—J'aurai ce secret aujourd'hui même, marquis Philippe de Loc-Ronan, ou sans cela....
—Sans cela?
—La citoyenne Château-Giron sera arrêtée demain.
—Vous voulez me tromper; vous ne savez pas où est Julie.
—Réfléchissez donc! Si je l'ignorais, pourquoi viendrais-je vous demander une lettre pour elle? Cette lettre ne me servirait de rien. Vous savez peut-être le secret; mais je sais également que vous ne me le révélerez pas. C'est pourquoi je vous demande une lettre pour madame de Loc-Ronan; lettre dans laquelle vous lui conseillerez de faire ce que je lui demanderai en ce qui concerne sa fortune. De deux choses l'une, ou je remettrai cette lettre, et dès lors il faut bien que je sache où est la marquise, ou je ne la remettrai pas, et dans ce cas, pourquoi et dans quel intérêt l'exigerais-je? Il me semble que ce raisonnement est parfaitement logique. Vous ne me répondez pas? Vous me croyez plus ignorant que je ne le suis. Pour vous convaincre, écoutez-moi.
Et Diégo continua en dardant ses regards ardents sur Philippe, qui, à demi convaincu, pressait douloureusement sa noble tête entre ses mains amaigries:
—Le soir même du jour où vous vous êtes fait passer pour mort, vous avez pris la fuite avec Jocelyn. Vous vous êtes rendu à l'abbaye de Plogastel, abbaye dans laquelle nous étions nous-mêmes; mais nous ignorions complètement votre présence. Dans les cellules souterraines, vous avez retrouvé votre femme, Julie de Château-Giron. Puis vous vous êtes sauvé à Audierne, et là, le fils d'une fermière des environs vous a fait passer sur son navire de pêche et vous a conduit en Angleterre ainsi que votre femme et Jocelyn. Je suis bien instruit, qu'en pensez-vous, mon cher beau-frère? Ma police est-elle convenablement faite?
—Mais qui donc vous a révélé tous ces détails? dit Philippe avec stupeur.
—Cela vous serait agréable à savoir? Je vais vous le dire, d'autant que le mystère m'importe peu maintenant. Huit jours après votre départ de France, un homme me racontait ces événements qu'il tenait de la bouche même de celui qui vous avait embarqué et qui vous avait parfaitement reconnu. Cet homme était un simple berger et se nommait Carfor. Grâce aux sottes croyances des paysans bretons, Carfor exerçait une grande influence sur le pays, et le pêcheur en question était à la dévotion du prétendu sorcier. Celui-ci s'est renseigné d'abord et m'a raconté ensuite. Voilà tout. Le fait est simple et croyable, car vous étiez hors de France, et ceux qui parlaient ne pensaient pas vous compromettre. Seulement le hasard m'a bien servi. Une fois certain de vous retrouver à Londres, je me mis à votre recherche. Vous veniez de rejoindre les émigrés en Allemagne. Ne pouvant vous suivre, je payai largement des gens à moi pour me suppléer, et depuis deux ans, depuis votre étonnante résurrection, j'ai connu jour par jour vos moindres démarches....
—Qu'aviez-vous donc à gagner en agissant ainsi? je ne possédais plus rien.
—Vous oubliez la fortune dont je vous parlais tout à l'heure. Laissez-moi achever. C'est sur ma dénonciation, ainsi que vous le supposez, que vous avez été arrêté en débarquant sur les côtes de France. C'est encore d'après mes ordres que vous êtes vivant aujourd'hui.
—D'après vos ordres!
—Je le répète, c'est grâce à moi que vous vivez.
—Je n'accepte pas l'existence à ce prix.
—Ne jurez pas avant de m'avoir entendu. Six jours après votre incarcération, votre geôlier vous apporta vos provisions de pain et de riz comme à l'ordinaire. En rompant ce pain, n'y avez-vous pas trouvé un billet?
—Si fait.
—Que vous disait ce billet?
—Il me recommandait de ne pas répondre dans le cas où mon nom serait appelé; il me recommandait cela au nom de mon amour pour Julie, et il était signé: «un ami inconnu.»
—C'est bien cela.
—Ainsi vous en aviez connaissance?
—Il avait été dicté par moi et enfermé sous mes yeux dans le pain qui vous était destiné.
—Et vous ne m'avez donné cet avertissement salutaire que pour être toujours à même de torturer mon cœur, n'est-ce pas?
—Je vous ai donné cet avis pour vous préserver de la mort et ne pas ruiner mes projets. Je suis franc, vous le voyez. Bref, arrivons au fait, maintenant que vous connaissez les principaux détails. Il me faut la fortune entière de votre femme. Cette fortune une fois entre mes mains, vous serez délivré sur l'heure et vous aurez les moyens de quitter Nantes la nuit même de mon entrevue avec la citoyenne de Château-Giron. Libre à vous alors de rejoindre votre seconde femme et de vivre auprès d'elle. Pour moi, je quitterai la France en emmenant Hermosa. Cette fois, vous ne me reverrez plus. Comprenez-moi bien avant de répondre: la liberté pour vous, c'est la vie, c'est plus que la vie. C'est l'amour de Julie de Château-Giron; c'est votre bonheur et le sien; c'est enfin l'honneur de votre nom: car vous pourrez combattre pour votre cause. Mais si vous refusez, oh! si vous refusez, ne vous en prenez qu'à vous de tous les malheurs qui en résulteront. Vous ne mourrez pas de suite. Je veux, avant, que vous voyiez souffrir ceux que vous aimez. Julie arrêtée sera d'abord jetée en prison, puis elle servira de jouet aux amis de Carrier.
—Misérable! s'écria Philippe. Ne dis pas cela ou tu vas mourir!
Et, plus rapide que la pensée, le marquis s'élança sur Diégo et l'étreignit. On sait que les colères de Philippe étaient terribles. L'accès que l'Italien avait provoqué décuplait les forces du prisonnier; mais malheureusement ces forces étaient presque éteintes par les souffrances qu'il subissait depuis deux mois. Cependant la supposition, ou plutôt le pronostic infâme de Diégo, avait tellement surexcité le courroux du marquis que, malgré toute sa vigueur, l'Italien plia et fut à demi renversé. Mais hélas! ce fut tout ce que put faire Loc-Ronan.
Piétro avait dit que la nourriture des prisonniers manquait depuis quarante-six heures. Le fait était exact. Il y avait près de deux jours que Philippe n'avait mangé! Diégo sentit donc mollir les bras qui l'étreignaient. Il fit un violent effort et rejeta le marquis sur son siège.
—Continuons, dit-il froidement, en voyant Philippe désormais incapable de résistance. Je disais que Julie servirait de jouet aux amis de Carrier: puis ensuite elle sera noyée ou fusillée. Tu crois, citoyen Loc-Ronan, que tu mourras alors? Pas encore. Il te restera autre chose à voir. Cette autre chose sera le supplice de Marcof le Malouin, de Marcof le chouan, de Marcof ton frère, entends-tu?
—Marcof! répéta Philippe.
—Oui. Il est à Nantes, et, suivant son habitude de folle témérité, il y est venu accompagné seulement de deux hommes. Il est arrivé hier soir. Il te cherche sans doute; mais je le défie de pénétrer jusqu'ici. Tous mes ordres sont donnés. J'ai les pleins pouvoirs de Carrier pour agir. Dans quelques heures, Marcof et ses compagnons seront entre mes mains. Tu le verras mourir avant toi. Allons! parle, maintenant. Veux-tu, oui ou non, me donner pour ta femme la lettre que je te demande?
Philippe se leva lentement. Il jeta un regard de mépris sur l'homme qui lui parlait ainsi avec une brutalité si horrible. Il parut hésiter. Puis les forces l'abandonnèrent, et il retomba sur sa chaise en comprimant son front entre ses mains crispées. Diégo le couvait sous ses regards ardents.
