—Tu oublies nos conventions, dit-il en dégustant à petites gorgées le verre qu'il venait de porter à ses lèvres. Tu oublies ce qui s'est passé entre nous à la baie des Trépassés, le soir où, poursuivi toi-même par Keinec et Jahoua, tu as quitté la route de Brest pour venir me demander asile.
—Et sans mon arrivée, tu mourais comme un chien dans ton trou, interrompit Diégo.
—Possible.
—C'est moi qui t'ai sauvé.
—Je ne le nie pas; mais il s'agit d'autre chose. Rappelle-toi, cher ami, qu'Yvonne était devenue folle, et que tu n'avais d'autre parti à prendre que de la noyer en la jetant à la mer, ou de la laisser errer à l'aventure. Or, la raison pouvait lui revenir. Dans ce cas, elle aurait infailliblement donné des renseignements précieux et précis sur ton aimable individualité, comme dit le procureur de la commune; donc tu ne pouvais la laisser aller. Je t'offris de la garder près de moi. Tu acceptas.
—Oui.
—A condition que j'en ferais ce que je voudrais.
—Mais tu ne devais jamais la tuer.
—J'ai changé d'avis aujourd'hui.
—Pourquoi?
—Parce que, je te le répète, cela commence à me fatiguer de la trouver toujours en rentrant. Et puis, je l'ai fait assez souffrir; elle ne sent plus les coups, qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
—Je l'emmènerai, et je la placerai chez quelqu'un.
—C'est cela, pour qu'on la soigne.
—Eh bien?
—Imbécile! fit Pinard en haussant les épaules; et si en la soignant on la guérissait? N'oublie pas que sa folie a été provoquée par une fièvre cérébrale, et que, par conséquent, elle peut revenir à la raison: j'ai pris des renseignements là-dessus.
—Alors je la garderai près de moi.
—Pour en faire ta maîtresse, comme tu en as toujours eu l'intention.
—Quand cela serait?
—Impossible.
—Non!
—Ne suis-je pas libre?
—Non.
—Corpo di Bacco! tu m'échauffes les oreilles, à la fin.
—Laisse-les refroidir! Réfléchis que tu n'es pas libre de nous compromettre tous deux.
—Et en quoi nous compromettrais-je?
—Si Yvonne revient à la raison, elle s'échappera promptement; elle pourra rencontrer Marcof, Keinec ou Jahoua et mettre l'un de ces êtres-là sur nos traces. Le premier surtout! s'il nous soupçonnait ici seulement, il serait capable de venir à Nantes nous chercher.
—C'est possible! dit Diégo en réfléchissant.
—Alors, adieu nos beaux projets!
L'Italien ne répondit pas, mais un nuage sombre était descendu sur son front et il paraissait méditer profondément; son œil même se détourna du corps de la pauvre Bretonne.
Pinard vida un nouveau verre et continua:
—Songe que tout nous a réussi jusqu'ici. Carrier a cru bonnes les signatures que j'ai su imiter; il pense agir en vertu d'ordres émanant de Robespierre; il te prend pour un envoyé du Comité de salut public; bref, il obéit et il marche à la baguette. Nous ne pouvions désirer mieux. Mais maintenant que tu as été contraint de lui livrer une partie de notre secret concernant la fortune du marquis, il serait homme, sais-tu bien, à nous faire disparaître pour la confisquer tout entière à son profit et ne plus avoir à partager avec nous. Or, s'il se doutait de la vérité, la chose lui serait facile et nous serions guillotinés ce soir même. Enfin, mon cher, j'ajouterai encore que je puis disposer d'Yvonne à mon gré, et je t'engage à réfléchir aussi que ta vie est entre mes mains.
—Comment cela?
—Tu as joué au noble, jadis. Si je t'appelais tout haut monsieur le comte de Fougueray, tu pourrais la danser, mon cher!
—Oui, mais tu perdrais un million à ce jeu-là. Sans moi, tu ne pourrais rien tirer du marquis, et je ne suis pas assez bête pour te livrer mon secret. Moi mort, adieu tes rêves d'ambition et le moyen de les réaliser jamais.
—Eh! je le sais bien! Tu me tiens par l'intérêt! dit Pinard avec cynisme.
—Parbleu! si la chose n'était pas ainsi, crois-tu que j'aurais été me mettre dans tes griffes? Tu as été témoin de mon aplomb auprès de Carrier, et pour agacer le tigre dans son antre il faut avoir du courage, tu en conviendras?
—Je ne dis pas non.
—Alors puisque tu sais ce que je vaux et que je ne suis pas homme à reculer, ne nous fâchons pas.
—Si nous nous fâchons, ce sera ta faute. Pourquoi viens-tu me parler de cette petite bonne à guillotiner?
—Parce qu'elle est encore si jolie que cela m'ennuie de la voir martyriser.
—Bah! tu t'occupes de sa santé! s'écria Pinard dont la physionomie prit subitement une expression de haine et de sauvagerie épouvantable. Tu ne penses donc pas à ceux qui la cherchent? Moi, entends-tu, je ne vois en elle que la fiancée de Jahoua, l'amie de Marcof, celle que Keinec adore, et je la fais souffrir pour me venger. Si je faiblissais, je regarderais mes mains mutilées et je n'aurais plus de pitié.... Non, il faut qu'elle me paye les tortures que j'ai supportées!... J'en ai fait mon esclave, mon chien! A force de la battre, je lui ai appris à m'obéir malgré sa folie! Que m'importe qu'elle soit belle ou laide, pourvu qu'elle sente la douleur et qu'elle crie sous la corde qui meurtrit ses épaules! Chacun de ses gémissements me fait du bien au cœur. En gardant Yvonne près de moi, c'est ma vengeance sur laquelle je veille, et si aujourd'hui je pense à en finir, c'est que parfois j'ai peur qu'elle ne m'échappe.
Diégo ne répondit pas, mais il se détourna avec un geste de dégoût. Le misérable avait commis bien des crimes, et cependant il se voyait si largement distancé par la farouche férocité du sans-culotte qu'il se demandait si c'était bien une créature humaine qu'il avait en face de lui. Une sorte de compassion luttait dans son esprit avec son désir ardent de voler la fortune de mademoiselle de Château-Giron. Il se leva et parcourut la chambre à grands pas, tandis que Pinard jetait un regard de chat-tigre sur le corps inanimé et ensanglanté de la pauvre Yvonne toujours évanouie. Le sang se coagulant sous la chevelure avait fini par arrêter l'hémorrhagie et ne coulait plus que lentement.
Enfin l'Italien revint à sa place; son visage avait changé d'expression. Il prit la bouteille, remplit son verre, le vida vivement et le reposa ensuite sur la table. Son parti était arrêté.
—Fais ce que tu voudras de la jeune fille, dit-il brusquement, je te l'abandonne, l'argent vaut mieux.
—Allons donc! te voilà raisonnable! répondit Pinard.
