IXLE PÈRE ET LA FILLELORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri.«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à Mllede Valcor.Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux.Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Commeil détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que je vous parle.»Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air que favoriserait cette belle journée.Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les précautions afin de n’être point suivi.—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et de flamme.—«Montons,» fit Renaud.Il l’emmena dans son cabinet de travail.Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de petite fille.—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne:Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»Il sourit.—«C’est tout?—Oui, père ... C’est tout.»Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il s’assombrit d’une gravité soudaine.—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»Elle fit un mouvement.—«Me blâmez-vous, mon père?—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»Elle pâlit, sa lèvre trembla.—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.—Le voulez-vous, ce mariage, père?—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre votre volonté.»L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de mon fiancé.»Il murmura, la regardant au fond des yeux:—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce effroi tordit le cœur de la vaillante fille.—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez bientôt votre Micheline.—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant jaillirent.—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert depuis deux jours!»Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, d’autorité:—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.
IXLE PÈRE ET LA FILLELORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri.«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à Mllede Valcor.Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux.Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Commeil détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que je vous parle.»Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air que favoriserait cette belle journée.Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les précautions afin de n’être point suivi.—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et de flamme.—«Montons,» fit Renaud.Il l’emmena dans son cabinet de travail.Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de petite fille.—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne:Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»Il sourit.—«C’est tout?—Oui, père ... C’est tout.»Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il s’assombrit d’une gravité soudaine.—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»Elle fit un mouvement.—«Me blâmez-vous, mon père?—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»Elle pâlit, sa lèvre trembla.—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.—Le voulez-vous, ce mariage, père?—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre votre volonté.»L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de mon fiancé.»Il murmura, la regardant au fond des yeux:—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce effroi tordit le cœur de la vaillante fille.—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez bientôt votre Micheline.—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant jaillirent.—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert depuis deux jours!»Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, d’autorité:—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.
LE PÈRE ET LA FILLE
LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.
Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.
Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri.
«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»
L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à Mllede Valcor.
Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.
Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux.
Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Commeil détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.
—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que je vous parle.»
Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air que favoriserait cette belle journée.
Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les précautions afin de n’être point suivi.
—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.
—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et de flamme.
—«Montons,» fit Renaud.
Il l’emmena dans son cabinet de travail.
Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de petite fille.
—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne:Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»
Il sourit.
—«C’est tout?
—Oui, père ... C’est tout.»
Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il s’assombrit d’une gravité soudaine.
—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»
Elle fit un mouvement.
—«Me blâmez-vous, mon père?
—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»
Elle pâlit, sa lèvre trembla.
—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?
—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.
—Le voulez-vous, ce mariage, père?
—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.
—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre votre volonté.»
L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:
—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...
—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.
—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de mon fiancé.»
Il murmura, la regardant au fond des yeux:
—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»
Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce effroi tordit le cœur de la vaillante fille.
—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez bientôt votre Micheline.
—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.
Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.
—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»
Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant jaillirent.
—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert depuis deux jours!»
Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, d’autorité:
—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»
La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.