—A la bonne heure! cria Brutus tandis que la joie rayonnait sur le visage de ses amis.
—Eh bien! reprit le gentilhomme toujours impassible, nous allons payer... mais pas en argent.
—Je t'ai dit que nous ne voulions pas d'assignats.
—Je ne t'en parle pas non plus.
—De quoi parles-tu alors?
—D'un bon avis que je vais vous donner.
—C'est une monnaie qui n'a pas cours.
—Peut-être. Écoute-moi seulement.
Et Boishardy se leva à son tour.
—Vous connaissez les noms des chefs de l'armée royaliste, n'est-ce pas? demanda-t-il en haussant la voix.
—Parbleu! répondit Brutus, j'ai le signalement de ces brigands dans ma poche.
—Vous savez que leur tête est mise à prix?
—Oui.
—Combien Carrier estime-t-il une tête de chef?
—Trois mille livres.
—Voulez-vous les gagner?
—Tu connais un chouan? fit Brutus en s'adoucissant subitement. Tu peux nous le livrer?
—Oui.
—Quand cela?
—Ce soir même.
—Loin d'ici?
—Tout près.
—Et comment le nommes-tu?
—Boishardy!
—Tu nous le livreras?
—Je vous le jure!
—Si tu fais cela, je passe la rançon pour moitié.
—Bah! tu n'en parleras même plus, ajouta Marcof; car nous t'en livrerons deux au lieu d'un.
—Comment s'appelle le second?
—Marcof le Malouin.
—Celui qui nous a enlevé une partie des prisonniers que les soldats nous amenaient de Saint-Nazaire?
—Lui-même.
—Oh! s'écria Brutus, Carrier a dit que s'il tenait celui-là, il donnerait deux mille livres de plus.
—Et il fera bien, car il en vaut la peine! répondit le marin. Marcof a dit qu'il tuerait Carrier et qu'il ferait pendre par les pieds au bout des vergues de son navire tous les misérables qui composent la compagnie Marat. Il a dit que les sans-culottes comme toi et tes amis étaient des galériens en rupture de ban. Il a dit qu'il égorgerait à son tour les égorgeurs de Nantes. Et tout ce qu'il dit, il a l'habitude de le faire. Ah! continua Marcof en donnant enfin libre cours à sa fureur, ah! vous avez pensé que nous étions des négociants faciles à rançonner! Ah! vous avez supposé que sept bandits de votre espèce, sept misérables tirés de la fange des égouts sanglants feraient reculer trois hommes de cœur! Nous vous avons promis de vous livrer deux chefs royalistes. Eh bien! nous vous les livrons. A vous à les prendre maintenant! Voici M. de Boishardy, et moi je suis celui qui ai défait vos bandes sur la route de Saint-Nazaire, celui à propos duquel Carrier augmente le prix du sang; je suis Marcof le Malouin! Vive le roi!
—Vive le roi! répétèrent Boishardy et Keinec.
Un moment d'hésitation suivit ces paroles. Les sans-culottes, stupéfiés de l'audace des chouans, reculèrent. Mais, réfléchissant bientôt qu'ils étaient sept contre trois, ils mirent le sabre à la main. Quelques-uns étaient armés de piques. D'autres préparaient leurs pistolets. Brutus, toujours entre la porte de sortie et les hommes qui emplissaient la salle, demeurait indécis. Keinec bondit sur lui et, le saisissant à la gorge, l'envoya rouler sous la table.
—Tu m'appartiens! cria le jeune homme en brandissant son arme, et j'ai fait vœu de laver ma hache rougie dans le sang de tes victimes.
Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.
Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible. Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait au dehors.
Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de l'agonie.
Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui avaient perdu les leurs.
Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy, demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler auprès de ses compagnons.
Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un œil étincelant l'horrible spectacle.
—Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache. Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées aux âmes de l'enfer.
—Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que sept!
—Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous recommencerons bientôt.
—Dieu le veuille! fit Keinec.
—Dieu le voudra, car Dieu est juste, dit Boishardy en frappant sur l'épaule du jeune homme. Maintenant, qu'allons-nous faire de ces charognes.
—La Loire est proche....
—Eh bien! jetons-y ces cadavres.
—Pas encore, interrompit Marcof; ne compromettons pas nos affaires par trop de précipitation.... Laissons les choses dans l'état où elles sont. Je ne suis pas fâché de donner audience dans cette salle à celui que Brutus a envoyé chercher.
—Croyez-vous donc qu'il vienne?
—Je l'espère.
—Non! ce Fougueray est trop renard pour ne pas flairer la gueule du loup!
—Toujours est-il que nous devons l'attendre.
—Soit; attendons.
—Pendant ce temps Keinec va se rendre à l'auberge où nous avons laissé nos chevaux; nous pouvons en avoir besoin.
Boishardy fit un geste d'assentiment. Marcof tira sa bourse de sa poche et la tendit à Keinec.
—Va vite, mon gars, dit-il au jeune homme. Paie la dépense; et si l'on s'inquiète des taches de sang qui couvrent tes habits, tu répondras que tu as été près de la guillotine.
—On ne s'en inquiétera pas, répondit Keinec; le costume que je porte en ce moment n'en est que plus exact.
—C'est juste. Va et fais promptement. Tu nous retrouveras ici.
Keinec examina l'amorce de ses pistolets, raccrocha la hache à sa ceinture et s'élança au dehors. Boishardy et Marcof restèrent seuls. Ils repoussèrent du pied ceux des cadavres qui les gênaient, et, prenant des sièges, ils se disposèrent à attendre l'arrivée du citoyen Fougueray.
Lorsque, sur l'ordre de Brutus, maître Nicoud avait quitté son auberge, il s'était rapidement dirigé vers la demeure de Carrier afin d'accomplir la mission dont il était chargé. Il devait, lui avait dit le sans-culotte, prévenir le citoyen Fougueray que des amis l'attendaient au cabaret du quai de la Loire. Nicoud atteignit promptement Richebourg et trouva, devant la maison du proconsul, les sentinelles ordinaires qui l'empêchèrent de passer. Il demanda le chef du poste. Celui-ci le renvoya à Pinard, qui avait la haute main sur la garde de la maison de Carrier. Pinard était précisément dans la cour de la maison. Nicoud l'aborda et lui demanda la permission de parler au citoyen Fougueray.
—De quelle part viens-tu? répondit le sans-culotte.
—De la part du citoyen Brutus.
—Où est-il, le citoyen Brutus?
—Chez moi.
—A l'auberge du quai?
—Oui, citoyen.
—Il est seul?
—Oh! non; il est avec des amis.
—Lesquels?
—Des membres de la compagnie d'abord, et puis trois autres que je ne connais pas.
—Qu'est-ce que c'est que ces trois-là?
—Je n'en sais rien; mais ils ont l'air de bons patriotes.
—Et tu dis qu'ils demandent le citoyen Fougueray?
—C'est-à-dire que j'ai compris, en entendant un bout de leur conversation, que c'était l'un de ceux dont je vous parle, qui désirait voir le citoyen, et que Brutus, pour lui faire plaisir, m'avait ordonné de venir le chercher.