—Ne parlons plus d'elle et pensons à la grande affaire.
—C'est juste.
—Si tu m'en crois, nous allons aller aux prisons. On va faire choix des aristocrates qui nous donneront la fête ce soir. Il faut veiller sur le marquis, sur le vieux valet, et sur tous ceux enfin qui peuvent payer. Une méprise nous coûterait trop cher, et les petites rançons ne sont pas non plus à dédaigner.
—C'est cela même! Ils payeront d'abord, tous ces brigands engraissés, tous ces tyrans.
—Et ils y passeront ensuite comme les autres, n'est-ce pas?
—Cela va sans dire. A quoi cela servirait-il de les garder quand ils n'auront plus de plumes aux ailes? Faut bien purger le pays!
—Partons alors.
—Partons!
Les deux hommes se levèrent, et, sans accorder un regard à la jeune fille, ils se dirigèrent vers la porte. Pinard posa la main sur le bouton de la serrure et s'arrêta.
—Minute!... dit-il. Nous pouvons ne pas être libres de causer ce soir; convenons de nos faits.
—Soit.
—Dans trois jours tu iras à l'entrepôt.
—Oui.
—Tu verras le marquis.
—Et j'obtiendrai une lettre pour sa femme, j'en réponds, surtout après l'histoire des noyades, à laquelle nous lui laisserons le temps de penser.
—Et ensuite?
—Ensuite? Le reste me regarde.
—Tu iras chercher les écus?
—Oui, sans doute.
—Et, une fois que tu les auras, tu partiras sans me prévenir? Ça ne peut pas m'aller.
—Comment veux-tu faire, alors?
—Nous ne nous quitterons pas.
—Mais encore faut-il sortir de Nantes.
—Nous en sortirons ensemble.
—Cependant....
—Cependant... c'est mon dernier mot.... A prendre ou à laisser. Je te conduirai dans trois jours aux prisons; je t'attendrai à la sortie et nous ne nous séparerons que quand nous aurons partagé.
—Comme tu voudras.
—Convenu alors?
—Convenu!
—Eh bien! partons.
Pinard ouvrit la porte et la referma soigneusement dès que lui et son compagnon furent sur le palier de l'escalier. Puis on entendit leurs pas lourds faire résonner les marches chancelantes, et tous deux quittèrent la maison.
Une demi-heure s'écoula encore sans qu'Yvonne fît un mouvement. Puis un léger frémissement des mains annonça que la jeune fille revenait à elle: l'air pénétra plus facilement dans sa poitrine, et elle respira doucement. Sa tête se souleva; elle ouvrit les yeux, et ses paupières alourdies se refermant presque aussitôt, elle reprit son immobilité.
Mais cette seconde syncope fut courte, et elle recouvra rapidement connaissance. Alors, se soulevant et s'appuyant sur une chaise voisine, elle parvint à se dresser sur ses pieds; mais, affaiblie par le sang perdu, elle chancela et fut obligée de se retenir à la muraille en attendant que l'étourdissement fût dissipé. Enfin elle reprit un peu de force.
La pauvre folle porta les deux mains à son front, rejeta en arrière les mèches de cheveux qui se jouaient sur son visage, et fit quelques pas en avant. Aucun sentiment n'animait sa physionomie froide et impassible comme celle d'une statue; pâle comme celle d'un cadavre. Elle tourna lentement autour de la chambre sans paraître avoir conscience de ce qu'elle faisait. Elle toucha tour à tour à la table, aux verres, aux bouteilles, sans que ses regards accompagnassent sa main; puis elle recommença sa promenade. Enfin elle s'agenouilla, et, suivant son habitude, elle se mit à prier; mais ses prières n'avaient aucune suite et étaient d'une incohérence étrange. C'étaient des invocations à la Vierge, des discours adressés à l'abbesse de Plogastel, au Christ; des mots se heurtant auxquels se mêlaient des cris rauques et des sanglots. Cependant, les larmes qui coulaient en abondance sur ses joues amaigries parurent la calmer un peu et apporter quelque soulagement à son cerveau malade.
—Il fait bien chaud! murmura-t-elle en se relevant.
La pauvre enfant grelottait de froid: son cou et ses épaules bleuis et marbrés frissonnaient sous les vêtements en lambeaux qui les couvraient à peine. Une pluie fine et continue tombait au dehors.
—J'ai chaud! j'ai bien chaud! répétait-elle en s'efforçant de dégrafer son corsage et en arrachant son justin délabré.
Tout à coup sa physionomie changea subitement d'expression, comme cela lui était arrivé en présence de Diégo. Le calme fut remplacé par la terreur; son esprit parut subir une tension extraordinaire. Le corps penché en avant, une main placée près de l'oreille, elle prit la pause d'une personne qui écoute attentivement.
—Voilà les gendarmes! dit-elle à voix basse. Ils viennent pour arrêter le recteur! Oh! non! non! je ne le crois pas! Qu'a-t-il fait, notre bon recteur, pour qu'on veuille le conduire en prison?
Puis, s'adressant à un personnage imaginaire:
—Père, continua-t-elle, ne sors pas! Reste.... Pourquoi m'ordonnes-tu d'aller prévenir Jahoua?... Il va venir, tu le sais bien. Tu le veux?... Non, laisse-moi près de toi; j'ai peur!... Tu te fâches?... Eh bien! ne me gronde pas... j'y vais... tu le vois... j'obéis... je sors par le jardin. Ah! voici les genêts.... Il faut les traverser pour gagner la route des Pierres-Noires. Oh! comme la nuit descend vite! Il fait sombre! Vite!... vite!... Je vais courir....
Ici l'expression de son visage décela un effroi plus grand encore. Elle poussa un cri et se débattit en reculant.
—Laissez-moi!... laissez-moi!... cria-t-elle; je ne vous connais pas.... Que voulez-vous? Où suis-je donc maintenant?... Oh! ce cheval!... Mon Dieu! à mon secours! Ah! la cellule de la bonne abbesse. Oui... je la reconnais; c'est elle! c'est le couvent de Plogastel.... Je vais prier... je vais.... Non... non!... Il faut que je me sauve... que je me....
Yvonne s'arrêta; ses yeux s'ouvrirent démesurément. Elle voulut crier encore; cette fois le cri ne put sortir de sa gorge. Une pensée effrayante la dominait évidemment.
—La baie des Trépassés! murmura-t-elle enfin. La baie des Trépassés! Mon père!... Jahoua, je ne vous verrai plus sur cette terre. Adieu!... Je suis morte!... Mon âme revient! Oh! je prierai pour vous!... Ne m'oubliez pas!!...
Yvonne s'arrêta encore.
—Quel est cet homme? Que me veut-il? dit-elle brusquement. Il m'emmène... il me prend dans ses bras.... A moi! à moi! au secours!... Ah! je le reconnais! Je l'ai vu!... C'est lui... c'est lui!... répéta-t-elle machinalement en se calmant tout à coup.
