Un soupir de soulagement expira sur les lèvres du prisonnier. Les trois cavaliers, qui suivaient la levée du fleuve depuis Nantes, atteignaient en ce moment le petit bourg de Chantenay. Le brouillard s'était en partie dissipé, et la nuit, plus claire, permettait de distinguer la campagne environnante.
—Quittons la route, dit Boishardy; Chantenay est au pouvoir des bleus; prenons par Saint-Herblain.
—Non, répondit Marcof; cela nous ferait faire un crochet inutile. Tournons seulement Chantenay et suivons la Loire jusqu'à Couéron; de là, nous gagnerons Saint-Étienne à travers les bruyères.
Boishardy fit un geste d'assentiment et s'élança sur la droite, coupant le pays du sud à l'ouest. Marcof et Keinec le suivirent. Les trois hommes continuèrent en silence leur course furieuse et eurent bientôt doublé les dernières maisons du petit bourg.
La situation de Pinard devenait de minute en minute plus intolérable et se métamorphosait graduellement en un véritable et atroce supplice. Couché sur l'encolure du cheval de Keinec, sa tête et ses bras pendaient d'un côte le long du poitrail, et de l'autre ses jambes ballottaient dans le vide. Sa poitrine se trouvant plus élevée que les extrémités, le sang ne circulait plus et menaçait de l'étouffer ou d'envahir complètement le cerveau. La figure du sans-culotte, ensanglantée déjà par le coup que lui avait porté le jeune homme avant de l'enlever de l'auberge, était devenue violacée et se décomposait rapidement. Les veines du cou, gonflées à éclater, apparaissaient en saillie comme des cordes. Un râle sourd s'échappait avec peine de sa gorge, menacée d'une strangulation prochaine. Pinard ferma les yeux et perdit de nouveau connaissance.
Les cavaliers avaient dépassé Couéron et atteint les hautes bruyères dans lesquelles leurs chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. Ils galopaient toujours cependant.
Bientôt les maisons de Saint-Étienne se détachèrent sur les nuages gris qui couraient au-dessus de leurs têtes, et, quittant les landes de bruyères, ils entrèrent dans la petite ville, qui paraissait plongée dans un profond sommeil. Ils tournèrent les premières maisons sans ralentir leur allure; puis, mettant brusquement leurs chevaux au pas, ils s'avancèrent vers une ruelle étroite dans laquelle l'obscurité semblait plus profonde encore.
Marcof sauta à terre et heurta doucement à une porte située au rez-de-chaussée d'une humble maison ayant toute l'apparence d'une modeste ferme bretonne. On veillait sans doute à l'intérieur, malgré l'heure avancée de la nuit, car la porte s'ouvrit aussitôt. Un vieillard, tenant à la main un flambeau, parut sur le seuil. En apercevant le marin et ses compagnons, sa physionomie exprima la joie la plus vive.
—Vous avez donc réussi? dit-il.
—Pas précisément, répondit Marcof; mais nous avons bon espoir, mon brave Kérouac.
—Grand Dieu! s'écria le vieillard en remarquant le désordre des vêtements des trois cavaliers et le sang dont ils étaient couverts; grand Dieu! seriez-vous blessés?
—Non pas, tonnerre!
—Vous vous êtes battus cependant?
—Et vigoureusement, je te le jure! Mais entrons vite; nous te raconterons la chose en détail. Pour le moment il s'agit de transporter chez toi le prisonnier.
—Un prisonnier!
—Fait à Nantes cette nuit même.
—Qui donc?
—Pinard.
—Le lieutenant de Carrier?
—En personne!
—Oh! fit le vieillard dont les yeux étincelèrent. Merci de l'avoir amené vivant! Je pourrai le tuer de ma main comme ils ont tué mon frère et ma fille!
—Peut-être ne te refuserai-je pas cette consolation.
—Entrez vite, messieurs! dit Kérouac en s'effaçant pour laisser passer Marcof, Boishardy et Keinec qui portait toujours le corps inanimé du sans-culotte. Entrez vite; j'aurai soin des chevaux.
Les trois hommes pénétrèrent dans la maison. Arrivé dans la première pièce, Keinec allait jeter Pinard sur un siège, lorsque Marcof l'arrêta.
—Pas ici, dit-il.
—Au cellier, n'est-ce pas? fit Boishardy.
—Oui.
Et Marcof, prenant une lumière, conduisit ses compagnons vers l'entrée de l'escalier qui descendait dans les fondations de la maison.
—L'endroit dans lequel ils se trouvaient était une ancienne ferme, dévastée deux fois déjà par les bleus. Le cellier, où l'on déposait autrefois les provisions, était vide et désert. D'énormes crocs scellés dans la muraille montraient leurs pointes acérées, veuves des quartiers de viande salée et des jambons fumés qui y étaient appendus jadis en prévision de l'hiver.
—Jette-le là, dit Marcof à Keinec en désignant le sol de la cave. Maintenant prends des cordes, attache-lui les mains derrière le dos, et lie-le solidement au croc le moins élevé.
Keinec s'empressa d'obéir.
—Ah! fit-il en serrant les deux mains déjà liées du misérable, Carfor a conservé la trace de notre visite à la baie des Trépassés, ses pouces sont rongés. Nous ne pourrons plus employer le même moyen pour le faire parler.
—Nous en trouverons d'autres, mon gars, répondit Boishardy.
En ce moment Kérouac entra dans le cellier.
—Laissez-moi voir la figure de ce tigre, dit-il en écartant Keinec et en plaçant en pleine lumière le visage de Pinard.
Les paupières du sans-culotte firent un mouvement qui n'échappa pas à Marcof.
—Le drôle revient à lui, dit-il.
—Oh! continuait le vieillard, c'est donc cet homme qui a fait mourir ma fille; c'est lui qui a donné l'ordre de frapper mon frère!
Et ses regards dévoraient pour ainsi dire toute la personne de l'ancien berger de Penmarckh. Marcof vit l'émotion profonde qui se peignait sur la physionomie de Kérouac. Il craignit une scène qui eût retardé l'exécution de son plan.
—Kérouac, dit-il doucement, laisse-nous, mon vieil ami; personne ne veille en haut, et il est urgent, par le temps qui court, que nous soyons avertis des moindres événements du dehors.
Le vieillard hésita.
—Vous ne le tuerez pas sans moi? demanda-t-il avec anxiété.
—Non.
—Tu me le promets?
—Je te le jure.
—Alors je vais veiller.
Et Kérouac remonta lentement les degrés de l'escalier qui conduisait à la pièce supérieure. Le vieillard avait déjà disparu que l'on entendait encore ses sanglots.
—Pauvre homme! dit Boishardy, on lui a massacré son enfant?
—Oui, répondit le marin, les bleus sont venus ici; ils ont emmené sa fille et son frère à Nantes. L'une a servi de jouet aux orgies de Carrier et est morte de faim et de douleur dans les prisons. L'autre a été guillotiné. Kérouac était à Nantes ce jour même, et il a vu rouler la tête de son frère en même temps qu'un geôlier compatissant lui apprenait qu'il avait perdu sa fille.
—Les monstres! murmura le gentilhomme.
Puis désignant Pinard:
—Celui-là payera pour tous! ajouta-t-il.