Pinard réfléchit quelques instants. On sait qu'il avait intérêt à connaître les démarches de Diégo. Aussi trouva-t-il dans cette affaire quelque chose de singulier et de mystérieux qu'il se promit d'éclaircir. A quel propos Brutus envoyait-il chercher le citoyen Fougueray? Cette démarche cachait-elle quelque chose que Diégo ne voulait pas qu'il sût? Or, si Diégo ne voulait pas qu'il sût, il était évident que lui, Pinard, avait intérêt à savoir. Donc, en vertu de ce syllogisme parfaitement logique, il pensa à éclaircir la situation.
—C'est bien! répondit-il brusquement à Nicoud. Je préviendrai le citoyen Fougeray moi-même.
—Alors, je vais retourner dire à Brutus que sa commission est faite?
—Non pas!... Tu vas entrer au poste et y attendre mon retour; surtout, fais en sorte que je t'y retrouve, sinon je te fais chercher par mes hommes et je t'envoie au dépôt.
—Sois tranquille, citoyen Pinard, je ne bougerai pas! répondit Nicoud. C'est là tout ce que tu as à m'ordonner?
—Oui.
Quelques minutes après, Pinard, après avoir donné des ordres concernant le service de la nuit, se dirigeait seul vers les quais de la Loire, et maître Nicoud, obéissant avec un empressement digne d'éloges au séide du proconsul, s'incarcérait lui-même dans le poste des vrais sans-culottes.
—Je veux voir par moi-même, se disait Pinard, et si Fougueray avait eu l'intention de me jouer, il le payerait cher! Je le ferais noyer demain soir. Mais non, continua-t-il après un silence pendant lequel il réfléchit profondément; mais non, si Fougueray avait eu l'intention de me tromper, il est trop fin pour se servir de cet imbécile de Brutus. Cela ne peut être! Ne serait-ce pas plutôt un piège tendu par d'autres au courant comme lui des affaires du marquis, et qui voudraient profiter des circonstances en détruisant notre combinaison? Cela est plus probable, et si cela est, c'est à moi à veiller! En voyant ceux qui accompagnent Brutus, je saurai bien reconnaître à qui nous avons affaire.
L'ancien berger de Penmarckh marchait rapidement malgré l'obscurité. Les rues étaient désertes, car onze heures du soir venaient de sonner, et les malheureux habitants de Nantes se renfermaient avec soin chez eux, priant le ciel que la nuit entière se passât sans recevoir la visite des sans-culottes de la compagnie Marat. Pinard atteignit le quai et suivit la rive du fleuve.
—Oh! pensait-il, si Fougueray réussit, dans huit jours j'aurai quitté la France et je serai riche à mon tour. Mon but sera atteint! Je remuerai de l'or et je commanderai en maître. Où irai-je? Bah! que m'importe. Je changerai encore de nom, et comme j'aurai la fortune, je serai bien reçu partout. Oui! oui! Fougueray réussira! Quant à Yvonne, demain matin je l'enverrai au Bouffay, et le soir elle sera déportée verticalement; cela lui apprendra à faire la bégueule avec un ami de Carrier! Elle a eu de la chance que le temps m'ait manqué depuis quarante-huit heures pour m'occuper d'elle!
Pinard en était là de ses réflexions et de ses projets lorsqu'il s'arrêta court dans sa marche. Il lui semblait entendre un bruit de voix arriver jusqu'à lui. Il écouta attentivement. Des cris retentirent plus distinctement à son oreille; ces cris partaient d'une maison située à quelque distance et complètement séparée des autres.
—C'est dans l'auberge de Nicoud, murmura-t-il; que s'y passe-t-il donc?
Alors il approcha avec précaution, mais en écoutant toujours. Bientôt le vacarme cessa et tout rentra dans le silence. Pinard arrivait au moment même où la lutte entre les chouans et les sans-culottes venait de se terminer.
La salle du cabaret dans laquelle s'était passée la scène sanglante était située au rez-de-chaussée de la maison. Trois larges fenêtres l'éclairaient sur une vaste cour dans laquelle stationnaient autrefois les équipages des grands seigneurs et des financiers que recevait Graslin, et que maître Nicoud avait transformée en une sorte de jardin à l'usage de ses clients qui trouvaient là, durant l'été, l'air et la fraîcheur sous une succession de berceaux verdoyants. Ces fenêtres percées à hauteur d'appui, étaient garnies de barreaux de fer que le cabaretier avait fait poser par mesure de précaution, la porte de la cour ayant été enlevée et l'accès en étant par conséquent toujours ouvert. A la gauche de ces trois fenêtres se trouvait la porte conduisant dans l'intérieur de l'habitation, porte étroite, basse, mystérieuse, comme il convenait à une petite maison; cette porte ouvrait sur un premier vestibule, étroit également et communiquant lui-même avec la salle où maître Nicoud avait placé son comptoir. Cette salle, était l'ancien grand vestibule, en forme de rotonde, au pied de l'escalier conduisant aux étages supérieurs. La rampe de cet escalier avait été commandée par le fermier général à un artiste de l'époque, qui l'avait exécutée en cuivre ciselé recouvert ensuite d'une épaisse dorure. Nicoud avait gratté la dorure, fait fondre le cuivre et remplacé le tout par une rampe en bois de chêne soutenue par d'épais pilastres.
La maison était fort petite et n'avait qu'une pièce de profondeur, de sorte que la salle où se trouvaient Marcof et Boishardy était éclairée, non seulement sur l'ancienne cour, mais encore sur le jardin planté par Graslin d'arbres précieux, et, par son successeur, de légumes, plus utiles à la consommation qu'agréables à la vue. Trois autres fenêtres donc ouvraient sur le derrière de la maison. Comme un petit mur de clôture séparait la cour du jardin, Nicoud n'avait pas cru devoir prendre à l'égard de ces fenêtres les précautions qu'il avait prises pour les premières, et elles étaient vierges de la plus mince barre de fer.
Lorsque Brutus et ses compagnons étaient arrivés à l'auberge, l'heure était déjà avancée; aussi maître Nicoud avait-il fermé déjà les contrevents des fenêtres ouvertes sur la façade, et aucun des survenants n'avait songé à les relever. Pinard, après s'être approché doucement, essaya donc, mais en vain de faire pénétrer son regard dans la salle. Un faible rayon de lumière glissant entre les contrevents, lui indiquait seul que la pièce était habitée, mais il ne pouvait distinguer ce qui se passait à l'intérieur. Il écouta de nouveau et n'entendit aucun bruit.
Alors il pensa à tourner la maison et à pénétrer dans le petit jardin situé au fond. Déjà il atteignait l'angle du mur lorsqu'un nouveau bruit le fit retourner subitement, Pinard s'accroupit dans l'ombre. L'infâme satellite de Carrier était brave et ne redoutait pas le danger. Il attendit tranquillement. La porte de la maison s'ouvrit, et un homme parut sur le seuil. Cet homme était Keinec, lequel allait accomplir l'ordre dont venait de le charger Marcof. Keinec referma la porte sur lui et prit sa course dans la direction du Bouffay. Il frôla Pinard sans le voir.
En ce moment la lune, se dégageant d'un nuage, resplendit subitement, et éclaira le jeune homme. Pinard porta vivement la main à ses lèvres pour étouffer un cri.
—Keinec! murmura-t-il.
Mais Keinec était déjà loin. Le sans-culotte se redressa d'un bond.
—Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Keinec dans la même maison que Brutus! Oh! il faut absolument que je sache la vérité. Keinec à Nantes! Saurait-il donc que j'y suis moi-même, et qu'Yvonne....
Pinard s'arrêta.
—Non, reprit-il vivement; impossible! Il n'aurait pas eu la patience d'attendre. Il ne sait rien. Mais que vient-il faire?
Et le sans-culotte se prit de nouveau à réfléchir profondément. Tout à coup il se frappa le front.
—C'est cela! dit-il en lui-même, Keinec est un chouan. Keinec fait partie de la bande de ce damné Boishardy; s'il vient à Nantes c'est qu'il s'agit d'un complot royaliste! Voyons maintenant ce qui se passe dans l'intérieur de l'auberge, et pourquoi Fougueray se trouve mêlé à tout ceci.
Sur ce, Pinard tourna la maison, et franchissant le petit mur de clôture dont nous avons parlé, il sauta dans le jardin converti en verger. Une fois dans ce verger, et assuré que tout était entièrement désert autour de lui, il se glissa le long du bâtiment, et gagna les fenêtres placées sur ce côté de la maison. Ces fenêtres, à la hauteur desquelles il atteignit facilement, car le terrain du jardin se trouvait plus élevé que celui de la cour, avaient leurs contrevents ouverts. Seulement, une épaisse couche de poussière qui faisait rideau, empêchait tout d'abord de distinguer nettement l'intérieur. Pinard s'approcha davantage.
Certain de ne pas être vu, il colla son visage aux carreaux inférieurs de l'une des croisées, et regarda attentivement. La première chose qu'il vit fut le cadavre de Brutus placé en pleine lumière, en face de ses regards qui tombaient d'aplomb sur le corps ensanglanté. Pinard reconnut aussitôt son compagnon; mais ne manifesta aucune surprise.
Puis, près de ce cadavre, il distingua deux hommes assis; l'un lui tournait le dos et masquait le visage de l'autre. Autour de ces hommes, et gisant sur le parquet maculé de sang on apercevait les corps inanimés des membres de la compagnie Marat. Pinard tressaillit en voyant ce massacre des siens; mais il continua stoïquement à porter toute son attention sur ceux qui occupaient principalement ses regards.
Au bout de quelques minutes, l'homme qui lui dérobait les traits de son compagnon fit un mouvement brusque et se leva en se retournant. Le sans-culotte put alors entrevoir le visage des deux individus enfermés avec les cadavres.
Sans doute reconnut-il les deux hommes d'un seul coup d'œil, car il fit un pas en arrière si vivement que son pied glissa et qu'il tomba à la renverse. Se relevant comme poussé par un ressort, il traversa le verger, s'élança sur le mur, et se dirigea d'une course furieuse vers l'intérieur de la ville.
—Marcof et Boishardy à Nantes! murmurait-il. Oh! quelle prise! Coûte que coûte, il faut m'en emparer; si ces hommes voyaient demain luire le soleil, étant encore libres, Fougueray et moi serions perdus! Plus de doute, ils savent tout; mais ils n'auront pas le temps d'agir.
Pinard atteignit bientôt la place où se dressait la guillotine. De joyeuses clameurs, entremêlées de chansons, de jurons énergiques et de mots d'un cynisme éhonté retentissaient dans une maison voisine. Cette maison était le cabaret à l'enseigne du «Rasoir national,» cabaret où Keinec avait conduit les chevaux. Pinard, connaissant cette auberge pour le lieu des réunions ordinaires des sans-culottes de la compagnie Marat, frappa rudement à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt.
Pinard pénétra dans une salle fumeuse, mal éclairée par un quinquet en fer battu, et dont l'atmosphère nauséabonde soulevait le cœur de dégoût. L'ami de Carrier fut reçu avec des acclamations frénétiques. Une vingtaine d'hommes étaient là, les uns attablés et buvant, les autres debout et vociférant.
—Vive Pinard! hurla la bande.
—Merci, mes Romains! répondit le lieutenant de la compagnie Marat; mais il n'est pas temps de boire et de chanter. Les aristocrates font des leurs. Brutus et vos amis ont été égorgés ce soir. Il faut les venger!
—Brutus a été égorgé! s'écria un sans-culotte.
—Par qui? demandèrent sept ou huit voix.
—Par des brigands de chouans qui ont pénétré dans la ville, et ont souillé par leur infâme présence la terre de la liberté.
—Les chouans sont à Nantes! s'écria-t-on de toutes parts avec stupéfaction.
—Oui! répondit Pinard.
—Sont-ils nombreux?
—Où sont-ils?
—Quand les as-tu vus?
Et les questions, les interpellations se croisèrent dans un tumulte effroyable.
—Je les ai vus il n'y a pas une heure! dit l'ami du proconsul en s'efforçant de dominer le bruit assourdissant qui se faisait dans la salle. Ils sont à l'auberge du quai de la Loire, chez Nicoud, et je ne crois pas qu'ils soient nombreux, car je n'en ai compté que trois; mais peut-être les autres se cachaient-ils dans la maison.
—Et ce sont ceux-là qui ont assassiné Brutus et nos amis?
—Je vous répète que mes yeux ont contemplé leurs cadavres; les brigands causaient tranquillement assis auprès d'eux.
A cette nouvelle assurance, la colère et la rage des sans-culottes ne connurent plus de bornes.
—A mort les chouans! s'écria-t-on.
—A la Loire les aristocrates!
—Vengeons nos frères!
—Mort aux aristocrates!
Et vingt autres exclamations menaçantes partirent de tous les coins de la salle. Les sans-culottes, entourant Pinard et se pressant autour de lui, sollicitaient de nouveaux détails en brandissant leurs sabres et leurs piques avec des gestes furibonds. La scène était tellement animée, qu'aucun des assistants ne remarqua que par l'entre-bâillement de la porte du fond venait d'entrer un nouveau venu qui, en apercevant Pinard, se recula vivement, et prêta une oreille attentive à tout ce qui allait se dire. Cet homme était Keinec.
Le chouan, après avoir bridé les chevaux, se disposait à gagner la rue, lorsque la voix de Pinard était arrivée jusqu'à lui. Keinec s'était d'abord arrêté comme s'il eût été cloué sur le sol par une force invincible; puis il s'était rapproché, et, ainsi que nous venons de le dire, il s'était hasardé jusqu'à pénétrer dans la salle. En reconnaissant Carfor, qu'il entendait nommer Pinard, il comprit que le secret de sa présence et de celle de ses chefs dans la ville était connu du terrible ami du proconsul.
