—Qu'est-ce que cela? s'écria Boishardy.
—Se battrait-on à Nantes? murmura Marcof.
—Pas possible!
—Cependant c'est bien le bruit du canon.
—Sans doute.
—Avançons toujours!
—Pardieu! voilà des gamins qui vont peut-être nous renseigner.
Et Boishardy, se levant sur ses étriers, appela à haute voix les enfants. Pichet accourut le premier.
—Dis donc, mon gars, demanda le gentilhomme, sais-tu pourquoi on tire le canon?
—Oui, que je le sais, répondit l'enfant.
—Pourquoi alors?
—C'est pour les aristocrates, les chouans, les brigands!
—On se bat donc!
—Eh non! c'est la prière du soir, comme dit le citoyen Carrier.
Marcof et Boishardy se regardèrent.
—Quelque nouvelle infamie! murmura le marin.
Boishardy lui fit un signe pour lui recommander la prudence, et se retournant vers Pichet, qui était planté droit devant lui, jouant avec la crinière de son cheval:
—Qu'est-ce que c'est donc que la prière du soir du citoyen Carrier? demanda-t-il avec aisance.
—Tiens! répondit l'enfant, vous n'êtes donc pas venu à Nantes depuis deux jours?
—Non, mes camarades et moi nous arrivons de Saint-Nazaire.
—Oh bien! alors, vous ne savez pas.
—Qu'est-ce que nous ne savons pas?
—La nouvelle invention du citoyen, donc.
—Et tu la connais, toi?
—Je crois bien! papa m'y a mené hier.
—Où cela?
—A la place du Département donc!
—Qu'est-ce qu'on y fait à la place du Département?
—Tiens! on y tue les brigands!
—On a donc transporté la guillotine? interrompit Marcof avec impatience.
—Eh non! répondit Pichet en faisant un pas vers son nouvel interlocuteur.
On entendait toujours gronder le canon. Boishardy, craignant l'emportement du marin, reprit aussitôt la parole:
—Si tu sais quelque chose, explique-toi!
—Voilà, citoyen! d'abord, faut que vous sachiez qu'on ne juge plus les aristocrates....
—On ne juge plus?
—Eh non! c'était trop long.
—Après?
—La guillotine ne va plus assez vite....
—Alors?
—Alors on a conduit hier soir trois cents brigands qu'on a pris à l'entrepôt sur la place du Département, et là les bons patriotes leur ont tiré dessus avec des fusils et des canons.
—Tu es sûr de ce que tu dis?
—Tiens! je crois bien! papa y était et moi aussi. Ah! c'était drôlement joli, citoyen!
—Et on recommence ce soir!
—Oui; ça sera comme ça tous les jours.
Marcof poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement. Boishardy comprit que cette puissante nature allait éclater. Aussi, craignant encore une imprudence qui aurait pu compromettre leur sûreté à tous trois, il remercia brusquement l'enfant, et, saisissant la bride du cheval de son compagnon, il partit au galop. Keinec les suivit silencieusement. En ce moment la fusillade cessa.
—C'est fini! s'écria Marcof.
—Êtes-vous fou? répondit le chef royaliste. Vous avez failli nous perdre! Songez que ces enfants sont plus dangereux encore que les hommes par le temps qui court. On arrête vite, et une dénonciation est bientôt faite.
—Vous avez agi sagement, Boishardy, car en entendant les atroces paroles de ce petit drôle, le sang me montait à la gorge, et j'allais faire passer mon cheval sur ce fils de bourreau, apprenti bourreau lui-même.
—Mettons nos chevaux au pas et calmez-vous un peu. Attendons la nuit, si vous le voulez, pour entrer dans la ville; elle ne tardera pas.
Marcof ne répondit pas, mais il arrêta l'élan de sa monture. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que le crépuscule du soir jetait son voile de brouillard sur la vieille cité bretonne. Les trois voyageurs continuèrent leur route en suivant toujours les rives de l'Erdre. Bientôt ils atteignirent la ville. Tout à coup le cheval de Boishardy s'arrêta net et pointa. Celui de Marcof poussa un hennissement et se jeta de côté.
—Qu'est-ce que cela? dit le chef royaliste en corrigeant vertement sa monture.
Mais l'animal refusa d'avancer. La nuit sombre et brumeuse empêchait de distinguer devant soi. Keinec s'élança à terre.
—Un cadavre! dit-il.
—En voici un second! continua Marcof.
—Et un troisième, ajouta Boishardy. C'est ici comme c'était ce matin sur la Loire, à ce qu'il paraît. Du sang, toujours du sang et rien que du sang!
—Nous sommes sur la place du Département, répondit le marin d'une voix frémissante.
Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé. Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et se baissant de temps à autre.
—Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.
—Tonnerre! la place est pavée de cadavres!
Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang. C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en bas âge.
A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur cœur.
Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant. C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des os se brisant sous ces mâchoires affamées.
On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules ensanglantées et avides de carnage.
—Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.
—Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.
—Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune homme presque agenouillé sur la terre humide.
—Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci tous les bleus que je pourrai atteindre.
Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place. Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les chairs mortes.
—Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!
—Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est presque un sacrilège!
—Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!
—Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort? D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.
—Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.
Les trois cavaliers atteignaient alors l'extrémité de la place, laissant derrière eux l'ignoble champ de carnage. Absorbés par les pensées affreuses qu'un tel spectacle venait de leur suggérer, les voyageurs s'engagèrent dans la première rue qui s'offrit à eux et la parcoururent dans toute sa longueur sans se préoccuper de la partie de la ville dans laquelle ils se trouvaient. Mais ce qu'ils venaient de contempler n'était pour ainsi dire que le prologue du drame auquel il leur fallait assister.
A l'extrémité de la rue, un attroupement assez considérable de monde les contraignit à s'arrêter. Cet attroupement était causé par deux hommes et une femme; celle-ci paraissait chanter, et ses deux compagnons jouaient du violon. Un triple cercle de rangs de curieux s'était formé autour des musiciens ambulants. Les deux hommes, vêtus de la carmagnole, du bonnet rouge, et portant la décoration des sans-culottes, annonçaient au public qu'ils pouvaient lui vendre des recueils de chansons «propres à entretenir, disaient-ils,dans l'âme des bons citoyens, la gaieté républicaine,» et, pour preuve, l'un des joueurs de violon fit entendre une ritournelle, tandis que la femme, se plaçant au centre du cercle, s'apprêtait à chanter.
