—Oui! oui! oui!
—Eh bien! qui est-ce qui veut venir avec moi porter la motion au citoyen Carrier?
—Moi! moi! moi! crièrent vingt bouches différentes.
—Vous êtes trop pressés, mes Romains. Il ne m'en faut que deux, et je désigne Brutus et Chaux.
Les deux sans-culottes désignés étaient ceux qui portaient à leurs bonnets des oreilles sanglantes. Pinard sauta à bas de son banc, et, au milieu d'un concert louangeux d'énergiques félicitations, il se dirigea vers la porte donnant accès dans l'intérieur de la maison. Chaux et Brutus le suivirent.
La demeure de Carrier était gardée soigneusement de toutes parts. On n'y pénétrait jamais, même les familiers les plus connus, sans un mot de passe, changé chaque jour. L'exemple de Marat, assassiné le 14 juillet précédent, était toujours devant les yeux du proconsul. Il redoutait les vengeances particulières qu'auraient pu exercer sur lui les parents de ses victimes. Aussi se faisait-il garder à vue. Néanmoins, Pinard et ses deux amis pénétrèrent facilement dans la maison, car tous trois avaient le mot d'ordre. Arrivés au premier étage, un factionnaire les empêcha de passer.
—Est-ce que le citoyen n'est pas dans son cabinet? demanda Pinard.
—Si fait.
—Alors je vais lui parler.
—Pas maintenant. Il est en conférence, et il m'a donné l'ordre d'empêcher d'entrer.
—Alors nous allons attendre dans le salon.
—Tu en as le droit, d'autant que ça ne sera pas long.
Pinard, Chaux et Brutus poussèrent une porte à deux battants et entrèrent dans une vaste pièce parfaitement meublée et garnie de sièges en bois doré, recouverts d'étoffes de soie. Ils allumèrent leurs pipes au brasier qui brûlait dans la cheminée, et, s'enfonçant chacun dans un moelleux fauteuil, ils se mirent en devoir de passer en causant le temps de l'attente. Le contraste qu'offraient ces hommes aux costumes hideux, tout maculés de taches de sang, et ce mobilier superbe, était quelque chose d'impossible à décrire. De temps en temps on entendait à travers l'épaisseur de la muraille un bruit de voix confus arriver jusqu'au salon. Ce bruit de voix partait du cabinet du proconsul.
—Le citoyen a l'air de se fâcher, dit Brutus en lâchant une énorme bouffée de fumée.
—Peut-être bien qu'il se dispute avec sa femme, répondit Pinard.
—Ou qu'il s'amuse avec la citoyenne Angélique Carron, ajouta Chaux en riant.
—Et comment Angélique vit-elle avec sa nouvelle compagne? demanda Pinard.
—Laquelle?
—Ah! c'est vrai, ce Carrier est pire qu'un Turc. Il en change tous les jours.
—Dame! il a les prisons à sa disposition. Il fouille là dedans et prend ce qui lui plaît.
—Avec ça que vous vous en privez, vous autres de la compagnie Marat!
—Tiens! est-ce que les femmes d'aristocrates ne sont pas bien faites pour nous amuser?
—Et sont-elles assez bêtes! dit Brutus en riant d'un gros rire; on leur promet la liberté, ou celle de leur frère, de leur père; elles croient cela, et elles sont douces comme des agneaux!
—Et les religieuses de la Miséricorde qu'on nous a amenées dernièrement! Il y en avait deux qui étaient jolies comme des amours.
—Oui; elles plaisaient assez à Grandmaison.
—C'est donc cela qu'il les a fait sortir des prisons pendant deux jours?
—Tiens! il a eu un peu raison.
—Ça devait être ennuyeux! elles étaient devenues folles toutes les deux[3]!
—Imbécile! qu'est-ce que cela fait?
—A propos, Pinard! fit Chaux en se tournant vers le sans-culotte; j'ai visité les registres, et j'ai vu le nom d'un ci-devant domestique d'aristocrate que j'ai connu autrefois, et qui est incarcéré depuis plus de deux mois.
—Eh bien?
—On lui fait donc des passe-droit à ce gaillard-là? Il devrait être expédié depuis longtemps.
—Comment le nommes-tu?
—Jocelyn.
—Ah! oui, l'ancien valet du ci-devant marquis de Loc-Ronan.
—Tu le connais aussi?
—Je l'ai vu en Bretagne autrefois.
—C'est un aristocrate comme son ci-devant maître.
—Je le sais bien. Mais Carrier m'a donné l'ordre positif de ne pas le faire passer avec les autres, ainsi que son compagnon, un autre aristocrate aussi!
—Tu les a vus?
—Non! je sais qu'ils sont incarcérés, voilà tout.
—J'ai été visiter les prisons avant-hier, dit Brutus, et je me suis trouvé avec les gens dont vous parlez. Eh bien! je parierais que ce compagnon du valet est un ancien maître, un ci-devant, un chien d'aristocrate qui se cache sous un faux nom.
—Tu crois?
—J'en réponds.
—J'irai voir cela, répondit Pinard.
—Mais pourquoi Carrier veut-il qu'on garde ces deux brigands-là?
—Je n'en sais rien; c'est un ordre positif, voilà tout: mais j'éclaircirai la chose. En attendant, que Carrier adopte mon projet, et nous serons libres de faire filer dans la masse qui bon nous semblera.
—Ça me va un peu! s'écria Chaux en se frottant les mains, tous mes aristocrates de créanciers y passeront.
—Et tu seras libéré?...
—Sans que ça me coûte rien, au contraire!
Le cabinet de travail de Carrier était une pièce de moyenne grandeur éclairée sur un beau jardin. Par surcroît de précautions, le sanguinaire agent de la Convention n'avait pas voulu habiter ordinairement une des chambres dont les fenêtres donnaient sur la rue.
Cette pièce était tapissée richement, et ornée d'une profusion de glaces et de dorures du plus mauvais goût. Des rideaux de soie rouge garnissaient les fenêtres et les portes. Un lustre était suspendu au plafond. Une magnifique pendule, flanquée de deux candélabres mesquins, écrasait une cheminée dans l'âtre de laquelle brillait un feu plus que suffisamment motivé par la rigueur de la saison. Les pieds foulaient un moelleux tapis.
Les murailles étaient recouvertes d'arrêtés, de décrets, de lois votées par la Convention ou rendues par Carrier lui-même en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires. Partout les yeux rencontraient ces entête si connus:Liberté, égalité ou la mort!Une gravure, représentant une petite guillotine surmontée d'un bonnet phrygien, occupait la place d'honneur. Au bas de cette intéressante gravure enfermée dans un cadre doré, on lisait ce quatrain tracé à la main.
Français, le bonheur idéalNe pourra régner parmi nous,Que quand les rois périront tousSous le rasoir national...
Puis, en énormes lettres, était écrit au-dessous:
Vive la République! Mort aux aristocrates, aux suspects et aux modérés!
En regard de cette gravure, on voyait une énorme carte des environs de Nantes appendue à la muraille. Sur cette carte, une grande quantité de noms de communes et de villages étaient barrés par une raie rouge. Ces raies indiquaient les communes, bourgs ou villages qui devaient être brûlés, et dont les habitants seraient massacrés sans pitié. Carrier avait apporté tout préparé de Paris cet intéressant échantillon de géographie patriotique, et il se vantait d'avoir tracé ces barres à l'aide d'un encrier rempli de sang humain provenant des victimes de septembre.
