes pauvres, malingres, rachitiques, deshéritées de la nature et du hasard! Combien d'autres voient leur avenir constamment assombri, leur prospérité d'un jour devenir misère, les calamités sans nombre s'abattre sur elles!

Parmi ces dernières, ces villes martyres, il en est peu en France qui aient subi des vicissitudes aussi nombreuses que la vieille capitale de la Bretagne.

Nantes était née non seulement viable, mais encore vigoureusement constituée. Son enfance fut belle, et elle atteignit l'adolescence sous les auspices les plus brillants. Puis tout à coup l'enfant bien portant devint débile: la guerre, le partage, l'incendie, ces terribles maladies des villes, rendirent sa jeunesse sombre et triste. L'âge mûr la vit puissante, vivace, supportant résolument les terribles secousses des fléaux qui fondirent sur elle; souffrante un jour, convalescente le lendemain, en pleine santé la semaine suivante, il fallut l'épidémie révolutionnaire pour lui porter un coup dont elle ne put se relever. Vieille, maintenant, elle subit le sort ordinaire, et se voit abandonnée pour de plus jeunes; mais comme ces femmes aimables sur le retour, qui savent encore attirer près d'elles un cercle d'amis fidèles et de jeunes gens intelligents, Nantes ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est que la triste solitude.

L'époque de la fondation de Nantes est à peu près inconnue. Entrepôt des métaux de l'Armorique et de la Grande-Bretagne, sous la domination romaine, elle acquit rapidement une importance véritable. Longtemps subsista près de la porte Saint-Pierre un monument qui attesta cette prospérité: c'était une salle voûtée, longue de cinquante pieds, large de vingt-cinq, qui pouvait avoir été une bourse ou un tribunal de commerce.

Nantes florissait lorsque l'invasion des barbares vint sécher dans sa source cette prospérité radieuse. Rattachée à la Bretagne sous Clovis, ramenée sous le joug des Francs sous Clotaire, elle finit par recevoir le gouvernement d'un évêque, Félix, que Grégoire de Tours a chargé d'anathèmes, et que les Nantais révèrent encore. Félix commença cette série d'évêques qui devaient exercer longtemps dans la ville de la souveraineté temporelle. Homme intelligent et instruit, Félix fut le bienfaiteur du pays. L'Erdre se répandait en marais, il l'endigua. Nantes était à quelques lieues de la Loire, au confluent de l'Erdre et du Seil, il amena, par des travaux gigantesques, la Loire dans la ville même, de sorte que Nantes se trouva baignée désormais par trois cours d'eau, dont un grand fleuve.

«C'est votre génie, Félix, écrivait à l'évêque le poète Fortunat, lors du deuxième concile de Tours, c'est votre génie qui, leur donnant un meilleur cours, force les fleuves à couler dans un nouveau lit. O Félix! que vous devez être habile à diriger la mobilité des hommes, vous qui avez su soumettre à vos lois des torrents rapides!...»

En 568, Félix fit à Nantes la dédicace d'une cathédrale commencée par son prédécesseur Evhémère, à la place même où s'élève la cathédrale actuelle. La conversion des Saxons du Croisic inaugura la nouvelle maison de Dieu, «dont le vaisseau estoit si superbe en sa structure, dit le P. Albert, et si riche en ornemens et parures, qu'il ne s'en trouvoit pas de pareil en France.»

Comme on le voit, le clergé nantais était riche. Nantes reprenait toute sa prospérité première, et un miracle accompli à ses portes l'avait consacrée en lui donnant un rang distingué parmi les villes chrétiennes.