—Décide-toi! dit-il.
En ce moment la porte s'ouvrit brusquement et Piétro entra.
—On te demande de la part de Carrier, dit-il à Diégo.
—Qui cela?
—Son aide de camp.
—Qu'il attende.
—Non pas. Il a l'ordre de te ramener avec lui. Pinard est retrouvé!
—Pinard est retrouvé?
—Oui.
—C'est bien! je te suis.
Piétro sortit et referma la porte. Diégo revint vivement vers le marquis.
—Dans deux heures je serai de retour, dit-il. Réfléchis, et sache bien qu'il faut que ta réponse soit décisive. La liberté et la vie en échange de la fortune de Julie. La mort de ta femme, celle de ton frère et la tienne si tu refuses. Dans deux heures! Si tu te laissais mourir avant, j'agirais comme si tu avais refusé. Tu vois que la tête est bonne et que je prévois tout. Adieu! ou plutôt au revoir; à bientôt!
Et Diégo s'élança au dehors.
Philippe était atterré. Il n'entendit pas Piétro rentrer près de lui. Le geôlier s'arrêta cependant devant le gentilhomme, et, le considérant attentivement, il murmura:
—Ah! ce pauvre homme est le frère de Marcof! Eh bien! je vais d'abord lui donner la moitié de mon pain. Après, nous verrons.
Diégo trouva l'aide de camp du proconsul dans la cour de la prison. Tous deux se dirigèrent rapidement vers Richebourg. Carrier était seul dans son cabinet.
—Viens donc! dit-il brutalement à Diégo en le voyant apparaître sur le seuil de la porte; viens donc, citoyen Fougueray, j'ai du nouveau à te communiquer.
—Qu'est-ce que c'est? demanda l'Italien.
—J'ai reçu une lettre de Pinard.
—Quand cela?
—A l'instant.
—Et qui te l'a remise?
—Un sans-culotte de garde.
—Ce n'est pas cela que je te demande. Comment cette lettre a-t-elle été apportée à Nantes, et par qui a-t-elle été donnée au sans-culotte?
—Par un paysan breton de Saint-Étienne, un rude patriote que nous connaissons depuis longtemps.
—Et cette lettre est bien de Pinard?
—Sans doute.
—Voyons-la!
—Tiens; relis-la moi.
Et Carrier tendit à Diégo une feuille de papier soigneusement pliée que l'Italien prit avec une mauvaise humeur évidente.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Citoyen représentant,«Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver, parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les suivaient à contre-cœur. Nous nous sommes compris; les instants étaient précieux; nous avons agi sans retard.«A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.«Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
«Citoyen représentant,
«Tu as dû apprendre que j'étais tombé, la nuit dernière, entre les mains des brigands qui avaient pénétré dans Nantes. J'ai enduré les tortures qu'il leur a plu de me faire subir, et j'ai dû me montrer digne de toi. Aussi le hasard m'a-t-il protégé. J'ai pu retrouver, parmi ces aristocrates maudits, deux braves patriotes qui les suivaient à contre-cœur. Nous nous sommes compris; les instants étaient précieux; nous avons agi sans retard.
«A l'heure où je t'écris, je suis libre, mais je suis obligé de me cacher jusqu'à la nuit prochaine. Alors j'arriverai à Nantes avec les deux patriotes qui m'ont sauvé. Les brigands seront punis de leur infamie, car j'ai découvert le secret de leur retraite.
«Envoie donc à dix heures du soir la compagnie Marat à la porte qui avoisine l'Erdre. Je la rejoindrai là, et cette nuit même je m'emparerai de deux chefs: Marcof et Boishardy. Demain tu les auras en ton pouvoir. Je compte sur toi pour agir vigoureusement.
«Salut et fraternité,
«Pinard.»
Diégo replia froidement la lettre, la remit à Carrier et plongea ses regards ardents dans les yeux du proconsul. Carrier détourna la tête.
—Que feras-tu? demanda l'Italien.
—Que ferais-tu à ma place? répondit Carrier en éludant ainsi une réponse à la question si nettement posée.
—Ce que je ferais?...
—Oui.
—Si je m'appelais Carrier et que j'eusse tes pouvoirs, dit Fougueray d'une voix nette et ferme, j'enverrais des sans-culottes autres que ceux de la compagnie Marat, et je ferais arrêter Pinard.
—Arrêter Pinard!
—Parfaitement.
—Et ensuite?
—Ensuite, je le déporterais... verticalement.
—Pourquoi?
—Parce que Pinard ne t'est plus utile, parce que Pinard partagerait avec toi les rançons que je te ferai donner, parce que Pinard te gêne, et parce qu'enfin je trouve absurde de lui abandonner un tiers des millions que nous avons à toucher.
—Ceux du marquis de Loc-Ronan?
—Oui.
—Tu lui avais donc promis quelque chose?
—Il le fallait bien!
—Comment cela?
—Pinard avait la surveillance des prisons, il pouvait faire mourir le marquis.
—C'est vrai.
—Comprends-tu, maintenant?
—Je commence. Et où en est cette affaire?
—Elle sera terminée aujourd'hui même.
—Nous aurons l'argent? s'écria Carrier dont les yeux brillèrent.
—Non; mais nous aurons la lettre qui nous le fera avoir.
—Comment toucherai-je, moi?
—Rien de plus simple. La lettre dont je te parle, une fois entre mes mains, j'irai à la Roche-Bernard l'échanger contre une autre qui me révélera l'endroit où est enfoui le trésor. Donne-moi une escorte pour aller à la Roche-Bernard et ordonne au chef de me ramener à Nantes mort ou vif.
—J'accepte.
—Le secret connu de nous deux, nous irons ensemble à l'endroit indiqué et nous partagerons.
Cette fois, Diégo agissait avec franchise et sans la moindre arrière-pensée. Il préférait de beaucoup avoir affaire à Carrier plutôt qu'à Pinard. Il avait espéré que le lieutenant du proconsul aurait été massacré, et il avait nourri la pensée de s'approprier entièrement la fortune de Julie. Mais en apprenant le retour de Pinard, il comprit vite qu'il n'aurait pas le temps d'agir seul, ou que son complice, instruit de son manque de foi à son égard ne négligerait rien pour se venger. Alors il perdait tout. Bien mieux valait partager avec le proconsul, faire disparaître Pinard et s'assurer ainsi une certitude de gain.
Avec sa rapidité de conception ordinaire, Diégo avait envisagé la situation sous ses différentes faces et s'était promptement décidé, ainsi qu'on vient de le voir. Puis, un autre sentiment encore s'était fait jour dans sa pensée. L'ancien bandit réfléchissait qu'Yvonne demeurait seule à sa merci; sa passion étouffée se réveilla tout à coup en voyant les obstacles tomber.
De son côté, Carrier se laissait aller à des idées qui, quoique différentes, devaient aboutir au même but. Il trouvait plus simple et plus avantageux de ne pas partager avec Pinard, et en même temps il songeait aux moyens de ramener Fougueray à Nantes après avoir dépouillé le trésor. Une fois l'affaire faite et son complice entre ses mains, il ne doutait pas qu'il ne parvînt à s'approprier la somme tout entière.
Aussi, après quelques minutes de silence, la conversation reprit-elle plus vive entre les deux hommes. Carrier entra nettement dans la question.
—Tu veux faire disparaître Pinard? dit-il.
—Oui, répondit Diégo sans hésiter.
—J'y consens.
—Très bien.
—A une condition.
—Laquelle?
—Tu te chargeras de tout; je ne ferai rien; je laisserai faire.
—Soit.
—Tu le feras arrêter?
—Ce soir même, s'il se présente.
—Mais tu ne sortiras pas de la ville?