Le reste de l'ameublement se composait d'une table ronde, d'un large divan de près de huit pieds de longueur, et de quatre fauteuils.
Sur l'un de ces fauteuils, placé près de la fenêtre, était assise ou plutôt accroupie une femme qui tricotait avec acharnement. Cette femme avait une physionomie repoussante. Elle pouvait également avoir trente ans et en avoir cinquante. Ses yeux rouges et écaillés, aux paupières dénuées de cils, brillaient sous des sourcils d'un blond fade, qui, par un hasard singulier chez les blondes, se rejoignaient au-dessus du nez. Son teint était livide, ses pommettes saillantes et son front déprimé. Assise, elle paraissait petite; debout, elle était fort grande.
Cette différence provenait de la petitesse du buste et de la longueur démesurée des jambes. Ses mains sèches, ses doigts crochus, sa poitrine étroite, dénotaient une extrême maigreur qu'il était difficile de constater sous l'épaisse carmagnole qui enveloppait les épaules et la taille. Une jupe de laine rayée rouge et gris complétait ce costume avec un énorme bonnet empesé, surmonté d'une cocarde tricolore.
Le côté moral de cette créature peu séduisante répondait entièrement au côté physique. Hargneuse, cruelle, avare, grondeuse, les défauts remplissaient tellement son cœur, que la plus petite qualité n'avait pu y trouver place pour y apporter compensation. Elle torturait à plaisir les malheureux qui se trouvaient sous sa dépendance.
Cette agréable personne était la citoyenne Carrier, épouse légitime du ci-devant procureur; maintenant commissaire tout-puissant.
Carrier avait eu plusieurs fois la fantaisie de se débarrasser de sa femme et de la faire guillotiner; mais au moment d'en donner l'ordre, il s'était senti retenu par la force de l'habitude; puis son caractère le récréait quelquefois.
—Elle me fait, disait-il, l'effet d'un gros dindon en colère, et cela m'amuse[4].
Enfin, heureusement pour elle, la citoyenne avait jadis cultivé avec succès l'art des Vatel et des Grimod de La Reynière. Or, Carrier était sensuel et gourmand; personne ne savait lui préparer des mets à son goût comme la citoyenne Carrier. Ses qualités culinaires, plus encore que l'habitude que son mari avait d'elle, étaient bien certainement entrées pour beaucoup dans les raisons qui empêchaient celui-ci de la faire jeter en prison.
Autre qualité: la citoyenne n'était nullement jalouse, et même elle se montrait complaisante au suprême degré. Puis, faut-il le dire? Carrier avait peur de sa femme.
Carrier était lâche et brutal. Dans ses moments d'irritabilité, il éprouvait le besoin de passer sa rage en frappant sur plus faible que lui. Un matin, étant fort en colère et ne trouvant personne sous sa main pour se détendre les nerfs, il avait naturellement appelé sa femme. Celle-ci accourut. Sous un prétexte quelconque, Carrier leva le poing et le laissa retomber. Mais la citoyenne était Auvergnate. La faible femme cachait sous sa maigreur une force peu commune; elle riposta largement, si largement que Carrier fut obligé de demander grâce. Depuis ce moment, le couple avait vécu en paix. Carrier continuait à avoir des maîtresses et à faire tomber des têtes. La citoyenne se mêlait de la cuisine, mais le proconsul n'avait plus eu la velléité de passer sur elle ses rages fréquentes.
Carrier était un homme de trente ans; sa taille était élevée, mais il y avait dans toute sa personne quelque chose de gauche et de désagréable. Sa démarche était cauteleuse et gênée comme celle de la hyène avec laquelle il avait tant d'autres points de ressemblance. Son front était bas, ses yeux, ronds et verdâtres, ne regardaient jamais en face et avaient toujours une expression d'inquiétude; son nez était recourbé, ses lèvres minces et incolores; son teint olivâtre tranchait mal avec ses cheveux noirs collés aux tempes. Jamais on ne pouvait parvenir à le voir complètement en face. Il affectait une grande brutalité de gestes pour cacher ce qu'il y avait dans sa nature primitive de précautionneux et de craintif. Au premier abord, on devinait sa lâcheté.
Son costume affichait une certaine recherche; copiant Robespierre, il portait les culottes courtes, les bas de soie et l'habit noir, à la boutonnière duquel s'épanouissait une fleur; seulement, il faisait fi de la poudre. L'écharpe tricolore était toujours nouée autour de sa taille.
Au moment où nous pénétrons dans le cabinet que nous venons de décrire, la citoyenne Carrier était accroupie près d'une fenêtre, tricotant avec acharnement.
C'était un quart d'heure à peu près avant l'arrivée de Pinard sur la place.
Le proconsul, assis au milieu du large divan adossé à la muraille, au-dessous de la gravure représentant la guillotine en question, se prélassait sur les coussins soyeux. Sur ce même divan étaient couchées deux femmes, l'une à droite, l'autre à gauche du commissaire national, toutes deux étendues dans une position à peu près semblable, et toutes deux ayant leur tête appuyée sur un coussin de chaque côté de Carrier. Chacune des mains du proconsul jouait avec les tresses de cheveux qui se déroulaient sur les épaules des deux femmes.
La première, celle de droite, était une jeune fille de vingt à vingt-quatre ans, admirablement belle; ses grands yeux arabes flamboyaient dans l'ombre, dégagéant leur fluide magnétique; ses sourcils, finement dessinés, tranchaient, par leur nuance foncée, avec la blancheur rosée du teint; ses lèvres un peu épaisses, étaient plus rouges que le corail de l'Adriatique; sa pose indiquait une admirable perfection de formes, une souplesse harmonieuse du corps et une sorte de distinction naturelle.
Elle portait le costume qui commençait à faire fureur dans les salons des terroristes et qui devait briller de tout son éclat sous le règne cyniquement dépravé du Directoire. Une tunique blanche, rehaussée de franges cramoisies, était attachée sur l'épaule gauche par un superbe camée, laissant à découvert une partie de la gorge; les jambes nues sortaient à demi de la jupe, et du bout de ses pieds mignons, chaussés de la sandale antique, elle jouait avec les glands du coussin sur lequel ils reposaient.
Cette femme se nommait Angélique Caron, et était depuis quelques mois la favorite du harem. L'alliance de cette créature si belle et de ce lâche assassin est une de ces monstruosités dont la bizarrerie est si grande qu'elle éblouit ceux qui la contemplent. Angélique était vive, spirituelle et gaie; elle se servait souvent de son influence sur le proconsul pour lui arracher quelque grâce qu'elle sollicitait aux heures propices. Néanmoins, l'histoire ne lui a pas pardonné de s'être faite la compagne des orgies de Carrier. L'histoire a flétri Angélique et l'histoire a eu raison: rien ne peut excuser son séjour auprès du monstre sanguinaire.
L'autre femme, vêtue à peu près du même costume, paraissait de quelques années plus âgée qu'Angélique, mais elle était fort belle encore et certainement plus élégante que sa compagne; les traits de sa figure étaient plus nets, mieux dessinés, les formes de son corps plus accentuées et plus robustes. Il y avait plus de science dans sa pose, plus de coquetterie effrontée dans son regard et l'expression ironique qui se peignait sur sa physionomie lorsqu'elle jetait un coup d'œil sur sa rivale, dénotait la conscience qu'elle avait de sa supériorité morale.