—La ronde des guillotinés mettant leur tête à la trappe!dit-elle, par le citoyen Landré, vrai sans-culotte et mangeur d'aristocrates. Premier couplet.
Et elle se mit à hurler d'une voix traînante et nasillarde, cette chanson dont la réputation était immense et que la foule écouta avec une attention profonde et de fréquentes marques de sympathie.
Vous vouliez être toujours grands,Traitant les sans-culottesDe canailles et de brigands;Ils ont paré vos bottesPar le triomphe des vertus.Pour que vous ne nous triompiez plus,La justice vous sape;Ducs et comtes, marquis, barons,Pour trop soutenir les Bourbons,Mettez votre tête à la trappe.
Les auditeurs applaudirent avec enthousiasme. Marcof et Boishardy échangèrent à voix basse quelques paroles, tandis que Keinec promenait autour de lui un regard sombre et menaçant.
—Deuxième couplet, reprit la chanteuse.
Vous qui paraissiez plus hardisQue des ci-devant pages,Croyant d'aller en paradisSuivant les vieux usages;Vous riez, allant au néant,Dans la charrette en reculant,Comme écrevisse et CRAPPE (sic);Montez le petit escalier,Rira bien qui rira dernier,Passez votre tête à la trappe!
A peine la chanteuse eut-elle terminé que les applaudissements redoublèrent et éclatèrent avec une frénésie qui tenait de la rage.
Pendant ce temps, Marcof et Boishardy, toujours dans l'impossibilité de continuer leur route, s'étaient approchés d'une boutique assez éclairée qu'ils contemplaient avec curiosité. Cette boutique était celle d'un libraire et avait pour enseigne:A Notre-Dame de la Guillotine. Le marchand, jeune homme à la physionomie fausse et sinistre, se tenait sur le seuil de sa porte. Il semblait regarder Boishardy avec une persistance opiniâtre qui finit par fatiguer le gentilhomme, au point que celui-ci, s'approchant davantage du libraire, lui demanda brusquement pourquoi il le fixait ainsi.
—Citoyen, répondit le jeune homme, comme tu regardais ma boutique, j'ai cru que tu voulais m'acheter quelque chose. J'ai tout ce qu'il y a de plus nouveau. Tiens! voici un volume qui vient de paraître, un beau titre:La République ou le Livre du sang, ouvrage d'une grande énergie républicaine, propre à former les bons citoyens.» Je tiens également les journaux de Paris:l'Anti-Brissotin, laTrompette du père Bellerose,la Discipline républicaine.
Marcof, sans se préoccuper de la faconde du marchand, poussa Boishardy du coude:
—Regardez donc! lui dit-il en désignant de la main un livre placé en montre. Celui-ci est curieux!
En effet, le livre indiqué par Marcof portait cet entête significatif:
«Compte-rendu aux sans-culottes de la République française.»
Puis, au-dessous, on lisait:
«Par très haute, très puissante et très expéditive dame Guillotine, dame du Carrousel, de la place de la Révolution, de Grève et autres lieux, contenant le nom et le surnom de ceux à qui elle a accordé des passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leur âge et qualité, le jour de leur jugement, depuis son établissement au mois de juillet 1792 jusqu'à ce jour, rédigé et présenté aux amis des prouesses par le citoyen Tisset, coopérateur du succès de la République française (sic).
—Ce livre-là! s'écria le libraire qui flairait une affaire, est le meilleur de tous, aussi vrai que je m'appelle Niveau.
—Niveau? répéta Marcof avec étonnement.
—Eh bien! fit le marchand, ce nom-là vaut bien celui de Leroy, ci-devant de Monflabert, juré au tribunal révolutionnaire, mon parent, et qui, honteux de son premier nom, s'est fait appeler Dix-Août!
—C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement fait.
—Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est guillotiné ou se guillotinera.
Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur, il haussa les épaules avec un geste de pitié.
—Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais, vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?
Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans la montre et le tendit à Boishardy.
—C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que je veux aider à te régénérer.
Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:
—Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?
—Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la collection complète?
—Oui! dit Marcof en avançant à son tour.
—La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées semblables à celles que débitent les crieurs des rues.
Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.
—Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela se voit.
Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme, poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.
—Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois livres qu'il tenait à la main.
Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique parfaitement de circonstance: «Doit-on regretter l'or quand on peut s'en passer?» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette phrase sentimentale: «Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore.»
Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.
—Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres, et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.
Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.
—Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa main les feuilles qu'il venait d'acheter.
—Eh bien! son nom ne s'y trouve pas!
—Bon espoir, alors!
—Oui; mais il n'y a là-dessus que les noms des guillotinés et pas ceux dont nous avons heurté les cadavres.
—N'importe! espérons toujours. Ah! nous voici arrivés au bout de la rue. Tournons-nous à droite ou à gauche?
—A gauche; cette petite ruelle nous mènera, je le crois, au Bouffay, et ce n'est que là que nous pourrons obtenir quelques renseignements sur Philippe, si toutefois nous parvenons à en avoir.
—A qui nous adresserons-nous?
—Le sais-je? Mais grâce à nos costumes et aux cartes de civisme que je me suis procurées à Saint-Étienne, nous pourrons interroger sans trop éveiller les soupçons.
Les trois amis continuèrent donc leur route; on eût dit qu'un démon attaché à leur suite, se faisait un malin plaisir de les contraindre à assister en une seule soirée à toutes les horreurs qui ensanglantaient Nantes. La nouvelle rue qu'ils avaient prise les conduisit au Bouffay, ainsi que le pensait le marin; mais là les attendait une terrible épreuve. Une grande affluence de monde se pressait aux abords de la place, au milieu de laquelle se dressait la guillotine, et une foule immense l'encombrait déjà lorsque Marcof, Boishardy et Keinec y pénétrèrent. Des myriades de torches de résine jetaient une lueur blafarde sur le sombre échafaud, et augmentaient encore ce que son aspect avait de lugubre.
—On tue encore ici? murmura Boishardy.
—On tue partout à Nantes! répondit Marcof.
—Tournons bride alors; j'en ai assez!
Mais il était déjà trop tard; la foule bouchait toutes les issues.
—Allons, reprit le chef royaliste, il faut faire contre fortune bon cœur.... Assistons à ces nouvelles infamies; mais, pour Dieu! souvenons-nous de Philippe, et quoi que nous puissions voir, ne commettons point d'imprudence.