—Je te le promets.
—Cela ne suffit pas.
—Que veux-tu pour te rassurer complètement?
—Une certitude matérielle.
—Parle!
—Nous allons retourner aux prisons ensemble; tu verras ton aristocrate, et ensuite je te donnerai l'escorte que tu m'as demandée pour te rendre à la Roche-Bernard.
—Si je pars, qui arrêtera Pinard?
—C'est juste.
—Tu te défies de moi?
—J'aime les choses claires, et je ne veux pas te laisser le moyen de me tromper.
—Dans la crainte que la tentation ne soit forte?
—Précisément.
—Alors, autre chose.
—Quoi?
—Je ne te quitte que pour aller donner les ordres relatifs à Pinard, et ce ne sera qu'après l'arrestation de celui-ci que je me rendrai au Bouffay.
—Qui m'assure que tu ne le feras pas avant?
—Agis en conséquence; défends jusqu'à nouvel ordre l'accès des prisons.
—Tu as raison.
Et Carrier appela à haute voix. Un sans-culotte ouvrit la porte du cabinet.
—Chaux est-il en bas? demanda Carrier.
—Oui, citoyen.
—Fais-le monter.
Deux minutes après, Chaux faisait son entrée dans le cabinet du proconsul. Carrier écrivit rapidement quelques lignes et tendit le papier au sans-culotte.
—Cet ordre au Bouffay, dit-il. Tu l'exécuteras toi-même; prends des hommes de garde avec toi et que personne ne puisse pénétrer dans les prisons avant onze heures du soir. Personne, entends-tu? Je ferais guillotiner toi et tous les geôliers si j'apprenais que quelqu'un eût pu voir un prisonnier.
Chaux sortit sans répondre. Carrier paraissait être de mauvaise humeur, et dans ces moments-là ses meilleurs amis eux-mêmes, ses plus dévoués lieutenants n'osaient lui adresser la parole.
—Très bien, dit Fougueray après la sortie du sans-culotte.
Carrier donna un violent coup de poing sur la table.
—Tu te moques de moi! s'écria-t-il dans un style plus énergique que celui qu'il nous est permis d'employer; tu te moques de moi, citoyen!
—C'est possible, répondit imperturbablement Fougueray; mais, dans ce cas, c'est sans le vouloir. Explique-toi.
—Tu me dis d'empêcher d'entrer dans les prisons et tu en sors! c'est au Bouffay que mon aide de camp t'a trouvé.
—Eh bien, après?
—Eh bien! tu as vu le marquis!
—Oui.
—Et tu as la lettre, et tu n'as plus besoin de le voir.
Fougueray haussa les épaules.
—Me crois-tu donc un niais? dit-il dédaigneusement. Si j'avais la lettre du marquis, si j'avais pu me passer de toi, est-ce que je serais ici? Au lieu de suivre ton aide de camp, je galoperais en ce moment sur la route en tournant le dos à la ville.
Carrier sourit; cette franchise de voleur le rassura complètement.
—C'est vrai! dit-il. Tu es plus fort que je ne le pensais. Mais si tu n'as pu avoir cette lettre....
—Je l'aurai, interrompit Fougueray. Je tiens le marquis à tel point qu'il n'oserait pas même se tuer pour m'échapper. Les millions seront à nous, vois-tu, comme nous voici deux bandits dans la même chambre. Ce soir, à onze heures, je serai à la prison, et je ne reviendrai ici qu'avec la lettre, j'en réponds.
—Je donnerai l'ordre à Chaux de ne pas te quitter depuis ton entrée au Bouffay jusqu'à ton retour ici.
—A ton aise!
—Maintenant, dit Carrier, va à tes affaires, et à ce soir! Oh! nous avons joyeuse réunion à souper, tu sais?
—Avant d'aller au Bouffay, je viendrai ici prendre tes ordres pour pouvoir entrer dans les prisons, et en même temps je t'amènerai quelqu'un.
—Homme ou femme?
—Femme.
—Jeune?
—Vingt ans.
—Jolie?
—Blonde comme un épi et blanche comme un ci-devant lis.
—Aimable?
—Elle est un peu folle.
—Bah! ce sera plus amusant. Nous la ferons boire, et peut-être sa raison se retrouvera-t-elle au fond d'une bouteille. Amène ta protégée; je lui réserve bon accueil, d'autant plus qu'Angélique et Hermosa commencent à me fatiguer.
—Sultan! répondit Diégo en riant. Cet aristocrate de Salomon n'était qu'un caniche pour la fidélité auprès de toi! Allons, à ce soir. Tu seras content!
Et Diégo, échangeant une poignée de main avec le proconsul, quitta le cabinet de travail.
—Si j'ai l'argent dans quarante-huit heures, pensait Carrier en le regardant s'éloigner, dans cinquante, toi, tu seras déporté verticalement!
—Ah! tu ne veux pas que je revoie Philippe de Loc-Ronan sans tes ordres! se disait de son côté Diégo, en traversant la cour. Ah! j'ai eu un accès de loyauté et de franchise, et tu ne m'en sais pas gré! Eh bien! tant pis pour toi! Décidément, tu n'auras rien, et j'aurai tout! Imbécile, qui oublie qu'il m'a remis hier soir trois blancs-seings! Est-ce que j'aurais été assez bête pour les employer tous! Il m'en reste un, et avec celui-là j'entrerai dans les prisons quand je voudrai!
Diégo était sorti et avait gagné la place. Tout à coup il s'arrêta en réfléchissant profondément.
—Le renard, dit-il, est capable de me faire épier, et cinq minutes après mon entrée au Bouffay il serait averti. Mon blanc-seing ne me servirait donc à rien qu'à me faire prendre. Il faut trouver autre chose!
Et l'Italien se remit en marche, la tête penchée, le front soucieux, dans l'attitude de quelqu'un qui médite, absorbé dans sa pensée. L'imagination du bandit était de celles qu'on ne prend jamais sans vert: son cerveau, éclos sous le soleil des Calabres, était doué d'une activité dévorante. Bientôt son œil étincela et sa lèvre ébaucha un sourire.
—Tout me sert! dit-il joyeusement, même l'idée que j'ai eue de lui conduire Yvonne. La Bretonne est encore jolie, je la parerai en conséquence: ce sera du fruit nouveau. Elle l'occupera bien deux heures cette nuit, le temps d'aller aux prisons, d'avoir la lettre et de sortir de Nantes. Voyons; c'est cela! A cinq heures, je suis à la place du Département avec Carrier; à six heures, nous assistons, toujours ensemble, aux noyades. Je parle de la beauté d'Yvonne; je monte la tête au sultan pour qu'il attende avec impatience. Ensuite je prends des soldats et je vais à la porte de l'Erdre; j'attends Pinard à dix heures; je l'expédie au dépôt, où je le fais écrouer moi-même. A onze heures, je conduis Yvonne chez Carrier; nous soupons. Carrier se grise, selon son habitude; il fait l'aimable avec la petite; je remets l'affaire du marquis sous un prétexte que je trouverai; je l'ajourne, puis, tandis que Carrier emmène Yvonne dans son boudoir, je file au Bouffay sans mot dire, mon blanc-seing m'ouvre les portes, je prends la lettre... et bonsoir! C'est dit. Si le marquis ne se décide pas immédiatement, je le presse en faisant enlever Jocelyn sous ses yeux.... Cela ira tout seul! Quant à Hermosa.... Ma foi! elle deviendra ce qu'elle pourra! Si Carrier a assez d'elle, il saura bien s'en débarrasser, et il nous rendra service à tous deux. A moi seul les millions de la marquise. Per Bacco! je n'ai pas perdu mon temps, et la chance est pour moi! Ce dont il s'agit maintenant, c'est de faire la leçon à la Bretonne, et de parer sa beauté de façon à ce qu'elle fascine le citoyen représentant!