—Celui-là, répondit Marcof, celui-là nous procurera les moyens de satisfaire notre vengeance et d'arriver à notre but. Il nous aidera à frapper Carrier et à délivrer Philippe, ou, sur mon salut éternel, je le jure, il souffrira toutes les tortures de l'enfer. Allons, Keinec, il est temps d'agir. Tire ton poignard et pique ce misérable jusqu'à ce qu'il soit revenu complètement à lui.
Keinec appuya la lame aiguë de son arme contre le bras de Pinard, et enfonça graduellement. Le sans-culotte poussa un cri de douleur.
—Le voilà réveillé! dit froidement le marin.
—Oui, répondit Carfor en se redressant, oui, je t'entends et je te vois, Marcof; mais sache bien que si je suis en ta puissance, ma volonté est plus forte que la tienne. Tu me tueras, cette fois, je ne dirai rien. J'ai subi déjà les tortures que tu m'as infligées; mais aujourd'hui mon âme saura braver la douleur et sera plus puissante que mon corps!
—Je crois que le bandit parle de son âme! fit Marcof en riant. Il nous défie; eh bien! nous allons voir.
Et s'adressant à Keinec:
—Va nous chercher, dit-il, un réchaud de charbon et un morceau de fer.
Keinec sortit vivement.
—Qu'allez-vous faire? demanda Boishardy.
—Employer un procédé fort simple que j'emprunte aux Indiens de Ceylan pour faire obéir les éléphants.
—Et quel est ce procédé?
—Il consiste, à l'aide d'une forte brûlure, à entretenir une plaie vive sur le cou de l'animal; c'est dans le milieu de cette plaie que l'on enfonce la lame qui sert d'éperon. Le moyen est d'autant meilleur qu'il n'altère nullement la santé ni les forces, et que la douleur est insurmontable.
Boishardy fit un geste de dégoût. Marcof haussa les épaules.
—Nous n'avons pas le choix des moyens, dit-il; il faut que cet homme vive et qu'il parle, qu'il parle promptement surtout.
—Et vous croyez qu'il parlera?
—Vous allez voir par vous-même.
Keinec rentrait, portant un réchaud de charbons enflammés et une plaque de tôle d'une petite dimension, surmontée d'une tige de fer qui lui servait de manche.
—Boishardy, veuillez faire chauffer à blanc la plaque, dit tranquillement Marcof; nous, pendant ce temps, nous préparerons le prisonnier.
Le gentilhomme s'approcha du réchaud, activa, en soufflant dessus de toute la force de ses poumons, l'incandescence des combustibles, et présenta, en la tenant par le manche, la petite plaque de tôle aux charbons étincelants. Marcof et Keinec avaient délié les bras du prisonnier, et lui enlevèrent sa carmagnole d'abord, puis sa veste et sa chemise; cela fait, Marcof étendit le corps de Pinard sur la terre, la face tournée vers le sol, et lui rattachant les bras au-dessus des poignets, il fixa solidement l'extrémité de la corde aux barreaux de fer d'un soupirail voisin, tandis que Keinec, suivant le même procédé, agissait en sens contraire à l'égard des jambes du sans-culotte. Pinard, ainsi garrotté, était dans l'impossibilité de tenter un seul mouvement. Il ne poussa ni un cri ni une plainte, et une résolution farouche se lisait sur son front légèrement relevé.
—La tôle est-elle chaude? demanda froidement Marcof.
—Oui, répondit Boishardy qui avait pris, dans un coin, de fortes pinces à l'aide desquelles il soutenait le morceau de fer.
—Donnez-moi cela alors! dit le marin.
Boishardy passa les pinces à son compagnon. Sur la tôle rougie à blanc on voyait des myriades d'étoiles qui semblaient la parcourir dans tous les sens, s'éteignant aussi rapidement qu'elles apparaissaient scintillantes. Marcof secoua la tête en signe de satisfaction et revint vers Pinard.
A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient lieu à Nantes.
Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.
Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était tout naturellement au nombre des invités.
Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne paraissait nullement disposée à abandonner sa part.
Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez considérables.
—Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des rouages nécessaires pour faire marcher l'œuvre; mais une fois nos efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!
Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser dans la paume de sa main.
—Et Carrier? dit Hermosa.
—Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices, qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?
—Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la marquise.
—Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à l'argent! tu n'as plus de poésie!
—J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.
—Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons ensemble.
Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.
Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:
«NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.»
Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:
Marat, du peuple vengeur,De nos droits la ferme colonne,De l'égalité défenseur,Ta mort a fait couler nos pleurs,Des vertus reçois la couronne;Ton temple sera dans nos cœurs!Mourir pour la patrie,C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
De l'autre côté de ce couplet, on voyait écrit en lettres énormes:
Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé.Ennemis de la patrie, modérez votre joie;Il aura des vengeurs!
De tous côtés l'œil ne rencontrait que médailles en plâtre et en ivoire, représentant, les unes Marat, les autres Chalier et Lepelletier, avec cet exergue:
MARTYR DE LA LIBERTÉ!
Enfin une énorme affiche, qui, quelque temps avant, avait couvert les murs de Paris, cachait presque entièrement un côté de la muraille. Cette affiche était ainsi conçue:
LEPELLETIER.Pour avoir assassiné le brigand, il fut assassinéPar un brigand.BRUTUS.Le vrai défenseur des lois républicainesEt l'ennemi juré des rois.MARAT.Le véritable ami du peuple,Fut assassiné par les ennemis du peuple.
Au-dessus de cette affiche pendait le drapeau national; au-dessous on lisait ce quatrain:
Peuple, Marat est mort; l'amant de la patrie,Ton ami, ton soutien, l'espoir de l'affligé,Est tombé sous les coups d'une horde flétrie.Pleure, mais souviens-toi qu'il doit être vengé!
Puis ces inscriptions placées et répétées partout:
«Vive la République! Vive la Montagne! Vivent à jamais les sans-culottes!»
Et bon nombre d'affiches, d'arrêtés et décrets, de motions, parmi lesquels on distinguait un placard portant cet en-tête:
«Boussole des patriotes pour les diriger sur la mer du civisme, imitée de Marie-Joseph Chalier, mort à Lyon.»
C'était une longue liste de ce que Nantes renfermait de gens riches et de cœurs honnêtes, et qui, tous, devaient être envoyés à la guillotine! Comme on le voit, ce lieu, dont la description est de la plus rigoureuse exactitude, était bien digne de ceux qui l'habitaient.
Au moment où Diégo y pénétra, un grand tumulte régnait dans le corps-de-garde. Une trentaine de sans-culottes entouraient un malheureux et étaient en train de le pousser dans la rue pour le pendre à la corde de la lanterne qui éclairait l'entrée de la demeure du proconsul. L'homme menacé d'un genre de supplice qui était alors de mode pour les petits coupables et le menu des aristocrates, n'était autre que maître Nicoud.
Voici ce qui s'était passé: On se rappelle que Pinard avait donné l'ordre au cabaretier d'entrer dans le poste et d'y attendre son retour, sous peine de se voir incarcérer. Or, être incarcéré signifiait tout simplement être guillotiné, fusillé ou noyé. Donc maître Nicoud s'était empressé d'obéir, et le malheureux avait une telle confiance dans les promesses du lieutenant, qu'il ne se serait pas avisé de bouger de place, se fût-il agi de tout l'or des mines du Pérou. (La Californie, et l'Australie n'ayant pas encore été inventées en l'an de grâce 1793).