Keinec pouvait fuir sur-le-champ; mais, avec cette indifférence du danger qui faisait le fond de son caractère, il voulut entendre jusqu'au bout l'espèce de conciliabule qui se formait. Seulement la prudence lui avait fait rouvrir la porte de la salle, et il écoutait en dehors tenant à la main les brides des chevaux, et prêt à fuir par la grande porte de derrière, la seule qui, donnant accès aux voitures et aux chevaux, demeurait ouverte toute la nuit. Pinard était monté sur une table et haranguait les patriotes. Pinard avait compris que, pour mieux entraîner les sans-culottes et s'en faire suivre, il lui fallait donner quelques explications. D'ailleurs les discours étaient à l'ordre du jour à cette époque: on en faisait partout et pour tout, à toute heure et à tous propos, et le lieutenant de Carrier eût risqué de se dépopulariser aux yeux de ses amis en manquant une si belle occasion de lancer une allocution patriotique. Puis, d'une part, le berger terroriste ignorait le nombre des chouans à attaquer; il ne pouvait supposer, malgré la témérité des trois royalistes, qu'ils se fussent hasardés seuls et sans secours dans la ville, et il s'imaginait que la maison du quai de la Loire était remplie de soldats blancs. D'un autre côté, il connaissait la valeur passablement négative de ces valets de la guillotine qui l'entouraient, et qui, les premiers à l'assassinat et au pillage, avaient grand soin de ne pas quitter les murs de Nantes, dans l'enceinte desquels ils ne couraient aucun danger, laissant aller au feu de l'ennemi les vrais soldats de la République. Il s'agissait donc de chauffer à blanc le patriotisme des sans-culottes, et de faire passer dans leur cœur le désir de la vengeance et la ferme volonté d'exprimer ce désir autrement que par des cris et des vociférations. En conséquence, Pinard s'était élancé sur une table, et, dominant l'assemblée, avait commencé ce que l'on nommait une «carmagnole de Barrère»; c'est-à-dire une improvisation fulminante, patriotique et splendidement colorée.
Sans prononcer les noms des deux chefs royalistes, car il voulait se réserver l'aubaine de les apprendre lui-même à Carrier et de toucher la prime promise par le proconsul, il fit, en style de circonstance, un tel tableau de la honte qui allait rejaillir sur la compagnie Marat tout entière, si elle ne vengeait pas son honneur outragé par la mort de sept de ses enfants, que les auditeurs, transportés de rage et de fureur, l'interrompirent par des rugissements d'indignation; menaces de mort, promesses de tortures, serments de vengeance, de meurtre et de carnage, partaient de tous côtés en une seule et même explosion. Tous, d'un même mouvement, se précipitèrent sur leurs armes. En un clin d'œil les satellites de Carrier furent prêts à marcher, les uns armés de piques et de pistolets, les autres de sabres et de fusils de munition. Bref, il fut décidé sur l'heure qu'une expédition nocturne allait avoir lieu contre les brigands royalistes, sous le commandement du citoyen Pinard, qui se réservait ainsi non seulement le mérite de l'initiative, mais encore celui d'avoir mené à bonne fin une affaire aussi importante.
D'une part, Pinard allait satisfaire sa haine contre Marcof et Keinec; de l'autre, il allait d'un seul coup s'élever au-dessus des Grandmaison et des Chaux, de ceux enfin qui contre-balançaient son influence auprès du proconsul. La capture des chefs royalistes le faisait le second dans Nantes. Aussi son œil fauve lançait-il des éclairs de joie féroce, et, voulant terminer par une péroraison digne de son brillant exorde:
—Sans-culottes! s'écria-t-il, braves patriotes épurés, montrez une fois encore que vous êtes la force de la République et que vous seuls êtes la véritable barrière entre la nation et les gueux qui veulent la perdre! A vous l'honneur de laver avec le sang des brigands la tache qu'ils ont osé faire au sol républicain en le foulant sous leurs pieds indignes! A vous la gloire d'écraser ces serpents qui se sont glissés dans notre sein! Sans-culottes! la patrie est en danger! Aux armes et vive la nation!
—Vive la nation! hurla l'auditoire.
—En avant! répondit Pinard qui comprit que l'exaltation avait atteint son apogée.
Ils sortirent en masse confuse du cabaret. Arrivés sur la place, Pinard les fit mettre en rangs et prit la tête en recommandant le plus grand silence. Les sans-culottes, y compris leur chef, étaient au nombre de vingt-quatre; c'était juste huit hommes que chacun des royalistes allait avoir à combattre, en supposant que Keinec pût arriver à temps pour prêter à ses chefs le secours de son bras. La troupe prit le chemin qu'avaient parcouru Brutus et ses compagnons, et se dirigea en bon ordre vers le cabaret isolé.
Boishardy et Marcof étaient demeurés dans la salle basse, l'oreille au guet, et attendant toujours l'arrivée de Diégo. Plus d'une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Keinec.
—Tonnerre! s'écria le marin avec violence. Ce Fougueray ne viendra pas!
—Je vous avait dit que le drôle flairerait ce qu'il aurait trouvé, répondit Boishardy.
—Et Keinec?
—Je ne comprends pas le retard qu'il met à revenir.
—Lui serait-il arrivé malheur?
—Cordieu! si je le savais, je braverais tout pour secourir ce gars qui nous a si dignement secondés!
—Écoutez Boishardy! il me semble entendre du bruit au dehors.
—Vous vous trompez, mon cher, ce sont les murmures du fleuve qui vous arrivent aux oreilles, et le vent du nord qui secoue les portes.
—Vous avez raison.
—Voici la lampe qui s'éteint, fit observer Boishardy.
—C'est vrai; il n'y a plus d'huile.
—Nous ne pouvons pas rester ici sans lumière!
—Qu'importe!
—Si nous étions découverts, la position ne serait pas tenable!
—Eh bien! sortons alors.
—Soit. Nous demeurerons sur le seuil de la porte, et nous attendrons Keinec.
Boishardy et Marcof se dirigèrent vers la porte qui donnait sur la cour, l'ouvrirent et se trouvèrent en plein air. Le marin se baissa vers la terre.
—Je vous répète, Boishardy, que j'entends quelque chose.
—Un galop de chevaux?
—Non.
—Des pas d'hommes?
—Non plus.
—Qu'entendez-vous donc alors?
—Je ne sais... quelque chose de confus que je ne puis définir.
—Allons sur le quai.
Les deux hommes traversèrent la cour et gagnèrent l'ouverture située sur la rive du fleuve. L'obscurité était profonde et rendue plus épaisse encore par le brouillard qui s'élevait de la Loire, et qui, couvrant le faubourg, interposait son opacité entre les regards des deux amis et l'horizon qu'ils s'efforçaient d'interroger.
Le froid, dont la bise soufflant du nord augmentait l'intensité, était devenu très vif. De bruyantes rafales faisaient courber les têtes dénudées des grands arbres plantés sur le quai, et sifflaient aigrement dans leurs branchages noirs. Marcof écoutait toujours avec une attention profonde; mais par suite d'un phénomène assez commun, le brouillard humide empêchait la perception du son, et ce n'était que lorsque le vent, chassant devant lui la brume, établissait un courant entre la ville et le faubourg, que le marin pouvait saisir ce bruit vague et indescriptible qui avait éveillé sa vigilance. Boishardy n'entendait rien et affirmait à son compagnon qu'il s'était trompé.
—Ce sont les feuilles mortes tourbillonnant sur nos têtes qui causent par leur froissement ce bruit mystérieux qui vous inquiète, dit-il à voix basse.
Marcof lui fit signe de garder le silence et se pencha en avant.
—Encore une fois, dit-il, je vous affirme que je ne suis pas le jouet d'une illusion.
—Alors, fit Boishardy avec résolution, tenons-nous sur nos gardes! Au diable ce brouillard qui vient de s'élever et qui nous dérobe les rayons de la lune! La nuit est tellement noire que l'on ne peut distinguer à deux pas devant soi....
Marcof l'interrompit en lui saisissant la main:
—Entendez-vous? dit-il.