Elle se laissa tomber sur une chaise, et ses pensées parurent prendre un autre cours. Un bruit léger, semblable à celui d'une clef que l'on introduit dans une serrure, retentit à la porte. Yvonne se leva doucement et marcha sur la pointe du pied.
—C'est lui!... dit-elle en écoutant; c'est Jahoua....
La porte s'ouvrit et Pinard parut sur le seuil. Il était seul. A peine fut-il entré qu'Yvonne courut à lui. La nuit était venue peu à peu, et l'obscurité était complète. La jeune fille saisit les mains du sans-culotte:
—C'est toi? dit-elle doucement; c'est toi? Tu es venu bien tard!
—Tiens! tiens! tiens! pensa Pinard, nous sommes donc dans un moment d'amabilité! Au fait! elle est gentille, la petite.
Et le misérable, passant son bras autour de la taille d'Yvonne, l'embrassa familièrement.
—C'est mal; tu m'as surprise, fit Yvonne en se reculant. Je t'avais défendu de m'embrasser. Si mon père nous voyait!
—Mais il ne nous voit pas! répondit Pinard en ricanant.
Yvonne poussa un cri.
—Ce n'est pas Jahoua! dit-elle vivement. Mon Dieu! qui donc est ici?
—Eh! c'est moi, parbleu! s'écria le sans-culotte. Allons, viens ici. Je me sens en gaieté ce soir. Nous allons rire un peu, et, si tu es sage, je te conduirai à souper chez Carrier. Bonne idée, tout de même! continua Pinard. Je ne sais pas pourquoi elle ne m'est pas venue plus tôt. Ça les fera enrager tous ces gueux-là, qui croient que je ne peux pas être adoré comme les autres, parce que, jusqu'ici, ces aristocrates des prisons ont mieux aimé mourir que d'être gentilles avec moi. On leur montrera qu'on a une maîtresse qui vaut bien les leurs! Allons, la Bretonne. Tu vas mettre les beaux atours que j'ai rapportés avant-hier. C'est une robe d'aristocrate; ça t'ira!
Yvonne, en reconnaissant la voix de son bourreau, s'était mise à trembler. Se reculant peu à peu, elle avait été se blottir dans un des angles de la pièce. Pinard l'appelait en vain; elle ne bougeait pas.
—Attends, murmura le sans-culotte en tirant un briquet de sa poche; je vais bien te faire venir. Quand l'Italien te verra avec moi, il s'en pâmera de rage, que ça fera plaisir à voir!
L'étincelle jaillit de la pierre et enflamma l'amadou. Pinard chercha sur la table et trouva des allumettes. Puis il s'approcha d'une chandelle à demi consumée qui était plantée dans un chandelier sale et gras.
Pendant ce temps, Yvonne murmurait à voix basse:
—Ce n'est pas Jahoua, ce n'est pas Jahoua!
La pièce s'éclaira peu à peu. Pinard aperçut la jeune fille et se dirigea vers elle. Il tenait sa lumière à la main, et les rayons, frappant en plein sur son visage, l'éclairaient merveilleusement et en faisaient ressortir la laideur repoussante.
Yvonne leva les yeux sur lui. Une inspiration soudaine illumina son front. Sa physionomie changea brusquement d'expression et dépouilla tout ce qu'elle avait d'insensé.
—Ian Carfor! s'écria-t-elle.
Le sans-culotte la saisit par le bras.
—Ah! tu me reconnais encore! dit-il avec rage. Voilà la seconde fois que cela t'arrive! La raison te revient: il faut en finir.
Et, repoussant la jeune fille, il l'envoya violemment rouler à quelques pas. Yvonne tomba sans pousser un cri. Pinard frappa du poing sur la table avec colère.
—Fougueray dira ce qu'il voudra, murmura-t-il; mais il est temps de prendre des précautions. Au diable mes idées de ce soir! Demain elle ira à l'entrepôt, et le soir aux déportations verticales, comme dit Carrier. Je savais bien que la raison lui revenait peu à peu, moi, et ce serait par trop dangereux de la laisser vivre!
Située sur la route de Nantes à Vannes, formant le point central du petit golfe où la Vilaine vient se perdre dans l'Océan, et à l'extrémité sud duquel se trouve Pénestin, la petite ville de la Roche-Bernard élève orgueilleusement, sur la limite du département du Morbihan et de celui de la Loire-Inférieure, ses maisons gothiques dont les toits aigus se mirent pittoresquement dans les eaux limpides de la rivière qui coule à leurs pieds. La Roche-Bernard, dont la première partie du nom vient d'un gros rocher qui s'élève du lit même de la Vilaine, et la seconde du plus ancien seigneur du lieu que l'on connaisse, la Roche-Bernard est un de ces nombreux ports naturels aux entrées difficiles comme il en abonde sur les côtes de Bretagne.
Célèbre entre toutes les villes de la province pour avoir été la première qui reçut la réforme protestante apportée et propagée dans son sein par d'Andelot, frère de l'amiral de Coligny, la Roche-Bernard n'avait pas hésité à arborer le drapeau royaliste, et était devenue, en 1793, l'un des principaux foyers de l'insurrection de l'Ouest. Son petit port, abrité des vents du nord et de ceux du nord-est, offrait un asile sûr aux nombreuses barques de pêche qui sillonnaient les côtes, portant de Bretagne en Vendée et de Vendée aux îles voisines des nouvelles, des vivres, des munitions, et souvent des soldatsblancs.
Il était six heures du matin. Une brume épaisse, qui enveloppait les côtes de son manteau humide, augmentait encore la profondeur des ténèbres. Les vagues de la marée montante, refoulant les eaux de la rivière, venaient mourir en clapotant sur la carène d'un petit navire.
Sur le pont de ce navire, du grand mât au beaupré, étaient disséminés les marins de quart: les uns assis sur les canons, les autres appuyés sur les bordages, tous faisant bonne veille avec cette conscience du présent et cette insouciance de l'avenir qui distinguent l'homme de mer.
Deux personnages occupaient seuls l'arrière. L'un portant les insignes de maître d'équipage, les galons d'or aux manches et le sifflet suspendu à la boutonnière de la veste, se promenait lentement de bâbord à tribord avec cette impassibilité du marin qui sait se contenter du plus étroit espace pour accomplir des promenades interminables.