Nicoud connaissait presque tous les sans-culottes, qui étaient devenus ses pratiques quotidiennes depuis les noyades, le cabaret étant situé à proximité du fleuve, et l'opération attirant fort en cet endroit messieurs de la compagnie Marat. Maître Nicoud avait donc passé les deux premières heures assez agréablement, causant, riant, plaisantant, et se prêtant aux bons mots d'un goût assez équivoque que ses clients se permettaient assez familièrement à son endroit.
On sait, pendant ce temps, ce qui s'accomplissait dans la maison du quai de la Loire. Après l'enlèvement de Pinard, et la boucherie que les royalistes avaient faite des sans-culottes, les sept ou huit survivants avaient pris la fuite en se dispersant dans le verger. Le premier moment de terreur passé, la honte d'avoir été battus par deux hommes, ou plutôt par un seul homme, car Marcof avait lutté presque seul; la honte, disons-nous, rallia les fuyards. D'un commun accord ils revinrent à la charge. Mais ils ne trouvèrent plus d'ennemis, et, grâce à la précaution qu'avait prise Keinec d'envelopper de foin les sabots des chevaux, ils ne purent même pas découvrir la direction par laquelle s'étaient élancés les royalistes. Ils parcoururent en vain la maison, jurant, sacrant, maudissant, sans même se soucier de porter secours aux blessés qui criaient et aux mourants qui râlaient. Enfin, bien convaincus qu'ils ne pouvaient venger leur défaite, les misérables se réunirent pour tenir conseil.
Que fallait-il faire? était la grande question que l'on se renvoyait de bouche en bouche. La position en effet était difficile.
Ils ne pouvaient se dissimuler que, de toute façon, il fallait en arriver à prévenir Carrier. De plus, il était fort évident que le proconsul ferait massacrer sans pitié celui ou ceux qui lui annonceraient la triste nouvelle que trois royalistes avaient tué plus de vingt sans-culottes, avaient enlevé son lieutenant, et n'avaient pas reçu la moindre égratignure. La délibération fut bruyante. Enfin, l'on arrêta, faute d'une décision meilleure, qu'il fallait de toute nécessité aller rendre compte à Carrier de ce qui s'était passé, et l'avertir de la disparition de Pinard. En conséquence, les sans-culottes se mirent en route, décidés à se présenter en corps et ayant l'intention de faire monter avec eux une partie de ceux de leurs compagnons qu'ils trouveraient au poste de la maison du proconsul. C'était l'exécution de ce projet arrêté qui avait mis le malheureux Nicoud dans la position où nous l'avons laissé.
Lorsqu'en entrant dans le corps-de-garde, les patriotes trouvèrent le cabaretier dans l'auberge duquel vingt des leurs venaient d'être massacrés, ils l'avaient accusé de complicité avec les royalistes. Nicoud avait voulu protester, et il essaya même d'un discours destiné à prouver la blancheur de sa conscience et son innocence de toute participation aux crimes qui venaient d'être commis; mais on avait étouffé ses paroles sous des vociférations effrayantes. Les cris de: «A mort le traître! A la lanterne l'aristocrate!» retentirent de toutes parts.
Les sans-culottes songeaient qu'en sacrifiant Nicoud, ils auraient une sorte de vengeance à présenter à Carrier, et ils avaient résolu de pendre le malheureux cabaretier avant d'affronter la colère du maître. L'aubergiste se débattait sous les poignets de fer qui le poussaient au dehors, protestant plus que jamais et essayant en vain d'attendrir ses bourreaux. C'étaient ces cris, ce bruit, ces débats qui avaient provoqué le vacarme dont le citoyen Fougueray s'était ému en traversant la cour de la maison du proconsul.
Le tumulte était si grand, que personne ne prit garde au délégué du Comité de salut public lorsqu'il pénétra dans le poste; mais en sa qualité d'envoyé de Paris, Diégo crut de son devoir, afin de mieux jouer le rôle qu'il avait pris, d'intervenir et de demander la cause de cette exécution nocturne, et de ce scandale qui mettait en émoi tous les bons citoyens.
Maître Nicoud le prit tout au moins pour un ange libérateur, et se précipita à ses pieds, laissant une partie de ses vêtements entre les mains de ceux qui le retenaient. Les sans-culottes interrogés expliquèrent rapidement au citoyen délégué les raisons qu'ils avaient pour pendre l'aubergiste. En entendant raconter les événements de la nuit, Diégo pâlit horriblement. Il comprenait qu'un seul homme, à sa connaissance, avait assez d'audace pour tenter un tel coup, et assez de courage pour l'exécuter. Il ne douta pas un seul instant que le royaliste dont on lui parlait ne fût Marcof.
Marcof à Nantes! Il y avait bien là en effet de quoi faire pâlir l'ancien bandit calabrais. Aussi demeura-t-il tout d'abord pétrifié et anéanti. Mais sa conception si vive lui démontra rapidement qu'il ne fallait pas se laisser entraîner par le découragement.
—Prévenons Carrier, dit-il; et pendez toujours cet homme; cela ne peut pas nuire, quoiqu'il soit évident qu'il ne sache rien.
Ces mots n'étaient pas achevés que Nicoud, enlevé de terre, poussé, battu, déchiré, fut jeté au milieu de la rue, puis la lanterne tomba, la corde fut enroulée autour du cou du malheureux, et un hourra retentit dans la foule. Le corps de l'aubergiste se balançait au-dessus de la tête des sans-culottes.
—Cela vous servira d'introduction auprès de Carrier, fit observer tranquillement Fougueray.
En effet, le bruit extérieur avait attiré l'attention du proconsul, et un aide-de-camp en sabots et en épaulettes de laine accourut pour en connaître la cause. Tous les sans-culottes voulurent parler ensemble. Fougueray les interrompit et leur imposa silence.
—Je vais prévenir le citoyen représentant, dit-il. Tenez-vous prêts à recevoir ses ordres.
Comme l'intention qu'exprimait Fougueray satisfaisait les sans-culottes qui, de cette façon, n'allaient plus se trouver en face de la première colère du proconsul, personne n'éleva la voix pour émettre un autre avis. Le citoyen délégué, c'est ainsi qu'on appelait l'Italien, gravit précipitamment le premier étage de l'escalier, et entra dans le salon où nous avons déjà introduit nos lecteurs. Il alla droit à Carrier qui causait devant la cheminée avec Angélique et Hermosa.
—J'ai à te parler, lui dit-il.
—D'affaires? demanda le proconsul.
—Oui.
—Au diable, alors! j'ai fermé boutique pour aujourd'hui. A demain matin.
—Non pas!
—Je te répète que je ne t'écouterai pas.
Puis se penchant à l'oreille de Carrier, Fougueray ajouta:
—Les chouans ont pénétré dans Nantes cette nuit même.
Carrier devint blanc comme un linceul. Le misérable lâche frissonna de tous ses membres. Son œil vitreux exprima une terreur invincible.
—Bien vrai? fit-il d'une voix suppliante, comme s'il eût espéré que Diégo allait se rétracter, après avoir essayé d'une plaisanterie.
—Certes, cela est vrai! répondit vivement Fougueray.
—Ils ont attaqué la ville?
—Non.
—Qu'ont-ils fait alors?
—Ils ont tué plus de vingt hommes de la compagnie Marat! Mais viens dans ton cabinet, je te dirai tout. Il est urgent de prendre des mesures vigoureuses pour rattraper les brigands, ou, s'ils sont hors de Nantes, les empêcher d'y rentrer. Viens, te dis-je; nous aviserons.
