XL’EXPLICATIONDÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers massifs dépassés, précipita sa marche.Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant du promontoire et assez éloigné de la propriété.Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui partait de là conduisait à l’habitation.M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis remonta un peu, etse trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. Mmede Ferneuse apparut.Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où tremblait toute l’âme.On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années n’épuisaient pas.Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.Il ajouta:—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque àla hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la bouche.Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième année.L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, Mmede Ferneuse prononça:—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu qui faisait un peu partie d’elle:—«Hervé est mon fils et le vôtre.»Mmede Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était préparé.—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.—«Moi!» s’écria Mmede Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas la même chose.—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient frère et sœur?»Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents spontanés, précis comme la vérité même?Mmede Ferneuse expliqua:—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une occasion si grave de vous trahir ...»Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa pâleur:—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin jeter.—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»Elle leva la main pour arrêter son élan.—«Parlons d’eux, non pas de nous.»Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, Mmede Ferneuse ajoutait:—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour moi.»Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement prononcée,—de Gaétane.A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans uneexpression plus proche, cette fois, de la haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»La stupeur rendit Mmede Ferneuse immobile. Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un sourd effort:—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes aimés.»Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec une irritante circonspection.—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plusentendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»Renaud, sans répondre, demanda:—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»Mmede Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:—«Par une ressemblance?—Oui.—Une ressemblance avec Micheline?»M. de Valcor inclina la tête:—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte impatiente.—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, transmissible ...—Mais quelle importance?...—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre sang ...—Mais son père?...» s’écria Mmede Ferneuse. «Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé.—Non, ce n’est pas moi.—Qui est-ce?—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous serez seule à connaître avec moi-même ...—Et Laurence?—Laurence l’ignore.—Elle croit que Micheline est sa fille?—Elle le croit.—Comment est-ce possible?—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le serment le plus solennel de le garder dans le tré-fondsde votre âme, pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce en pensée,ma fille,» (il appuya sur le mot), «autrement que comme une Valcor.»Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.Mmede Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable. Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le récit de Renaud.Les événements remontaient à l’époque où,pour la première fois après sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point d’être mère.A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette,la raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre confidence.—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai chez des gens sûrs.—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine.«Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut préserver son secret.—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait pourtant lorsque la terrible délivranceeut lieu. C’était une fille. Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant n’est plus.«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa faute était comme si jamais elle n’eût été commise.«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le marquis.» Un instant plus tard, il était loin.«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre quemes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon sang.»Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle l’enfant expirante?—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien révélé.—En êtes-vous sûr?—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»Une furtive ironie passa dans cette phrase.Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda encore:—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»Renaud eut un ricanement léger.—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une Valcor ... Naturellement.»—Et ... l’autre?» murmura Mmede Ferneuse.—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à Mmede Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre, plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme profondet obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»La belle et fière tête se releva.—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël vaut celle des Valcor.»L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?—«Certes,» reprit Mmede Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur digne de sa personne charmante.—Eh bien?» haleta le marquis.Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille.—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de votre secret.»Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor prononça lentement:—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors, en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans crime celle qui porte le nom de ce père.»Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant.—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout àcoup, «que jamais les Gaël n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la meule aura étouffé la petite.—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là, je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils dans le désespoir?»Elle le regarda et, soulignant le mot:—«C’est à cause d’un scrupule.»Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre! Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez délicieusement tout à l’heure.—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de m’aimer?—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli importait peu.—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.—«Une seule.—Grand Dieu! Dites!—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous croirai.»M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui allaient lui échapper.Gaétane le croirait! Elle le croirait!... C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir en lui, fulgura. Il répondit:—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»Mmede Ferneuse cria faiblement:—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y aviez inscrits.»Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de Valcor.—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.—«Où est-elle?—Je vous la rendrai.—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.Il ne répondit pas.—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez fait inscrire.»M. de Valcor demeura muet.—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur que ne comportait la déception d’amour.—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois, l’intonation sonna fausse, trop emphatique.«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»Mmede Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur elle, comme une vague qui revient.—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»Elle le regarda en face et répondit:—«Soit. J’y croirai.—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois?»Un tremblement agita Mmede Ferneuse. En elle montait comme un souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria, dans une soudaine exaltation:—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur refuseriez-vous encore le bonheur?—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car il n’a jamais menti!—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez bénie! Vous aurez l’anneau!»Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, pour demain?»Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il expliqua:—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.—Ah!» fit Mmede Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague est restée en Amérique.—Oui.—Et ... vous dites: en lieu sûr?»Il répéta:—«En lieu sûr.»Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que sous cette signification terrible de son regard,qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des paupières soudain battantes.Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr», et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables ténèbres.