—Vous avez raison toujours, Boishardy, répondit Marcof à voix basse; la dernière fois que je suis venu dans cette ville maudite, c'était en plein jour, on guillotinait comme on le fait aujourd'hui, et la première tête que je vis rouler, fut celle du baron de Saint-Vallier, auquel j'avais serré la main deux semaines plus tôt. Oh! il nous faut faire provision de force et de résignation, si nous devons demeurer calmes spectateurs.
—Philippe sera notre sauvegarde; seulement, prévenez Keinec; je crains la colère du pauvre gars.
Marcof se retourna vers le jeune homme, et lui ordonna de ne pas laisser échapper une seule exclamation qui décelât son indignation. Keinec fit un signe qui indiquait sa promesse d'obéissance, mais il ne parla point. Depuis qu'il avait raconté l'histoire de ses amours, il était devenu plus sombre encore et plus taciturne que par le passé. Une seule pensée l'absorbait, c'était celle de trouver Yvonne. En ce moment, des cris de joie retentirent dans la foule, et l'on vit une ondulation se produire dans la direction de l'échafaud.
—Ah! s'écria un sans-culotte en indiquant de la main le fatal convoi dont on apercevait la première charrette, dominant les têtes amoncelées de la foule, ah! voici la «bière roulante!»
—Les aristocrates vont mettre «la tête à la chatière!» ajouta un autre.
—Et ce soir, ils seront en «terre libre!» (au cimetière.)
—Eh! Chaux! tu vas voir quelle mine ils feront au vasistas!
—Faut bien déblayer le sol de la république!
—Ah! dit le premier sans-culotte, il n'y aura pas relâche aux représentations ce soir. Les gueux vont «éternuer dans le sac!» Les autres seront baignés, et leurs amis ont eu tantôt une indigestion de fer et de plomb!
Ces allusions aux trois manières de procéder du proconsul obtinrent un bruyant succès. Puis quatre à cinq voix avinées entonnèrent ensemble ce refrain d'un style sauvage et infâme:
Mettons-nous en oraison,Maguingueringon,Devant sainte guillotinette,Maguingueringon,Maguingueringuette.
Les deux chefs royalistes baissaient leurs paupières pour ne pas laisser voir les éclairs de colère qui étincelaient dans leurs regards. Ils étaient tombés au milieu d'une bande de la «compagnie Marat.»
Cependant Boishardy, plus maître de lui, avait remarqué que plusieurs de ceux qui les entouraient jetaient sur ses compagnons et sur lui des regards inquisiteurs, et il jugea prudent d'aller au-devant des soupçons. Tirant une pipe courte de la poche de sa carmagnole, et la bourrant tout en sifflant un air patriotique, il se pencha sur l'encolure de son cheval.
—Citoyen! fit-il en affectant les tournures de phrases de l'époque et en s'adressant au sans-culotte de la «compagnie Marat» qui pérorait dans le groupe, et qui n'était autre que Brutus, l'ami de Pinard; eh! citoyen, donne-moi du feu!
—Volontiers, répondit Brutus qui secoua les cendres de sa pipe en frappant le fourneau sur l'ongle de son pouce gauche.
Boishardy se pencha davantage et les deux pipes se rencontrèrent.
—Merci, continua-t-il en tirant une énorme bouffée de fumée; maintenant, citoyen, faut que tu me rendes encore un service.
—Lequel? répondit Brutus.
—D'abord, es-tu un vrai, un chaud, un pur, un sans-culotte, enfin?
—Un peu que je m'en vante. La «compagnie Marat» ne se recrute pas parmi les tièdes et les timorés.
—Ah! tu es de la «compagnie Marat?»
—Tu ne connais donc pas le costume?
—Non.
—Comment, non?
—Dame! écoute donc, il y a six mois que je ne suis venu à Nantes.
—D'oùsque tu viens, pour lors?
—De Brest.
—Ça va-t-il là bas?
—Pas mal, mais moins bien qu'ici, à ce que je vois.
—Ah! c'est qu'il n'y a pas des Carrier partout! En v'là un vrai patriote!
—C'est pour le voir que je suis venu avec les citoyens, mes amis; des purs, j'en réponds.
—Eh bien! ils ont crânement bien fait, et toi aussi. D'abord, vous arrivez tous à point pour jouir du spectacle gratis. As-tu vu les mitrailles de la place du Département?
—Non, nous sommes arrivés trop tard, répondit Marcof en se mêlant à la conversation.
—C'est dommage, vous auriez ri avec nous. Fallait voir les grimaces de ces brigands d'aristocrates quand ils avalaient du plomb et du fer. Mais soyez calmes, vous n'avez pas tout perdu!
—Qu'est-ce qu'il y a donc encore?
—D'abord le rasoir national, qui fonctionne à présent jusqu'à huit heures du soir, et puis après les déportations verticales.
—Qu'est-ce que c'est que ça?
—Une nouvelle idée du citoyen Carrier, donc!
Ici Brutus raconta dans son langage pittoresquement sanguinaire les noyades qui, pour la première fois, avaient eu lieu l'avant-veille. Marcof et Boishardy comprirent alors pourquoi ils avaient vu tant de cadavres sur la Loire. Le vieux pêcheur avait dit vrai.
—Et ce soir, ajouta Brutus en terminant, troisième représentation! Après la fin du rasoir, ces brigands de déportés vont passer sur la place; nous les suivrons et nous verrons le coup d'œil.
Et Brutus entonna à tue-tête le lugubre «Ça ira!» tandis que Boishardy saisissait la main de Marcof, et la lui serrait silencieusement.
—Ah! s'écria le sans-culotte, voilà les charrettes! Tout à l'heure on va commencer.
En effet, l'ondulation que nous avons mentionnée et qui agitait les flots de la populace se fit sentir plus vive encore. On vit déboucher par une des rues adjacentes les funèbres voitures escortées de sans-culottes à cheval. Les charrettes passèrent devant l'endroit où se trouvaient les trois royalistes. Quatre victimes étaient attachées dans la première. Deux hommes d'abord: l'un portant le costume d'un modeste ouvrier; celui-là était coupable d'avoir sauvé et caché un prêtre réfractaire. L'autre, habillé en paysan vendéen, et portant fièrement sa veste sur laquelle était encore l'image du Sacré-Cœur. En l'apercevant, Keinec, fit un mouvement brusque et poussa son cheval en avant. Il venait de reconnaître un ancien compagnon dans le malheureux qui marchait à la mort.