Carrier, quittant les deux femmes, se laissa entraîner; Fougueray raconta tout ce qu'il venait d'apprendre.
—Il est impossible qu'un homme ait fait cela! dit Carrier en entendant son interlocuteur lui faire part des exploits de Marcof.
—Malheureusement, la chose est exacte.
—Impossible! te dis-je.
—Pourquoi?
—Il n'y a pas de créature au monde capable de tant de force et de hardiesse.
—Je te certifie pourtant qu'il existe un homme capable de tout cela, et cet homme, je le connais.
—Et c'est lui qui a accompli ce que tu viens de me dire? C'est lui qui a tué seul près de vingt sans-culottes?
—Lui, aidé de deux autres.
—Quel est son nom?
—Marcof le Malouin.
—Marcof le Malouin? Marcof qui a attaqué le convoi des prisonniers venant de Saint-Nazaire?
—Lui-même.
—Et les deux hommes qui accompagnaient?
—J'ignore qui ils sont.
—Que devons-nous faire pour nous emparer de ces brigands?
—Mettre toute la police sur pied; donner le signalement de Marcof; je vais l'écrire. Fouiller Nantes jusque dans les moindres cachettes de ses plus humbles demeures; faire donner l'ordre de veiller attentivement aux portes de la ville, arrêter tous ceux qui inspireraient le plus léger doute. En un mot, redoubler d'attention et de rigueur.
—C'est facile, répondit Carrier; je vais faire faire des arrestations sur une grande échelle; par exemple, il faudra nous hâter de vider les prisons, augmenter le nombre des baignades et des mitraillades, car du diable si je sais où fourrer un prisonnier. Les dépôts regorgent! Enfin, n'importe! on trouvera un moyen! Je vais faire arrêter, arrêter quand même, arrêter en masse, arrêter sans trêve, sans relâche, et on exécutera tous ces brigands! Dans le nombre, nous aurons bien la chance de nous débarrasser de quelques-uns de ceux qui conspirent contre la République!
Fougueray regardait Carrier avec une sorte de stupéfaction. Tout scélérat qu'il fût, il avait peine à comprendre que la manie du meurtre pût être portée à un point aussi épouvantable. Il contemplait avec stupeur cet homme qui parlait d'arrêter, de noyer, de mitrailler, avec un calme, un sang-froid qui décelaient l'indifférence de son âme et le peu de trouble que ressentait sa conscience.
—Mais, fit observer l'Italien, as-tu le droit d'arrêter ainsi sans preuves, sans indices de culpabilité?
—Ce droit-là, je le prends, répondit le proconsul.
Puis, haussant les épaules et présentant à Fougueray une feuille imprimée placée sur le bureau, il ajouta en souriant:
—D'ailleurs, lis la loi contre lessuspects, et tu verras qu'on peut arrêter tout le monde. Tiens, écoute ce décret.
Et il lut à haute voix, en soulignant pour ainsi dire chacune des phrases:
«Doivent dorénavant être considérés commesuspectset mis en état d'arrestation et d'incarcération:«1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.«2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur affectée.«3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un aristocrate.«4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures.«5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les modérés, et s'intéressent à leur sort.«6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.«7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son établissement et sa durée.«8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle.«9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent.«10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté.«11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.«12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi, partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au Champ de Mars.»
«Doivent dorénavant être considérés commesuspectset mis en état d'arrestation et d'incarcération:
«1º Ceux qui, dans les assemblées du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux, des cris turbulents et des menaces.
«2º Ceux qui, plus prudents, parlent mystérieusement des malheurs de la République, s'apitoient sur le sort du peuple et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une douleur affectée.
«3º Ceux qui ont changé de conduite et de langage selon les événements, qui, muets sur les crimes des royalistes et des fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un aristocrate.
«4º Ceux qui plaignent les fermiers, les marchands contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures.
«5º Ceux qui, ayant toujours les mots de «liberté, république ou patrie» sur les lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillants, les modérés, et s'intéressent à leur sort.
«6º Ceux qui n'ont pris aucune part active dans tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font valoir le payement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leur service dans la garde nationale par remplacement ou autrement.
«7º Ceux qui ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait part de fausses craintes sur son établissement et sa durée.
«8º Ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle.
«9º Ceux qui ne fréquentent pas leur section et donnent pour excuse qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent.
«10º Ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté.
«11º Ceux qui ont signé des pétitions contre-révolutionnaires ou fréquenté des clubs et sociétés anti-civiques.
«12º Ceux qui sont reconnus pour avoir été de mauvaise foi, partisans de La Fayette, et ceux qui ont marché au pas de charge au Champ de Mars.»
—Eh bien! demanda Carrier après avoir achevé sa lecture, et en rejetant la feuille imprimée sur le bureau. Eh bien! tu as entendu? Dis-moi maintenant qui est, ou plutôt qui n'est passuspecten France? Est-ce qu'avec cela on ne peut pas faire incarcérer tous les citoyens, depuis le premier jusqu'au dernier? J'ai le champ libre, et si la Convention me tracassait jamais, je saurais lui répondre. Donc, je vais donner mes ordres, ou mieux encore, tu les donneras toi-même. Tu me plais, citoyen. Tu as l'air d'un bon patriote, d'un rusé compère. Puisque cet imbécile de Pinard s'est laissé enlever, veux-tu sa place?
—La place de Pinard?
—Oui.
—En quoi consistait-elle?
—Dans l'inspection des prisons d'abord. Dans le commandement de la compagnie Marat. Dans la rédaction des ordres et des décrets qu'il me donnait à signer.
—C'est tout?
—Oui. Ne trouves-tu pas que cela soit assez? Pinard avait toute ma confiance.
—Et tu la reporteras sur moi?
—Je te le promets.
—Alors, marché conclu, j'accepte. Donne-moi des signatures en blanc et je te réponds du reste.
—Tu veilleras à la sûreté de ma personne?
—A mon tour, je te le promets.
Et Carrier, attirant à lui cinq ou six feuilles de papier aux en-têtes républicains, y apposa sa signature au bas. Fougueray s'en empara en déguisant la joie qu'il éprouvait sous une apparence calme. Les blancs-seings de Carrier lui assuraient le succès de ses plans en lui aplanissant tous les obstacles.
—Rentre au salon si bon te semble, dit-il; moi, je me charge des ordres à donner et de leur exécution.
Carrier fit un geste d'assentiment, ouvrit une porte voisine et sortit. On entendait le bruit confus de l'orgie qui avait atteint l'apogée de sa fureur et de son cynisme.
Carrier fit sa rentrée au milieu du tumulte en se frottant les mains et en lançant à droite et à gauche des regards de jubilation. Le proconsul était enchanté d'avoir trouvé, sans plus chercher, un remplaçant au sans-culotte enlevé par les royalistes. Pinard épargnait à son patron une grande partie de la besogne journalière et ne lui laissait que les plaisirs du métier. Or, Carrier, sensuel et paresseux, s'était parfaitement arrangé de cette existence qui allait être continuée, grâce à la bonne volonté de Fougueray.
Puis, une autre pensée avait poussé le représentant à se fier à l'envoyé du Comité de salut public, dont il était loin de suspecter les pouvoirs. Fougueray lui avait paru bien autrement délié que Pinard, bien autrement apte à remplir la caisse proconsulaire à laquelle, du premier coup, il allait apporter deux millions. Enfin, l'intérêt personnel liait Fougueray à Carrier, et l'ancien procureur regardait ce lien comme bien autrement sérieux que ceux formés par l'amitié ou par une opinion commune.