Un jour deux hommes se rendaient de compagnie au couvent de Vertou. Ces hommes étaient accompagnés d'un âne portant leurs bagages. L'un d'eux, nommé Martin, s'éloigna, recommandant à l'autre la garde de l'animal. Or, le compagnon, accablé de fatigue, s'endormit si bel et si bien, qu'il n'entendit pas, durant son sommeil, un ours gigantesque venir faire son déjeuner du pauvre âne, lequel dut cependant ne pas se laisser avaler sans essayer de pousser quelques plaintes. Mais, soit que le dormeur eût l'oreille dure, soit qu'il eût un sommeil semblable à celui de ce prince allemand qui ne se réveillait qu'au bruit d'une batterie d'artillerie tonnant à la porte de sa chambre, toujours fut-il qu'il n'ouvrit les yeux que pour voir l'ours s'en aller bien tranquillement faire sa digestion du côté du fleuve. Le malheureux, désespéré, ne savait que dire à son compagnon, lorsque Martin fut de retour. Heureusement l'ours avait respecté les bagages. Martin, sans plus s'embarrasser de la situation, appela l'ours, et lui commanda de porter les objets pesants qui gisaient sur le chemin. L'animal accourut, et se prêta de si bonne grâce à la circonstance, qu'il accompagna les deux amis, dont l'un tremblait de tous ses membres, jusqu'à la porte du couvent. Grandes furent la stupéfaction et l'admiration des moines qui, en voyant ce miracle, ne purent faire autrement que de reconnaître pour un saint l'homme qui possédait une telle puissance sur les bêtes féroces. Donc, Martin devint saint Martin, se vit fêté et vénéré dans la contrée, et transforma le couvent en abbaye.

Grâce à ses évêques, qui la gouvernaient sagement, à sa situation éminemment favorable qui faisait d'elle un des marchés où les Francs rencontraient les Bas-Bretons, Nantes voyait s'accroître de jour en jour sa richesse, son commerce et sa population. Mais on eût dit qu'il était écrit au livre du Destin que la prospérité de la ville, ayant acquis une certaine limite, ne devait jamais la franchir, et que la ruine l'atteindrait de période en période.

En comparant la vie de Nantes et la vie humaine, j'ai dit que sa jeunesse avait été maladive. Le première épidémie qui fondit sur elle et faillit la tuer, fut l'invasion des barbares. La seconde, qui la mit encore à deux doigts de sa perte, fut celle des Northmans. Un prétendant au comté de Nantes, nommé Lambert, évincé par Charles le Chauve, appela ses pirates, qui marquent une époque de deuil dans l'histoire de presque toutes nos provinces du littoral de l'Ouest. Trois fois les Northmans ravagèrent et saccagèrent la ville au temps de Nomenoë et d'Erispoë, rois de Bretagne, qui essayèrent en vain de les combattre. Salomon fit la paix avec eux et les laissa libres d'agir: si bien que ces sauvages, après avoir égorgé l'évêque Gohard et son clergé au pied des autels, chassèrent les habitants qui s'enfuirent.

Pendant l'espace de trente années consécutives, la ville ne fut plus qu'un vaste et triste désert. Enfin le comte Alain Barbe-Torte résolut de mettre un terme à ces cruelles invasions. Rassemblant une armée imposante, il courut sus aux pirates qu'il rencontra dans la «prée d'Aniane» (aujourd'hui quartier Sainte-Catherine).

Avant la bataille, les soldats du comte, privés d'eau depuis plusieurs heures, mouraient de soif. Alain invoqua la Vierge, et une fontaine jaillit, qui fut nommée lafontaine de Notre-Dame.

Ce miracle, en portant l'épouvante dans le cœur des Northmans, augmenta l'ardeur de leurs ennemis, qui les massacrèrent impitoyablement. Alain voulut alors rentrer dans Nantes; mais telle avait été la calamité qui avait causé l'abandon de la ville, et telles en étaient les funestes conséquences que, pour aller rendre grâces à Dieu dans la superbe basilique érigée par Félix, il lui fallut de son sabre se frayer un passage à travers les ronces et les broussailles qui avaient poussé sur les ruines. Cependant, avec Alain, la vie rentra dans le cadavre: le cœur de la cité palpita, ses principales artères reprirent quelque animation, la population circula de nouveau, le commerce revint, et, grâce au comte médecin, la santé reprit rapidement force et vigueur, bien que durant leXe, leXIesiècle et une partie duXIIe, des indispositions fréquentes entravassent la marche du rétablissement complet.

Ces indispositions nombreuses furent causées d'abord par Conan le Tors, duc de Bretagne, qui s'empara violemment de la ville. Foulques d'Anjou la délivra et battit le duc à Conquereul en 992. Puis, annexée au trône ducal en 1084, ce fut la révolte contre ses ducs qui vint encore la désoler par de continuelles dissensions intestines.