Carrier se récréait près de ces deux femmes, tandis que la citoyenne Carrier tricotait philosophiquement.
—Ainsi, disait le proconsul à sa compagne de gauche dont il s'amusait à tirer les longues tresses d'ébène, ce qui parfois arrachait un cri de douleur à la femme, ainsi, tu trouves mon idée à ton goût?
—Je la trouve excellente.
—Eh bien, nous l'essayerons ce soir.
—Sur qui?
—Sur la bande de calotins que l'on a arrêtés hier.
—Mais je ne comprends pas, moi, dit Angélique.
—Sotte! fit Carrier en frappant sur l'épaule nue de sa belle maîtresse un coup tellement sec de sa main droite, que la marque des doigts se détacha aussitôt, rouge et marbrée, sur la peau blanche et satinée d'Angélique Caron.
—Tu me fais mal!... fit-elle en tressaillant sous l'effet de la douleur.
—Pourquoi as-tu l'intelligence si dure?
—Explique-toi mieux, je te comprendrai.
—Hermosa comprend bien, elle.
—Hermosa a toutes les qualités depuis deux jours, nous savons cela, répondit Angélique avec ironie. Au reste, elle a le droit d'avoir plus d'intelligence que moi, elle a plus d'années.
—Que veux-tu dire? s'écria Hermosa en se redressant comme si elle venait d'être mordue par un serpent.
—Je veux dire ce que je dis.
—Insolente!
—Insolente, oui; menteuse, non.
—Assez! interrompit brusquement Carrier en se levant; vous m'ennuyez toutes les deux.
—Tu n'es pas aimable aujourd'hui, répondit Angélique.
—C'est qu'il me plaît d'être ainsi.
—Explique-nous encore une fois tes beaux projets! fit Hermosa en s'appuyant gracieusement sur le bras du proconsul.
—Ah! cela te tient au cœur?
—Sans doute! Ne s'agit-il pas de punir des aristocrates?
—Et tu les hais, n'est-ce pas?
—Oui! je les hais et je voudrais voir tous les royalistes de la Bretagne et de la Vendée sous le couteau de la guillotine: deux surtout.
—Lesquels?
—Boishardy d'abord.
—Et puis?
—Un marin nommé Marcof.
—Sois tranquille; tu jouiras de ce spectacle plus promptement que tu ne le crois.
—Comment cela?
—Tu le sauras plus tard.
—Mais ce projet? fit Angélique avec impatience.
—Je vais te le raconter, ma belle! répondit Carrier en passant le bras autour de la taille souple de la jeune femme, qui se cambra et se renversa à demi comme si elle eût voulu appeler sur ses lèvres le baiser de la bête venimeuse qui l'enlaçait.
Pendant ce temps, la citoyenne Carrier tricotait toujours. La porte du cabinet s'ouvrit brusquement.
—Que me veut-on? s'écria le proconsul en faisant un pas en arrière et en s'abritant instinctivement derrière les deux jeunes femmes.
Le misérable était tellement lâche, qu'il s'effrayait au moindre bruit. Un sans-culotte de garde parut sur le seuil.
—C'est quelqu'un qui demande à te parler, citoyen, dit-il sans saluer.
—Je ne reçois personne!
—Il dit que tu le recevras.
—Son nom, alors?
—Je n'en sais rien.
—Et tu laisses ainsi pénétrer dans ma maison des gens que tu ne connais pas! s'écria Carrier avec fureur.
—Il a une carte de civisme du comité de Paris.
—Qu'est-ce que cela me fait?
—Alors je vais lui dire qu'il s'en aille?
—Adresse-le au secrétaire.
—Bien! répondit le sans-culotte en se retirant.
Cinq minutes après, il rentra.
—Encore? fit le proconsul: si tu me déranges de nouveau, je te fais incarcérer.
—C'est le citoyen qui veut entrer.
—Passe-lui ta baïonnette dans le ventre, à ce brigand-là.
—Comme tu y vas, citoyen Carrier! répondit une voix forte et bien timbrée. Est-ce ainsi que tu as l'habitude de recevoir les envoyés extraordinaires du Comité de salut public de Paris?
Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un nouvel interlocuteur se présentait à la porte du cabinet. C'était un homme de haute taille, un peu obèse et aux cheveux grisonnants. Il portait un costume à peu près semblable à celui du proconsul. En voyant cet homme, Hermosa tressaillit, et un éclair de joie brilla dans ses yeux.
—Diégo! murmura-t-elle.
Le nom du Comité de salut public de Paris était une sorte de Sésame qui, à cette époque, ouvrait toutes les portes, même les mieux fermées. En l'entendant prononcer, Carrier fit un geste de surprise, et changeant de ton:
—Tu es délégué par Robespierre? demanda-t-il brusquement.
—Oui! répondit le nouveau venu.
—Où sont tes pouvoirs?
—Les voici.
Et l'envoyé du Comité parisien entra d'un pas assuré dans la pièce et tendit un paquet de papiers à Carrier. Celui-ci s'empressa de les ouvrir et les parcourut rapidement.
—Il paraît que tu es un chaud patriote! fit-il en levant les yeux sur l'inconnu.
—Tout autant que toi, répondit ce dernier.
—Alors nous nous entendrons.
—Je le pense.
—Tu as à me parler?
—Sans doute.
—Immédiatement?
—Oui.
—Scévola, ferme la porte, et cette fois, massacre le premier qui voudrait me déranger!
Le sans-culotte obéit. L'envoyé du Comité de salut public jeta un regard autour de lui et put voir seulement alors les trois femmes.
—Tiens! fit-il en attirant Angélique, celle-ci est jolie.
Et il l'embrassa familièrement. Carrier devint blême; il était jaloux à l'excès. Angélique s'échappa des bras qui l'enlaçaient et se recula vivement.
—L'oiseau est farouche, dit le nouveau venu avec insouciance.
—Elle est ma maîtresse! répondit brusquement Carrier.
—Eh bien! si je reste quelques jours à Nantes, tu me la céderas, n'est-ce pas?
—Est-ce pour cela que Robespierre t'envoie?
—Robespierre m'envoie pour t'aider à pacifier la Vendée.
—Toi?
—Moi-même.
—Est-ce que la Convention trouve que je ne fais pas mon devoir?
—Elle trouve que tu vas lentement.
—Elle n'a donc pas eu connaissance de mes projets?
—Si fait.
—Eh bien!
—Elle les approuve.
—Ah! s'écria Carrier avec un rire forcé, alors elle ne pourra plus me reprocher ma lenteur.
Puis se retournant vers les femmes:
—Allez-vous-en! ordonna-t-il brutalement, j'ai à causer avec le citoyen.
Madame Carrier se leva et obéit en grommelant. Hermosa et Angélique la suivirent. Arrivée à la porte, l'Italienne laissa passer les deux femmes, sortit la dernière, et, se retournant un peu, elle échangea un regard rapide avec l'envoyé parisien; puis elle sortit, et la porte fut refermée avec soin.
Quand les deux hommes furent seuls, ils s'examinèrent réciproquement. La défiance se lisait dans les yeux du proconsul.
—Ton nom? demanda-t-il brusquement pour couper court à l'examen que son interlocuteur passait de sa personne.
Carrier ne pouvait supporter les regards fixés sur lui.
—Ton nom? répéta-t-il.
—Le citoyen Fougueray.
—Tu es un pur?
—Ma mission te le dit assez.
—Oui; mais sais-tu ce que j'entends par un bon patriote, moi?