—Je partage l'affaire du marquis, disait le proconsul, mais il partage, lui, les rançons et les autres bénéfices; or, le chiffre de ces rançons peut et doit être énorme, s'il agit adroitement; donc il a intérêt à protéger ma vie, donc il est l'homme qu'il me fallait. Je ne me suis pas fâché, au reste, que Pinard soit au diable! D'ailleurs, que celui-ci me donne les millions en question, après, nous verrons bien!
Et Carrier alla rejoindre Hermosa et Angélique qui l'attendaient. Fougueray, demeuré seul, se leva vivement et fit quelques tours dans la pièce. L'expression de sa physionomie avait changé subitement depuis quelques minutes; de soucieuse et inquiète, elle était devenue joyeuse et hautaine. Revenu en face du bureau, il se laissa tomber dans un fauteuil, et, frappant le meuble du plat de sa main droite:
—Victoire! s'écria-t-il, victoire! Décidément, la soirée est bonne! Je me croyais près de ma perte, et la position devient plus belle que jamais! Mes espérances se changent en certitudes! Les difficultés disparaissent. Pinard me gênait; Marcof m'en débarrasse! Merci, Marcof! tu ne croyais pas si bien me servir! J'ai entre les mains la tranquillité de la ville, toutes les forces dont elle dispose, et les moyens d'atteindre mes ennemis là où ils sont. Cela durera-t-il? continua-t-il après avoir réfléchi un instant. Bah! que m'importe! Ce qu'il me fallait, c'était vingt-quatre heures de pouvoir absolu, et je les ai. Demain, ou pour mieux dire ce matin, car voici bientôt le jour, j'aurai vu Loc-Ronan et je l'aurai contraint à me donner une lettre pour Julie de Château-Giron. Oui, mais le difficile ne sera pas fait; il me restera à voir la religieuse. Or, elle est à bord duJean-Louis.
Ici Diégo tira un portefeuille de la poche de son habit, l'ouvrit et y prit une lettre qu'il parcourut du regard.
—Oui, continua-t-il, ces renseignements doivent être exacts. Julie était au nombre des prisonniers de Saint-Nazaire, puisque Pernelles, le patron du navire sur lequel s'était embarqué Philippe, m'avait annoncé que le marquis avait avec lui une religieuse et un vieillard. Ce vieillard, c'est Jocelyn: la religieuse est sa femme sans doute. Damné Marcof! Grâce à mon génie, à mon habileté, je les avais tous trois entre mes mains. Dénoncés par mes soins, ils sont arrêtés à leur débarquement, et il faut que ce démon incarné vienne se jeter au travers de mes projets et qu'il arrache Julie aux soldats qui escortaient les prisonniers. Maintenant, voyons encore ce que me dit Agésilas.
Diégo prit une seconde lettre et lut à voix basse:
«La Roche-Bernard, 22 frimaire. Le lougrele Jean-Louisest à l'ancre près de la ville; il est admirablement gardé. Celui dont tu me parles n'est pas à bord.»
—Ce n'est pas cela, interrompit Diégo en refermant la lettre.
Il en ouvrit une autre.
«20 frimaire, lut-il.»
—Ah! c'est cela.
«Un homme et une religieuse sont arrivés cette nuit. L'homme est le patron du lougre; quant à la religieuse, je lui ai entendu donner le titre de madame la marquise. La religieuse est restée à bord; le patron est revenu à terre. S'il survient un événement, je t'en donnerai avis.»
Diégo s'interrompit une seconde fois dans sa lecture, et, ne terminant pas la lettre, il la replaça dans le portefeuille.
—Et rien depuis ce moment, dit-il; donc Julie est encore à bord duJean-Louiset Marcof n'est pas retourné à la Roche-Bernard; or, il est incontestable que c'est lui qui a tué les sans-culottes dans l'auberge du quai. C'est lui qui a enlevé Pinard, qu'il aura reconnu, malgré le changement de nom et de condition. Eh bien! qu'il demeure vingt-quatre heures seulement à Nantes ou dans les environs, et j'aurai eu le temps d'agir. Je verrai la religieuse tandis qu'il sera absent de son bord, et j'enlèverai l'affaire à leur nez et à leur barbe! Qu'il sauve son frère s'il le veut, peu m'importe, quand j'aurai les écus! Allons, j'étais un sot de me tourmenter! Tout est pour le mieux, au contraire! Pinard disparu, je n'ai plus de moyens à trouver pour éviter le partage. Quelle heureuse inspiration que de n'avoir pas agi précipitamment et d'avoir attendu! Les noyades et les mitraillades auront dû, grâce à leur aimable perspective, rendre le cher marquis souple comme un gant, et quant à Carrier, il n'aura rien! c'est convenu! Allons, Diégo! tu es né sous une heureuse étoile, mon cher ami, et la sorcière qui, dans ta jeunesse, t'a prédit une triste fin, a volé l'argent de ta mère. Corpo di Bacco! quelle succession de bonheurs!
Ici Diégo s'arrêta brusquement.
—Si Pinard allait tout révéler!... dit-il. Non! reprit-il au bout d'un moment de réflexion, non, il ne le fera pas.... Et puis, le fit-il, j'agirai si vite que l'on n'aura pas le temps d'entraver mes desseins!
Sur ce, Diégo s'assit, et attirant à lui les feuilles revêtues de la signature du proconsul, il se mit à écrire rapidement. Le jour parut et le surprit encore dans ces occupations. Alors Diégo se leva, mit les différents ordres dans sa poche, et, regardant à sa montre:
—Sept heures et demie, dit-il; il est temps d'aller au Bouffay et de voir le marquis de Loc-Ronan! C'est ce jour qui doit décider de ma fortune!
L'entrepôt était le nom que les sans-culottes donnaient à la prison principale. Cette prison, située près de l'endroit où se dressait la guillotine, se trouvait à une distance assez considérable de Richebourg où demeurait le proconsul. Diégo-Fougueray, avant de quitter la maison de Carrier, entra dans le poste des sans-culottes, et fit porter les différents ordres qu'il venait de rédiger aux chefs de corps de la garnison.
Puis s'enveloppant dans un épais manteau, vêtement parfaitement justifié par la rigueur du froid, il s'achemina vers Bouffay. Il avait gardé sur lui, par mesure de précaution, un blanc-seing du citoyen représentant.
Ce blanc-seing, joint aux pièces fausses fabriquées par Pinard et qui faisaient de Fougueray un personnage officiel, il n'y avait nul doute que les geôliers ne lui obéissent sans la moindre hésitation.
Aussi, fut-ce d'un ton de maître qu'il éleva la voix en s'adressant au gardien général des prisonniers. Il demanda le porte-clefs Piétro. Un sans-culotte s'empressa de l'introduire dans la première cour, et le conduisant à travers un véritable dédale de corridors et d'escaliers, le mit en présence d'un homme de petite taille, maigre et délicat d'apparence, au teint fortement basané et à l'œil expressif.
Cet homme était le geôlier Piétro qui, en apercevant Fougueray, laissa échapper un geste du plus profond étonnement. Le sans-culotte se retira. Les deux hommes demeurèrent seuls dans une sorte de chambre mal éclairée par une fenêtre garnie de barreaux, et qui servait de gîte au geôlier. Piétro joignit les mains en poussant une exclamation.
—Sainte madone! dit-il en dialecte napolitain. Toi ici, Diégo!