Et Diégo, le front haut, la face illuminée, la physionomie rayonnante, le regard chargé de ruses, s'engagea dans l'intérieur de la ville, se dirigeant vers la demeure de Pinard.
Diégo avançait rapidement, lorsqu'en traversant un petit carrefour, formé par l'embranchement sur un même point de trois rues différentes, ses yeux s'arrêtèrent sur une petite boutique de la plus modeste apparence, mais aux montres de laquelle resplendissait un véritable amas de robes, de chiffons, de fichus, de souliers de satin, de colliers, de bracelets, de bijoux de toutes sortes, d'oripeaux sans nombre enfin, qui, s'étalant pêle-mêle, offraient un coup d'œil bizarre et indescriptible.
Au-dessus de la porte d'entrée, sur un cartouche de bois peint en rouge, et supporté par deux tringles de fer scellées dans la muraille, on lisait en lettres blanches ces mots significatifs:
A LA CURÉE DES ARISTOCRATES.
Puis, sur la vitre supérieure de la porte était collée une large bande de papier blanc, avec cette autre inscription:
LA CITOYENNE CARBAGNOLLES,MARCHANDE A LA TOILETTE.
Madame Carbagnolles, ou, suivant son propre style, la citoyenne Carbagnolles, était, disait-on, la nièce du bourreau de Nantes, et trafiquait des effets de femme,des défroques de la guillotine, suivant le langage des sans-culottes, défroques que son digne oncle lui envoyait.
Fougueray tourna le bouton de cuivre de la serrure, poussa la porte qui, en s'ouvrant, fit violemment tinter une sonnette fêlée, et pénétra dans l'intérieur du magasin. Une femme de trente à trente-cinq ans, petite, grasse, mignonne, rondelette, trottant menu, souriant toujours, se tenait derrière le comptoir. Cette femme était la citoyenne Carbagnolles.
Affable, avenante, gaie, d'une loquacité remarquable, la main fine et potelée, les dents blanches, les lèvres rouges, le nez en l'air, la tête ronde comme une pleine lune, la citoyenne, parfaitement conservée pour son âge, dont elle pouvait cacher cinq bonnes années sans faire sourire ses voisines, la citoyenne Carbagnolles offrait le type parfait de ces aimables marchandes, dont la réputation de coquetterie et les manières provocantes suffisaient, au temps des petits chevaliers et des abbés parfumés, pour amener la fortune dans une maison.
Heureusement pour la citoyenne qu'elle était nièce du citoyen exécuteur; car, ayant conservé des façons du temps passé et des idées tant soit peu anti-républicaines, elle avait souvent excité les froncements de sourcils des sans-culottes, qu'elle n'aimait pas, et qui l'accusaient de modérantisme, en dépit du patriotisme de son enseigne. Mais sa parenté avec le bourreau était une égide puissante; aussi la citoyenne continuait-elle paisiblement son commerce en regrettant tout bas de ne plus avoir affaire aux soubrettes des grandes dames et aux caméristes desimpures, et d'être obligée, chaque fois qu'un vêtement nouveau entrait en magasin, de laver le sang qui le souillait.
Diégo qui, d'après l'enseigne et le nom, s'attendait à trouver dans la boutique une de ces créatures stigmatisées à jamais par le titre de «tricoteuses» qu'on leur avait donné à Paris, Diégo fut surpris de l'air gracieux, accort et engageant de la belle marchande. Aussi, mis en réminiscence d'aristocratie par les façons de la citoyenne Carbagnolles, l'envoyé du Comité de Salut public porta la main à son jabot, et reprenant le laisser-aller élégant dont avait su se doter le comte de Fougueray:
—Citoyenne, dit-il, j'ai besoin de robes, de dentelles et de bijoux.
—J'aurai tout ce qu'il te faudra, citoyen, répondit la marchande en montrant l'émail éclatant des perles qui garnissaient sa bouche. Tu veux une robe en belle étoffe, n'est-ce pas? J'ai tout ce qu'il y a de mieux; tiens, regarde, examine.
Et la marchande ouvrit une vaste armoire porte-manteau, plaquée contre la muraille, et se mit en devoir de dénombrer les richesses qu'elle renfermait.
—Voici des robes de ci-devant duchesses, fraîches et jolies à faire pâmer d'aise la citoyenne la plus difficile: des robespékin velouté et lacté, des caracosà la cavalière, des robesrondes à la parisienne, des chemisesà la prêtresse, des ceinturesà la Junon, des robesau lever de Vénus, des baigneuses; voilà des fichusà la Marie-Ant...,à la citoyenne Capet, reprit-elle en se mordant les lèvres.
Diégo la regarda en souriant.
—Je ne te dénoncerai pas, dit-il. Voyons, donne-moi cette robe en satin bleu garnie de dentelles blanches. C'est cela! Maintenant, il me faut des bas de soie, des souliers, des boucles d'oreilles, enfin tout ce qui est nécessaire à la toilette complète d'une jeune et jolie femme. Je ne paye pas en assignats, ajouta-t-il en voyant la marchande qui, avant de le servir, semblait l'examiner avec attention pour savoir ce qu'elle devait montrer; je paye en pièces d'or à l'effigie de l'ex-tyran!
—Je vais vous donner tout ce que vous demandez, répondit madame Carbagnolles en souriant finement et en substituant le «vous» aristocratique au «toi» sans-culotte; car elle comprenait qu'un homme qui payait en or avait droit à cette subtile distinction.
La marchande attira à elle un escabeau, y monta légèrement, et posa son pied sur le comptoir pour être mieux à même d'atteindre une série de cartons verts placés dans des rayons élevés tout autour du magasin. Or, si la citoyenne avait la main fine et potelée, son pied était mignon et cambré. Ce petit pied, gracieusement chaussé d'un bas bien blanc et d'un joli soulier à boucle d'acier, attira l'œil de l'acheteur.
Tandis que Diégo caressait du regard un bas de jambe élégamment modelé que découvrait une jupe fort courte, la marchande avait tiré du rayon deux cartons, qu'elle déposa successivement sur le comptoir, puis elle sauta lestement sur le plancher. Ces cartons contenaient ce que désirait Fougueray. Celui-ci fit son choix, et, ayant fait mettre de côté tout ce qui devait parer Yvonne, depuis les souliers jusqu'aux fleurs de la coiffure, il paya et pria la marchande de faire porter ses emplettes par une personne qui l'accompagnerait.
—Votre nom, citoyen? fit la jolie boutiquière en ouvrant son registre de vente. Vous savez que la Commune exige que nous inscrivions celui de tous nos acheteurs, afin de s'assurer que nous ne fournissons que de bons patriotes?
—Eh bien! citoyenne, écris simplement «l'envoyé du Comité de salut public de Paris», répondit Diégo en se redressant sous cette pompeuse dénomination. Mon nom n'a pas besoin d'être ajouté à ce titre.
La marchande écrivit la patriotique qualité de l'acheteur; puis elle appela une femme de service qui prit le carton renfermant les achats faits par le citoyen. Fougueray salua madame Carbagnolles, lui adressa un dernier compliment, et sortit suivi par la porteuse.
La belle marchande laissa la porte se refermer, le citoyen disparaître, puis, s'élançant hors de son comptoir, elle courut à son arrière-boutique. Un homme blotti dans un coin obscur s'avança vers elle.
—Eh bien! dit l'homme, qu'est-ce que celui-là?
—Un républicain comme moi, répondit la marchande; il a des façons de gentilhomme, il ne s'est pas formalisé de l'absence du tutoiement, et il a souri lorsque j'ai prononcé à demi le nom de la feue reine.
—Mais comment se nomme-t-il?