—Non.
—Je vais te le dire.
—J'écoute, dit le nouveau personnage en prenant une pose insouciante.
—J'entends un républicain capable de boire on verre de sang d'aristocrate (sic).
—Verse, je boirai.
—Bien! Assieds-toi, alors, et causons.
Les deux hommes s'installèrent sur le divan.
—Tu dis donc, reprit Carrier, que la Convention a lu mon projet?
—Oui.
—Et qu'elle l'approuve?
—Entièrement. Je ne suis venu à Nantes que pour en surveiller l'exécution.
—Veux-tu que je te l'explique en détail?
—Cela me fera un véritable plaisir.
—Eh bien! écoute-moi.
—Je suis tout oreilles.
Tout en parlant, Carrier regardait en dessous, selon sa coutume, son interlocuteur. L'espèce de petite mise en scène qu'il venait d'exécuter en jouant les grands sentiments républicains, si fort de mode alors, n'avait eu d'autre but que d'impressionner l'envoyé de Robespierre.
Mais Carrier avait vu avec dépit que cet homme n'avait paru éprouver non seulement aucune gêne en la présence du proconsul, mais même n'avait manifesté aucun étonnement, ni aucune curiosité. La proposition de boire un verre de sang d'aristocrate l'avait fait légèrement sourire, et il avait accompagné sa réponse laconique d'un regard quelque peu railleur qui avait démontré à Carrier que le nouveau venu était un homme peu facile à jouer. Aussi le commissaire républicain se tint-il sur ses gardes, et le proconsul s'effaça momentanément pour faire place au procureur.
—Tu sais, citoyen Fougueray, reprit Carrier en caressant pour ainsi dire chacune de ses paroles, tu sais, citoyen Fougueray, que de toute la France, y compris Paris, Nantes est la ville où les aristocrates abondent le plus?
—Sans doute, répondit Diégo, et cela s'explique d'autant mieux que Nantes est au centre du foyer de l'insurrection de l'Ouest.
—Depuis deux mois passés que je suis ici, j'ai fait activement rechercher les brigands pour les incarcérer.
—C'était ton devoir.
—Et je l'ai accompli.
—Nous n'en doutons pas à Paris.
—Oui; mais ce que vous ne savez pas, c'est que les prisons sont petites; elles regorgent d'aristocrates.
—Bah! c'est un bétail qu'il ne faut pas craindre d'entasser.
—Sans doute; mais l'entassement amène le typhus, et la nuit dernière un poste entier de grenadiers a succombé en quelques heures. Au Bouffay, les gardiens eux-mêmes tombent quelquefois en ouvrant les portes des cachots.
—Et tu crains que le typhus ne gagne la ville?
—Certainement; les bons patriotes pâtiraient pour les mauvais.
—Et comme tu es bon patriote tu pourrais y passer comme les autres. Je comprends ta susceptibilité à l'endroit de l'entassement des prisonniers. Après?
—Il s'agissait donc de trouver un moyen de vider les prisons aussi vite qu'elles se remplissaient, et de donner en même temps un peu d'agrément aux braves sans-culottes.
—C'est ce moyen que tu cherchais?...
—Et que j'ai trouvé.
—Voyons cela!
—J'ai fait mettre en réquisition tous les navires depuis Nantes jusqu'à Saint-Nazaire.
—Bon!
—On clouera avec soin les sabords.
—Très bien.
—Chaque soir on embarquera quelques centaines d'aristocrates sur un de ces navires.
—Et ils s'embarqueront avec d'autant plus de plaisir qu'ils croiront que l'on va les déporter tout simplement.
—C'est cela. Je les déporte aussi; tu vas voir! fit Carrier en souriant d'un sourire monstrueux.
—J'écoute avec la plus scrupuleuse attention.
—Une fois les sabords cloués et les aristocrates à fond de cale, on ferme l'entrée du pont avec des planches....
—Bien clouées également?
—Sans doute!
—Continue, citoyen; c'est plein d'intérêt, ce que tu me dis là.
—Puis on conduit le bateau au milieu de la Loire; les sans-culottes se retirent dans des barques, les charpentiers donnent un coup de hache dans les flancs du navire, et la Loire fait le reste.
—Très bien!
—J'appellerai cela «les déportations verticales,» ajouta Carrier en riant.
—Des baignades révolutionnaires, fit Diégo.
—Et la Loire sera «la baignoire nationale!»
—Bien dit, citoyen! Touche là; tu me vas!
—Et toi aussi, citoyen! J'écrirai à Robespierre pour le remercier de t'avoir envoyé ici!
—Et quand commencerons-nous?
—Ce soir.
—Qui est-ce qui prendra le premier bain?
—Quatre-vingt-dix-huit calotins royalistes que je conservais à cet effet. Tu comprends, ceux-là iront ouvrir la porte du paradis pour les autres et les annonceront au sans-culotte Pierre.
—A quelle heure la fête?
—A sept heures; et après cela souper chez moi. Tu en seras?
—Naturellement.
—Tous les bons patriotes se réjouiront ensemble, et si cet aristocrate de Gonchon réclame des jugements, on le fera baigner avec les autres!
En ce moment on frappa doucement à la porte du cabinet.
—Entrez! cria Carrier.
La porte s'entr'ouvrit, et la tête de Scévola parut dans l'entre-bâillement.
—Citoyen... fit-il en s'adressant à Carrier.
—Quoi?
—Il y a là Pinard, Chaux et Brutus qui demandent à te voir pour faire une motion.
—Qu'ils entrent! ce sont des bons!
Les sans-culottes de la compagnie Marat furent introduits par Scévola. Carrier, mis en belle humeur par l'idée des noyades qu'il allait commencer à mettre à exécution, les accueillit avec familiarité. Pinard et Diégo se touchèrent la main.
—Vous vous connaissez donc? fit le proconsul en remarquant ce double mouvement.
—Oui, répondit Pinard; le citoyen et moi avons fait la chasse aux aristocrates en septembre à Paris.
— Et nous l'avions commencée autrefois en Bretagne, ajouta Diégo; n'est-ce pas, Carfor?
—Je ne m'appelle plus comme cela.
—Tiens, tu as changé de nom?
—Oui.
—Pourquoi!
—Parce que, quand je m'appelais Ian Carfor, je subissais la tyrannie des aristocrates. Les gueux avaient prononcé ce nom, il était souillé, et j'en ai changé.
—Tu aurais pu le garder; car, s'il était souillé, tu l'as diablement lavé! s'écria Carrier en faisant allusion aux massacres des prisons auxquels le sans-culotte avait pris jadis si grande part.
Tous rirent gaiement du spirituel mot du proconsul.
—Et comment t'appelles-tu, maintenant? demanda Diégo.
—Je me nomme Pinard.
—Comment! c'est toi le fameux sans-culotte dont on parle à la Convention?
—Moi-même.
—Je t'en fais mes compliments.
—Et que me voulais-tu? ajouta Carrier.
—Te faire une motion.
—Laquelle?
—C'est rapport à ces brigands qui encombrent l'entrepôt.
—Tu as donc une idée aussi?
—Et une bonne.
—Dis-nous cela.
Pinard, alors, raconta son atroce projet de faire mitrailler les prisonniers en masse. En l'entendant parler, l'œil de Carrier flamboyait. Quand Pinard eut achevé, le proconsul lui tendit la main.
—Adopté! cria-t-il.