—Oui, oui... j'entends, cette fois, répondit Boishardy. Qui diable est cela? On dirait le roulement d'une voiture, et l'on ne distingue pas le bruit des chevaux.
—Attention! il me semble voir quelque chose se remuer dans la brume. N'apercevez-vous rien?
—Si fait! je vois une masse confuse qui s'avance rapidement vers nous!
Boishardy et Marcof saisirent leurs pistolets qu'ils armèrent, et se tinrent préparés en silence à l'événement qui menaçait. Le gentilhomme et le marin ne s'étaient pas trompés: un bruit sourd devenant de plus en plus distinct retentissait sur le quai dans la direction de la ville, et une ombre arrivait effectivement sur eux avec une rapidité véritablement fantastique, car cette ombre épaisse et noire courait sur la terre sans faire entendre autre chose qu'un roulement indescriptible et presque insaisissable. Enfin elle arriva devant la porte de l'auberge, et s'arrêta brusquement.
—Les chevaux! s'écria Marcof.
C'était en effet Keinec conduisant les trois animaux.
—Tu leur as donc enveloppé les fers avec du foin? demanda Boishardy en voyant le jeune homme s'élancer à terre.
—Oui, répondit Keinec; c'est cette précaution qui m'a retardé, et il est heureux que j'aie employé mon temps à la prendre, sans elle nous étions perdus.
—Comment cela? demandèrent les deux hommes.
—Je vous l'expliquerai plus tard, messieurs; mais d'abord à cheval et piquons! Il y va de notre salut.
—Que s'est-il donc passé?
—Vous le saurez. A cheval! à cheval!
L'accent avec lequel Keinec prononça ces paroles était tellement pressant, que toute hésitation devenait impossible. Puis les deux chefs savaient le jeune homme trop brave pour s'effrayer d'un danger vulgaire. Ils sautèrent donc lestement en selle.
—Regardez! fit Keinec en se retournant.
Les rayons de la lune glissant sous un nuage percèrent en ce moment l'opacité du brouillard, et éclairèrent d'une lueur pâle une partie du quai. Marcof et Boishardy, imitant le mouvement de leur compagnon, purent alors distinguer au loin des piques et des baïonnettes qui s'avançaient en silence. Les cavaliers rendirent la main et les chevaux partirent. Grâce au foin qui entourait les sabots de leurs montures, le bruit du galop s'amortissait de telle sorte qu'il était évident qu'il serait absorbé par celui que faisaient les pas des sans-culottes.
—Nous sommes donc découverts? demanda Marcof.
—Oui, répondit Keinec.
—Tu en es sûr? ajouta Boishardy.
—J'ai entendu l'ordre que l'on donnait de nous traquer dans l'auberge.
—Et qui donnait cet ordre?
—Celui qui a découvert notre présence dans la ville.
—Le connais-tu?
—Oui.
—Quel est-il?
—Ian Carfor!
—Ian Carfor! répéta Marcof en arrêtant son cheval par une saccade si brusque que l'animal plia sur ses jarrets de l'arrière-train; Ian Carfor, dis-tu? Ce misérable est donc à Nantes?
—Oui.
—Tu l'as vu?
—Je l'ai vu.
—Et tu ne l'as pas tué?
—Je me serais fait massacrer sans pouvoir vous prévenir. Mais vous ne savez pas tout: Carfor a changé de nom; il se nomme aujourd'hui Pinard.
—Pinard! s'écria Boishardy à son tour; Pinard, l'infâme satellite de Carrier, le lieutenant de ses crimes, l'aide du bourreau! Parle vite, Keinec; dis-nous ce que tu sais, ce que tu as appris. Nous sommes à l'abri ici, et les misérables égorgeurs atteignent à peine le seuil de l'auberge.
Keinec raconta brièvement ce qu'il avait vu et entendu au cabaret duRasoir national. Quant il eut achevé son récit, Marcof sauta à bas de son cheval.
—Descends! dit-il à Keinec.
Keinec obéit.
—Vous, Boishardy, continua le marin, vous allez prendre les brides de nos chevaux et nous suivre au pas.
—Qu'allez-vous faire?
—Vous le saurez; mais cela ne doit pas vous concerner. C'est une vieille histoire que Keinec et moi connaissons, et comme nous l'avons commencée ensemble, c'est ensemble que nous devons la terminer. Quand nous serons à deux ou trois cents pas de l'auberge que les bandits vont fouiller pour nous trouver, vous vous arrêterez et vous nous attendrez. Au nom de l'honneur, Boishardy, je vous somme de ne pas vous mêler à ce que nous allons entreprendre. Attendez-nous seulement; que nous puissions fuir ensemble; car il faudra quitter Nantes cette nuit.
—Et Philippe?
—Soyez tranquille, nous le sauverons demain, s'il est vivant encore; maintenant, j'en réponds.
—C'est bien, répondit le gentilhomme. Marchez, je vous suis; je m'arrêterai là où vous me le direz, et je vous attendrai, à moins que vous m'appeliez vous-même.
—Merci, Boishardy. Maintenant retournons sur nos pas.
La distance que les chevaux avaient franchie était assez courte. Arrivés à deux cents pas environ de la maison, Marcof fit arrêter Boishardy près d'un mur qui l'abritait de son ombre. Puis, saisissant le bras de Keinec, tous deux s'avancèrent, profitant habilement de tout ce qui pouvait dissimuler leur marche.
—Écoute, dit le marin, les sans-culottes ont sans doute placé une ou deux sentinelles à la porte du cabaret. Il faut que ces sentinelles meurent sans pousser un cri. Laisse tes pistolets à ta ceinture. Assure-toi seulement que la chaîne qui retient ta hache à ton bras droit est solidement accrochée. Bien, c'est cela! Maintenant prends ce poignard.
Marcof tirant deux espèces de dagues corses de la poche de sa carmagnole en remit une à Keinec et garda l'autre.
—Encore une recommandation, continua-t-il. Ne frappe qu'à la gorge, mais frappe d'une main ferme et enfonce jusqu'au manche. L'homme qui meurt ainsi tombe sans pousser un soupir. Tu m'as bien compris?
—Parfaitement! répondit Keinec.
—Rappelle-toi que si Yvonne est à Nantes, Carfor, mieux que personne, peut nous en donner des nouvelles; car il sait tout ce qui se passe dans la ville. Il faut donc que nous le prenions vivant.
—Compte sur moi, Marcof! Ou je mourrai sous tes yeux ou nous aurons Carfor!
—Nous réussirons et tu ne mourras pas, car Dieu est juste, et c'est lui qui nous envoie ce misérable. Ils sont vingt qui l'accompagnent, dis-tu? ce serait folie que de vouloir lutter et livrer un combat en règle. Ce qu'il nous faut seulement, c'est Carfor; peu nous importent les autres! Donc il s'agit de pratiquer une trouée jusqu'à lui et de l'enlever de vive force. Une fois ce brigand entre nos mains, nous passerons sur ceux qui voudraient nous arrêter ou le défendre, et nous fuirons au plus vite. Convenons seulement que celui de nous deux qui atteindra le premier Carfor l'emportera, et que l'autre protégera sa sortie. C'est dit, n'est-ce pas?
—Oui.
—Alors séparons-nous et ne te laisse pas entraîner par l'ardeur de la lutte; ne frappe que ce qu'il faudra frapper.