—Est-ce que tu ne m'attendais pas? répondit Fougueray en prenant l'unique siège qui se trouvait dans la pièce, et en s'asseyant avec l'aplomb d'un maître qui se sait en présence de son subordonné.
—Non; je te croyais encore à Paris où je t'avais rencontré il y a deux mois.
—Heureusement pour toi encore.
—Sans doute, et je ne le nie pas.
—Tu te rappelles donc ce que tu me dois?
—Comment l'oublierais-je? Sans toi je serais mort de faim et de misère! Tu m'as recueilli, tu m'as donné de l'argent pour venir à Nantes, où tu me procurais une place. Grâce à toi, j'existe encore, et quoique le métier ne soit guère de mon goût, comme il me nourrit, je m'y résigne.
—A propos, caro mio, j'ai toujours oublié de te demander pourquoi tu avais quitté le pays?
—Nos bandes avaient été détruites.
—Par qui?
—Par les carabiniers, donc!
—Comment! vous vous êtes laissé battre par ces drôles?
—A la première rencontre, Cavaccioli avait été tué. La désunion s'est mise parmi nous. Alors chacun tira de son côté. Sachant bien que si j'étais pris je serais pendu, je passai en Sicile avec ma femme. Là je la perdis en peu de temps. C'est la fièvre qui me l'a tuée. Alors me trouvant seul au monde, je pensai à aller à l'étranger. Un patron de barque, de mes amis, me jeta en Sardaigne: de là je gagnai la Corse, puis la France. J'espérais, une fois à Paris, me tirer d'affaire, car on prétendait qu'il était facile d'y faire des siennes; mais....
—Tu t'étais trompé!
—Je le sais.
—Ce qui fait que je te trouvai un jour mourant de misère et de faim, comme tu le dis très bien toi-même, et que j'eus compassion de toi.
—Aussi te suis-je dévoué, Diégo!
—C'est ce que nous verrons.
—Mets-moi à l'épreuve.
—Patience! D'abord, commence par me rendre compte de l'état des deux prisonniers que le citoyen Pinard t'a confiés.
—Ah! ces deux hommes dont l'un se nomme Jocelyn?
—Oui.
—C'est d'eux qu'il s'agit?
—Précisément.
—Ils sont là!
—Dans la salle commune?
—Sans doute; il n'y a de place nulle part.
—Tu vas me conduire près d'eux.
—Il vaut mieux qu'ils viennent ici.
—Pourquoi?
—Tu n'as donc pas encore visité les prisons?
—Non.
—Alors viens avec moi. Tu vas voir pourquoi je te conseille de ne pas entrer.
Diégo se leva, et les deux hommes sortant de la petite pièce traversèrent un large corridor et se trouvèrent en face d'une porte toute bardée de barres de fer et de plaques de tôle. Piétro souleva le trousseau de clefs pendu à sa ceinture, suivant la coutume traditionnelle. Il en choisit une qu'il introduisit dans l'énorme serrure de la porte; puis il fit jouer deux verrous et poussa le battant de chêne massif.
Une bouffée de vapeur fétide, apportant une odeur affreuse vint frapper Fougueray en plein visage. Il chancela et recula d'un pas.
—Qu'est-ce que cela? demanda-t-il en se détournant pour ne pas respirer les miasmes putrides qui s'exhalaient de la salle des prisonniers.
—C'est l'odeur des cadavres, répondit tranquillement Piétro.
—Les prisonniers sont-ils donc morts?
—Presque tous.
—Mais les deux hommes dont je te parlais?
—Oh! tranquillise-toi! Ceux-là sont encore vivants; je le crois du moins.
—Comment; tu le crois?
—Sans doute. Il y a quatre heures que je ne suis entré dans les salles; car, tu comprends? on y entre le moins possible, et en quatre heures il en meurt ici. C'est pis que la mal'aria dans nos marais Pontins.
—Mais enfin où sont-ils?
—Ils doivent être là.
—Dans ce cloaque?
—Oui. Veux-tu toujours y pénétrer?
—Je veux voir, répondit Diégo en s'avançant.
Il passa devant Piétro, poussa tout à fait le battant de la lourde porte, et essaya de faire quelques pas en avant.
Nous disons «essaya» car l'Italien ne put pénétrer dans la salle. Certes Diégo, le bandit des Abruzzes, Fougueray, le soi-disant envoyé de Robespierre, l'homme, enfin, qui avait la conscience chargée de meurtres et de pillages, possédait une solidité de nerfs à l'épreuve des plus rudes atteintes; eh bien! telle était la monstruosité repoussante du hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux, que le brigand, l'assassin, le persécuteur sans pitié du marquis de Loc-Ronan, demeura tout d'abord pétrifié et cloué sur place sans pouvoir avancer. Puis faisant un violent effort pour s'arracher à la contemplation qui le fascinait, il s'élança au dehors en frissonnant d'horreur et de crainte.
C'est que rien au monde, heureusement pour l'humanité tout entière, rien dans les plus sanglantes annales du moyen âge, rien parmi les narrations des atrocités commises par les peuplades les plus sauvages, rien même dans l'histoire des plus mauvais temps de l'inquisition espagnole, ne peut donner une idée du terrifiant tableau qu'offrait l'intérieur des prisons de Nantes sous le proconsulat de Carrier, de Carrier le représentant de la République une et indivisible, l'envoyé extraordinaire de la Convention nationale.
La salle de laquelle venait de sortir si précipitamment le citoyen Fougueray, après avoir tenté d'en affronter l'accès, était une de celles consacrées aux prisonniers destinés aux noyades et aux mitraillades, à ceux qui étaient conduits à la mort sans avoir paru devant les juges, à ceux enfin qui, suivant l'expression de Brutus, devaient donner lareprésentationaux bons sans-culottes de la «compagnie Marat.»
C'était un vaste parallélogramme éclairé sur la cour intérieure de la prison par quatre fenêtres percées régulièrement dans une épaisse muraille, et soigneusement grillées. Des contrevents en forme de soufflet ne laissaient pénétrer que difficilement un jour blafard équivalant à la demi-obscurité du crépuscule. Les murs, entièrement nus, soutenaient un plafond très bas. Une seule porte permettait d'entrer dans cette salle: c'était celle qu'avait ouverte le porte-clefs.
Au pied des murailles, dans toute la longueur de la pièce, était étendue une sorte de litière de paille, semblable à celle que l'on voit dans les écuries mal tenues; cette paille putréfiée, pourrie par le temps, s'était transformée en un fumier aux exhalaisons fétides qu'auraient refusé des chevaux de labour. Sur ce fumier immonde, qui avait fini par envahir la salle entière, gisaient pêle-mêle, entassés les uns sur les autres d'une muraille à l'autre, et tellement nombreux et serrés qu'aucun endroit libre n'existait pour poser le pied, des corps demi-nus formant une couche humaine.
Ces corps étaient ceux d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards de tous âges et de toutes conditions. Aucun d'eux ne bougeait: tous ceux qui étaient à terre étaient morts!
Il y avait dans cette salle plus de deux cent cinquante prisonniers; cinq seulement étaient debout. Ceux-là seuls vivaient encore! De ces cadavres amoncelés en une masse repoussante, les premiers étaient là depuis plus d'un mois!
—Toutes les salles représentent-elles donc le même spectacle? demanda Diégo en se remettant à peine du sentiment d'horreur et de dégoût qu'il venait d'éprouver.