—Et l'autre manière? fit observer Diégo en souriant.
—Cela n'empêchera pas.
—C'est juste! nous irons plus vite.
Carrier alors communiqua à son tour à ses trois amis le plan qu'il avait conçu, plan qui non seulement avait été approuvé par la Convention, mais encore avait étéhonorablement mentionné au procès-verbal de la séance.
En comprenant que l'eau et le feu allaient venir en aide à la guillotine, et activer les moyens connus jusqu'alors d'exterminer les honnêtes gens, les farouches patriotes poussèrent des hurlements de joie. Il fut convenu que Carrier et Diégo, Angélique et Hermosa assisteraient à cinq heures à la mitraillade, et à sept heures aux noyades. Deux premières représentations en un seul jour! Quel plaisir!
Pinard devait être le principal metteur en scène. Il dirigerait le feu et assisterait à l'œuvre des charpentiers lorsqu'ils feraient couler le navire. Puis on s'occupa minutieusement des moindres détails de cette double opération.
Trois heures sonnaient à la cathédrale lorsque la conférence se termina. Diégo, en sa qualité d'envoyé du Comité de salut public de Paris, avait prévenu Pinard qu'il l'accompagnerait pour assister aux dispositions que le sans-culotte allait prendre à l'occasion de la double fête du soir. Pinard et ses amis s'étaient donc éloignés en prévenant Diégo qu'il les retrouverait devant le corps de garde de la compagnie Marat. L'Italien et le proconsul restèrent seuls de nouveau.
—J'ai encore à te parler, dit Fougueray en s'asseyant.
—Qu'est-ce donc? demanda Carrier.
—Il s'agit d'une affaire importante.
—Concernant la République?
—Oui et non.
—Explique-toi.
Au lieu de répondre, Diégo prit son portefeuille, en tira une lettre, et, la dépliant, il la présenta tout ouverte au proconsul.
—Lis cela! dit-il.
Carrier se pencha en avant et lut à voix haute:
«Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui ordonne, au nom de la République française, une et indivisible, d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.«Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des mains du citoyen Fougueray.«Salut et fraternité,Robespierre.«Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»
«Je présente mes amitiés fraternelles au citoyen Carrier et lui ordonne, au nom de la République française, une et indivisible, d'avoir égard à tout ce que pourra lui communiquer le citoyen Fougueray à l'endroit d'un aristocrate caché sous un faux nom et détenu à Nantes. Il s'agit de l'un des deux hommes pour lesquels j'ai déjà donné au citoyen commissaire des ordres antérieurs.
«Cette lettre doit être toute confidentielle, et ne pas sortir des mains du citoyen Fougueray.
«Salut et fraternité,
Robespierre.
«Paris, 24 frimaire, an II de la République française.»
Après avoir achevé cette lecture, Carrier réfléchit quelques instants.
—Robespierre veut parler sans doute des deux brigands dont l'un se nomme Jocelyn? dit-il.
—C'est cela même, répondit Diégo.
—Il m'a écrit jadis à ce propos en me disant de ne pas faire guillotiner ces deux hommes.
—Ainsi ils sont dans les prisons!
—Je le crois.
—Tu n'en es pas sûr?
—Non.
—Comment cela?
—Il en meurt tant tous les jours dans les prisons.
—N'as-tu pas les registres?
—Est-ce qu'on a le temps de tenir des comptes de la vie de ces gueux-là?
—Alors, j'irai voir moi-même.
—Va, si tu veux.
—Donne-moi un laissez-passer pour la geôle.
Carrier prit une feuille de papier et écrivit rapidement quelques lignes qu'il signa.
—Voici ce que tu me demandes, dit-il en tendant la feuille à Diégo.
Celui-ci la prit et la mit dans sa poche.
—Je vais m'y faire conduire par Pinard, répondit-il. S'ils vivent encore, je prendrai des précautions pour l'avenir.
—Ah çà! toi et Robespierre, vous tenez donc bien à ces brigands?
—Énormément.
—Vous voulez les empêcher d'être punis comme ils le méritent?
—Non pas.
—Alors que voulez-vous?
—Qu'ils vivent deux ou trois jours encore.... Robespierre t'avait écrit de ne pas faire tomber leurs têtes, parce que je ne pouvais à ce moment venir à Nantes, et que moi seul dois agir dans cette affaire.
—J'avoue que je ne comprends pas. Explique-toi.
—Plus tard.
—Et dans deux jours on pourra les envoyer avec les autres?
—Certainement.
Diégo allait sortir et se dirigeait déjà vers la porte; Carrier l'arrêta en posant la main sur son épaule.
—J'ai une idée, fit-il. Robespierre dit dans sa lettre qu'un de ces deux hommes est un ci-devant.
—Oui.
—Quel est son nom?
—Que t'importe?
—Dis toujours.
—Je le veux bien, d'autant mieux que tu ne le connais pas.
—Enfin?...
—Le ci-devant marquis de Loc-Ronan.
—Et Jocelyn?
—C'est son domestique.
—Ah! ah! continua Carrier poussé par cet instinct de l'homme de loi qui flaire une bonne affaire et des victimes innocentes à dépouiller. Ah! ah! fit-il encore.
—Que signifient ces exclamations? demanda Diégo avec impatience.
—Elles signifient que je crois avoir deviné tes intentions.
—Je ne comprends pas.
Carrier regarda autour de lui en baissant la voix:
—Nous partagerons! dit-il.
—Quoi? répondit Diégo avec étonnement.
—Allons, ne joue pas au plus fin avec moi. Parlons nettement; nous nous moquons tous deux d'un aristocrate de plus ou de moins; tu t'occupes de celui-là, donc il y a quelque chose à en tirer, j'en suis sûr.
—Tu crois?
—Certainement.
—Tu te trompes.
—Impossible!
—Si fait, te dis-je!
—Alors je le ferai noyer ce soir.
Diégo fit un geste violent.
—Et la lettre de Robespierre? dit-il.
—Elle est confidentielle, elle protège un aristocrate, Robespierre la reniera. Je ferai noyer ce soir les prisonniers, et je défie de me faire rendre compte de mes actions.
—Renard!... murmura Diégo.
—Ancien procureur, mon cher!... répondit Carrier qui avait tout à fait dépouillé le nouvel homme pour faire place à l'ancien. Je ne sais rien et je sais tout. Réfléchis maintenant, et parle. Nous sommes seuls, tu n'as rien à craindre.
—Eh bien! veux-tu être franc?
—Oui; personne ne nous entend et je puis nier mes paroles.
—A la bonne heure!
—A notre aise, alors.
—Si demain tu trouvais un million à gagner pour te faire royaliste, que répondrais-tu?
—As-tu donc des propositions à me faire?
—Suppose-le.
—Impossible!
—Pourquoi?
—Les royalistes ne me prendront jamais parmi eux.
—Si l'on ne te demandait seulement qu'à les aider en ayant l'air de les persécuter... comprends-tu?
—Je commence.
—Que ferais-tu?
—Je n'en sais rien.
—Allons donc! s'écria Diégo avec emportement; puis baissant la voix il ajouta: Est-ce que tu vas vouloir jouer au républicain avec moi? Est-ce que tu vas continuer ton rôle de patriote? Niaiserie que tout cela!... Tu es homme d'esprit; tu te moques pas mal des principes de la République, pourvu que tu en retires des avantages. Si tu t'es fait révolutionnaire comme tous les autres, c'est parce que tu ne pouvais pas être noble! Tu tues les aristocrates pour t'enrichir de leurs dépouilles! Est-ce que tu crois que je ne connais pas l'histoire des rançons?