—Eh! dis donc, prends garde; tu vas m'écraser avec ton cheval! hurla Brutus en arrêtant la monture du jeune homme.
Keinec ne l'entendit pas. Il dévorait des yeux la charrette, la «bière roulante» comme l'avait si pittoresquement dit l'ami de Pinard. Brutus, avec cet instinct du mal qui distingue ses pareils, devina en partie ce qui se passait dans l'âme du jeune Breton.
—Dis donc, citoyen, continua-t-il d'un air moqueur, comme tu les reluques, ces brigands d'aristocrates. On jurerait que tu en reconnais un!
—C'est possible! répondit sèchement Keinec, qui avait oublié complètement et l'endroit où il était, et la qualité de l'interlocuteur qui lui adressait la parole.
Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami; mais Brutus ne lui en donna pas le temps.
—Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate toi-même! dit-il d'un ton menaçant.
Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:
—Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et savoir ce qui en retourne.
—Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!
—Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt! ajouta un sans-culotte.
La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de terre, et le jeta sur le cou de son cheval.
—Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.
Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant, le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.
—Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi bon sans-culotte que lui.
Keinec obéit, et Brutus, rouge, non pas de honte, mais bien par l'effet de la pression exercée sur son cou, se retrouva à terre, chancelant et étourdi. La foule le hua à son tour. Brutus, sans paraître se soucier des applaudissements décernés à son antagoniste, reprit sa place au milieu des sans-culottes.
—C'est égal, dit-il seulement, le citoyen aurait pu serrer moins fort.
—Pourquoi diable viens-tu l'offenser? répondit Marcof en souriant.
—C'est bon! on le repincera! murmura le sans-culotte.
Pendant ce temps, les charrettes avaient presque franchi la distance qui les séparait de l'échafaud. L'attention de chacun se reporta sur la terrible machine. Enfin les voitures s'arrêtèrent. Les deux hommes dont nous avons parlé descendirent les premiers. Seulement, le Vendéen s'arrêta quelques secondes et cria à haute voix du haut de la charrette:
—Vive le roi!
A ce cri, poussé d'un ton fermement accentué, des vociférations, des menaces, des hurlements inintelligibles répondirent de toutes parts. Marcof et Boishardy se retournèrent d'un même mouvement vers Keinec, et lui mirent la main sur la bouche. Le chouan allait crier aussi. Fort heureusement que ce double geste échappa aux nombreux spectateurs qui les entouraient.
—Tais-toi! dit Marcof à voix basse. Tais-toi! tu nous perdrais sans profit pour personne.
—Oh! les infâmes! les lâches! murmura le jeune homme. Mais, vois donc! il y a une femme et un vieillard dans la seconde voiture!
—Nous ne pouvons les sauver! Songe à ce que nous avons à faire!
—C'est bien! je me tais! mais....
Et Keinec détourna ses regards sans achever la phrase commencée, grosse de promesses terribles que le jeune homme comptait mettre à exécution. Brutus l'observait du coin de l'œil.
—Tout ça, murmura le sans-culotte, c'est du gibier de guillotine, j'en réponds; on verra tout à l'heure, et on saura ce qu'il en revient de vouloir étrangler un soldat de la compagnie Marat.
Brutus allait probablement communiquer ses observations à ses voisins, lorsque des cris joyeux retentirent sur la place. La première tête venait de rouler. C'était celle du Vendéen. Le peuple applaudit. Puis ce fut le tour de l'artisan et les bravos retentirent tout aussi nombreux.
Les deux autres victimes qui restaient encore dans la seconde charrette étaient, ainsi que l'avait dit l'ami de Marcof, une femme et un vieillard. Le vieillard pouvait avoir soixante-dix ans. Ses cheveux blancs flottaient en désordre autour de sa tête vénérable. Il semblait calme et résigné. La femme, jeune encore et fort jolie, était vêtue d'un peignoir de mousseline blanche, seul vêtement qu'on lui eût laissé, malgré la rigueur de la saison. Elle paraissait en proie à une terreur folle. Ses yeux égarés, ses traits bouleversés, les contractions nerveuses de sa bouche indiquaient que la malheureuse sentait sa raison vaciller à l'approche du moment fatal. Quand elle monta sur l'échafaud, le vieillard la soutint. Elle devait mourir la première. La pauvre femme se débattait et poussait des cris affreux. Les aides du bourreau s'approchèrent d'elle pour l'attacher. Alors son peignoir se déchira, et la malheureuse demeura presque entièrement nue, exposée aux regards de la populace. De tous côtés ce furent des exclamations, des rires cyniques, des paroles obscènes, des quolibets grossiers. Les misérables ne respectaient pas même la mort.
—Est-elle belle, cette aristocrate de malheur! s'écria Brutus dont les yeux étincelaient.
—En v'là des épaules de satin! répondit un autre.
—Eh hop! son affaire est faite! dit un troisième en voyant tomber la tête de la belle jeune femme.
Boishardy ne put retenir un mouvement de dégoût. Il détourna la tête pour ne pas assister aux exécutions suivantes. Les charrettes se vidèrent rapidement, et les derniers bravos de la foule s'éteignirent avec la voix de la dernière victime. Quatorze innocents venaient de périr.
—La farce est jouée quant au rasoir! s'écria Brutus. Maintenant en avant la baignoire nationale et les déportations verticales!
Puis, se retournant vers Boishardy:
—Dis donc, citoyen, continua-t-il, toi qui arrives à Nantes, faut que tu viennes avec nous pour assister à la fête: «Troisième représentation!»
—Nos chevaux sont fatigués, répondit sèchement le royaliste.
—Mets-les à l'écurie. Tiens, voilà l'aubergiste des Vrais-Sans-Culottes; tu y seras comme un coq en pâte, toi, tes chevaux et tes amis.
En parlant ainsi, Brutus désignait une espèce de cabaret dont l'enseigne représentait une guillotine avec cet exergue: «Au Rasoir national.» Puis, au-dessous, en lettres énormes: «Ici on s'honore du titre de citoyen!» (sic).
La foule commençait à s'écouler et se dirigeait vers les quais. Boishardy regarda Marcof.
—Allons avec eux, dit le marin; sans cela ces misérables nous soupçonneraient; et puis peut-être nous donneront-ils des renseignements utiles.