—Je l'ignore, répondit madame Carbagnolles; il n'a pas voulu dire son nom; mais en revanche, il s'est qualifié d'envoyé du Comité de Salut public de Paris.
—Un envoyé du Comité de Salut public, madame Rosine? répéta vivement l'inconnu. Vous êtes certaine de ce que vous dites?
—J'ai écrit ce titre sous sa dictée.
L'homme fit un geste énergique, puis faisant rapidement quelques pas dans la chambre, il s'arrêta en se frappant le front.
—Un envoyé du Comité de Salut public de Paris, murmura-t-il; mais il doit être tout-puissant à Nantes! Il doit entrer et sortir des prisons à son gré! D'ailleurs il peut, dans tous les cas, devenir un otage précieux! Il faut que je devienne maître de cet homme!
Et l'homme s'avança vers la porte. La marchande l'arrêta.
—Où allez-vous? demanda-t-elle avec inquiétude.
—Il faut que je suive celui qui sort d'ici, que je sache où il va, où je dois le retrouver!
—Inutile! Marguerite l'accompagne. En revenant, elle nous dira où il s'est rendu; alors le jour sera tombé, et vous pourrez sortir sans danger.
L'homme fit un geste d'assentiment et, se jetant sur un siège, étreignit le manche d'un poignard placé dans sa ceinture, tandis que son œil sombre lançait un éclair chargé de menaces.
Diégo continuait rapidement sa route, toujours accompagné par la femme qui portait ses riches emplettes. Arrivé à la porte de Pinard, il congédia la femme, prit le carton et monta rapidement les marches de l'escalier tortueux. La porte du logement de l'ancien berger était fermée à triple tour. Diégo introduisit la lame d'un poignard dans la serrure, et se mit en devoir de la faire sauter. Après quelques secondes d'un travail opiniâtre, il y réussit. La porte s'ouvrit, et l'Italien entra.
Yvonne était dans la seconde pièce. La pauvre enfant, accroupie par terre, tenait sa tête dans ses mains et pleurait en sanglotant. Elle paraissait plus calme. Au bruit que fit Diégo, elle se leva avec un mouvement de terreur et se réfugia dans un angle de la chambre.
—Carfor! murmura-t-elle, Carfor! Carfor!
Diégo l'entendit. Il s'approcha doucement, et s'efforçant de donner à sa voix toute la suavité dont elle était capable.
—Non, chère Yvonne, dit-il, ce n'est pas Carfor.
—Qui donc? demanda la jeune fille en s'avançant timidement.
—C'est un ami.
—Un ami?
Et Yvonne fixa ses grands yeux humides sur le nouveau venu. Cette fois, elle ne fit aucun mouvement pouvant déceler qu'elle reconnût son interlocuteur ou qu'elle éprouvât un moment de crainte.
—Oui, un ami, continua Fougueray, un ami qui vous aime, qui s'intéresse à vous et qui veut vous voir heureuse. Voulez-vous quitter cette maison?
—Quitter cette maison?
—Oui....
Yvonne demeura immobile. Elle parut réfléchir profondément; puis une expression douloureuse envahit ses traits, et elle s'écria avec une terreur indicible:
—Non, non, il me battrait encore. Je ne veux pas, je ne veux pas.
—Vous ne voulez pas fuir?
—Non.
—Vous resterez donc ici?
—Il le veut.
—Carfor, n'est-ce pas?
Yvonne ne répondit pas; mais elle se mit à trembler si fort que Diégo crut qu'elle allait avoir une attaque nerveuse. Mais Yvonne se calma peu à peu. L'Italien pensa qu'il était prudent de changer le sujet de l'entretien.
Allant prendre sur la table le carton qu'il y avait déposé en entrant, il l'ouvrit, en tira d'abord la robe de satin qu'il venait d'acheter, et qui avait encore conservé une certaine fraîcheur. Il était évident que la pauvre victime à laquelle cette robe avait appartenu n'avait pas dû faire un long séjour dans les prisons. Diégo présenta le vêtement à la jeune fille qui l'admira avec une joie d'enfant.
—C'est pour moi? demanda-t-elle.
—Oui, répondit l'Italien.
—Pour moi? Bien vrai?
—Sans doute.
—Et ces beaux souliers aussi?
—Certainement.
—Et ces fleurs, ces bracelets, ces bijoux?
—Tout cela est à vous et pour vous, ma belle petite.
—Alors... je puis les prendre... me parer...?
—Je vous y engage et je vous en prie. Habillez-vous, Yvonne, et ensuite je vous emmènerai d'ici; je vous conduirai dans une belle maison où il y a de vives lumières, des jeunes femmes et d'aimables cavaliers. Nous souperons. Vous ne mangerez plus l'ignoble morceau de pain que le misérable vous donnait.
Yvonne n'écoutait pas.
Absorbée dans la contemplation des élégants objets qu'elle avait sous les yeux, et qu'elle maniait d'une main frémissante comme l'enfant auquel on apporte subitement un jouet nouveau ardemment désiré, elle ne se lassait pas de déplier la robe, la dentelle, et de toucher les bijoux étincelants.
Parfois ses regards s'abaissaient sur les horribles haillons qui la couvraient, et ils se reportaient ensuite sur les parures. Elle semblait établir une comparaison intérieure entre sa pauvreté et ces richesses, et un combat visible avait lieu dans son âme. Évidemment elle doutait que tout cela pût être pour elle, et elle hésitait à s'en parer. Enfin la coquetterie, ce sentiment inné chez la femme et qui l'abandonne rarement, même lorsque la raison est égarée, la coquetterie l'emporta. Elle prit les bas de soie et les chaussa; puis elle mit les souliers coquets.
Alors elle se regarda avec une admiration naïve et profonde; elle joignit les mains en poussant un cri de joie, et, ramenant ensuite les plis troués de sa jupe de laine, elle marcha dans la chambre, ne pouvant se lasser d'examiner ce commencement de toilette. La fièvre du plaisir donnait de l'éclat à son teint et ranimait ses lèvres pâlies. Diégo la contemplait en silence.
—Le diable me damne si elle n'est pas plus jolie encore! murmura-t-il; et ce brigand de Carrier sera trop heureux!
Yvonne s'était arrêtée près de la table. S'imaginant dans sa folie être seule, elle commença lentement à dégrafer son justin. Le corsage tomba en glissant sur ses bras, et ses épaules rondes et blanches, ravissantes encore de suaves contours, en dépit des tortures qu'elle avait subies, apparurent dans toute leur délicate beauté.
Les yeux de Diégo étincelaient dans l'ombre: l'Italien sentait revenir dans son cœur la passion que la vue de la jolie Bretonne y avait jadis allumée.
La jeune fille se mit alors à chanter d'une voix douce et mélancolique une vieille complainte de la Cornouaille, tout en détachant les épingles qui retenaient à peine ses cheveux, lesquels se déroulèrent autour d'elle en splendide manteau aux reflets dorés. Ses bras nus, arrondis gracieusement au-dessus de sa tête, s'efforçaient en vain de réunir le flot de ses boucles soyeuses. Elle était ainsi ravissante de coquetterie enfantine.
Diégo, s'avançant doucement, se rapprocha d'elle. Yvonne ne l'entendit pas et ne le vit pas. L'Italien prit alors dans ses mains les mains de la jeune fille, et l'attirant à lui sans mot dire, il voulut la presser tendrement sur sa poitrine. Yvonne frissonna et se dégagea vivement.
—Qui êtes-vous? que voulez-vous? s'écria-t-elle avec cet accent de terreur particulier aux personnes que l'on réveille subitement, les arrachant par un fait matériel au rêve qui les berçait.
Diégo ne répondit pas; mais il s'avança encore, et s'efforça de saisir la pauvre enfant demi-nue, qui essayait en vain de se débattre. Cependant, au contact de ces mains frémissantes effleurant ses épaules, Yvonne rassembla ses forces, poussa un cri, raidit ses bras et se recula vivement....