En dépit de ces guerres incessantes, de ces perpétuels déchirements, la ville, grâce à sa forte constitution, continuait sa marche ascendante vers le bien-être lorsqu'une rechute épouvantable vint la terrasser en 1118. A cette époque un incendie terrible la consuma, à ce point qu'il ne resta debout qu'un ou deux édifices. Pour la seconde fois, il fallut la rebâtir en entier. De là vient qu'aujourd'hui, à dix pieds au-dessous du pavé de la nouvelle ville, on retrouve la chaussée de l'ancienne.

On voit que le destin se montrait cruel envers la malheureuse cité. Enfin, après l'assassinat d'Arthur en 1202, Nantes passa sous le protectorat de Philippe-Auguste, quoique demeurant toujours annexée au duché de Bretagne, et vit recommencer une troisième ère de prospérité.

Alain Barbe-Torte avait jadis divisé la ville en trois parts: il en prit une, il avait donné la seconde aux seigneurs ses compagnons, et remis la troisième à l'évêque. Ce mode de partage, qui se maintint longtemps après la mort du destructeur des Northmans, fut une source de discordes. L'évêque, en souvenir de ses prédécesseurs qui avaient été maîtres absolus, se montra toujours jaloux de ses droits. Ses hommes ne prêtaient serment au duc que sous cette réserve: «Sauf la fidélité que nous devons à l'évêque.» Le tiers des revenus bruts de la ville revenait au prélat, qui percevait rigoureusement et régulièrement ses droits de «tierçage» et de «pasts nuptial». En temps de guerre, son armée, sous la bannière épiscopale, marchait distincte de l'armée ducale. De plus l'évêque prétendait à une juridiction tout à fait indépendante de celle du duc, et on le voit même, dans un acte duXIIIesiècle, affirmer que son église est un fief plus noble que comté ou baronnie, et ne relève ni de duc, ni de prince, mais du pape seul. Enfin, lorsqu'il entrait dans la ville de Nantes, les quatre plus puissants seigneurs du comté, les barons de Chateaubriand, d'Ancenis, de Retz et de Pontchâteau, étaient tenus, par une ancienne coutume, de le porter sur leurs épaules depuis le parvis de la cathédrale jusqu'au maître-autel. On vit un duc de Bretagne lui-même, Jean IV, comme baron de Retz et de Chateaubriand, placer sa noble épaule sous la chaise épiscopale.

Cependant, par suite de concessions mutuelles, les Nantais se soudèrent de plus en plus aux Bretons bretonnants, et si la ville ne marqua pas d'une manière prononcée dans les guerres de parti dont la Bretagne fut le théâtre auXIVesiècle, elle se déclara pourtant avec énergie contre le roi Charles V, et, obligée d'ouvrir ses portes à Duguesclin, elle saisit la première occasion de revenir au duc.

Jean V, reconnaissant, y établit sa résidence et en fit la capitale du duché. Profitant de tous les avantages attachés à ce nouveau titre, Nantes, plus forte, plus vivante et plus belle que jamais, traversa assez tranquillement la longue période qui aboutit à l'abolition du duché de Bretagne par le mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII. Dès lors elle devint française; mais on conçoit l'attachement que les Bretons conservèrent pour leurs souverains nationaux, lorsqu'on remarque que l'époque d'abolition du duché fut précisément la plus brillante de la Bretagne indépendante.

François II avait établi une université à Nantes; il avait achevé, en 1480, ce beau château fondé en 938 par Alain Barbe-Torte, et qui, plus tard, fit dire à Henri IV: «Ventre-saint-gris! les ducs de Bretagne n'étaient pas de petits compagnons.»

Des traités de commerce passés avec l'Angleterre, l'Espagne et les puissances du Nord, assuraient la tranquillité de la marine. Alors aussi florissait le poète nantais Meschinot, dont Marot prisait fort les vers, et Michel Colomb, l'habile sculpteur, qui devait élever le tombeau du dernier duc.

Nantes était si riche, qu'elle avait pu envoyer à Charles VIII deux navires de mille tonneaux chacun, et néanmoins, devenue française, elle devait voir encore sa prospérité augmenter.