Keinec fit un signe affirmatif, et s'apprêtait à pénétrer dans la cour, lorsque Marcof le retint encore par la main.
—Suis les bosquets à ta gauche, dit le marin, et s'il y a deux sentinelles, égorge le sans-culotte qui se trouvera le plus éloigné de la maison; je réponds de l'autre. Seulement ne t'élance qu'au moment où tu m'entendras siffler doucement: ce sera le signal qui t'apprendra que je suis prêt, et il est essentiel que nous agissions ensemble! Maintenant rappelle-toi les ruses des Indiens d'Amérique, avec lesquels nous avons combattu; profite des moindres accidents, de l'épaisseur du brouillard, et ne frappe qu'à coup sûr, car de ce premier coup dépend peut-être notre sort et celui de ceux que nous voulons sauver. Donne-moi la main, et songe à Yvonne!
Les deux hommes s'étreignirent les mains en silence, et se quittèrent pour pénétrer dans la cour. Keinec appuya sur la gauche et Marcof gagna le côté droit, puis les ténèbres les séparèrent.
Ainsi que l'avait supposé Marcof, Pinard avait laissé au dehors deux de ses compagnons avec ordre de veiller attentivement, dans la crainte que ceux qu'il voulait surprendre ne lui échappassent par un moyen qu'il ignorait. L'un des sans-culottes se promenait devant la porte du cabaret et sa silhouette se détachait nettement sur l'intérieur de la maison éclairé par les torches des soldats de la compagnie Marat. L'autre, placé à la hauteur des premiers bosquets, disparaissait au milieu de l'obscurité profonde.
Ces précautions prises, Pinard avait pénétré dans la maison à la tête du reste de ses hommes. Toujours persuadé que Marcof, Boishardy et Keinec n'avaient pas agi seuls, il s'attendait à trouver une résistance sérieuse, aussi n'avançait-il qu'avec une prudence calculée. Laissant la moitié de son monde au pied de l'escalier dans la pièce où se trouvait le comptoir, il fit allumer des torches et des flambeaux qui étaient symétriquement rangés sur une planche voisine, puis il tourna le bouton de la porte donnant dans la salle commune, celle-là même où gisaient dans leur sang Brutus et ses collègues. Aucun être vivant ne se présenta aux yeux étonnés du sans-culotte. Fouillant scrupuleusement la vaste chambre, il s'assura qu'aucune autre issue que celle par laquelle il venait de pénétrer n'avait pu protéger la fuite des royalistes. Repoussant du pied les cadavres qui gênaient leur marche, Pinard et ses subordonnés examinèrent les fenêtres; toutes étaient fermées en dedans. Le sans-culotte vomit une suite d'énergiques jurons.
—Les gueux nous auront sentis! s'écria-t-il. Ils se sont sauvés comme des lâches!
Cette supposition, que le silence qui régnait dans l'auberge semblait justifier, fit éclater l'ardeur belliqueuse des sans-culottes que l'approche du danger avait menacé d'éteindre.
—Fouillons la cuisine! dit un des assistants.
Pinard laissa deux autres hommes dans la salle et gagna la cuisine située du côté opposé. Elle était également déserte et les fenêtres qui donnaient sur le jardin étaient fermées en dedans, comme celles de la salle.
—Ils sont au premier, peut-être! murmura Pinard. Allons! explorons la maison tout entière, mais surtout que l'on garde bien la porte d'en bas!
Et, toujours suivi des siens, il gravit les marches de l'escalier. Trois hommes étaient demeurés dans l'étroit couloir sur lequel ouvrait la porte. Ces trois hommes pouvaient facilement communiquer avec les deux sentinelles placées au dehors, bien que la nuit les empêchât de les distinguer. C'était donc, en somme, cinq obstacles vivants qu'allaient avoir à affronter Marcof et Keinec pour pénétrer seulement dans le cabaret.
Ces dispositions venaient d'être établies, et Pinard et ses amis atteignaient le premier étage au moment où les deux royalistes suivaient chacun l'un des côtés de la cour, toujours protégés par le brouillard qui redoublait d'intensité et par les treillages arrondis des bosquets placés sur deux lignes parallèles.
Keinec se glissait avec une précaution infinie, étouffant le bruit de ses pas, le poignard serré dans la main droite et l'œil ardemment fixé en avant. Marcof imitant la même marche, avançait pas à pas, le corps ramassé sur lui-même, les jarrets à demi pliés comme une bête fauve guettant la proie sur laquelle elle va bondir. Le marin se dirigeait vers la maison qu'il voulait atteindre pour s'élancer sur le sans-culotte dont il distinguait la forme malgré l'opacité des ténèbres, éclairée qu'elle était par les lumières brillant dans le corridor.
Bientôt il aperçut l'ombre de la première sentinelle se projetant presque à portée de son bras; celle-ci, d'après le plan arrêté, appartenait à Keinec, Marcof ne s'en préoccupa donc pas. Se courbant vers la terre, il se coucha doucement et se mit à ramper pour passer sans éveiller l'attention du patriote.
En ce moment un vacarme véritablement infernal éclata au premier étage du cabaret. C'était Pinard et ses compagnons qui, furieux de l'inutilité de leurs recherches, brisaient les meubles de maître Nicoud pour passer leur colère impuissante. Des cris, des blasphèmes, des imprécations ignobles retentissaient par les fenêtres enfoncées. Ce bruit subit fit tourner la tête au sans-culotte au pied duquel passait Marcof. Le marin profitant de l'heureux hasard qui le protégeait, s'élança rapidement et atteignit la maison; là il se blottit et attendit.
La seconde sentinelle, accomplissant sa promenade régulière était à l'extrémité de l'auberge, mais devait passer, en revenant, devant le royaliste accroupi. Marcof avait la main gauche appuyée sur la terre pour être à même de donner plus de puissance à son élan, et sa main droite, armée de la dague corse à la lame triangulaire, rapprochée de la poitrine.
Une minute se passa, minute terrible, pendant la durée de laquelle toutes les facultés du marin se concentrèrent sur un même point, se réunissant pour atteindre un seul but: la mort de celui qui approchait. Enfin, le sans-culotte tourna sur ses sabots et, longeant la maison, atteignit l'endroit où se tenait Marcof.
Les nerfs du marin se détendirent d'un seul coup, comme la corde d'une arbalète, et il s'élança d'un seul bond en lançant dans l'espace un sifflement aigu. La flèche d'un archer ne serait pas arrivée plus rapide que la lame acérée du poignard de Marcof au cou de la sentinelle, qu'elle traversa de part en part. Le sans-culotte, littéralement égorgé, roula sur le sable sans exhaler une seule plainte. A peine Marcof se redressait-il, que Keinec était devant lui.
—C'est fait, dit simplement le jeune homme en montrant son poignard ensanglanté.
—Bien, mon gars! Maintenant, le plus difficile reste à faire, mais nous le ferons! Suis-moi; seulement, si tu te trouves avant moi en face du berger, étends-le d'un coup de poing mais ne frappe pas trop fort; il ne faut pas l'assommer.
—Je tâcherai.
—Viens.