—Conduisons nos chevaux à l'auberge, alors.
—Volontiers.
Boishardy se retourna vers Brutus:
—Veux-tu nous attendre? demanda-t-il.
—Tout de même, si vous n'êtes pas longtemps.
—Nous allons mettre nos chevaux à l'écurie.
—Convenu; vous me retrouverez ici avec les amis.
Marcof, Boishardy et Keinec s'éloignèrent, se dirigeant vers le cabaret. En ce moment, un homme qui, depuis l'arrivée des trois royalistes sur la place de l'exécution ne les avait pas perdus de vue une minute, et avait plusieurs fois manifesté des signes non équivoques de satisfaction en les voyant entourés des sans-culottes, un homme, disons-nous, se glissa dans les rangs serrés de la populace et vint frapper doucement sur l'épaule de Brutus. Celui-ci se retourna:
—Tiens, Niveau! dit-il en reconnaissant le jeune libraire.
—Chut! fit Niveau en baissant la voix; je tiens une bonne affaire!
—Alors j'en suis.
—Naturellement.
—Qu'est-ce que c'est?
—Tu causais tout à l'heure avec trois hommes à cheval?
—Oui, trois gueux qui me déplaisent, et à qui il faut que je fasse payer les marques noires que j'ai au cou. Je m'arrangerai pour les envoyer au dépôt.
—Garde-t'en bien!
—Pourquoi?
—Parce qu'ils sont riches, à en juger par l'un d'eux au moins.
—Comment sais-tu cela?
—J'ai vu la bourse de celui à qui tu parlais tout à l'heure, et elle est pleine d'or.
Les yeux de Brutus s'ouvrirent démesurément.
—Bah! fit-il. Tu es sûr?
—Puisque je te répète que j'ai vu!
—Alors, comme tu dis, il y a là une bonne affaire, et je m'en charge.
—Mais tu me garderas ma part?
—Cette bêtise! Si je te volais, tu ne m'amènerais plus de tes pratiques, et j'y perdrais trop; ainsi, sois calme. Seulement, comme ils sont trois, faudra que j'emmène des amis, et nous serons plus à partager.
—Fais pour le mieux.
Niveau serra les mains de Brutus et s'éclipsa prudemment. Le sans-culotte revint auprès de ses compagnons.
—Nous les tenons, mes amours! dit-il en s'adressant à six de ses collègues qui étaient demeurés près de lui, et qui tous faisaient partie de la compagnie Marat; nous les tenons!
—Qui ça? demanda l'un d'eux.
—Eh bien! les aristocrates de tout à l'heure.
—Tu crois donc que c'est des aristocrates! reprit l'un des assistants.
—J'en réponds, dit Brutus, qui voulait, aux yeux de ses amis, se donner le mérite de la découverte.
—Si nous les dénoncions?
—Eh! non.
—Pourquoi?
—Autant faire l'affaire nous-mêmes. T'as donc pas remarqué qu'il y en a deux qu'ont des chaînes d'or à leur gousset de montre?
—Si, je l'ai vu.
—Eh bien! s'ils sont riches, et ils le sont, j'en suis sûr et je m'y connais, autant garder la rançon pour nous que de la partager avec Pinard et Carrier!
—C'est une idée, cela!
—J'en ai toujours, Spartacus!
—Et puis nous serons libres d'en finir quand nous voudrons; nous avons nos sabres et nos pistolets.
—Et nous sommes sept, tandis qu'ils ne sont que trois. Faut que celui qui m'a molesté me paye son compte cette nuit même.
—Si nous prévenions Pinard, tout de même?
—Eh non! encore une fois! nous sommes assez. Après les déportations, nous les conduirons chez Nicoud, sur les quais, et nous verrons la couleur des louis qu'ils ont dans leurs poches.
—Les v'là! fit Spartacus en baissant la voix.
En effet, les trois hommes se dirigeaient à pied vers le groupe de sans-culottes. Tous trois, en guise de sabre, portaient une hache d'abordage accrochée à leur ceinture rouge. Brutus prit familièrement le bras de Boishardy, et ils ouvrirent la marche, suivant le flot de la foule qui les entraînait dans la direction de la Loire. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à une haie de soldats qui formaient leurs rangs de chaque côté du grand escalier du Bouffay.
—V'là le défilé qui commence. Attention! hurla Brutus.
Des prisonniers descendaient les marches de l'escalier. Les malheureux ignoraient où on les conduisait. Plusieurs rêvaient la liberté et croyaient à une déportation à l'étranger; presque tous étaient demi-nus. Ils marchaient par couple de deux personnes: un homme et une femme, une jeune fille et un jeune garçon, étroitement liés ensemble.
Carrier appelait cela «les mariages républicains.» On entendait des gémissements sourds et des prières interrompues, des cris d'enfants et des pleurs de femmes. Des torches, agitées au milieu des piques et des baïonnettes, éclairaient ce désolant spectacle.
—Tiens! v'là Robin! dit Brutus en accostant un sans-culotte. Bonsoir, vieux! comment ça va?
—Ça va bien, et ça va aller mieux, répondit Robin qui était l'un des chefs des noyeurs.
—Tu vas leur faire faire un tour au château d'Aulx, à ces brigands d'aristocrates?
—Ah! fameux le calembourg! cria Robin en éclatant de rire. Est-il drôle, ce Brutus!
Pour comprendre ce spirituel jeu de mots, il faut savoir que le château d'Aulx est le nom d'une petite forteresse située près de Nantes. Château d'Aulx (château d'Eau), le calembourg n'eût été réellement pas trop mauvais s'il n'avait été fait dans des circonstances aussi atroces. A partir de ce jour, le mot de Brutus fit fortune et fut répété aux prisonniers qui croyaient souvent être transférés dans une autre prison lorsqu'ils marchaient au supplice.
—Dis donc, Brutus, continua Robin en riant toujours.
—Quoi?
—On a rendu un décret au Comité aujourd'hui.
—Bah!
—Et un fameux, encore.
—Qui l'a rendu?
—Grandmaison.
—Et quoi qui dit, ce décret?
—Il dit qu'on «incarcérera tous ceux qui ont voulu empêcher ou entraver le cours de la justice révolutionnaire en sollicitant pour leurs parents et amis qui sont à l'entrepôt» (historique).
—Fameux! fameux! nous allons avoir de la besogne!