A chaque visite royale, la ville se livrait, par ostentation, à des prodigalités immenses qui dénotaient sa richesse. C'étaient des seize mille litres de vin, des dix mille livres de confitures, des joutes sur l'eau, des processions, des fêtes de toutes sortes organisées rapidement ou luxueusement, et qui augmentaient sa réputation par toute la France.

Sagement administrée, elle vit s'écouler, sans en souffrir, la pénible époque des guerres religieuses, respectant humainement les cultes divers en dépit de l'un de ses évêques, Antoine de Créquy, qui voulait massacrer les protestants. A la Saint-Barthélemy, elle refusa énergiquement et héroïquement de prendre part aux horreurs commises. On lit encore aujourd'hui dans le livre de ses délibérations: «Rassemblés dans la maison commune, le 3 septembre 1572, le maire de Nantes, les échevins et suppôts de la ville, les juges consuls, firent le serment de maintenir celui précédemment fait de ne point contrevenir à l'édit de pacification rendu en faveur des calvinistes, et firent défense aux habitants de se porter à aucun excès contre eux.»

Peut-être fut-ce cette déclaration, plus encore que sa révolte ouverte en faveur du duc de Mercœur, qui amena dans ses murs le Béarnais triomphant pour y rendre ce fameux édit par lequel la tolérance religieuse aurait dû devenir une loi de l'État, et qui, commenté, interprété, violé et rétabli tour à tour, fut la source de tant de maux et de tant de crimes.

Louis XIII vint trois fois à Nantes; la dernière, en 1626: Richelieu l'accompagnait et fit tomber, au pied du vieux château du Bouffay, la tête illustre d'Henri de Talleyrand, comte de Chalais, qui ne se détacha complètement du corps qu'au trente-cinquième coup de hache!

Ce château du Bouffay ne devait pas manquer de prisonniers fameux: le cardinal de Retz, Fouquet, du Couédic, de Pontcallec, de Talhouët, de Montlouis, y furent incarcérés, les quatre derniers pour n'en sortir que le 18 juin 1720, jour de leur exécution, à l'endroit même où Chalais était tombé.

Pendant le cours duXVIIIesiècle, Nantes atteignit l'apogée de sa splendeur. Calme et heureuse après la conspiration Cellamare, elle étendit son commerce avec une prodigieuse activité. Ses nombreux vaisseaux sillonnaient les mers, ses armateurs la transformaient en une ville coquette, élégante, spacieuse et admirablement construite.

Mais cette fois encore, comme les fois précédentes, Nantes, arrivée au sommet de la colline de la fortune qu'elle avait gravie si péniblement, devait être subitement précipitée de l'autre côté dans un effrayant abîme. Sa plus douloureuse maladie allait encore lui ravir ses forces et sa puissance. Cette maladie, ce fléau, s'appela Jean-Baptiste Carrier.

La Révolution éclata; la guerre de Vendée survint. Nantes, qui avait donné tête baissée dans les idées nouvelles, tenait pour la République. Les Vendéens résolurent de s'en emparer. Onze mille hommes défendirent la ville contre les cent mille soldats de Cathelineau.

—Périr et assurer le triomphe de la liberté plutôt que de se rendre! disait le maire Baco, soutenu par le vaillant général Canclaux. Soyons tous sous les armes, et décrétons la peine de mort contre quiconque parlera de capituler!

L'héroïque magistrat municipal fut blessé, mais Cathelineau fut tué, et Nantes fut sauvée. Pour la récompenser de cette belle défense, de ce sublime exemple donné aux autres villes républicaines, la Convention ne trouva rien de mieux à faire que de lui envoyer Carrier.

Le jour même où Marcof confiait à Boishardy les secrets du marquis de Loc-Ronan, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale était à Nantes depuis deux mois accomplis. La pauvre ville avait senti la griffe de ce tigre s'enfoncer dans ses flancs décharnés et amaigris par la souffrance. Le siége qu'elle avait soutenu l'avait déjà cruellement éprouvée. Ses faubourgs, incendiés et détruits, n'offraient plus que l'aspect désolé de vastes ruines, et les bras, l'argent, le courage, manquaient également pour les relever. Les quelques maisons qui y restaient debout chancelaient sur leurs murs noircis, crevassés par les boulets et lézardés par les balles et la mitraille. Les habitants, épouvantés, s'étaient réfugiés dans l'intérieur de la ville. La solitude rendait plus affreux encore ce triste et navrant spectacle de la dévastation.