Le lavage du navire venait d'être terminé sous l'œil vigilant du chef, et chacun était à son poste. Près du banc de quart se tenait assise une femme revêtue du costume de l'ordre religieux que, plusieurs années auparavant, portaient seules les nonnes de l'abbaye de Plogastel. Cette femme, à la démarche digne, au geste élégant, à la beauté angélique, aux regards rêveurs, aux yeux rougis par les larmes, aux traits fatigués par la souffrance, courbait la tête sous le voile qui lui descendait sur les épaules, et les mains entrelacées sur sa poitrine, égrenant un chapelet de ses doigts effilés, elle offrait la vivante image de l'ange de la prière, tant elle paraissait absorbée dans ses pieuses pensées. Un léger bruit, qui retentit près d'elle, vint rappeler la religieuse aux choses de ce monde. Ce bruit était causé par un petit mousse. Le pauvre enfant, accroupi au pied du mât d'artimon auquel était adossée la sainte femme, s'était laissé engourdir par le sommeil, et un vieux matelot, passant près de lui, l'avait réveillé brusquement à l'aide d'un coup de poing paternellement administré. Le mousse se dressa sur ses jambes, secoua sa tête intelligente, se frotta les yeux, et courut en avant se mêler aux hommes de quart. La religieuse se leva alors, et, laissant retomber le lourd chapelet attaché à sa ceinture, elle tourna les regards vers le ciel noir en poussant un profond soupir.
—Rien encore, murmura-t-elle. Aucune nouvelle de terre. Marcof aurait-il échoué dans son entreprise? Serait-il blessé? Serait-il mort? Hélas! que deviendrait Philippe? que deviendrions-nous tous?
Tout à coup un brusque mouvement s'opéra à l'avant duJean-Louis; un matelot, montant sur les bastingages, sauta sur la poulaine, et se retenant d'une main aux cordages du beaupré, s'avança doucement, fixant avec persistance ses regards sur la mer que lui dérobait en partie la brume. Un grand silence se fit dans la bordée de quart qui suivait attentivement les mouvements du marin. Un bruit sourd et régulier, semblable à celui d'avirons frappant avec précaution les vagues, retentit à peu de distance. Le matelot, toujours suspendu au-dessus de l'abîme, tourna la tête vers ses compagnons.
—Une embarcation! dit-il à voix basse.
—La vois-tu? demanda le contremaître.
—Non, pas encore, la brume est trop forte; mais j'entends le bruit des rames.
—Dans quelle aire?
—A bâbord.... Ah! j'aperçois un point noir se détachant dans l'obscurité.
—Chacun à son poste, alors! commanda le contremaître sans élever la voix. Si ce sont des bleus, nous les recevrons au bout de nos piques. Les servants à leurs pièces! Parez tout et vivement!
Puis s'adressant au mousse qui dormait quelques minutes auparavant auprès de la religieuse:
—Va prévenir le patron! dit-il.
L'enfant se détacha aussitôt du groupe des matelots, et, tandis que ceux-ci gagnaient silencieusement leur poste de combat, il courut à l'arrière. Le bruit des avirons devenait plus distinct, et un canot s'avançait certainement dans les eaux du lougre.
Le mousse avait interrompu bravement la promenade du marin, devant lequel il se planta en tenant respectueusement à la main son chapeau goudronné.
—Maître! fit l'enfant levant ses yeux bleus sur le vieux marin, on signale une embarcation à bâbord.
—Venant de terre?
—Oui, maître! On le suppose, du moins.
—Qu'on ne la laisse pas accoster!
Le mousse porta rapidement l'ordre. Le maître s'approcha alors des bastingages du navire, et, concentrant ses regards vers la terre, il s'efforça à son tour de percer la brume. La religieuse s'était placée près de lui.
—Bervic, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, en posant sa main délicate sur le bras du second duJean-Louis.
—Madame? répondit le marin en se retournant et s'efforçant de rendre doux et agréable le rude accent de son organe.
—Que vient-on de vous dire, mon ami?
—Rien d'important, madame.
—Mais encore?
—On me signale une embarcation venant de terre.
—Oh! ce sont sans doute des nouvelles de Marcof.
—Je ne crois pas.
—Pourquoi?
—Parce que le commandant aurait donné le signal convenu si c'était lui, et une embarcation du bord serait allée le prendre.
—Qui croyez-vous que ce soit, alors?
—Je l'ignore. Peut-être des ennemis, des bleus damnés.
—Ils ne sont pas à la Roche-Bernard cependant, vous le savez bien.
—Je sais qu'ils n'y étaient pas hier soir, madame, mais ils peuvent bien être venus cette nuit; aussi, pour plus de précaution, ai-je donné l'ordre de ne pas laisser accoster le canot.
—Et si ce sont des amis?
—Ils se feront reconnaître.
—Tenez! je crois entendre le bruit des rames.
—Vous ne vous trompez pas, madame, répondit Bervic en quittant la religieuse pour monter sur le bastingage.
Puis, portant la main à son sifflet et le sifflet à ses lèvres, il en tira un son aigu accompagné de modulations. Tous les hommes de quart se précipitèrent vers les carabines suspendues au pied du grand mât et s'en saisirent vivement. Trois matelots s'approchèrent d'une caronade. Les deux servants se mirent de chaque côté de l'affût mobile, l'un un goupillon, l'autre un refouloir à la main, puis le chef de pièce pointa le petit canon dans la direction de la chaloupe qui semblait vouloir accoster le lougre.
Alors se reculant et se plaçant de côté, il prit une mèche allumée et attendit.
—Tout est paré! dit-il en s'adressant à Bervic.
—Bien! répondit le vieux maître d'équipage.
Un profond silence se fit à bord du navire et suivit ce court échange des paroles sacramentelles que nous venons de transcrire. La religieuse s'était remise à prier avec une ferveur nouvelle. On entendait alors très distinctement le bruit des avirons criant sur le bordage de l'embarcation inconnue dont on distinguait nettement l'ombre sur les flots et le sillage plus clair. Bervic jeta un coup d'œil rapide autour de lui, et, assuré que tous ses hommes étaient à leur poste et prêts au combat, il se pencha alors sur le bastingage de l'arrière.
—Oh! du canot! cria-t-il d'une voix impérieuse.
Aucune réponse ne lui fut faite.
—Oh! du canot! répéta-t-il une seconde fois.
Un nouveau silence suivit ces paroles.
—Oh! du canot! répondez ou je vous coule! fit le vieux marin en se redressant avec colère et en sautant sur le banc de quart.
Le chef de pièce approcha sa mèche de la lumière; il attendait le commandement de: feu! Mais au moment même où Bervic allait donner l'ordre, le cri de la chouette retentit faiblement.
—Ce sont des amis! murmura un matelot.
—C'est peut-être une ruse, mes enfants! répondit Bervic. Parez vos carabines et attention!
Le canot entrait alors dans les eaux mêmes du lougre.
—Le commandant! s'écria le mousse avec joie.
—Marcof! fit la religieuse en s'approchant vivement. Oh! Dieu soit loué! le Seigneur a exaucé ma prière.
Bervic, en reconnaissant son chef, avait lancé dans la nuit un nouveau coup de sifflet. Tous les hommes, se portant vivement à tribord, s'apprêtèrent à rendre les honneurs militaires en se rangeant sur une double ligne de la tête de l'escalier d'honneur au pied du grand mât. L'embarcation accostait, et l'un de ceux qui la montaient, saisissant un bout d'amarre lancé du haut du lougre, la contraignait à demeurer bord à bord avec le petit navire. Marcof, suivi de Boishardy et de Keinec, s'élança sur le pont et promena autour de lui un regard attentif.