—Toutes sans exception, répondit Piétro.
—Mais pourquoi n'enlève-t-on pas les morts?
—Est-ce que l'on a le temps? Et puis quand même, qui oserait toucher aux cadavres? C'est trop déjà de respirer les miasmes qui émanent de leurs corps: y toucher, ce serait vouloir mourir. Dernièrement un guichetier, celui d'en bas, est tombé asphyxié en ouvrant la porte de sa salle. Il y a huit jours, on offrit aux prisonniers qui voudraient se dévouer à cette tâche périlleuse, de leur rendre la liberté après l'exécution. Quarante se sont présentés. Trente ont péri avant la fin du travail.
—Et les dix autres?
—Ceux qui avaient survécu?
—Oui.
—Carrier les a fait guillotiner le soir même, disant qu'ils allaient ainsi être libres.
—Mais de quoi meurent donc ainsi les prisonniers?
—De tout! de maladie d'abord; le typhus ravage les prisons; presque tous les soirs, le poste de garde est décimé quand il ne meurt pas tout entier dans la nuit. Je ne sais pas comment nous pouvons y résister. Et puis la faim tue pas mal.
—La faim?
—Sans doute.
—Ne les nourrit-on pas?
—On leur donne par jour une demi-livre de riz cru et un morceau de pain mêlé de paille. Encore voilà-t-il quarante-six heures que la distribution n'a été faite. On leur vend l'eau, et ceux qui n'ont pas de quoi la payer meurent de soif.
—Mais pourquoi ces cadavres sont-ils superposés les uns sur les autres?
—Pourquoi?
—Oui.
—C'est bien simple. Les premiers morts ayant occupé toute la place de la salle, et la place manquant aux nouveaux venus, ceux-là ont été obligés pour se coucher de s'étendre sur les défunts. Dans la salle d'en bas, il y en a trois rangs les uns sur les autres; et si les quarante prisonniers dont je te parlais n'avaient pas, il y a huit jours, déblayé les prisons, je ne sais pas trop comment on pourrait aujourd'hui ouvrir les portes!...
Diégo, épouvanté de ce qu'il avait vu et de ce qu'il entendait, continua cependant à interroger le porte-clefs, lequel entra alors dans de si ignobles détails que nous nous refusons à les transcrire ici. Que ceux qui ne reculent pas devant ces pages effrayantes de l'histoire consultent toute la série duMoniteurdu 1erau 25 frimaire an III (du 20 novembre au 15 décembre 1794), époque du procès de Carrier; qu'ils lisent attentivement les rapports faits à la Convention sur le proconsul de Nantes, l'acte d'accusation dressé contre lui, les dépositions des témoins oculaires, entre autres celles du citoyen Thomas; qu'ils fouillent, comme nous l'avons fait, les archives de la ville martyre, qu'ils étudient les mémoires de l'époque, et ils trouveront, non seulement tous les détails qui précèdent donnés par Piétro au citoyen Fougueray, mais encore tous ceux plus atroces que nous ne voulons pas décrire[5].
Diégo, atterré, ne pouvait revenir de la stupéfaction dans laquelle le récit de son ancien compagnon l'avait plongé. Enfin, secouant la tête pour en chasser les idées terrifiantes qui s'y étaient logées:
—Ah bah! fit-il avec insouciance, après tout, cela ne me regarde pas; mais je ne comprends pas le meurtre qui ne profite pas, moi, et il paraît qu'il était temps que j'arrivasse.
Puis, continuant sa pensée et s'adressant à Piétro:
—Tu m'assures que le marquis de Loc-Ronan et Jocelyn ne sont pas morts?
—Qui cela, le marquis de Loc-Ronan?
—Le compagnon du prisonnier Jocelyn.
—Ah! c'est un marquis?
—Oui.
—Tiens! tiens! tiens!
—Qu'as-tu donc?
—Il l'a échappé belle!
—Comment cela?
—On l'a appelé trois fois au moins par son nom depuis que je suis ici.
—Pour quoi faire?
—Pour aller avec les autres, donc!
—Et il n'a pas répondu?
—Non.
—On ne l'a donc pas cherché?
—Est-ce qu'on a le temps? Quand un prisonnier ne répond pas, on suppose qu'il est mort et on ne s'en occupe plus.
—C'est donc ça que j'avais entendu dire que plusieurs s'étaient sauvés par ce moyen.
Allons, pensa Diégo, Carfor ne m'avait pas trompé; il avait fait prévenir Philippe.
—Que faut-il faire maintenant? demanda Piétro en voyant son compagnon garder le silence.
—Amène le marquis dans ta chambre.
—Sans l'autre prisonnier?
—Oui.
—Mais, as-tu un pouvoir pour que j'agisse ainsi sans me compromettre?
—Tiens! lis ces papiers, répondit Diégo en tendant à Piétro les feuilles qu'il avait dans sa poche.
—Inutile, répondit le geôlier, je ne sais pas lire, je préfère m'en rapporter à toi.
—Fais donc vite.
Fougueray rentra dans la pièce dans laquelle il avait pénétré en premier, et Piétro se hasarda dans la salle.
Quelques minutes après, l'amant d'Hermosa et le mari de la misérable étaient en présence. Philippe de Loc-Ronan avait vieilli de dix ans depuis le jour où nous l'avons quitté lors de sa fuite de l'abbaye de Plogastel. Ses traits amaigris dénotaient tout ce qu'il avait souffert de douleurs et de privations, de chagrins et d'inquiétudes, de honte et de misère. C'était véritablement grand miracle que le marquis eût pu résister au séjour des prisons, depuis plus de deux mois qu'il en respirait l'air infect et qu'il subissait toutes les tortures que les terroristes infligeaient à leurs victimes.
Ainsi que Marcof l'avait raconté à Boishardy, Philippe et Jocelyn faisaient partie de la bande des prisonniers que les soldats républicains conduisaient de Saint-Nazaire à Nantes, lorsque l'intrépide marin avait attaqué l'escorte, et un malheureux hasard avait voulu qu'ils fussent demeurés aux mains de ceux qui les gardaient. Philippe et son fidèle serviteur avaient donc été conduits au château d'Aulx d'abord, puis transférés ensuite dans l'intérieur de la ville.
Lorsque le marquis entra dans la pièce où l'attendait son estimable beau-frère, Diégo s'était brusquement retourné, afin que le jour, qui pénétrait par une étroite fenêtre, ne tombât pas tout d'abord sur ses traits, qu'il voulait cacher au prisonnier. En dépit de lui-même, l'Italien se sentait ému, non de commisération pour sa victime, mais de la partie qu'il allait jouer. Encore quelques minutes peut-être, et il aurait entre les mains la lettre qui mettait à sa discrétion cette fortune si ardemment convoitée, si laborieusement poursuivie. Il avait voulu attendre jusqu'alors, pour donner le temps aux noyades et aux mitraillades quotidiennes d'impressionner le marquis. Il comptait énormément sur l'impression causée par ces horreurs pour décider Philippe, dont il connaissait la fermeté. Puis, à défaut de ce moyen, il en tenait un autre en réserve: celui-là concernait l'amour du marquis pour sa seconde femme.
Enfin, maître de lui-même, il se retourna froidement. Philippe, dont les yeux rougis par les veilles étaient devenus d'une faiblesse extrême, ne distingua pas la physionomie de l'Italien. Croyant qu'il allait subir un interrogatoire, il se retourna vers Piétro qui demeurait sur le seuil de la porte:
—Où me conduisez-vous? demanda-t-il.