La ville proprement dite avait un peu moins souffert. Deux quartiers entre autres étaient demeurés à l'abri des boulets: celui de l'île Feydeau d'abord, puis celui fondé en 1785 par le capitaliste Graslin, qui lui avait donné son nom. Le Bouffay, les quais et le port n'avaient pas eu non plus beaucoup à souffrir; et cependant l'aspect de la ville était plus sombre encore et plus désolé que celui des faubourgs. Nulle part on ne voyait plus ce mouvement, ce bruit, cette activité, qui décèlent la cité commerçante. Les rues étaient désertes, les quais mornes et silencieux. Au Bouffay seul il y avait de l'animation. C'est que sur la grande place des exécutions se dressait l'échafaud surmontant une cuve couverte d'un prélat rougeâtre.

Le prélat est un grand carré de toile goudronnée. C'était un perfectionnement dû aux nombreuses réclamations des boutiquiers voisins, dont les magasins étaient inondés de sang par suite des exécutions journalières. Autour de la guillotine, on voyait des quantités de bancs, de tabourets et de chaises. D'intelligents spéculateurs les louaient aux chauds patriotes pour les mettre à même de mieux contempler l'horrible spectacle.

Partout la stupeur et l'épouvante régnaient en maîtresses absolues. En pénétrant dans cette pauvre ville, ensanglantée jour et nuit par des crimes auxquels l'imagination se refuse à croire, on eût dit contempler l'une de ces cités du moyen âge, agonisant sous la peste, et torturée par les mains de fer de quelque bandit qui l'étreignait. Les plus lâches tremblaient sous l'empire de la terreur; les plus forts et les plus braves se sentaient engourdis et énervés. On ne savait plus résister à la mort; elle venait, on ne la fuyait même pas. C'est que, hélas! sur cette ville jadis si florissante s'appesantissait le joug de l'un de ces monstres que la nature se plaît parfois à produire pour prouver que rien ne lui est impossible, et que, si l'homme est le roi de la création par son génie, il peut aussi en devenir l'animal le plus odieux et le plus abject par ses vices.

Jean-Baptiste Carrier était né à Yolai, près d'Auriac, en 1756. Obscur procureur lorsque la Révolution éclata, il s'acharna immédiatement à la poursuite de la noblesse et se mit sur les rangs comme candidat à la Convention, à laquelle il fut effectivement envoyé en 1792.

Votant la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, il contribua ensuite à la formation du tribunal révolutionnaire, et prit une part active à la journée du 31 mai, qui amena la proscription de la Gironde. A cette époque, la Montagne victorieuse, voulant imprimer aux départements une impulsion conforme à ses vues, songea à revêtir quelques-uns de ses membres de pouvoirs proconsulaires. Chargé d'une mission extraordinaire en Normandie et dans le Nord, Carrier déploya une exaltation frénétique qui lui valut l'approbation de ses amis. Puis Nantes, laissant apparaître depuis le 31 mai des tendances fédéralistes, on y envoya Carrier. Ses prédécesseurs, Foucher et Villers, Merlin et Gillet, lui avaient préparé les voies.

Carrier, commissaire de la Convention, arriva dans le chef-lieu du département de la Loire-Inférieure le 8 octobre 1793, ayant en poche des instructions et des pouvoirs discrétionnaires qui l'autorisaient à employer toutes les rigueurs qu'il jugerait convenables. C'était simplement envoyer tout entière la ville de Nantes au bourreau, et c'était dignement la récompenser de sa belle défense patriotique. Au reste, Canclaux avait été rappelé, et Baco, le maire Baco, qui avait prodigué son sang pour la cause de la liberté, avait été jeté dans les prisons de l'Abbaye pendant un voyage qu'il avait fait à Paris. Avec le proconsul, la terreur était venue s'abattre sur la pauvre cité jadis florissante, maintenant morne et dévastée.