Et Marcof entra résolument dans l'auberge. Un épouvantable tumulte y régnait du rez-de-chaussée aux combles. Les sans-culottes, ne désespérant pas encore du résultat de leur expédition, en dépit de leurs premières et infructueuses recherches, s'étaient éparpillés dans la maison et la sondaient de la cave au grenier. En arrivant près de l'escalier, Marcof se trouva face à face avec l'un de ceux que Pinard avait laissés dans le couloir donnant accès dans la salle commune.
—Où est Pinard? demanda-t-il brusquement.
—Il cherche des aristocrates, répondit le patriote nantais qui, en voyant le costume déchiré et ensanglanté du marin, n'eut pas le moindre soupçon et le prit pour un des siens.
—Est-il en haut, en bas, dans la cour?
—Est-ce que je le sais?
—Tonnerre! sais-tu que j'ai un ordre de Carrier à lui remettre, et que cet ordre ne permet aucun retard?
—Attends, alors, je vais l'appeler.
Et le sans-culotte, enflant la voix, cria à tue-tête:
—Ohé, Pinard! ohé, Pinard! on vient te chercher de la part de Carrier!
—Qui cela? répondit Pinard, dont la voix partit de l'étage supérieur.
—Je n'en sais rien.
—Eh bien, dis que l'on monte!
—Monte! répéta le sans-culotte.
Marcof passa devant le soldat de la compagnie Marat et, suivi de Keinec, il s'élança sur les marches de l'escalier avec une énergie que décuplait l'imminence du danger. Tous deux eurent soin de baisser la tête afin que Carfor ne pût reconnaître de loin les traits de leur visage, car le digne patriote se penchait sur la rampe pour examiner les nouveaux venus.
Le lieutenant de Carrier était sur le palier du premier étage entouré de trois sans-culottes portant des flambeaux. Marcof, en arrivant au sommet de l'escalier, redressa sa tête menaçante qui se trouva tout à coup éclairée par le jeu des lumières. Carfor poussa un cri.
—Les aristocrates! les....
Il n'eut pas le temps d'achever. Le marin s'était élancé sur lui. Mais Pinard, se jetant en arrière, se retrancha derrière un sans-culotte. Marcof, frappant dans le vide, fut entraîné par la force du coup qu'il portait. Il trébucha, chancela et tomba sur ses genoux; un sans-culotte leva son sabre sur lui; peut-être c'en était-il fait du frère de Philippe de Loc-Ronan, lorsque Keinec, saisissant entre ses mains de fer l'homme qui allait frapper, l'enleva et le jeta par-dessus la rampe de l'escalier. Puis, renversant un second du revers de sa hache, il asséna à Carfor un de ces énergiques coups de poing comme les matelots savent seuls en donner, un coup de poing à assommer un cheval, à renverser une cloison. Pinard le reçut en plein visage. Le sang jaillit du nez, de la bouche et des yeux, et le misérable roula sans connaissance.
Pendant ce temps, Marcof s'était relevé et terrassait le troisième combattant auquel il ouvrait la poitrine d'un coup de poignard. Keinec avait saisi Carfor dans ses bras et le chargeait sur ses épaules.
—Viens! hâtons-nous! s'écria Marcof en s'élançant en avant.
Mais le bruit de la lutte, si courte qu'elle eût été, avait donné l'éveil aux autres sans-culottes. Les premières marches de l'escalier et la porte de sortie se trouvaient obstruées par huit ou dix hommes. Marcof brandit sa hache et sauta tête baissée, toujours suivi par le brave gars qui étreignait à l'étouffer le corps inanimé de l'ancien berger de Penmarckh. Les sans-culottes les reçurent la baïonnette et la pique en avant, appelant à leur aide leurs autres compagnons, qui accoururent de tous côtés. Marcof tomba au milieu d'un cercle pressé d'ennemis menaçants.
A l'aide d'un moulinet terrible, le marin opéra une première trouée dans la masse, et dégagea le couloir. Les sans-culottes, surpris à l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se servir de leurs armes à feu. D'ailleurs l'espace manquait pour manier un fusil, et aucun d'entre ceux qui se trouvaient là n'avait, par bonheur, de pistolets chargés. Cette double circonstance, la dernière surtout, était un puissant auxiliaire.
Marcof avait abattu trois hommes en trois coups de hache donnés avec une rapidité qui tenait du miracle. Les autres reculèrent par un mouvement de terreur assez compréhensible, en face de ce fer sanglant qui les menaçait. Le marin profita du vide laissé devant la porte. Il poussa Keinec devant lui, et, se retournant, il fit face seul aux sans-culottes qui accouraient de toutes parts.
L'endroit dans lequel se passait cette scène était, nous le répétons, un corridor fort peu large, servant jadis de premier vestibule, et dont la porte donnait sur la cour. Une fois Keinec en dehors de la maison, Marcof voulait lui donner le temps d'emporter Pinard, et de gagner sans être inquiété l'endroit où se tenait Boishardy avec les chevaux. Le jeune homme, comprenant l'intention de son chef, s'élança de toute la vitesse de ses jambes en dépit du lourd fardeau qu'il portait sur ses épaules.
Marcof s'opposa donc comme une digue à la fureur des sans-culottes, et, se plaçant sur le seuil de la porte, il se tint terrible et menaçant, sa hache d'une main son poignard de l'autre. Les fenêtres de la salle donnant sur la cour étaient grillées, aucune autre issue ne faisait communiquer la maison avec l'escalier: il fallait donc passer sur le corps du royaliste pour poursuivre celui qui venait d'enlever si audacieusement le lieutenant de Carrier.
Les membres de la compagnie Marat écumaient de rage. Deux défaites successives dans la même soirée portaient à son comble leur frénésie sanguinaire. D'une part, Brutus et ses amis tués, massacrés, et dont les cadavres fumaient encore; de l'autre, leur chef fait prisonnier au milieu de ses soldats, sous leurs yeux, arraché pour ainsi dire de leurs mains, et en face d'eux un homme, un seul, dont l'arme terrible avait abattu déjà trois de leurs compagnons.
Un même cri de vengeance s'échappa de toutes les poitrines, et tous se précipitèrent pour écraser l'audacieux ennemi; mais les ignobles assassins, habitués à voir trembler devant eux leurs victimes quotidiennes, ignoraient à quel effrayant adversaire ils allaient s'adresser. Marcof rugissait comme le lion que les tigres viennent attaquer dans son antre. Ses prunelles flamboyaient; ses lèvres ouvertes se contractaient en laissant à découvert ses dents serrées; sa physionomie avait revêtu une expression saisissante; tout son être, enfin, frémissait d'une ardeur sauvage. Marcof, ainsi, était admirable à contempler.
Un délire épouvantable s'était emparé de son cerveau sous les vociférations de ceux qui le menaçaient; il ne voyait plus, il n'entendait plus, il n'avait plus qu'un but, qu'une volonté: tuer encore, tuer toujours! C'était la passion du carnage dans toute sa farouche poésie. Sa fureur, excitée par les crimes sans nom auxquels il avait assisté depuis plusieurs heures, sa fureur, un moment assouvie par les meurtres de Brutus et de ses compagnons, s'était réveillée subitement, plus puissante encore, et centuplait ses forces herculéennes.