Cet instinct de la pudeur, qui ne fait jamais défaut à la femme, lui fit chercher à couvrir ses épaules à l'aide de ses vêtements en désordre; mais Diégo ne lui en laissa pas le temps.
—Au diable Carrier! s'écria-t-il avec la rage des bandits de son espèce habitués à ne reculer devant aucun crime pour satisfaire leurs passions; au diable Carrier! Tu es trop jolie, ma mignonne, pour que j'abandonne les droits que me donne le hasard. Je t'aime, continua-t-il d'une voix brève et saccadée, et avec une expression hideuse. Je t'aime, entends-tu!
Et le misérable, enlaçant sa victime, imprima ses lèvres sur les épaules et sur le cou de la jolie Bretonne. La pauvre insensée poussait des cris inarticulés en s'efforçant de se soustraire à cette horrible étreinte.
Tout à coup, avec une suprême énergie, elle s'arracha des bras de l'Italien, et, se jetant brusquement en arrière, elle passa la main sur son front brûlant en lançant autour d'elle des regards rapides. Dans ses regards brilla un lumineux rayon d'intelligence qui éclaira soudain sa physionomie entière. Redressant la tête, et étendant la main vers son persécuteur, elle demeura durant l'espace d'une seconde, immobile et sans voix; puis enfin sa bouche s'entr'ouvrit, et tout son être frémit, agité par un frisson convulsif.
—Ah! s'écria-t-elle d'une voix ferme; ah! je vous reconnais! Vous êtes le comte de Fougueray!
Diégo, stupéfait du changement étrange qui venait de s'opérer dans la jeune fille, recula malgré lui; mais, se remettant promptement, il s'élança vers elle, la saisit de nouveau, et s'efforça de l'enlever de terre. Yvonne voulut en vain lutter. Enlacée par les bras vigoureux de Fougueray, elle se débattait sans pouvoir échapper au misérable.
—Va! disait Diégo tout en contenant les mouvements de la jeune fille; va! personne ne peut venir à ton aide.
Yvonne poussait des cris déchirants. Malheureusement pour la pauvre enfant, la maison que Pinard avait choisie pour gîte était habitée par lui seul. Les anciens locataires avaient fui le voisinage du satellite de Carrier. Diégo avait dit vrai; Yvonne était à sa merci, et nul ne pouvait la secourir.
Déjà les forces manquaient à la jeune fille. Épuisée par la lutte, elle demeura inerte et sans défense entre les mains du bandit. Diégo laissa échapper un rugissement de joie. Il souleva Yvonne, et approcha de ses lèvres la tête virginale de la fiancée de Jahoua.
Yvonne ne sentit même pas le baiser impur dont le monstre souilla ses beaux yeux éteints. Diégo, entraîné par une sorte de frénésie, porta la main sur les vêtements qui couvraient le corps de la malheureuse enfant. Ce mouvement ranima Yvonne. Elle se redressa, et parvint une fois encore à s'échapper des bras de l'Italien. Elle se précipita dans la première pièce.
—Au secours! au secours! cria-t-elle dans un paroxysme de désespoir.
Mais Diégo l'avait suivie.
—Appelle si bon te semble! hurla-t-il en s'emparant de nouveau de sa proie. Je te l'ai dit, personne ne viendra.
En effet, personne ne répondit aux cris de la jeune fille. La pauvre enfant, haletante et sans force, implorait la miséricorde divine. Dieu seul pouvait la sauver. Dieu ne l'abandonna pas.
Au moment même où Diégo emportait Yvonne à demi-évanouie, la porte d'entrée, que le bandit n'avait pu refermer, puisqu'il en avait fait sauter la serrure, la porte d'entrée s'ouvrit avec fracas, et un homme bondit d'un seul élan jusqu'au milieu de la pièce. Diégo s'arrêta.
Par un double mouvement plus rapide que l'éclair, il fut sur la défensive. Laissant glisser Yvonne sur le plancher, il saisit un pistolet passé à sa ceinture et l'arma.
L'entrée du nouveau personnage qui venait interrompre cette scène épouvantable, avait été si brusque, que celui-ci demeura lui-même comme étourdi de son action et dans un premier moment d'indécision inquiète.
A la vue de cet homme, Yvonne s'était redressée, et ses yeux démesurément ouverts, sa bouche béante, indiquaient une émotion violente, terrible, venant se joindre encore à celle qu'elle éprouvait déjà. Tous trois demeurèrent un instant immobiles; mais cet instant fut court.
Le nouveau venu se trouvait placé en face d'Yvonne; ses regards s'arrêtèrent tout à coup sur la jeune fille et un rugissement effrayant s'échappa de sa poitrine.
—Yvonne! s'écria-t-il d'une voix rauque et étranglée.
Puis se retournant sur Diégo:
—Ah! ajouta-t-il avec une expression de férocité inouïe. Tu vas mourir!
Et d'un bond, d'un seul bond de chat-tigre s'élançant sur sa proie, il tomba sur l'Italien. Le pistolet de l'envoyé du Comité de Salut public s'abaissa et le coup partit. La balle traversa de part en part le bras du défenseur d'Yvonne; mais telle était la force de cet homme et la puissance de la folle colère qui le dominait, qu'il ne sentit même pas la blessure dont le sang partit à flots.
Étreignant son adversaire à la gorge, il le terrassa d'un seul effort comme il eût plié un faible roseau. Le bandit râla sous cette énergique pression, sa face s'empourpra, puis passa rapidement du rouge vif au violet, et il demeura étendu sur le sol, la poitrine écrasée par le genou puissant de son ennemi.
—Une corde! une corde! dit l'inconnu en s'adressant à Yvonne et en lançant autour de lui un regard rapide et investigateur.
Mais la jeune fille, immobile et pour ainsi dire fascinée par le spectacle qu'elle avait sous les yeux, était incapable de comprendre et d'agir. Alors l'homme qui était venu si miraculeusement au secours d'Yvonne étreignit Diégo d'une seule main, en contenant tous ses mouvements, et de l'autre il arracha un poignard placé à sa ceinture, puis, se penchant sur le misérable, il lui saisit le bras droit, le contraignit à l'étendre, lui ouvrit violemment la main, l'appuya sur le parquet, et levant la lame tranchante et acérée, il la laissa retomber en traversant cette main, qu'il cloua littéralement sur le plancher. Diégo poussa un cri aigu de douleur, auquel répondit un cri de joie échappé des lèvres d'Yvonne.
—Keinec! s'écria la jeune fille en se précipitant dans les bras de son sauveur.
Keinec, car c'était lui, contempla quelques instants en silence la jolie Bretonne. Le pauvre gars revoyait enfin cette Yvonne qu'il adorait, qu'il cherchait depuis deux ans avec un courage que rien ne pouvait abattre, qu'il croyait perdue à jamais, et que le hasard venait de lui faire retrouver. Keinec ignorait la présence à Nantes de la pauvre fille du vieux pêcheur dont il avait récemment vengé la mort.
Keinec n'avait pas assisté à l'interrogatoire que Marcof s'était préparé à faire subir à Pinard dans le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne.
Boishardy avait fait observer qu'il fallait que l'un d'eux retournât sur-le-champ à Nantes, afin de se tenir au courant des nouvelles, de se mettre à même de connaître l'émotion que provoquerait la connaissance du combat qui avait eu lieu dans le cabaret du quai de la Loire, et de voir ce qui résulterait de la disparition du lieutenant de la compagnie Marat.
Ayant l'intention de rentrer en ville le lendemain, il était urgent de ne pas tomber dans un piège et de pouvoir être prévenus en cas de besoin. En conséquence, Keinec était remonté à cheval sur l'heure, et tandis que se préparait le supplice de Carfor, il avait repris la route qu'il venait de parcourir.
Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste, il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal convenu.
Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.
La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et, se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:
—Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray! maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!
Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.
En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action de grâces que prononçait son sauveur.
Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs. C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.
—Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son œil limpide, dans lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec, remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure, maintenant j'ai toute ma raison.
Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.
Deux heures environ après la scène qui venait d'avoir lieu dans le logis du lieutenant de la compagnie Marat, et au moment où la nuit close s'étendait sur le bassin de la Basse-Loire, trois hommes, ou pour mieux dire trois sans-culottes aux allures avinées, débraillées et chancelantes, suivaient, bras dessus bras dessous, les rives de l'Erdre, se dirigeant vers la tour Gillet, près de laquelle s'ouvrait la porte de la ville par où étaient entrés, la veille au soir, Boishardy, Marcof et Keinec. Deux des trois sans-culottes, dont l'un portait des épaulettes d'officier attachées sur les épaules de sa carmagnole, hurlaient à tue-tête un refrain patriotique; seul, celui qui se trouvait placé entre eux deux, ne chantait pas. Arrivés en face de la tour, les chanteurs, sans discontinuer leur symphonie, examinèrent chacun, d'un œil étrangement intelligent pour celui d'un ivrogne, les abords de la vieille forteresse.
—Rien! dit l'un d'eux.
—Alors, l'entrée est libre! répondit l'autre.
Ces paroles brèves s'échangèrent entre deux rimes, et les trois promeneurs s'avancèrent plus chancelants que jamais vers la porte devant laquelle veillait un soldat. Celui-ci présenta les armes à l'officier, se fit montrer les cartes de civisme épuré des deux autres citoyens, et les laissa continuer tranquillement leur route. Tous trois reprirent leur marche et leur chant suspendus. Seulement, celui qui se trouvait placé au milieu et qui gardait le silence, lança un regard du côté du corps de garde, tandis que l'un de ses compagnons portait négligemment la main à la crosse d'un pistolet qui sortait à moitié de la poche de sa carmagnole.
—Pas d'imprudence si tu tiens à la vie! murmura-t-il à l'oreille de l'homme dont il serrait fortement le bras sous le sien.
La porte franchie, les nouveaux arrivés s'engagèrent dans l'intérieur de la ville; mais plus ils avançaient et moins bruyant devenait leur chant, moins avinée paraissait leur démarche; enfin les jambes s'affermirent, les bustes se redressèrent et les bouches se turent complètement. Ils venaient d'atteindre l'extrémité de la place du Département, pavée plus encore peut-être que la veille de cadavres ensanglantés.
—Halte! dit brusquement l'un de ceux qui soutenaient le troisième sans-culotte. C'est ici que Keinec nous a donné rendez-vous, n'est-ce pas, Marcof?
—Sans doute, Boishardy, répondit le marin, sans doute, et le gars ne va pas tarder à venir, si toutefois Carfor ne nous a pas trompés.
—Et comment vous aurais-je trompés? répondit le troisième interlocuteur, qui n'était autre que le lieutenant de Carrier. N'ai-je pas fait ce que vous avez voulu?
—C'est justice à te rendre, et tu n'y as même pas mis trop de mauvaise volonté.
—Alors tu tiendras ta parole, Marcof?
—Est-ce que j'ai jamais failli à un serment?
—Non!
—Eh bien, alors?
—Je ne doute pas! mais dis-le-moi encore; tu ne me tueras pas?
—Tu auras la vie sauve, mais tu sais à quelles conditions?
—Oui, faire retrouver Yvonne et vous aider à délivrer le marquis et Jocelyn.
—C'est cela même.
—Eh bien! Yvonne est chez moi, je te l'ai dit et je le répète. Veux-tu que je t'y conduise?
—Non, répondit Marcof; attendons Keinec, dès qu'il sera venu, je l'enverrai délivrer la jeune fille, tandis que nous irons tous trois à la prison.
—Keinec tarde bien! dit Boishardy en regardant autour de lui avec impatience.
—Il va venir, fit Marcof.
—Oui! si le pauvre gars n'a pas été reconnu et arrêté, fit observer Boishardy.
—Je lui avais donné le mot de passe hier, vous le savez, dit Carfor, comme c'est moi qui vous ai appris que les officiers entraient et sortaient librement, et qu'il fallait que l'un de vous en prît le costume.
—Cela est vrai; mais ces épaulettes me pèsent, fit le chef royaliste en arrachant les insignes du grade qu'il avait pris.
—Qu'as-tu donc? demanda brusquement Marcof en soutenant Carfor qui chancelait.
—Ma blessure me fait horriblement souffrir!
—Pourquoi nous as-tu contraints à te martyriser, puisque tu devais finir par parler?
Carfor poussa un soupir et chancela de nouveau en baissant la tête.
—Hum! fit Boishardy d'un air mécontent, je n'aime pas ces demi-pâmoisons et ces accès de douleur. Le tigre fait patte de velours.
—Oui! mais il est entre les griffes du lion! répondit Marcof.
—Tonnerre! Keinec ne vient pas! reprit le chef royaliste après un silence.
—Je l'avais envoyé chez Rosine, et s'il lui était arrivé malheur, elle aurait trouvé moyen de nous prévenir. La tour Gillet ne portait aucun signal, donc tout doit bien aller.
Marcof s'arrêta en fixant son œil d'aigle sur un point noir qui apparaissait dans les ténèbres.
—Ah! fit-il, voici quelqu'un! Ce doit être Keinec! Voyez donc, Boishardy.
Boishardy s'avança avec précaution et se trouva bientôt en face d'un nouveau personnage; celui-ci, qui arrivait au pas de course, s'arrêta brusquement à deux pas du chef royaliste: c'était effectivement le jeune Breton. Tous deux revinrent vers Carfor et Marcof.
—Eh bien? demanda le marin.
—Sauvée! répondit Keinec avec un élan joyeux impossible à exprimer.
—Qui cela? s'écrièrent en même temps Boishardy et Marcof.
—Yvonne! Yvonne est sauvée!
—Tu l'as retrouvée?
—Oui.
—Où cela?
—Chez Carfor, et je suis arrivé à temps.
—Comment? Explique-toi?
Keinec raconta rapidement la scène qui avait eu lieu entre lui et Diégo. Seulement, le jeune chouan ne connaissait pas le misérable Italien; il ne l'avait aperçu qu'une fois jadis, lorsque celui-ci fuyait des souterrains de l'abbaye en emportant Yvonne, mais l'éloignement avait empêché Keinec de distinguer ses traits. Tout ce qu'il put dire fut donc qu'il avait solidement garrotté l'envoyé du Comité de salut public avec lequel il avait lutté, et qu'il l'avait laissé sous la garde d'Yvonne.
—Nous verrons cela plus tard, répondit Marcof. Maintenant, ne perdons pas un instant et allons aux prisons. Yvonne est sauvée! songeons à Philippe et à Jocelyn!
Puis, se retournant vers Carfor, il ajouta:
—Tu avais dit vrai en ce qui concernait Yvonne. Songe à ce qui te reste à faire. Voici le moment décisif arrivé. Tu vas payer de ta personne. Rappelle-toi qu'à la moindre hésitation tu es mort!
Carfor ne répondit pas. Marcof lui prit le bras et tous quatre se dirigèrent vers le Bouffay. Arrivés au poste de garde, Pinard demanda le chef et se fit reconnaître. Quelques sans-culottes étaient là; ils poussèrent des hurlements de joie en revoyant le lieutenant de la compagnie Marat. Carfor, toujours enlacé à Marcof, les remercia de leurs démonstrations d'amitié et voulut passer outre, mais l'officier de garde l'arrêta.