La maison dont Carrier avait fait choix pour y transporter ses dieux lares et qu'il avait fait arranger pour son usage personnel était située dans cette partie de la ville que l'on nomme Richebourg. C'était une habitation d'assez belle apparence, qui semblait tenir à la fois d'une résidence de ministre et d'un corps de garde de sans-culottes.

Un poste était établi au rez-de-chaussée. Deux sentinelles gardaient l'entrée de la maison. D'autres soldats, si ce n'est pas déshonorer ce nom que de le donner à de pareils êtres, fumaient, buvaient ou chantaient: les uns assis sur des bancs, les autres couchés sur les lits de camp du poste. Ces hommes faisaient partie de la compagnie Marat, dont le chef était Carrier, et le lieutenant, Pinard.

Fondée par Carrier et organisée par Pinard, Grandmaison, Goullin, Bachelier et Chaux, cette compagnie était digne de son chef suprême et de ses principaux officiers. Ainsi Chaux, ancien négociant, connu par cinq ou six banqueroutes, avait fait incarcérer tous ses créanciers sous prétexte de royalisme et de modérantisme; Bachelier, notaire infidèle que la Révolution avait seule sauvé des galères; Goullin, dont le moindre des crimes avait été de faire mourir en prison le bienfaiteur qui l'avait recueilli tout enfant, et lui avait servi de père; Grandmaison, accusé jadis de deux assassinats, et qui n'avait dû la vie qu'à des lettres de grâce sollicitées près du roi par quelques nobles qu'il avait su attendrir, et qu'il fit guillotiner plus tard.

La mission de la compagnie Marat était, suivant l'expression consacrée par ses membres, defouillerles gros négociants. Le jour où Carrier l'avait organisée, il avait adressé l'allocution suivante à la réunion Vincent la Montagne:

«Vous, mes bons sans-culottes, qui êtes dans l'indigence, tandis que d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que ce que possèdent les gros négociants vous appartient? Il est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations. Le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire rouler les têtes; car la parole d'un vrai patriote vaut mieux que la vie de cent aristocrates!»

Puis, le même jour, le proconsul décrétait «l'arrestation de tous les gens riches et de tous les gens d'esprit». Décret d'une absurdité telle, qu'aujourd'hui l'on a peine à y ajouter foi, mais qui existe intact dans les archives de Nantes.

C'était comme on voit, d'une part un moyen aussi nouveau qu'ingénieux de rélargir le cercle des accusations, et de l'autre, une facilité grande pour les excellents patriotes de la noble compagnie de plumer les bourgeois sans s'inquiéter de leurs cris. Aussi les sans-culottes ne s'en firent pas faute. Ils emplissaient à la fois les prisons et leurs poches, quitte à faire vider les premières par les cabaretiers et les filles prostituées.

En agissant ainsi, Carrier n'avait eu d'autre but que de se concilier les bonnes grâces des sans-culottes et de se les rendre dévoués, but qu'il atteignit promptement.

La compagnie Marat montait seule la garde dans la maison du proconsul, à la porte de laquelle nous venons de conduire le lecteur. De nombreuses sentinelles veillaient nuit et jour à ce poste d'honneur. Ces sentinelles et les autres sans-culottes portaient le costume peu élégant de l'époque: le pantalon rayé, blanc et bleu, la carmagnole brune, la ceinture rouge à laquelle pendait un briquet d'infanterie, et le bonnet phrygien orné de la cocarde tricolore. A la place de cette cocarde, quelques-uns portaient, attachées à leur coiffure, des oreilles de femmes fraîchement détachées, et d'où tombaient encore des gouttelettes sanglantes.

Au moment où nous arrivons devant le corps de garde de la compagnie Marat, un homme, débouchant d'une rue voisine, se dirigeait rapidement vers la maison du proconsul. Le nouveau venu était un personnage de quarante à quarante-cinq ans, haut de taille et fort maigre. Son front bas, ses yeux gris, son nez crochu, ses lèvres minces et presque imperceptibles, dénotaient, s'il faut en croire le système de Lavater, un caractère faux, des instincts rapaces, et une lâcheté méchante; tandis que ses dents de devant, croisées les unes sur les autres, étaient, toujours suivant le même système, un indice terrible et effrayant de férocité. Il portait à peu près le même costume que les satellites de la compagnie Marat. Ses mains étaient étrangement mutilées. Par suite probablement d'un accident, ses deux pouces étaient rongés, et la peau de la partie intérieure s'appuyait sur l'os dénudé et dénué de la moindre épaisseur de chair. Cet homme était le fameux Pinard, l'ami de Carrier, le lieutenant de la compagnie Marat.