Pendant ce temps, les prisonniers descendaient toujours.
On voyait des femmes tenant dans leurs bras des enfants à la mamelle; de temps en temps quelques-unes de ces malheureuses criaient avec désespoir:
—Une mère!... une mère pour mon pauvre enfant.
Quelquefois deux mains charitables s'avançaient entre les baïonnettes, la mère jetait son fils ou sa fille et continuait sa marche, sans savoir seulement à qui elle avait légué son enfant. Enfin les derniers parurent, et la haie des soldats se referma sur eux. Marcof, Boishardy et Keinec frémissaient d'horreur. Brutus et ses amis les entraînèrent à la suite du cortège qui se dirigeait sur les quais. Chemin faisant, Brutus leur expliqua en détail ce que c'était que les déportations verticales. Le misérable égayait ses discours de quolibets et de jeux de mots; il revendiqua même l'honneur d'avoir, avec Pinard et Chaux, présenté à Carrier la motion concernant les exécutions de la place du Département.
—Au reste, dit-il en parlant des noyades, la Convention a approuvé les idées du citoyen représentant; et la preuve, c'est qu'elle lui a expédié un envoyé du Comité de salut public.
—Et comment se nomme cet envoyé? demanda Boishardy.
—Fougueray, répondit Brutus.
—N'est-ce pas un homme de taille moyenne, un peu gros et pouvant avoir cinquante ans? fit Marcof d'une voix parfaitement calme.
—Tiens! tu le connais donc? répondit le sans-culotte.
—Mais oui, et tu serais bien aimable de me faire trouver avec lui.
—C'est facile.
—Quand cela?
—Ce soir, si tu veux.
—Je ne demande pas mieux.
—Eh! après la fête, nous irons chez Nicoud vider une bouteille, et je l'enverrai chercher; je sais où le trouver.
Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un regard rapide.
—Le ciel est pour nous! murmura le marin.
Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
—Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
—Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers. Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches, l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne permettait pas de distinguer très bien.
Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
—La suite à demain!
Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de la compagnie Marat, sentait son cœur bondir dans sa poitrine devenue trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.
La foule, avide d'exécutions, s'écoulait lentement devant eux, regrettant que la fête fût déjà terminée, et ne se consolant qu'en pensant que le jour suivant en apporterait une nouvelle. Les chansons sanguinaires, les appellations triviales, les interpellations cyniques se croisaient dans l'air.
Un moment Marcof et ses amis se crurent transportés en dehors du monde réel. Il leur semblait assister à un horrible cauchemar, à l'un de ces rêves fantastiques où l'imagination délirante et exaltée par la fièvre se forge à plaisir les monstruosités les plus invraisemblables. Marcof se rappelait les Calabres, et il se demandait ce qu'étaient ces hommes qu'il coudoyait, comparativement à ces brigands repoussés par tous. Enfin, la conscience de la situation présente revint à chacun.
—Et maintenant, dit Brutus, allons boire!
La petite troupe se remit en route. Marcof et Keinec s'étaient rapprochés l'un de l'autre, ou, pour mieux dire, ne s'étaient pas quittés depuis les noyades.
—Keinec? dit le marin à voix basse.
—Que veux-tu?
—Ils sont sept avec nous, n'est-ce pas?
—Oui.
—J'ai dans l'idée qu'aucun ne verra le jour se lever demain matin; qu'en penses-tu?
—Je pense comme toi, Marcof!
—C'est bien! Je vais prévenir Boishardy, et à mon premier signal, frappe tant que ton bras pourra frapper.
—C'est dommage qu'ils ne soient que sept.
—Bah! nous nous rattraperons une autre fois. Mais le sang m'a grisé; il faut que je tue quelques-uns de ces monstres cette nuit même.
—Et moi aussi! répondit Keinec.
Ils arrivaient en ce moment au cabaret désigné par Brutus. C'était une maison de chétive apparence et complètement isolée, située sur les bords de la Loire, en face de l'extrême pointe de l'île des Chevaliers, dans le faubourg où s'élève aujourd'hui le quartier Launay.
Construite dans le style Louis XV le plus pur, la petite habitation, devenue un cabaret de troisième ordre, avait autrefois appartenu à l'un des plus riches financiers de la ville, qui l'avait fait élever pour lui servir de petite maison. Ce financier, auquel Nantes doit un quartier tout entier, bâti de 1785 à 1790, se nommait Graslin, et était fermier général. Homme de goût et puissamment riche, Graslin, l'un des meilleurs économistes duxviiiesiècle, avait voulu mettre ses théories en pratique: il avait fait défricher des forêts, dessécher des marais, agrandir la ville, et l'avait dotée enfin d'une salle de théâtre; mais tout cela n'avait excité que l'envie et les calomnies de ses concitoyens, et l'ingratitude et l'oubli furent les fruits amers qu'il recueillit de son intelligence et de sa libéralité. Il mourut en 1799, à peine regretté, et ses biens furent vendus lors du décret concernant les émigrés, sa famille ayant pris la fuite.
La petite maison du quai de la Loire, qui lui servait de lieu de repos, fut acquise, au prix d'un paquet d'assignats, par un cabaretier voisin, nommé Nicoud. Cet homme s'empressa de faire gratter l'or qui couvrait à profusion les lambris et les portes, afin d'en retirer un bénéfice qui équivalut amplement aux prix même de la maison; puis il fit couvrir d'une couche de blanc les belles peintures qui ornaient les murailles, travestit le salon en salle de bal public, les boudoirs et les chambres élégantes en cabinets particuliers, mit des rideaux rouges aux fenêtres, des tables en bois partout, un comptoir au rez-de-chaussée, dans l'ancien vestibule, et posa une enseigne là où Graslin avait fait sculpter à grands frais un médaillon remarquable. Le vin était bon, la maison commode, puisque le jardin qui l'entourait l'isolait entièrement des constructions voisines: les sans-culottes en firent un lieu de rendez-vous.
Brutus était l'une des meilleures pratiques du cabaret; aussi, lorsqu'il frappa à la porte d'une façon particulière, cette porte s'ouvrit-elle aussitôt.
—Que veux-tu, citoyen? demanda maître Nicoud en paraissant sur le seuil.
—Ton vin numéro un! du vin de sans-culotte, répondit Brutus; du vin rouge comme du sang d'aristocrate! Dépêche, ou je te fais incarcérer demain matin.