—Je défends la République! répondit Carrier en pâlissant de colère.
—Oui, tu la défends, comme dans les Abruzzes je défendais l'asile où étaient entassées mes richesses. Tu l'aimes comme on aime ses vices.
—Citoyen Fougueray!...
—Tu vas me menacer de me faire arrêter?
—Oui, si tu continues! s'écria le proconsul devenu furieux en se voyant démasqué.
Diégo haussa les épaules.
—Je te croyais intelligent, et tu n'es qu'un égorgeur stupide! répondit-il.
—Tu vas payer tes paroles! hurla Carrier en se dirigeant vers la porte.
Diégo tira froidement un pistolet de sa poche et en appuya le canon sur la poitrine du proconsul.
—Un pas... un mot, tu es mort! dit-il tranquillement.
Carrier se laissa tomber sur le divan près duquel il se trouvait. Le misérable tremblait comme un enfant. Diégo remit son pistolet dans sa poche, et, toujours impassible, se croisa les bras sur la poitrine en écrasant son interlocuteur d'un regard de mépris.
—Tu n'es qu'un lâche! lui dit-il, et tu veux faire le bravache. Tu n'es qu'un misérable fripon, et tu veux jouer au bandit! Tu ignores à qui tu parles. Est-ce que tu crois qu'un homme comme moi serait venu stupidement se jeter dans tes griffes sans avoir à sa disposition le moyen de les rogner. Je t'ai fait voir mes pouvoirs d'envoyé du Comité de salut public. Je t'ai montré la lettre de Robespierre, il me reste à te communiquer un autre document.
Tout en parlant ainsi, Diégo avait atteint de nouveau son portefeuille et en tirait un acte en blanc portant le seing de Robespierre, surmonté des mots: «Pleins pouvoirs». Il en prit encore trois autres de même forme. Le premier était revêtu de la signature de Collot-d'Herbois, le second de celle de Saint-Just, le troisième de celle de Billaud-Varennes. Tous ces pouvoirs étaient donnés au nom du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale. Diégo les réunit tous les quatre et les plaça sous les yeux de Carrier qui, stupéfait et atterré, n'osait bouger de place ni prononcer un mot.
—Tu vois, continua Diégo, que je suis en mesure. Je puis te faire jeter en prison si bon me semble, et si tu osais attenter à ma liberté, le Comité t'en demanderait compte. Donc, oublions ce petit mouvement de mauvaise humeur et concluons. Je vais être clair et précis. Tu voles ici; je prétends voler avec toi. Seulement, nous organiserons la chose sur un pied plus convenable. Tu entends?
—Oui! répondit Carrier, qui reprit courage en voyant la tournure que Diégo donnait à la conversation.
—Malgré mes pouvoirs, tu pourrais me nuire en faisant égorger le marquis de Loc-Ronan, et c'est cette circonstance qui me décide à parler comme je le fais. Tu as dû songer déjà que ce qui se passe ne peut durer. Il arrivera un moment où la réaction renversera le pouvoir. Ce jour-là, nous serons tous perdus. Il s'agit simplement de parer à l'événement en s'y prenant adroitement d'avance. Nous sommes en position, profitons-en. Engraissons-nous, enrichissons-nous, pillons, prenons, et, l'heure venue, sauvons-nous!
—Les aristocrates sont ruinés! répondit Carrier.
—Pas tous, et les négociants ne le sont qu'à demi!
—Mais ce Loc-Ronan?
—Ce Loc-Ronan, entre nos mains, nous rapportera trois ou quatre millions. Aide-moi, et je t'abandonne un tiers, quelle que soit la somme.
—Je veux moitié! dit Carrier en se levant.
—Allons donc! Te voilà revenu à de bons sentiments!
—Est-ce conclu?
—A une condition.
—Laquelle?
—J'aurai moitié des rançons.
—Je ne partage pas seul.
—Bah! laisse-moi faire, et nous garderons tout pour nous deux.
—Soit.
—C'est convenu?
—Arrêté.
—Je savais bien que nous finirions par nous entendre.
—Eh bien! va vite à l'entrepôt; assure-toi que ton ci-devant n'est pas mort, et dépêchons.
—Tu es pressé maintenant?
—Autant que toi. Mais, continua Carrier en réfléchissant, explique-moi comment nous pourrons tirer quatre millions du marquis?
—C'est très simple. Il est marié; sa femme l'adore et cette femme, qui est religieuse maintenant, possède une énorme fortune. Cette fortune, réalisée il y a deux ans, n'a pu sortir de France. Elle est enfermée dans quelque coin du département d'Ille-et-Vilaine. Je ne sais pas où, mais j'ai des données certaines qui me permettent d'être sûr du fait. En passant à Rennes, j'ai fait incarcérer l'ancien notaire de la famille, et, pour racheter sa liberté et sa vie, il m'a raconté cela. L'imbécile ne m'a rien caché, et lorsque j'ai vu qu'il avait défilé son chapelet, je l'ai laissé marcher avec les autres.
—Il est mort?
—Certainement.
—Très bien! s'écria Carrier qui comprenait mieux que personne cette manière de procéder.
—Or, le marquis et sa femme étaient hors de France, continua Diégo, et ils y sont rentrés depuis deux mois. Le marquis est en prison, mais sa femme a échappé.
—Où est-elle?
—A La Roche-Bernard.
—Qui l'a conduite là?
—Un diable incarné nommé Marcof, frère naturel du marquis.
—Marcof! murmura Carrier. Hermosa m'a parlé plusieurs fois de cet homme.
—Imprudente! dit Diégo entre ses dents.
Carrier ne l'entendit pas.
—Tu comprends, continua l'Italien, que dès que la religieuse saura son mari en danger, elle sacrifiera tout pour le sauver.
—C'est probable.
—Toute sa fortune y passera.
—Et ensuite?
—Ensuite nous déporterons verticalement le cher marquis.
—Adopté.
—Tout ce qu'il nous faut, c'est qu'il consente à me donner une lettre pour sa femme, lettre dans laquelle il lui dira seulement qu'il est en prison et qu'il va être jugé.
—Et il y consentira?
—J'en réponds.
—En ce cas, agis vite, et n'oublie pas qu'à cinq heures nous serons à la place du département.
—Je n'y manquerai pas. Mais je ne veux pas agir aujourd'hui; je veux seulement m'assurer que le marquis vit encore. Je prétends le laisser durant quelques jours, afin que l'exécution de tes projets porte la terreur dans son esprit et me le livre complètement. Quant à toi, dresse une liste de ceux qu'il y a encore à rançonner dans la ville.
—Elle sera faite.
—Et demain, nous commencerons à empocher.
—C'est cela! Les noyades et les mitraillades feront bon effet et rendront les parents plus coulants en affaire. C'est parfaitement imaginé.
Et les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent. Carrier retourna près de ses maîtresses. Diégo descendit vivement et rejoignit Pinard qui l'attendait.
Le sans-culotte prit familièrement le bras de l'envoyé du Comité de salut public.
—Veux-tu aller aux prisons? lui demanda-t-il.
—Est-ce que tu n'as pas des ordres à donner pour les noyades et les mitraillades de ce soir? répondit Diégo.
—Bah! ils sont donnés depuis longtemps.
—Alors, allons chez toi.
—Soit.