—Salut et fraternité, citoyen! lui cria une sorte d'Hercule à face patibulaire en lui tendant cordialement la main.

—Bonjour, Brutus! répondit Pinard.

—D'où viens-tu?

—De l'entrepôt.

—Les brigands y foisonnent toujours, n'est-ce pas?

—Dame! on manque de temps pour les expédier, et cet aristocrate de Gonchon, le président de la commission militaire, veut se donner des airs de les entendre tous avant de les condamner! Comme si ces brigands-là n'étaient pas tous coupables. Aussi je viens de l'avertir qu'il y passerait bientôt lui-même, s'il ne se dépêchait un peu plus.

—Ça ne va pas! interrompit un sans-culotte; on n'en a guillotiné que vingt-trois ce matin.

—Aussi j'ai une idée, mes Romains, répondit Pinard; une idée toute neuve, et qui vous ira un peu proprement, j'imagine.

—Laquelle? demanda-t-on de toutes parts en entourant l'ami de Carrier.

—Je vais vous conter cela.

Pinard se recueillit quelques instants.

—Tu disais, Cincinnatus, reprit-il en s'adressant à l'un de ses auditeurs, que l'on n'avait guillotiné que vingt-trois aristocrates ce matin?...

—Oui, répondit le sans-culotte.

—Eh bien! Gonchon prétend qu'en se dépêchant il ne peut en juger que trente-cinq par jour.

—Gonchon est un modéré! s'écria une voix.

—Un suspect! dit un autre.

—C'est mon avis, continua Pinard, attendu que cinq minutes suffisent pour condamner. Or, à cinq minutes par aristocrate, ça en ferait douze par heure, et à juger seulement cinq heures par jour, ça en ferait déjà soixante.

—C'est évident! dit Brutus.

—Soixante par jour, ça n'en ferait jamais que dix-huit cents par mois, fit observer Cincinnatus.

—Et nous en avons déjà trois mille dans les prisons, sans compter ceux que l'on amène tous les jours, répondit Pinard.

—Alors, faut trouver un moyen.

—Sans cela nous serions pourris d'aristocrates.

—Faut les brûler en masse!

—Faites sauter les prisons avec eux!

—Faites marcher le rasoir national jour et nuit!

—Très bien, mes Romains, interrompit Pinard; vous avez tous d'assez bonnes idées, mais je crois en avoir trouvé une meilleure.

—Qu'est-ce que c'est?

—Parle vite!

—Raconte-nous cela!

—La parole est à Pinard.

Et les sans-culottes, se pressant davantage, contraignirent le lieutenant de Carrier à monter sur un banc pour être à même d'être mieux entendu de tous. Pinard jeta autour de lui un regard de complaisance et commença:

—Mes braves sans-culottes, vous allez me comprendre en deux mots. Vous connaissez tous la place du département, qui est située à l'autre extrémité de la ville?

—Oui! cria-t-on de toutes parts.

—Eh bien! je propose que l'on y conduise tous les soirs quelques centaines d'aristocrates; qu'on les range en ligne: que l'on établisse une batterie d'artillerie en face d'eux, et que, pour s'entretenir la main, les vrais patriotes tirent dessus à mitraille. Ça vous va-t-il?

—Bravo! s'écrièrent les sans-culottes.

—A-t-il des idées, ce Pinard! disait l'un.

—En voilà un vrai républicain! ajoutait un autre.

—Un pur patriote!

—Dame! il était à Paris en septembre.

—Vive Pinard! hurla la bande.

—Mais, fit observer une voix, Gonchon n'aura pas le temps de les juger!

—On ne jugera pas! répondit Pinard.

—C'est vrai, ajouta Brutus; ça nous épargnera du temps.

—Alors, c'est bien convenu, bien entendu? demanda encore Pinard.


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