Pendant ce temps, Marcof qui s'était glissé près de Boishardy lui parlait à voix basse. Le chef des royalistes fit un geste énergique, et tous entrèrent dans le cabaret.
Brutus conduisit ses compagnons dans une vaste salle dont les fenêtres donnaient sur la Loire; c'était l'ancienne salle à manger du fermier général: mais le cabaretier l'avait rendue méconnaissable. Puis, sous prétexte de commander à souper, Brutus sortit presque aussitôt. Le sans-culotte, qui connaissait les êtres de la maison, se dirigea vers la cuisine dans laquelle il trouva le cabaretier.
—As-tu du monde dans ta cassine? demanda-t-il brusquement.
—Je n'ai que toi et tes amis, répondit Nicoud.
—Bien sûr?
—Dam! visite la maison depuis la cave jusqu'au grenier, et si tu y trouves un visage humain autre que le tien, le mien et ceux de tes compagnons, tu me traiteras comme vous avez traité cet aristocrate de Claude, le cabaretier de Richebourg.
Maître Nicoud faisait allusion à des actes de férocité commis deux jours auparavant par la compagnie Marat sur un pauvre homme dont le seul crime avait été de prier les sans-culottes de solder leurs dépenses. Brutus sourit agréablement à ce souvenir, et reprenant la parole:
—C'est bon; je veux le croire. Ainsi il n'y a personne que nous ici?
—Personne que vous.
—Eh bien!... tu vas filer toi-même.
—Moi?
—Et vivement.
—Pourquoi?
—Ça ne te regarde pas.
—Et où veux-tu que j'aille à cette heure?
—Ça m'est tout à fait égal.
—Mais....
—Ah! pas d'observations, ou je t'envoie à l'entrepôt.
—Faut donc que je vous laisse ma maison?
—Oui.
—Toute la nuit?
—Oui.
—Cependant....
—Rien! interrompit Brutus. La patrie est en danger, et nous sommes en train de la sauver. Si tu nous en empêches, tu deviens un ami des aristocrates, et tu sais ce qu'on en fait, n'est-ce pas, des aristocrates?
Un geste atroce accompagna la phrase.
—Je m'en vais, citoyen, je m'en vais! dit vivement le malheureux aubergiste en frissonnant de tous ses membres.
Le pauvre Nicoud s'apercevait depuis quelque temps que la situation du cabaretier attitré des sans-culottes comportait une foule de désagréments qui en balançaient fâcheusement l'honneur.
—Avant cela, reprit Brutus, tu nous apporteras du vin et du meilleur!
—Oui, citoyen oui!
Sur ce, Brutus pirouetta sur ses sabots et reprit le chemin de la grande salle.
—J'ai idée que c'est des gros négociants mêlés d'aristocrates, qui nous la payeront bonne en louis d'or, murmura-t-il. En tout cas, faut que je saigne celui qui m'a étranglé, et que je vide la bourse de celui que m'a désigné Niveau.
Brutus, en entrant, trouva ses compagnons assis autour d'une vaste table. Soit hasard, soit intention préméditée, les trois royalistes se trouvaient assis chacun entre deux sans-culottes. Brutus sourit en remarquant ce détail, et lança un regard d'intelligence à Spartacus. La conversation était déjà engagée entre Marcof, Boishardy et les membres de la compagnie Marat.
—Ainsi, disait Marcof qui poursuivait toujours la même pensée relative à Philippe, ainsi on ne dressera pas une liste des aristocrates noyés ce soir?
—Pas plus que de ceux qui sont encore sur la place du Département, répondit Spartacus.
—Pourquoi?
—Imbécile! Pour faire une liste, faut-il pas savoir les noms?
—Sans doute.
—Eh bien?
—Eh bien quoi?
—Est-ce qu'on se donne la peine de prendre les noms de tous ces gueux-là? On les tire de l'entrepôt par fournées, au hasard. Les uns ont la chance de la baignade, les autres celle de la mitraillade, voilà!
—Mais on ne les juge donc pas?
—Est-ce qu'on a le temps! D'ailleurs, pourquoi les juger, ne sont-ils pas tous coupables?
—Ah ça! dit Brutus en prenant un siège, qu'est-ce que ça te fait à toi, qu'on les juge ou non, qu'on dresse des listes ou qu'on n'en dresse pas? Tu as donc intérêt à savoir les noms des aristocrates qui restent, que tu demandes ceux des brigands qui s'en vont?
—C'est possible, répondit Marcof; j'ai connu du monde jadis à Nantes, et j'aurais voulu savoir si ceux que je connaissais étaient morts ou vivants.
—Carrier lui-même ne pourrait pas te répondre. Il n'en sait rien. Faudrait fouiller les prisons pour connaître ceux qui y sont encore.
—Mais ce délégué de Paris dont tu me parlais, ne pourrait-il pas me renseigner, lui?
—Le citoyen Fougueray?
—Oui.
—Dame! c'est possible. Mais il ne s'agit pas de ça; nous allons boire!
—Nous boirons, soit; mais tu m'as promis d'envoyer chercher le délégué du Comité de salut public de Paris, et je te rappelle ta promesse.
—Bah! nous verrons demain matin.
—Non, ce soir!
—Ah ça! tu tiens donc bien à voir le citoyen Fougueray?
—Énormément.
—Cette nuit?
—Je te l'ai dit.
—Qu'est-ce que tu lui veux de si pressé? Tu tiens donc bien à te renseigner sur les aristocrates! Est-ce que tu es de leurs amis?
—Ça ne te regarde pas.
—Je veux le savoir, moi! hurla Brutus, emporté par sa brutalité, et peut-être par le désir de faire naître une querelle.
—Comment as-tu prononcé?
—J'ai dit: «Je veux le savoir!»
Au lieu de répondre, Marcof se laissa aller sur le dossier de sa chaise, et se livra à un accès immodéré de joyeuse hilarité. Brutus devint cramoisi de colère. Enfin, le marin reprit son sérieux, et désignant du geste un drapeau tricolore suspendu au fond de la salle:
—Va lire ce qu'il y a écrit sur ce drapeau! dit-il.
—Je ne sais pas lire, répondit Brutus; je ne suis pas un aristocrate, moi!
—Eh bien! je vais lire pour toi.
Et Marcof se levant, et déployant le drapeau en attirant un coin à lui, récita à haute voix la fameuse légende inscrite sur l'étendard: «Liberté! Égalité! ou la Mort!»