Tous deux se dirigèrent vers le Bouffay.
—Eh bien! fit Pinard après un léger silence et en parlant avec précaution, de manière à ne pas être entendu des rares passants qui longeaient les murailles, eh bien! mon brave, es-tu content?
—Enchanté.
—Ça marche alors?
—Supérieurement.
—Carrier en est?
—Parbleu! je te l'avais bien dit.
—As-tu été obligé de montrer tes pouvoirs?
—Oui.
—Et... qu'est-ce qu'il a dit?
—Rien.
—Il les a crus bons?
—Je lui avais montré un pistolet avant, et ça l'avait rendu stupide.
—Alors il ne doute de rien?
—Il me croit bel et bien envoyé du Comité; tu avais si parfaitement imité les signatures.
—Dame! j'y avais mis tous mes soins.
—Aussi, je te le répète, cela marchera tout seul.
—Tu as vu comme j'ai joué mon rôle.
—Et moi qui t'ai demandé ton nouveau nom!
—C'était superbe!
—Carrier partagera avec moi les rançons.
—Bonne affaire; et pour le marquis?
—Je lui ai promis moitié.
—Moitié! s'écria Pinard; es-tu fou! Quoi! tu partagerais?
—Allons donc!... quelle bêtise! Il n'aura rien!
—Et si Carrier se fâche?
—Tant pis pour lui!
—Il pourrait te causer des désagréments.
—Et à toi aussi.
—Oh! moi, je ne le crains pas; la compagnie Marat m'obéit au doigt et à l'œil; je l'ai formée, tous ces hommes me sont dévoués, et je leur dirais de massacrer Carrier qu'ils obéiraient.
—Très bien.
—Mais toi?
—Bah! j'ai libre accès à Richebourg, maintenant. Que Carrier m'inquiète, et son affaire sera claire!
—Ah! nous sommes de rudes joueurs.
—C'est pour cela que nous gagnerons la partie.
—Espérons-le.
En ce moment les deux hommes s'engageaient dans une rue étroite, au bas de laquelle demeurait Pinard.
—A propos, fit le sans-culotte en approchant de sa maison, j'ai placé l'homme que tu m'as adressé.
—Piétro?
—Oui.
—C'est un bon garçon, qui m'est dévoué. Tu en as fait ce que je t'ai dit?
—Oui.
—Il est guichetier à la prison?
—C'est lui qui veille sur Jocelyn et sur le marquis.
—Très bien!
—Mais, vois-tu, Diégo, il faut nous hâter. Tous les jours on me parle de ces deux hommes; on s'étonne qu'ils soient encore vivants.
—Ils vivent encore, n'est-ce pas?
—Certainement.
—C'est que Carrier m'avait parlé du typhus.
—Je les avais fait mettre à part par précaution, sachant ce qu'ils valent. Mais je te le dis encore, dépêchons-nous. Je ne sais plus que répondre à ceux qui m'interrogent à ce sujet; et j'ai été contraint de les faire remettre dans la salle commune.
—Avant quatre jours la chose sera faite, et nous pourrons les laisser noyer ou fusiller, à leur choix.
—Pourquoi quatre jours encore?
—Parce que le marquis n'est pas facile à intimider, et que je compte beaucoup sur l'effet des exécutions qui commenceront ce soir. D'ailleurs j'attends de nouveaux renseignements indispensables.
—Nous voici arrivés, dit Pinard en s'arrêtant et en poussant la porte d'une allée étroite. Entre et monte; nous causerons plus à l'aise.
—Il n'y a personne chez toi?
—Personne que la petite.
—Elle est toujours dans le même état?
—Toujours.
—Pourquoi l'as-tu gardée?
—Cela m'amuse de la faire souffrir, et cela me venge de ce que m'ont fait endurer ces brigands que tu connais.
—En parlant d'eux, je n'ai pas eu de chance de n'avoir pas tué Marcof.
—Ça, c'est bien vrai.
—Mais je le retrouverai.
—Espérons-le! soupira Pinard en tirant une clef de sa poche, et en l'introduisant dans la serrure d'une porte devant laquelle les deux hommes se trouvaient.
La chambre dans laquelle ils pénétrèrent était située au troisième étage de la maison. C'était une vaste pièce démeublée et garnie seulement d'une table et de quelques chaises. Les chaises étaient en paille grossière, et, sur la table, on voyait une grande quantité de bouteilles et de verres à moitié vides. Un fusil, une paire de pistolets, un sabre d'infanterie et un autre de cavalerie étaient suspendus à la muraille. Deux fenêtres basses et à châssis de bois dits à la guillotine, laissaient pénétrer le jour qui commençait à baisser. Une seconde porte, communiquant avec une autre pièce, était placée en regard de celle d'entrée.
Pinard et son compagnon prirent chacun une chaise et s'approchèrent de la table.
—As-tu soif? demanda le sans-culotte.
—Cela dépend du vin que tu as dans ta cave, répondit Diégo.
—Oh! sois sans crainte; il provient des celliers d'un aristocrate de gros armateur que j'ai fait guillotiner il y a six semaines. Les premiers crus de Bordeaux, rien que cela.
—Du vin girondin!
—Il vaut mieux que les députés de son pays.
—Fais-m'en goûter, alors.
—Ohé! la Bretonne! cria Pinard en se tournant vers la porte qui donnait dans l'intérieur.
Un bruit léger répondit à cette interpellation prononcée d'une voix rude. La porte s'ouvrit doucement, et une jeune fille parut timidement sur le seuil.
En apercevant la nouvelle venue, qui paraissait ne pas oser entrer, Diégo ne put maîtriser un geste d'étonnement. Pinard se mit à rire.
—Tu la trouves changée, n'est pas? dit-il en frappant sur l'épaule de son compagnon.
—Méconnaissable! répondit l'Italien en considérant attentivement la jeune fille qui demeurait immobile, encadrée par le chambranle de chêne comme une gravure ancienne.
—Elle est encore assez gentille, pourtant, continua le sans-culotte.
Diégo garda le silence. La jeune fille n'avait pas changé de position. Elle portait un costume complet de paysanne de la basse Bretagne; mais ce costume, qui jadis avait dû briller d'élégance et de coquetterie, était prêt à tomber en lambeaux. Ses pieds nus étaient marbrés par le froid. Sa coiffe déchirée retombait sur ses épaules. Et cependant, comme l'avait fait observer Pinard, cette jeune fille était belle encore sous cette livrée ignoble de la plus profonde misère. Ses longs cheveux blonds descendaient en flottant, et l'enveloppaient de leurs tresses soyeuses. Ses joues amaigries et pâles faisaient ressortir l'éclat de ses yeux noirs; mais ces yeux, largement ouverts, semblaient manquer de regard. Ils étaient d'une fixité étrange.
De temps en temps sa bouche mignonne se contractait, et elle paraissait murmurer quelques mots à voix basse. Ses mains sèches et rougies se rapprochaient alors comme celles des enfants à qui on apprend le saint langage de la prière. La physionomie s'illuminait d'une lueur subite, puis l'expression changeait tout à coup. De grosses gouttes de sueur perlaient à la racine des cheveux, ses doigts se crispaient, son visage indiquait l'épouvante, ses yeux s'ouvraient plus grands encore, et un cri s'étouffait dans sa gorge.