—Bien, mes enfants, dit-il de sa voix franche et sympathique, vous faites bonne veille et on ne peut vous surprendre; très bien! je suis content, vous êtes de vrais matelots.
Puis, se tournant vers le vieux maître:
—Bervic! ajouta-t-il d'un ton amical.
—Mon commandant? répondit le marin en s'avançant respectueusement.
—Tu feras donner double ration à l'équipage.
—Oui, commandant.
En ce moment la religieuse s'avança vers Marcof et lui tendit sa petite main.
—Vous ici, à pareille heure! fit le marin d'un ton de doux reproche et en portant à ses lèvres la main qui lui était offerte avec une grâce chevaleresque, digne d'un preux du moyen âge.
—Oui, mon ami, répondit la religieuse: je veillais près de ces braves gens qui sont pour moi pleins de complaisance et de respect.
—Ils ne font que leur devoir, madame; vous êtes, à mon bord, maîtresse souveraine.
Pendant ce temps Keinec échangeait quelques poignées de main amicales avec le vieux Bervic et les autres matelots, et M. de Boishardy, examinant curieusement le pont du navire, jetait autour de lui un regard où se peignaient l'étonnement et l'admiration. Enfin il s'approcha de Marcof qui venait de quitter Julie, laquelle, sur la prière du marin, était redescendue dans l'entrepont.
—Ma foi, mon cher! s'écria gaiement le chef royaliste, je ne m'attendais pas à voir ce que je vois.
—Comment cela? répondit Marcof en souriant.
—Mais votre lougre est gréé, aménagé et armé à faire rougir un vaisseau du roi. Quel ordre! quel soin! quel aspect guerrier!
—Vous trouvez?
—D'honneur! je suis dans l'admiration.
—Vous venez de voir mon navire et mon équipage en temps de paix, fit le marin en prenant un accent plus sérieux; que diriez-vous donc si vous pouviez le contempler en temps de guerre, quand leJean-Louiss'accroche à une frégate ennemie et que mes matelots s'élancent la hache au poing et le poignard aux dents!
—Cordieu! ce doit être un beau spectacle, et l'eau m'en vient à la bouche, rien qu'en y pensant.
—Tonnerre! pourquoi sommes-nous obligés de faire la guerre civile?
—Parce que des brigands nous y contraignent.
—Vous avez raison et vous me rappelez que ce n'est pas pour philosopher que nous avons quitté le placis, il y a trois heures, et fait douze lieues au galop. Mais quand je pose le pied sur ce lougre, c'est plus fort que moi; je sens quelque chose comme une larme qui me mouille les yeux, et un désir effréné de combattre sans retourner à terre.
—Malheureusement cela ne se peut, mon cher, car c'est à terre seulement que nous pourrons sauver Philippe.
—Oui, et il faut même nous hâter! Voulez-vous descendre visiter madame la marquise de Loc-Ronan?
—Sans doute; c'était elle qui vous parlait tout à l'heure, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien, faites-moi l'honneur de me présenter, je vous suis.
Marcof se dirigea vers l'escalier conduisant dans l'intérieur du navire et descendit, accompagné de M. de Boishardy. Julie les attendait dans son appartement. Ce mot appartement pourrait sembler étrange à tous ceux qui connaissent l'intérieur d'un petit navire de guerre, et cependant les cabines réunies qu'habitait la religieuse méritaient parfaitement ce titre à tous les points de vue et à tous les égards.
Lorsque Marcof avait conduit Julie à son bord, il avait donné des ordres antérieurs et tout fait disposer en conséquence. Il voulait que la religieuse, accoutumée au bien-être du couvent, que la fille noble élevée dans le luxe et dans l'abondance, que la marquise de Loc-Ronan, enfin, la femme de son frère, ne souffrît pas d'un séjour prolongé dans un humble navire aménagé pour des hommes aux habitudes grossières. Il voulait enfin que Julie fût traitée en reine et honorée comme telle.
Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables: bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion. Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse. Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et, le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but. Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.
A bord duJean-Louis, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs, sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux pieds le moelleux appui de sa laine vierge.
Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde, ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ, véritable chef-d'œuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et grandiose, inviter à la prière.
Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont duJean-Louis, s'était sentie remuée jusqu'au fond du cœur à la vue des prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.
—Vous êtes reine et maîtresse à bord duJean-Louis, madame, lui dit le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.
Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari, que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les instants.
On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy. Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide d'un miracle.
—Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la marquise.
—Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte confiance dans la protection divine.
C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin. Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir, et mettrait tout en œuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.
Boishardy, marchant sur les pas de Marcof, était donc descendu dans l'entrepont: là encore, son admiration se manifesta vive et bruyante, et vint agréablement flatter l'orgueil satisfait du corsaire. Celui-ci se dirigea vers l'arrière, et, s'adressant à un mousse qui veillait extérieurement à la porte de la religieuse:
—Demande à madame la marquise, lui dit-il, si elle veut bien nous recevoir.
Le mousse entra dans le salon, et ressortit presque aussitôt en laissant la porte ouverte et en s'effaçant pour livrer passage. Marcof et Boishardy pénétrèrent dans la pièce élégante au milieu de laquelle se tenait Julie qui venait à leur rencontre. En quelques mots, le marin présenta son compagnon à la marquise, qui le reçut avec une familiarité noble et empressée.
La situation était trop tendue pour se livrer à des compliments et à des démonstrations de politesse. Au nom de Boishardy, Julie avait donné sa main au gentilhomme chouan; puis la conversation s'était engagée rapide, précise, nullement entravée par les réticences, et dépourvue des banalités d'usage.
Julie prodigua à Boishardy tout ce que sa tendresse pour Philippe lui inspirait d'expressions touchantes pour témoigner au noble aventurier ce qu'elle ressentait au fond de son cœur.
—Sauvez-le, dit-elle, et vous m'aurez sauvée moi-même; car si Philippe meurt, je mourrai!
En parlant ainsi, sa voix était si douce, si calme, et indiquait tant de foi dans ce pronostic lugubre, que Marcof et Boishardy se sentirent profondément touchés. Le marin, dominant son émotion, fit un mouvement pour quitter le salon; il avait, dit-il, à donner quelques ordres relatifs au départ.
—Est-ce que vous quittez le lougre ce matin? demanda Julie.
—Non, répondit Marcof; nous passons la journée à bord; mais comme le vent est bon et la marée favorable, je vais faire lever l'ancre, et nous mettrons le cap sur le Croisic, qui vient d'être repris par nos amis. Là, nous serons à peu de distance de Nantes, et si nous parvenons à enlever le marquis, le navire sera un refuge dont je réponds, car j'en défends l'entrée!