Marcof avait oublié et la noble mission qui l'avait conduit à Nantes, et ses amis qu'il allait perdre peut-être par sa folle témérité; ce n'était plus le frère du marquis de Loc-Ronan, voulant arracher une victime au couteau révolutionnaire, ce n'était plus le chouan dévoué à la cause royale, c'était le démon de la vengeance en face de ceux qu'il devait punir. Sa hache, maniée avec une adresse merveilleuse par ses doigts crispés, s'abaissait et se relevait pour s'abaisser encore plus rapide, frappant sans relâche dès qu'elle trouvait jour à tuer ou à blesser. Les étincelles jaillissaient de l'acier au contact du fer des piques, des lances et des sabres. Heureusement le manque d'espace obligeait les sans-culottes à ne combattre que deux de front; mais les derniers rangs poussant les premiers, ceux-ci tombèrent, sans pouvoir reculer sous les coups du marin.
En l'espace de quelques secondes quatre autres sans-culottes roulèrent à ses pieds. Enfin deux coups de feu retentirent. Une balle effleura l'épaule de Marcof, l'autre arriva en plein sur le manche de sa hache, qu'elle brisa un peu au-dessous du fer. Le royaliste était désarmé, et les piques acérées menaçaient sa poitrine. Saisissant son poignard de la main gauche, sans reculer d'un pas, il écarta violemment les fers prêts à le frapper, et de la main droite, arrachant un pistolet passé à sa ceinture, il cassa la tête de celui qui le serrait de plus près. Cependant la position n'était plus tenable.
Marcof s'était bien emparé d'une pique, mais cette arme, moins favorable que la hache pour attaquer et se défendre, ne lui permettrait pas de lutter longtemps.
Puis, malgré son énergie et sa force extraordinaire, son bras commençait à s'engourdir. Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine. Une sueur abondante l'aveuglait par moments.
Ivre de sang et de carnage, il frappait sans plus se soucier des coups qui lui étaient portés. Sa carmagnole pendait en lambeaux.
Par un hasard providentiel il n'était pas encore blessé; mais il allait être écrasé par le nombre. Sept cadavres de ses adversaires lui servaient de rempart. Déjà ses genoux fléchissaient, un nuage de sang passa sur ses yeux. Il allait tomber en arrière lorsqu'il se sentit enlever de terre et jeter de côté par deux bras nerveux. Deux éclairs brillèrent au-dessus de sa tête, deux détonations retentirent simultanément, et deux sans-culottes roulèrent sur les dalles qui pavaient le corridor. Puis un fer de hache en abattit deux autres. C'était Boishardy qui, l'œil en feu, frappait à son tour.
Le gentilhomme, dévoré d'impatience, avait attendu néanmoins le retour de Keinec; mais dès que le jeune Breton était arrivé, portant toujours Pinard inanimé sur ses épaules, le brave royaliste lui avait impérativement commandé de prendre sa place à la garde des chevaux, et s'était élancé au secours de son ami.
Il y avait une telle similitude de bravoure, d'audace, de force et d'adresse entre Marcof et Boishardy, que les sans-culottes, trompés encore par l'apparence de la taille et par l'aspect du costume, ne s'aperçurent pas tout d'abord de la substitution d'adversaire qui venait d'avoir lieu. Les plus hardis reculèrent devant cette nouvelle attaque impétueuse. Près de la moitié de la bande avait déjà succombé. Il étaient nombreux encore néanmoins; mais une sorte de terreur panique s'empara d'eux en voyant Marcof qui se relevait et revenait plus terrible.
Ils crurent à l'arrivée subite d'une troupe entière de royalistes. Les misérables prirent la fuite par le verger.
Marcof bondit pour les poursuivre; mais Boishardy l'arrêta d'une main ferme. Sans mot dire, il l'entraîna dans la direction des chevaux. En ce moment Keinec, dévoré par la rage de l'inaction à laquelle Boishardy l'avait contraint, Keinec arrivait avec les chevaux. Pinard, pieds et poings liés, était couché en travers sur l'encolure de celui que montait son gardien. Marcof et Boishardy se mirent en selle, et partirent au galop. La rapidité de la course rafraîchit le sang du marin. Son cerveau se dégagea et il secoua la tête.
—Oh! j'en ai bien tué! furent ses premières paroles.
—Oui! répondit joyeusement le gentilhomme. La nuit a été bonne, et la compagnie Marat en garde mémoire! Vous n'êtes pas blessé, au moins?
—Je ne crois pas.
—A la bonne heure! Et toi, Keinec?
—Moi, répondit le Breton en fermant les poings, je n'ai rien fait! Marcof a agi seul.
—Ne dis pas cela, fit vivement le marin. Tu m'as encore une fois sauvé la vie, et c'est toi qui as pris Carfor.
—Et cette fois je ne le lâcherai pas.
—Tu auras raison, mon gars, dit Boishardy en souriant. Ah! s'il y avait seulement deux mille hommes comme nous trois dans l'armée royaliste, nous serions dans huit jours sous les murs de Paris, et les égorgeurs monteraient à leur tour sur l'échafaud qu'ils ont dressé pour le roi martyr.
—En attendant, nous voici loin de Nantes. Où allons-nous?
—A Saint-Étienne, répondit Marcof.
—Chez Kérouac, qui nous a donné ces déguisements.
—Oui.
—Mais il y a plus de six lieues de Nantes à Saint-Étienne.
—Qu'importe! Il faut mettre notre prisonnier dans un endroit où nous soyons certains qu'il soit bien gardé.
—C'est juste. Demain nous rentrerons dans la ville.
—Oui, et nous sauverons Philippe, car maintenant je réponds du succès. Pinard est le bras droit de Carrier; Pinard fait tout et sait tout à Nantes; Pinard fouille les prisons à son gré, condamne ou absout suivant sa fantaisie; Pinard nous donnera tous les renseignements nécessaires, et Pinard nous procurera les moyens d'enlever Philippe de cette caverne de bandits.
—S'il ne voulait pas parler?
—Lui? Il a essayé une fois de refuser de me répondre quand je voulais l'interroger. Demandez à Keinec si j'ai su lui délier la langue? Le scélérat doit encore porter les marques de ma colère! Oh! il parlera, cela ne m'inquiète pas!
Tandis que Marcof répondait ainsi aux questions du chef royaliste, Pinard était peu à peu revenu de l'étourdissement causé par le coup de poing du jeune Breton.
La situation était trop tendue et trop critique pour que la mémoire lui fît défaut et que la présence d'esprit ne lui revînt pas en même temps que la conscience de l'existence. Il entr'ouvrit les yeux, il vit au-dessus de sa tête le buste athlétique de Keinec, à sa droite et à sa gauche Marcof et Boishardy galopant rapidement, et, n'essayant pas de tenter un seul mouvement qui pût déceler qu'il eût repris connaissance, il demeura dans une immobilité complète, obéissant comme une masse inerte aux secousses que l'allure du cheval sur le cou duquel il était attaché donnait à son corps.
—Ah çà! demanda tout à coup Boishardy en se retournant vers Marcof, lorsque vous aurez tiré de lui ce que nous en voulons, qu'est-ce que vous en ferez?
—Je ne sais encore, répondit le marin.
—Vous ne le tuerez donc pas comme un chien qu'il est?
Un léger frémissement agita convulsivement le corps du sans-culotte. Le misérable attendait avec une anxiété horrible la réponse de son ennemi, qui paraissait hésiter; Pinard tenait à la vie.
—Cela dépendra de ses réponses, dit enfin Marcof.