—On n'entre pas! dit-il.
—Comment, on n'entre pas? répondit Pinard avec étonnement.
—Non.
—Pourquoi?
—C'est la consigne.
—Est-ce que tu ne me reconnais pas?
—Si fait.
—Tu sais que je suis l'ami de Carrier?
—Sans doute.
—Eh bien?
—Il y a ordre du citoyen représentant de ne laisser pénétrer qui que ce soit dans les prisons avant onze heures du soir, et il en est sept à peine.
Cet ordre, on se le rappelle, avait été donné le matin par Carrier à l'instigation du citoyen Fougueray. Carfor regarda Marcof avec inquiétude. Le marin comprit qu'il ne pouvait forcer l'entrée de la prison.
—Nous reviendrons à onze heures, dit-il en entraînant Carfor.
Tous quatre retournèrent sur leurs pas.
—Allons sur les quais, dit Boishardy, nous serons plus libres et nous ne rencontrerons personne.
Ils traversèrent la place et gagnèrent les rives de la Loire. Après avoir jeté un regard investigateur autour de lui et s'être assuré de la solitude complète de l'endroit où il se trouvait, Marcof s'arrêta et ses compagnons l'imitèrent.
—Fâcheux contre-temps! dit Boishardy.
Marcof frappa du pied avec impatience. Tout à coup il saisit la main de Carfor et s'écria brusquement:
—Si tu nous avais trompés!
—Grâce! fit le sans-culotte d'une voix déchirante; j'ai dit la vérité, je ne vous trompe pas.
Marcof haussa les épaules.
—Es-tu sûr que Carrier ait ajouté foi à ta lettre? demanda Boishardy en s'adressant à Pinard.
—Je le crois.
—Cet ordre en serait-il la conséquence?
—Je l'ignore.
—Pourquoi aussi avoir fait écrire cette lettre! s'écria le marin.
—Pourquoi! répliqua le chef royaliste.
—Oui.
—Pour mieux réussir.
—Je ne vous comprends pas.
—Écoutez-moi alors, Marcof, et vous allez comprendre. J'avais pensé, et cela était indubitable, que Pinard serait reconnu à son entrée dans la ville. Or, Pinard reconnu, il devait d'abord voir Carrier, et, au besoin, ses amis l'y auraient conduit de force. Qu'eussions-nous pu faire, alors? Nous battre? Aurions-nous pu pour cela sauver Philippe? Non, n'est-ce pas?
—Cela est vrai! répondit Marcof.
—Tandis qu'en adressant à Carrier la lettre dont vous parlez, poursuivit M. de Boishardy, en le prévenant de l'arrivée de Pinard et surtout, en lui indiquant une heure que nous devions devancer, notre tranquillité provisoire était assurée, et de notre tranquillité présente dépend la réussite de nos projets. Enfin, mon cher, nos affaires de la nuit dernière m'ont mis en goût de bataille. J'ai pensé que nous pourrions tirer parti de la recommandation faite au représentant d'envoyer un détachement de sans-culottes à la porte de l'Erdre.
—Je comprends! s'écria Marcof; l'ordre que vous avez donné ce matin à Kérouac est une conséquence de tout ceci.
—Sans doute.
—Il est allé au placis?
—Oui. Ce soir, à onze heures, Fleur-de-Chêne et une partie de nos gars seront embusqués sur la route de Saint-Nazaire.
—De sorte qu'à un moment donné, nous exterminerons les sans-culottes, qui croient marcher à une victoire facile.
—C'est cela.
—Mais Philippe?
—Il faut qu'il soit libre avant, et qu'il sorte sous la conduite de l'un de nous. Il s'échappera plus facilement pendant que nous ferraillerons.
—Admirable!
—Oui, tout irait bien si nous pouvions pénétrer dans la prison avant onze heures.
—Nous y pénétrerons!
—Comment cela?
—J'ai mon plan.
—Dites! fit vivement le chef royaliste.
Marcof réfléchit quelques instants, puis s'adressant à Carfor:
—Tu as entendu nos projets; tu sais ce qu'il nous faut; parle.
—Carrier peut seul faire ouvrir les prisons, répondit Pinard.
—Alors tu vas lui en demander l'ordre.
—Quand cela?
—Tout de suite.
—Mais il faut que j'aille à Richebourg pour voir Carrier et obtenir cet ordre que tu exiges.
—Tu vas y aller!
Carfor ne put maîtriser un violent geste de joie, et son œil fauve lança un éclair sinistre.
—Comment, s'écria Boishardy, vous allez vous fier à cet homme?
—Allons donc! répondit le marin, je ne le quitte pas, et je reste soudé à ses côtés.
—Vous parlez d'aller chez Carrier, cependant.
—Eh bien! sans doute!
—Quoi! vous iriez avec lui?
—Certainement.
—Et nous?
—Vous m'attendrez sur la place du Bouffay.
—Marcof! Marcof! réfléchissez!
—A quoi?
—Ce que vous voulez faire est impossible! c'est d'une témérité tellement folle que rien ne saurait la justifier. Vous n'irez pas!
—Si fait!
—Non pardieu! je ne vous laisserai pas aller seul dans cette tanière de bêtes féroces. Si vous êtes décidé, si rien ne peut vous arrêter, eh bien! nous irons tous ensemble; mais encore une fois, vous n'irez pas seul!
—Il le faut, Boishardy, il le faut cependant.
—Non, s'écria Keinec à son tour.
—Il le faut, vous dis-je! Seul avec Carfor, je n'inspire aucune défiance. Quatre ensemble nous deviendrions l'objet de l'attention générale. Puis vous devez aller chercher Yvonne, et vous assurer du prisonnier fait par Keinec. Enfin, si je suis tué, il faut que vous viviez tous deux pour sauver Philippe. Nous avons fait d'avance le sacrifice de notre vie. Ne retardons rien par des paroles inutiles; ma résolution est prise. Vous, Boishardy, je vous conjure de m'obéir; toi, Keinec, je je te l'ordonne!
Les deux hommes demeurèrent indécis. Enfin Boishardy poussa un soupir.
—Faites donc, dit-il.
—J'obéirai! ajouta Keinec.
—Bien, mes amis, répondit Marcof. Le temps presse, agissons donc sans retard. Je vais à Richebourg avec Pinard, je verrai Carrier. Pinard, que je ne quitte pas plus que son ombre et que je tiens toujours au bout de mon pistolet, Pinard demandera l'ordre au tyran de Nantes. Cet ordre, il l'aura, j'en réponds; je ne sais pas ce que je ferai si Carrier hésite, mais j'aurai cet ordre ou nous périrons tous. Courez donc tous deux auprès d'Yvonne, et trouvez-vous sur la place du Bouffay dans une heure. Je vous attendrai au pied même de la guillotine. C'est le dernier endroit où l'on ira chercher des honnêtes gens. A bientôt!
Et Marcof, brusquant les adieux dans la crainte d'une opposition nouvelle, entraîna rapidement Pinard stupéfait d'une pareille détermination. Le sans-culotte ne pouvait croire à tant d'audace, et il se sentait petit à côté du terrible marin. C'était, comme l'avait dit Marcof, le tigre dompté par le lion.
Boishardy et Keinec gardèrent d'abord le silence en suivant de l'œil l'ombre des deux hommes qui disparaissaient peu à peu dans l'épaisseur de la nuit. Le chef royaliste frappa du pied la terre et ferma les poings avec colère. Puis touchant l'épaule de Keinec:
—Viens! lui dit-il; hâtons-nous, et ensuite tenons-nous prêts à porter secours à Marcof.
Tous deux s'élancèrent à leur tour, et gagnèrent promptement le quartier qu'habitait Pinard. Keinec pénétra dans l'intérieur de la maison. Boishardy le suivit.