—Faites et ordonnez, Marcof, dit Boishardy; je me fie à vous.
Le marin le remercia du geste et disparut. Boishardy et la marquise demeurèrent seuls. Le gentilhomme jetait malgré lui ses regards sur le vêtement de la religieuse; Julie s'en aperçut.
—Vous regardez mon habit monastique, dit-elle, et vous vous étonnez que je sois restée fidèle à mes vœux dans ces temps où chacun n'a plus le respect de ses serments?
—Non, madame, répondit Boishardy, je ne m'étonne pas, mais j'admire.
—Puis, après un léger silence, il reprit:
—Si nous délivrons Philippe, ne consentirez-vous pas à reparaître dans le monde?
—Peut-être! fit la religieuse en détournant la tête.
Boishardy n'insista pas; il avait lu les manuscrits que lui avait confiés Marcof; il connaissait l'histoire entière des douleurs de la pauvre femme, et sa délicatesse l'empêchait d'insister sur un semblable sujet.
Il se disposait même à se retirer à son tour, car Julie semblait absorbée dans des réflexions pénibles, lorsqu'un léger tressaillement du navire fit chanceler les objets mobiles qui ornaient la chambre.
—Nous prenons la mer? dit-il.
—Oui, répondit la religieuse; et demain soir vous serez à Nantes. Que Dieu vous accompagne! Moi je vais prier tout le jour! Malheureusement, hélas! c'est là toute la part que je puis prendre à cette entreprise.
Boishardy s'inclina profondément, et sortant de l'appartement de la marquise, il monta rapidement sur le pont du lougre.
Jusqu'alors Marcof avait veillé en personne à la manœuvre et à la marche du navire, mais une fois en mer, une fois la route prise, il appela Keinec, lui remit le commandement du lougre et alla retrouver Boishardy qu'il emmena dans sa cabine.
Cinq heures après que le lougre eut quitté la Roche-Bernard, Bervic descendit auprès de son chef le prévenir que l'on était en vue du Croisic, et lui demander ses ordres pour le mouillage.
—Nous ne mouillerons pas, répondit Marcof. Tiens le cap droit devant toi, double la pointe du Croisic et cours une bordée sur Saint-Nazaire.
—Quoi! dit Boishardy avec étonnement, voulez-vous donc entrer en Loire?
—Sans doute.
—Mais il était convenu que nous débarquerions au Croisic?
—Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de Lavau.
—Vous n'y pensez pas!
—Pourquoi?
—Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus, qui ont même établi garnison à Paimbœuf. Et qui sait si, depuis nos dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?
—Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte, nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un navire en état de lutter avecle Jean-Louis, et, s'ils tentaient de l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.
—Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres, Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée de fusil du Croisic.
—Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher dans les bruyères de Saint-Étienne.
—Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.
Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer, Keinec y descendait, etle Jean-Louis, orientant sa voilure, demeurait stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.
On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année; aussi lorsquele Jean-Louisatteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof, ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve. Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit Lavau que vers quatre heures du matin.
Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne s'y trouvait.
—Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le jour venu, nous nous mettrons en route.
Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du commandement.
—Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître. Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas le lougre.
Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots; mais Marcof l'arrêta.
—Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans, pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!
Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls. Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.
A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. LeJean-Louis, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler. Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.
—Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.
—Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.
—Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.
—Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.
—Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui flottait à la suite du premier; celui-là remue!
—Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.
—Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.
Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue de ce spectacle étrange et épouvantable.
—Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier? Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!
Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.
—Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui demanda-t-il brusquement.
—Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!
—Horreur! s'écrièrent les deux hommes en reculant d'épouvante.
Puis une même pensée leur traversa subitement l'esprit.
—Philippe! dirent-ils ensemble.
Et tous deux, par un même mouvement, quittèrent le vieux pêcheur et s'élancèrent dans la direction de la dernière maison de la ville, en face de laquelle ils avaient aperçu en débarquant trois chevaux que tenait en main un paysan breton. Ce paysan était celui que Keinec avait été trouver à Batz, et auquel il avait transmis l'ordre donné par Marcof de se rendre à Lavau. Le gars reconnut son chef et le salua respectueusement.
Pendant ce temps, Keinec était remonté dans le canot, et, suivant la rive, il le conduisait à l'extrémité de Lavau, dans une sorte de petite anse naturelle, à demi cachée par de gros arbres qui garnissaient l'embouchure d'un petit ruisseau. Il amarra soigneusement l'embarcation au tronc noueux de l'un d'eux; puis, aidé du jeune paysan auquel il avait fait signe de venir près de lui, il coupa à la hâte des genêts, des bruyères et des branches de chêne. Alors tous deux, avec une adresse merveilleuse, dissimulèrent le canot sous un véritable édifice de bois mort. L'absence totale des feuilles rendait leur travail plus difficile, néanmoins ils l'accomplirent rapidement. Cela fait, le paysan prit les ordres de Boishardy et s'éloigna, tandis que les trois hommes, s'élançant à cheval, se mirent en devoir de gagner Nantes en évitant soigneusement la grand'route qui, venant de Saint-Nazaire et passant à Savenay, les eût exposés à rencontrer des détachements républicains.
—Les chevaux sont bons, fit observer Boishardy en modérant l'ardeur de celui qu'il montait et en éprouvant le besoin de parler pour chasser les terribles impressions qui venaient de l'assaillir ainsi que ses compagnons.
—Oui, répondit Marcof; nous serons à Nantes au coucher du soleil.
—Je le crois aussi.
—J'avais calculé notre départ en conséquence.
—A propos, mon cher ami, savez-vous que nous agissons comme de vrais fous? dit Boishardy en se frappant le front.
—Pourquoi donc? demanda Marcof.
—Regardez nos habits.
—Eh bien?
—Le premier rustre qui nous rencontrera nous appellera chouans. Je crois, Dieu me damne! que nous avons même conservé tous trois la cocarde noire!
—Vous dites vrai.
—Si nous entrons à Nantes avec ce costume-là, nous ne ferons pas trois pas dans la ville sans être arrêtés, incarcérés et tout ce qui s'en suit. Qu'en penses-tu, mon gars? continua Boishardy en s'adressant à Keinec qui demeurait sombre et silencieux.
Le jeune homme releva la tête.
—Je pense, répondit-il, que j'entrerai à Nantes n'importe sous quel costume, mais que j'y entrerai.
—Pardieu! nous aussi nous entrerons. La question n'est pas là! Pour moi, je trouverais par trop innocent d'aller se jeter ainsi dans la gueule de ce Carrier que Dieu confonde!
—J'ai prévu tout cela, interrompit Marcof; ne vous inquiétez de rien. Nous nous arrêterons à Saint-Étienne pour laisser souffler nos chevaux; là nous trouverons un ami qui nous fournira trois vêtements complets de sans-culottes: nous serons méconnaissables!
—Corbleu! cela m'agace de penser que je vais me salir par le contact de pareilles défroques.