XL’EXPLICATIONDÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers massifs dépassés, précipita sa marche.Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant du promontoire et assez éloigné de la propriété.Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui partait de là conduisait à l’habitation.M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis remonta un peu, etse trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. Mmede Ferneuse apparut.Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où tremblait toute l’âme.On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années n’épuisaient pas.Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.Il ajouta:—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque àla hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la bouche.Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième année.L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, Mmede Ferneuse prononça:—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu qui faisait un peu partie d’elle:—«Hervé est mon fils et le vôtre.»Mmede Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était préparé.—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.—«Moi!» s’écria Mmede Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas la même chose.—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient frère et sœur?»Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents spontanés, précis comme la vérité même?Mmede Ferneuse expliqua:—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une occasion si grave de vous trahir ...»Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa pâleur:—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin jeter.—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»Elle leva la main pour arrêter son élan.—«Parlons d’eux, non pas de nous.»Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, Mmede Ferneuse ajoutait:—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour moi.»Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement prononcée,—de Gaétane.A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans uneexpression plus proche, cette fois, de la haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»La stupeur rendit Mmede Ferneuse immobile. Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un sourd effort:—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes aimés.»Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec une irritante circonspection.—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plusentendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»Renaud, sans répondre, demanda:—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»Mmede Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:—«Par une ressemblance?—Oui.—Une ressemblance avec Micheline?»M. de Valcor inclina la tête:—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte impatiente.—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, transmissible ...—Mais quelle importance?...—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre sang ...—Mais son père?...» s’écria Mmede Ferneuse. «Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé.—Non, ce n’est pas moi.—Qui est-ce?—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous serez seule à connaître avec moi-même ...—Et Laurence?—Laurence l’ignore.—Elle croit que Micheline est sa fille?—Elle le croit.—Comment est-ce possible?—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le serment le plus solennel de le garder dans le tré-fondsde votre âme, pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce en pensée,ma fille,» (il appuya sur le mot), «autrement que comme une Valcor.»Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.Mmede Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable. Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le récit de Renaud.Les événements remontaient à l’époque où,pour la première fois après sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point d’être mère.A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette,la raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre confidence.—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai chez des gens sûrs.—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine.«Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut préserver son secret.—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait pourtant lorsque la terrible délivranceeut lieu. C’était une fille. Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant n’est plus.«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa faute était comme si jamais elle n’eût été commise.«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le marquis.» Un instant plus tard, il était loin.«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre quemes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon sang.»Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle l’enfant expirante?—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien révélé.—En êtes-vous sûr?—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»Une furtive ironie passa dans cette phrase.Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda encore:—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»Renaud eut un ricanement léger.—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une Valcor ... Naturellement.»—Et ... l’autre?» murmura Mmede Ferneuse.—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à Mmede Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre, plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme profondet obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»La belle et fière tête se releva.—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël vaut celle des Valcor.»L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?—«Certes,» reprit Mmede Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur digne de sa personne charmante.—Eh bien?» haleta le marquis.Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille.—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de votre secret.»Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor prononça lentement:—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors, en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans crime celle qui porte le nom de ce père.»Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant.—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout àcoup, «que jamais les Gaël n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la meule aura étouffé la petite.—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là, je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils dans le désespoir?»Elle le regarda et, soulignant le mot:—«C’est à cause d’un scrupule.»Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre! Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez délicieusement tout à l’heure.—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de m’aimer?—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli importait peu.—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.—«Une seule.—Grand Dieu! Dites!—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous croirai.»M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui allaient lui échapper.Gaétane le croirait! Elle le croirait!... C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir en lui, fulgura. Il répondit:—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»Mmede Ferneuse cria faiblement:—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y aviez inscrits.»Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de Valcor.—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.—«Où est-elle?—Je vous la rendrai.—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.Il ne répondit pas.—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez fait inscrire.»M. de Valcor demeura muet.—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur que ne comportait la déception d’amour.—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois, l’intonation sonna fausse, trop emphatique.«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»Mmede Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur elle, comme une vague qui revient.—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»Elle le regarda en face et répondit:—«Soit. J’y croirai.—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois?»Un tremblement agita Mmede Ferneuse. En elle montait comme un souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria, dans une soudaine exaltation:—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur refuseriez-vous encore le bonheur?—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car il n’a jamais menti!—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez bénie! Vous aurez l’anneau!»Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, pour demain?»Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il expliqua:—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.—Ah!» fit Mmede Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague est restée en Amérique.—Oui.—Et ... vous dites: en lieu sûr?»Il répéta:—«En lieu sûr.»Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que sous cette signification terrible de son regard,qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des paupières soudain battantes.Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr», et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables ténèbres.
L’EXPLICATION
DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers massifs dépassés, précipita sa marche.
Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant du promontoire et assez éloigné de la propriété.
Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui partait de là conduisait à l’habitation.