Elle tremblait de tous ses membres et paraissait étouffer. Enfin des larmes abondantes tombaient de ses paupières et le calme renaissait. Puis aux pleurs succédait le rire; mais ce rire effrayant dont on a tant parlé, ce rire nerveux et strident qui indique la souffrance et fait mal à ceux qui l'entendent. Pinard fit un geste brusque en se tournant vers la jeune fille. Celle-ci tressaillit, et, baissant la tête par un mouvement semblable à celui d'un enfant qui a peur d'être maltraité, elle s'avança craintivement, obéissant au sans-culotte comme un esclave eût obéi à un maître cruel et redouté.
Pinard, sans prononcer un mot, leva le bras, et désigna du doigt les bouteilles vides qui encombraient la table; tirant ensuite de la poche de côté de sa carmagnole une clef d'une dimension peu commune, il la tendit à la jeune fille, en fixant sur elle son œil fauve d'où se dégageait une sorte de fluide magnétique pareil à celui du serpent fascinateur. La pauvre enfant fit encore un pas en avant, et, toujours craintive et frémissante, elle prit la clef qui lui était offerte.
Diégo, stupéfait, regardait sans comprendre la scène muette qui se passait sous ses yeux, cherchant en vain à en deviner le sens, lorsque, sur un geste de son compagnon, plus impérieux encore que le premier, la malheureuse insensée tourna sur elle-même par un mouvement raide et machinal, et s'éloigna vivement, traversant la pièce dans toute sa largeur.
—Que diable signifie cette comédie? demanda Diégo en se retournant vers l'âme damnée du proconsul.
—Tu vas voir, attends un peu, répondit Pinard avec un sourire triomphant.
En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que le pas de la jeune fille retentit légèrement au dehors, et qu'elle apparut sur le seuil de la chambre portant de l'une de ses mains mignonnes deux bouteilles pleines et de l'autre deux verres vides. Elle s'approcha doucement, déposa le tout avec précaution sur la table, et se retira ensuite dans l'angle de la pièce le plus éloigné des buveurs.
—Eh bien! dit Pinard en attirant à lui l'une des bouteilles qu'il déboucha, et dont il versa le contenu dans les deux verres; eh bien! comment la trouves-tu dressée? Lui ai-je appris à faire convenablement le service et à se rendre utile en société!
—Elle n'est donc plus folle? demanda Diégo en baissant la voix.
—Folle! elle l'est plus que jamais, au contraire!
—Mais si elle était privée de raison, elle ne te comprendrait pas.
—Bah! je lui ai parlé un langage que la brute elle-même entend parfaitement, dit Pinard en désignant de la main une grosse corde pendue à la muraille.
—Tu la bats?
—Tiens! il faut bien lui faire son éducation. D'ailleurs, elle ne comprend que cela! Parle-lui, tu vas voir.
Diégo se leva et se dirigea vers la jeune fille. Lui prenant les mains, il l'attira vers lui:
—Yvonne! lui dit-il avec une sorte de précaution tendre.
La jeune fille tourna la tête de son côté, et fixa sur l'Italien ses grands yeux ouverts dont les regards vagues semblaient avoir perdu le don de la vue.
—Yvonne! répéta Diégo, veux-tu me répondre?
La Bretonne ne parut pas avoir entendu. Toute son attention était captivée par un énorme paquet de breloques qui, suivant la mode du temps, pendait au bout de la chaîne de montre de l'ami de Pinard.
—Quand je te dis qu'elle ne comprend que cela! dit le sans-culotte en désignant toujours la corde et en haussant les épaules avec mépris.
—Voyons! continua Diégo, écoute-moi, petite; je ne te ferai pas de mal, je ne veux pas te battre, moi!
—Bien vrai? fit Yvonne en relevant la tête.
—Non, je veux avoir soin de toi, au contraire.
Cette fois encore, Yvonne ne parut pas comprendre et ses yeux se reportèrent sur les breloques qui semblaient uniquement occuper sa pensée. Elle les toucha d'abord du doigt, timidement, craintivement; puis s'enhardissant peu à peu, elle les prit dans sa main, et se baissa pour les contempler de plus près, les examinant attentivement une à une. Diégo sourit, et pour satisfaire le caprice de la pauvre folle, il tira sa montre de son gousset, et la donna à la jeune fille. Celle-ci poussa alors une exclamation joyeuse.
—Tu vas la gâter! s'écria Pinard avec emportement. Il faudra que je recommence à la battre pour la ramener dans la bonne voie.
Au son rauque de cette voix brutale, qui vint subitement interrompre son plaisir enfantin, Yvonne tressaillit. Ses traits se contractèrent, son visage changea d'expression, et sa main tremblante laissa échapper la montre, qui tomba et se brisa sur le plancher.
—Imbécile! tu lui as fait peur, et tu as fait casser ma montre! s'écria Diégo en s'adressant à son ami.
Puis il revint vers Yvonne pour essayer de la calmer; mais la pauvre enfant, en proie à une terreur folle, se recula vivement, les dents serrées et les mains frémissantes.
Tout à coup son œil hagard lança un éclair d'intelligence, son bras se dressa comme s'il eût voulu repousser une apparition effrayante, elle arracha sa main qu'avait saisie Diégo, poussa un cri aigu qui sembla lui déchirer la poitrine et la gorge, ses joues s'empourprèrent, et elle roula de toute sa hauteur sur le carreau humide. Sa tête heurta en tombant l'angle aigu d'une chaise voisine, et le sang jaillit avec abondance; puis la jeune fille demeura étendue sans mouvement.
—Elle m'a reconnu! s'écria Diégo avec stupeur.
—Eh non! répondit tranquillement Pinard en débouchant la seconde bouteille.
—Elle m'a reconnu, te dis-je; son regard était lucide lorsqu'elle le fixait sur moi.
—Tu te trompes, mon cher.
—Mais cependant....
—Bah! elle est comme cela chaque fois qu'elle voit un autre visage que le mien; ça lui produit de l'effet. La petite n'aime pas le changement.
—Tu crois?
—Parbleu! j'en suis sûr. Elle s'est fait déjà une demi-douzaine de trous à la tête en se pâmant ainsi lorsqu'un ami venait me visiter et lui adressait la parole pour se distraire.
Diégo s'était rapproché de la jeune fille, et, se penchant vers elle, il se disposa à la relever pour la prendre dans ses bras.
—Où faut-il la transporter? demanda-t-il.
—Qu'est-ce que tu dis? répondit Pinard avec un sourire ironique.
—Je te demande où est son lit, pour l'y porter.
—Il est là. Et le sans-culotte désigna du geste de la paille à moitié pourrie étendue dans un coin de la seconde pièce, et que la porte restée ouverte permettait d'apercevoir.
—Ce tas de fumier? fit Diégo en reculant.
—Tiens, est-ce que ce n'est pas assez bon pour elle? Mais ne t'en occupe pas davantage. Laisse-la là; elle est bien revenue toute seule les autres fois, elle reviendra bien celle-ci encore. Et puis, si elle en meurt, ce sera de la besogne toute faite, car elle commence à m'ennuyer, et un de ces quatre matins je la conduirai à l'entrepôt.
—Je te défends de le faire! s'écria l'Italien.
—Comment dis-tu cela? fit Pinard en levant son verre à la hauteur de l'œil par ce mouvement familier à tous les buveurs.
—Je t'ordonne de garder cette jeune fille, reprit Diégo.
Pinard se mit à rire en se renversant sur le dossier de sa chaise qu'il rejeta en arrière pour être à même de mieux contempler son interlocuteur.