—Connaissez-vous un meilleur déguisement?
—Non.
—Eh bien, alors?
—Va donc pour cette livrée de valets de bourreau!
—J'endosserais celle du diable, répondit le marin, pour arriver à mon but!
—Et vous auriez raison, mon brave ami! J'ai tort, je le confesse; ne pensons qu'à Philippe.
—Et à Yvonne! murmura Keinec.
Marcof l'entendit.
—Tu espères donc encore? demanda-t-il.
—J'espérerai tant que je n'aurai pas acquis une certitude.
—Pauvre enfant! soupira le marin.
—J'ai fouillé toutes les villes de Bretagne, excepté Nantes, continua Keinec; peut-être Yvonne y est-elle?
—Qu'est-ce qu'Yvonne? demanda Boishardy.
—Celle que j'aime, monsieur le comte.
—Au fait, Boishardy ne connaît pas cette histoire, ajouta Marcof. Raconte-la-lui, Keinec; elle l'intéressera, et peut-être te donnera-t-il d'excellents conseils.
—Parle, mon gars, fit affectueusement le chef royaliste en écartant un peu son cheval pour que Keinec pût s'approcher.
Le jeune homme poussa sa monture entre celles des deux cavaliers, puis il réfléchit quelques instants. Enfin, dans ce style d'une rusticité sauvage mais pleine de poésie qui n'appartient qu'au paysan breton, il entama la légende de ses amours et de celles de Jahoua. Keinec s'animait en parlant; au souvenir d'Yvonne enlevée par Diégo, des larmes de rage sillonnèrent son visage; son poing crispé meurtrissait le pommeau de sa selle, et, par une contraction des muscles, il étreignit si vivement son cheval que le pauvre animal poussa un hennissement de douleur.
En entendant prononcer les noms du chevalier de Tessy et du comte de Fougueray, Boishardy échangea un regard rapide avec Marcof.
—Ce sont les mêmes, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
—Oui, répondit le marin.
—Eh bien! la chose s'éclaircit au lieu de se compliquer, c'est bon signe.
—Sans doute; mais je ne saurais oublier les dernières paroles prononcées par ce misérable chevalier.
—Quand vous l'avez trouvé mourant à l'abbaye de Plogastel?
—Oui.
—Et quelles étaient ces paroles?
—Les voici: «Venge-moi de ceux qui m'ont assassiné, tu les livreras à la justice... elle n'est pas notre sœur, c'est sa maîtresse à lui... à....» Et il expira sans pouvoir achever, ajouta Marcof avec un mouvement de colère.
—Mais qui accusait-il de sa mort?
—Le comte de Fougueray.
—Son frère?
—Il disait que cet homme n'était pas son frère!
—Comment cela?
—Voilà ce que je ne sais pas, ce que je donnerais tout au monde pour savoir.
—Peut-être ce misérable n'avait-il plus sa raison et délirait-il en parlant ainsi; l'agonie causée par le poison amène souvent des hallucinations étranges.
—Malheureusement; mais cependant je crois volontiers que cet homme avait conscience de ses paroles.
—Qui vous porte à le croire?
—Une vérité qu'il m'a avouée et qui prouve évidemment qu'il n'était pas le frère du comte.
—Qu'est-ce donc?
—Je l'ai reconnu pour un ancien bandit que j'avais rencontré jadis dans les Abruzzes. A cette époque, je ne l'avais vu que quelques minutes, mais cela s'était passé dans des circonstances telles que sa figure était demeurée gravée dans ma mémoire.
—Et il a avoué cela?
—Parfaitement, n'est-ce pas, Keinec?
—Je l'ai entendu, ainsi que Jahoua.
—Que pensez-vous de cela, Marcof?
—Je ne sais que supposer! Était-ce Raphaël (ce misérable se nommait ainsi), était-ce Raphaël qui trompait le comte de Fougueray; était-ce le comte de Fougueray qui se servait de cet homme? C'est dans la réponse que se trouverait le nœud de cette intrigue, et malheureusement je ne puis répondre moi-même.
—C'est étrange! dit Boishardy en réfléchissant profondément.
—Voici les clochers de Saint-Étienne, fit observer Keinec en désignant du doigt deux flèches aiguës qui apparaissaient en ce moment sur la droite des voyageurs.
—Pressons l'allure! répondit Boishardy, et enfonçons-nous sur la gauche; nous redescendrons ensuite sur la ville, après nous être assurés que les bleus n'y sont pas. Eh bien, continua-t-il tout en éperonnant son cheval et en fixant un regard perçant sur les campagnes avoisinant la Loire; Eh bien! cette jeune Yvonne m'intéresse et je donnerais de bon cœur le peu qui me reste de bien pour découvrir l'endroit où on la retient prisonnière.
—Si toutefois elle vit encore! répondit Marcof.
—N'en doute pas! s'écria Keinec. Si Yvonne était morte, j'aurais été tué, j'en suis sûr.
—Espère, mon gars, dit le chef royaliste. Quant à moi je te promets qu'après avoir réussi à délivrer le marquis de Loc-Ronan, je t'accorderai mon aide pour chercher la pauvre enfant dont tu parles.
—Et si nous la retrouvons, continua Marcof, malheur à ceux qui l'auront fait souffrir!
Keinec ne répondit pas; mais il leva les yeux au ciel en tordant la poignée du sabre qui pendait à son côté. On comprenait que le jeune homme murmurait intérieurement un serment terrible, et qu'il n'y faillirait pas.
Quatre heures et demie sonnaient à l'horloge de la cathédrale de Nantes au moment où le soleil, déclinant rapidement, cachait son disque sous les nuages qui couraient de l'ouest à l'est, et jetait horizontalement ses rayons pâles et blafards sur les rives alors dévastées de la petite rivière de l'Erdre, qui traverse dans toute sa longueur l'un des principaux faubourgs de la ville pour aller verser ses eaux dans la Loire, en face l'île Feydeau au centre même de la vieille capitale du duché de Bretagne.
Désert et désolé, ce faubourg offrait l'aspect d'une cité après le pillage.
Les maisons en ruines servaient d'asile aux chiens affamés que l'affreuse disette qui désolait la ville avait laissés sans maîtres. A peine obtenait-on chez le boulanger la ration de pain nécessaire à la nourriture quotidienne: il avait bien fallu chasser sans pitié du logis les animaux domestiques, et les chiens errants s'étaient instinctivement réunis en bandes dans les quartiers déserts, comme ils se réunissent encore de nos jours dans les environs de Constantinople, ne pénétrant que la nuit dans le cœur de la cité. Au centre du faubourg, se dressait un magnifique peuplier orné de guirlandes, de rubans entrelacés aux trois couleurs nationales, et devenu depuis peu arbre symbolique de la liberté.