—Ce qui veut dire, continua Marcof, liberté à chacun de faire ce que bon lui semble, égalité des volontés; en d'autres termes, je suis libre de mes paroles et de mes actions, et s'il te plaît de dire: «Je veux savoir,» il me plaît à moi de te répondre: Je ne veux pas t'apprendre! Quant à ce qui concerne la «Mort,» j'ajouterai que je n'ai jamais refusé un coup de sabre à personne, et que je suis à ton service si tu te trouves offensé par mes paroles. Comprends-tu?
—Je comprends que tu es un aristocrate!
—Bah! tu crois?
—Oui.
—Eh bien! crois-le!
—Va, tu feras connaissance avec la guillotine!
—Bah! l'acier du rasoir qui doit me couper la tête n'est pas encore trempé!
Marcof parlait ainsi en se laissant peu à peu entraîner par le sang qui bouillonnait dans son cerveau. Il savait n'avoir affaire qu'à sept ennemis. Or, il avait deux compagnons braves et forts. Peu lui importait donc une lutte; mais cependant il se contenait encore, ne voulant rien brusquer avant que Brutus n'envoyât chercher Fougueray.
Brutus, de son côté, lâche comme tous ses semblables, voulait agir seulement sur des hommes sans défense. La vigueur dont Keinec avait fait preuve l'effrayait à juste titre. Déjà le jeune homme se soulevait sur son siège, et l'on sentait que sur un seul geste de Marcof, il allait prendre part à l'action qui commençait à s'engager. Brutus comprit que le moment n'était pas venu, et il profita de la venue de maître Nicoud, lequel entrait en ce moment portant des verres et des bouteilles, pour passer une partie de sa colère.
—Arrive donc! cria-t-il d'un ton menaçant; tu te donnes des airs de faire attendre des sans-culottes de la «compagnie Marat!» Décidément tu tournes à l'aristocrate, et ça ne peut pas durer longtemps!
Le pauvre cabaretier déposa sur la table ce qu'il portait dans ses mains et se retira sans répondre. Cependant, arrivé à la porte, il se retourna et s'adressant à Brutus:
—Tu n'as plus besoin de rien? demanda-t-il.
—Non!
—Alors je vais sortir; je laisserai la clef sur la porte.
—Ah! fit le sans-culotte en l'arrêtant de la main, puisque tu vas te promener, tu me feras une commission.
—Avec plaisir, citoyen Brutus.
—Tu vas aller à Richebourg.
—Oui, citoyen.
—Tu connais la maison de Carrier?
—Sans doute.
—Tu demanderas à la sentinelle le citoyen Fougueray, et tu lui diras que des amis l'attendent chez toi.
—C'est tout?
—Qu'il vienne ce soir; tu ajouteras que Brutus l'attend et que la patrie est en danger! Ça le pressera.
—Bien.
—Il nous trouvera encore ici dans deux heures.
—J'y vais!
—Es-tu content? demanda Brutus en s'adressant à Marcof, tandis que maître Nicoud s'esquivait avec empressement.
—Oui, répondit le marin.
—Alors buvons, et pas de rancune.
—Buvons, je le veux bien.
—Et parlons un peu des affaires de la République, ajouta Boishardy.
—Parlons-en.
—Y a-t-il longtemps que le citoyen Fougueray est à Nantes?
—Depuis deux jours.
—Et il est bien avec Carrier?
—Je crois bien, c'est un ami de Pinard.
—Qu'est-ce que c'est que Pinard?
—Comment tu ne connais pas Pinard?
—Non.
—C'est drôle!
—Eh non! c'est naturel. Je t'ai dit qu'il y avait six mois que nous avions quitté Nantes.
—Eh bien! Pinard, c'est comme qui dirait le chef de la compagnie Marat. Lui et Grandmaison, c'est les trois doigts de la main avec Carrier; c'est lui qui fixe les rançons?
—Quelles rançons?
—Celles que payent les prisonniers.
—Les nobles?
—Oh! que non! Depuis qu'on a confisqué leurs biens, ils n'ont plus un liard à donner; aussi on les exécute sans attendre; mais les gros négociants, faut bien leur tirer le sang du ventre.
—Tiens! c'est très adroit, cela.
—Tu trouves?
—Parbleu!
—Comme ça, continua Brutus en affectant un ton goguenard, comme ça tu approuves les rançons?
—Très bien!
—Et si tu étais incarcéré, tu payerais?
—Peut-être.
—Eh bien! j'ai dans l'idée que tu payeras, fit Brutus en se rapprochant de la porte à laquelle il donna un tour de clef.
Boishardy et Marcof échangèrent de nouveau un regard significatif. Les choses commençaient à se dessiner nettement. Le gentilhomme reprit néanmoins d'un ton parfaitement calme:
—Qu'est-ce qui te donne cette idée-là?
—Je vais te le dire, répondit le sans-culotte, tandis que ses compagnons se levèrent vivement en portant la main à la poignée de leur sabre.
Marcof et Keinec bondirent sur leur siège et furent sur la défensive en un clin d'œil. Boishardy ne bougea pas. Il arrêta même ses deux compagnons.
—Eh mais, dit-il froidement, il me semble que le temps se gâte.
—Tu veux dire qu'il est gâté! hurla Brutus.
—Et à quoi devons-nous ce brusque changement de température?
—A ce que tu n'es pas plus sans-culotte que je ne suis aristocrate.
—Et puis après?
—Après?
—Oui.
—Eh bien! toi et tes amis nous allons vous conduire à l'entrepôt; à moins que....
—Que quoi?
—Que nous ne nous entendions.
—Alors parle.
—Nous avons besoin d'argent.
—Bon.
—Il nous en faut.
—Combien?
—Vingt-cinq louis chacun.
—En assignats?
—En or!
—Diable! vous êtes sept, et cela fait cent soixante-quinze louis.
—Tout juste.
—Et tu crois que nous payerons?
—Si vous ne payez pas, vous y passerez demain.
—Pour qui nous prends-tu donc?
—Pour des gueux de négociants, pour des accapareurs qui viennent affamer les bons patriotes. Allons! pas tant de raisons! nous sommes sept, vous êtes trois; allons-y gaiement!
—Qu'est-ce que vous en pensez? demanda Boishardy en se tournant vers ses deux compagnons. Faut-il payer?
—C'est mon avis, répondit Marcof en souriant.