—Ici, citoyen, répondit le geôlier.
—Pour quoi faire?
—Quelqu'un veut te parler.
—Qui cela?
—Le citoyen.
Et Piétro désigna du geste le délégué du comité de Salut public. Le marquis de Loc-Ronan fit alors un pas en avant vers celui qu'on lui indiquait.
Philippe, en dépit de son séjour prolongé dans les prisons, n'avait rien perdu de sa dignité morale. C'était toujours ce beau gentilhomme aux façons élégantes et chevaleresques, aux grands airs de noble seigneur. En apercevant Diégo, qu'il reconnut au premier coup d'œil, le sang lui monta au visage.
—Le comte de Fougueray! dit-il en reculant.
—Le citoyen Fougueray, si vous le voulez bien, répondit Diégo avec une ironique politesse et en faisant un geste à Piétro, qui sortit et referma la porte.
—Cela devait être! murmura le marquis avec un mépris profond.
Diégo sourit.
—Tu ne m'attendais guère, n'est-ce pas, citoyen? reprit-il avec cette brutalité de langage qui était de mode à cette triste époque.
—Si fait, je vous attendais.
—Bah! vraiment?
—J'ai été victime d'une infâme délation; puisqu'il s'agissait de lâcheté, je devais penser à vous.
—Citoyen Loc-Ronan!
—Monsieur le comte!
—Encore une fois, je suis le citoyen Fougueray! s'écria Diégo avec colère, car il craignait que quelque surveillant, en rôdant dans le corridor, n'entendît le marquis lui donner un titre qui entraînait alors le dernier supplice pour ceux qui le portaient.
Philippe devina la pensée de son interlocuteur, mais il se contenta de hausser dédaigneusement les épaules.
—Que me voulez-vous donc encore? demanda-t-il froidement et avec une hauteur extrême.
—Causer quelques instants, avec vous, cher beau-frère, répondit Diégo avec une affabilité railleuse. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus que nous devons avoir bien des choses à nous dire!
—Assez! dit brusquement Philippe. Je n'ai plus ni or, ni argent, ni terres, ni châteaux, ni fortune enfin. Que me voulez-vous donc?
—Vous avez un bien plus précieux que tout cela à défendre, et ce bien c'est la vie.
—Est-ce donc à ma vie que vous en voulez?
—Je veux la défendre, mon cher beau-frère.
—Vous?
—Moi-même, qui vous ai toujours apprécié comme vous le méritez.
—Je suis condamné, monsieur, dit froidement le marquis, et j'ai hâte de mourir pour être délivré de tous mes maux. D'ailleurs l'existence venant de vous, je la repousserais!
—Cependant, dit Diégo, la mort est une vilaine chose, surtout par la façon dont elle arrive ici, et sans parler du typhus, il me semble qu'être noyé dans la Loire ou fusillé sur la place du Département....
—Vaut mieux mille fois que d'être guillotiné devant une foule sanguinaire et stupide! interrompit Philippe. Mourir par le fer est la mort du soldat; ce doit être la mienne. Mourir noyé dans le fleuve, c'est quitter la vie entouré de pauvres innocents qui vous font cortège pour monter au ciel. L'une ou l'autre façon de gagner l'éternel sommeil ne m'effraye pas, au contraire, je les attends toutes deux avec calme, presque avec impatience.
Diégo se mordit les lèvres. Les exécutions n'avaient nullement porté l'effroi dans l'âme du stoïque gentilhomme, et le bandit avait perdu en vain quatre jours à attendre. Le marquis fit un pas pour quitter la chambre.
—Vous voyez, dit-il, qu'il est inutile de prolonger l'entretien.
—Si fait! s'écria Diégo; causons au contraire, et plus que jamais je tiens à votre aimable compagnie.
—Je n'ai rien à entendre, vous dis-je.
—Vous croyez?
—J'en suis certain.
—Peut-être vous trompez-vous?
—Non.
—C'est ce que nous allons voir.
Et Diégo, après une légère pause, reprit d'une voix ferme:
—Il s'agit de votre seconde femme.
—De Julie! s'écria Philippe avec un violent mouvement.
—D'elle-même.
—Mon Dieu! un danger la menace-t-il? Est-elle donc arrêtée de nouveau, elle qu'un miracle avait sauvée?
—Non; elle est libre encore; mais je connais l'endroit où elle se cache!
Philippe poussa un soupir.
—Vous voyez bien que nous avons à causer! continua Diégo en souriant.
—Seigneur! s'écria le marquis en levant les mains vers le ciel; Seigneur! qui me délivrera donc de ces maudits attachés à mes pas!
—Oh! les grands mots! répondit l'Italien. Les phrases à la Voltaire! Ceci est un peu bien passé de mode, je vous en avertis. Et puis, vous venez de commettre une énorme faute de grammaire. Vous employez le pluriel. Vous dites: «les maudits!» Erreur, cher beau-frère, grave erreur. Il fallait vous écrier: «le maudit!» car j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Le chevalier de Tessy est mort et bien mort. Le diable ait son âme! n'est-ce pas? Allons, je vois à votre physionomie que cela ne vous suffit pas. Vous voudriez que j'allasse rejoindre le plus tôt possible ce cher frère que je pleure tous les jours. Mais, bah! j'ai l'âme chevillée dans le corps, moi! Donc n'y songez pas, et sachez seulement que je demeure seul, avec la marquise, bien entendu, la douce et belle Hermosa, que vous avez tant aimée.
—Assez! interrompit brusquement Philippe. Parlez clairement; que me voulez-vous?
—Causer, je vous l'ai dit.
—A quel propos?
—A propos des choses les plus intéressantes pour nous deux. Mais d'abord n'êtes-vous pas un peu curieux de savoir comment j'ai pu deviner que vous étiez vivant, vous à l'enterrement duquel j'ai assisté jadis?
—Allez au but!
—Pour y arriver, je suis contraint de faire un détour.
Philippe fit un mouvement convulsif; mais il s'arrêta.
—Parlez comme bon vous l'entendrez, dit-il; j'écoute.
—A la bonne heure. Je commence, et je vous réponds que vous ne languirez pas longtemps. Sachez seulement que je viens vous proposer la vie, la liberté et la tranquillité.
—Vous?
—En personne!
—Je n'y crois pas.
—Vous me méconnaissez.
—M. de Fougueray, vous m'avez dit à l'instant que vous connaissiez la retraite où s'est cachée mademoiselle de Château-Giron. Si vous m'avez parlé ainsi, c'est que, par un moyen que j'ignore, je puis vous payer ce secret. Quel prix y mettez-vous? Dites-le promptement et cessons cette conversation qui me soulève le cœur!
—Soit, citoyen Loc-Ronan, soyons brefs, je le veux bien. Voici ce qui m'amène. Votre seconde femme a une fortune immense. Cette fortune, réalisée jadis en or et en bijoux, est enfouie dans un endroit dont elle seule possède le secret. Eh bien! je veux connaître ce secret et avoir cette fortune. Suis-je suffisamment clair et précis?
—Infâme! s'écria le marquis, vous voulez dépouiller une femme!
—Parfaitement.
—Et c'est à moi que vous venez le dire!
—Pour que vous m'aidiez!
—Moi?
—Sans doute; vous lui conseillerez d'agir selon mes vues.
—Jamais!
—Vous le ferez.
—Jamais, vous dis-je!