Çà et là quelques enfants sortis de la ville et venant jouer dans cette solitude, l'animaient seuls. C'étaient des fils de vrais patriotes auxquels, après les exécutions, revenaient de droit les vêtements qui couvraient le corps des victimes au moment où le couteau les frappait. Bien entendu que ces vêtements étaient ceux que le bourreau rejetait comme ne pouvant lui convenir.
Ces jeunes sans-culottes, espoir de la République une et indivisible, avaient établi, dans le faubourg dont nous parlons, une sorte de succursale de la halle aux habits, et s'amusaient à imiter les marchands et les crieurs. C'était quelque chose de hideux à contempler que ces jeunes têtes blondes, brunes et roses, coiffées de perruques ensanglantées ou de chapeaux également maculés de taches de sang humain.
Deux d'entre eux, les plus grands (ils pouvaient avoir de douze à treize ans), en étaient déjà venus aux coups à propos d'un habit couleur tabac d'Espagne garni de boutons d'acier. Évidemment les deux drôles avaient fait main basse sur les hardes que se réservait l'exécuteur; car l'habit qui formait le principal sujet de contestation était trop frais et trop neuf encore pour avoir été dédaigné parmonsieur de Nantes, comme on disait sous l'ancien régime.
Dans la lutte dont il était l'objet, le prix du combat avait eu à souffrir de nombreux accidents. Une manche était restée entre les mains de l'un des deux antagonistes, tandis que l'autre gamin brandissait les basques au bout d'un bâton; mais ce qui causait la dispute, c'était la partie du vêtement où se trouvait la garniture de boutons.
—Veux-tu lâcher, Bertrand! hurlait l'un des combattants, en tirant à lui le restant de l'habit que son compagnon venait de saisir.
—Non! je ne lâcherai pas! répondait l'autre sans lâcher prise, et en se cramponnant des deux mains au fragment qu'il serrait de toutes ses forces.
—Ah! tu ne veux pas lâcher?
—Non!
—Dis-le voir encore?
—Non! non! non! Entends-tu, grand imbécile?
—Tiens!...
Ici, Bertrand reçut un coup de poing qui fit jaillir le sang de son nez, lequel enfla subitement et menaça de prendre des proportions gigantesques.
—Oh! c'est comme ça! cria l'enfant en rendant coup pour coup. Je dirai que tu es un aristocrate!
—Essaie donc un peu!
—Oui, je te dénoncerai!
—Je suis un sans-culotte. Chaux est mon cousin!
—Et Pinard est l'ami de papa!
—Je te ferai passer sous le rasoir national!
—Et toi dans la baignoire nationale!
—Je le dirai au club!
—Au club! crièrent les autres enfants qui jusqu'alors étaient demeurés muets spectateurs de la scène. Tu vas au club, toi, Pichet?
—Oui, que j'y vas; à preuve que j'ai été reçu membre de la Société régénérée.
Bertrand s'arrêta, et le combat cessa momentanément.
—Vrai? dit-il avec un accent dans lequel l'admiration succédait rapidement à la colère; t'es au club pour de vrai!
—Oui, pour de vrai!
—Pourquoi donc qu'on t'a reçu?
—Ah! voilà!
—Raconte-nous ça! hurla la bande.
—J'y consens, répondit Pichet en prenant une pose magistrale. Faut que vous sachiez que papa m'a emmené avec lui l'autre soir.
—Tu nous l'as dit, interrompit Bertrand.
—Veux-tu me laisser parler, imbécile!
Et Pichet reprit:
—V'là qu'un citoyen fait une motion oùsqu'il fallait écrire. Le secrétaire n'y était pas. On demande quelqu'un qui sait écrire. Papa crie en me montrant: Voilà! Là-dessus je m'en vais au bureau, et j'écris; et puis quand j'ai fini, comme ça m'amusait de griffonner sur le papier oùsqu'il y a des imprimés en haut, j'ai écrit l'exemple d'écriture qu'on nous a donné la semaine dernière.
—Oh! oui, interrompit de nouveau Bertrand; l'exemple oùsqu'il y avait: «Le monde ne sera heureux que lorsqu'on aura guillotiné quarante millions d'aristocrates et cent millions de modérés!»
—C'est ça! répondit Pichet. Pour lors, v'là un citoyen qui regardait et qui me dit: «C'est joli tout de même ce que tu écris là!» Et il monte à la tribune, oùsqu'il a fait un discours dans quoi qu'il a dit que les enfants qu'avaient de vrais sentiments patriotiques devaient être reçus au club. Alors on a crié bravo, on a applaudi la motion, et on m'a donné les honneurs de la séance.
—Qu'est-ce que c'est que ça, les honneurs de la séance? demanda l'un des jeunes compagnons du narrateur.
—C'est, dit Pichet, d'être assis tout seul sur un grand tabouret à côté de la tribune.
—Et t'as eu les honneurs de la séance, toi?
—Oui, que je te dis, et si tu ne me crois pas, je te vas flanquer des coups!
Un murmure d'admiration courut dans les rangs des auditeurs. Il était évident que Pichet avait grandi énormément dans l'estime de ses amis; aussi se redressant avec satisfaction:
—Et voilà! continua-t-il, je suis un pur, un régénéré, un vrai patriote, un sans-culotte épuré, comme dit papa.
Et l'enfant se mit à chanter à haute voix, comme pour célébrer son triomphe, ce couplet alors des plus à la mode:
La guillotine là-basFait toujours merveille!Le tranchant ne mollit pas,La loi frappe et veille.Mais quand viendra-t-elle iciTravailler en raccourci?Cette guillotine, ô gué?Cette guillotine.
Bertrand cependant paraissait ne pas partager l'admiration générale dont son antagoniste était l'objet. Il se mit à rire en se moquant de Pichet qui se promenait les mains derrière le dos, et peut-être la querelle, pour avoir changé d'objet, allait se rallumer non moins vive, lorsque des pas de chevaux retentirent sur la route. Au même instant, le canon résonna vigoureusement du côté de Nantes, et au bruit du canon se mêla celui d'une vive fusillade. Les enfants, dont l'attention se trouva attirée par ce double fait, se mirent à courir du côté des cavaliers d'abord. Le bruit du canon les charmait moins sans doute que la vue des chevaux et des voyageurs.
Trois hommes, en effet, débouchaient dans le faubourg se dirigeant vers la ville. Ces trois hommes portaient le costume complet des patriotes de l'époque: carmagnole bleue detyran, pantalons courts, ceinture rouge, sabots garnis de paille, bonnet de la liberté enfoncé sur la tête et descendant jusqu'aux yeux. Ils marchaient au pas de leurs chevaux côtoyant les rives de l'Erdre.
Boishardy, Marcof et Keinec, semblaient méconnaissables sous ces habits nouveaux. Les deux premiers surtout affectaient les allures des sans-culottes avec une perfection d'imitation peu commune. Keinec seul ne se donnait pas la peine de changer de manières. En entendant le bruit de la canonnade et de la mousqueterie, les cavaliers se regardèrent étonnés et inquiets.