M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis remonta un peu, etse trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.
En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.
Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.
Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. Mmede Ferneuse apparut.
Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où tremblait toute l’âme.
On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années n’épuisaient pas.
Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.
—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»
Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.
Il ajouta:
—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»
Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque àla hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la bouche.
Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième année.
L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.
Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.
Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, Mmede Ferneuse prononça:
—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»
Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.
M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu qui faisait un peu partie d’elle:
—«Hervé est mon fils et le vôtre.»
Mmede Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:
—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»
Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était préparé.
—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.
—«Moi!» s’écria Mmede Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas la même chose.
—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient frère et sœur?»
Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.
Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.
Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents spontanés, précis comme la vérité même?
Mmede Ferneuse expliqua:
—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une occasion si grave de vous trahir ...»
Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa pâleur:
—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin jeter.
—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»
Elle leva la main pour arrêter son élan.
—«Parlons d’eux, non pas de nous.»
Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, Mmede Ferneuse ajoutait:
—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour moi.»
Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement prononcée,—de Gaétane.
A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans uneexpression plus proche, cette fois, de la haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:
—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»
La stupeur rendit Mmede Ferneuse immobile. Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?
Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un sourd effort:
—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes aimés.»
Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec une irritante circonspection.
—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?
—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plusentendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.
—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?
—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»
Renaud, sans répondre, demanda:
—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»
Mmede Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:
—«Par une ressemblance?
—Oui.
—Une ressemblance avec Micheline?»
M. de Valcor inclina la tête:
—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.
Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.
—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...
—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte impatiente.
—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, transmissible ...
—Mais quelle importance?...
—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.
—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.
—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre sang ...
—Mais son père?...» s’écria Mmede Ferneuse. «Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé.
—Non, ce n’est pas moi.
—Qui est-ce?
—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous serez seule à connaître avec moi-même ...
—Et Laurence?
—Laurence l’ignore.
—Elle croit que Micheline est sa fille?
—Elle le croit.
—Comment est-ce possible?
—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le serment le plus solennel de le garder dans le tré-fondsde votre âme, pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce en pensée,ma fille,» (il appuya sur le mot), «autrement que comme une Valcor.»
Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.
Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.
Mmede Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable. Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!
Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le récit de Renaud.
Les événements remontaient à l’époque où,pour la première fois après sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.
Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.
Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point d’être mère.
A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.
Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette,la raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.
La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!
Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre confidence.
—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai chez des gens sûrs.
—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine.«Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?
—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.
—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut préserver son secret.
—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.
«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait pourtant lorsque la terrible délivranceeut lieu. C’était une fille. Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant n’est plus.
«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa faute était comme si jamais elle n’eût été commise.
«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le marquis.» Un instant plus tard, il était loin.
«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre quemes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon sang.»
Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:
—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle l’enfant expirante?
—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien révélé.
—En êtes-vous sûr?
—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»
Une furtive ironie passa dans cette phrase.Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda encore:
—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»
Renaud eut un ricanement léger.
—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une Valcor ... Naturellement.»
—Et ... l’autre?» murmura Mmede Ferneuse.
—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.
Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à Mmede Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre, plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme profondet obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.
—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»
La belle et fière tête se releva.
—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»
Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.
—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël vaut celle des Valcor.»
L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?
—«Certes,» reprit Mmede Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur digne de sa personne charmante.
—Eh bien?» haleta le marquis.
Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille.
—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de votre secret.»
Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor prononça lentement:
—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors, en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans crime celle qui porte le nom de ce père.»
Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant.
—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»
Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.
—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout àcoup, «que jamais les Gaël n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la meule aura étouffé la petite.
—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là, je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.
—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils dans le désespoir?»
Elle le regarda et, soulignant le mot:
—«C’est à cause d’un scrupule.»
Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.
—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre! Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez délicieusement tout à l’heure.
—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!
—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»
Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.
—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de m’aimer?
—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»
Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli importait peu.
—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.
—«Une seule.
—Grand Dieu! Dites!
—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous croirai.»
M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui allaient lui échapper.Gaétane le croirait! Elle le croirait!... C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir en lui, fulgura. Il répondit:
—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»
Mmede Ferneuse cria faiblement:
—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!
Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.
—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y aviez inscrits.»
Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de Valcor.
—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.
—«Où est-elle?
—Je vous la rendrai.
—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.
Il ne répondit pas.
—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez fait inscrire.»
M. de Valcor demeura muet.
—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur que ne comportait la déception d’amour.
—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois, l’intonation sonna fausse, trop emphatique.
«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...
—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»
Mmede Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur elle, comme une vague qui revient.
—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»
Elle le regarda en face et répondit:
—«Soit. J’y croirai.
—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois?»
Un tremblement agita Mmede Ferneuse. En elle montait comme un souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria, dans une soudaine exaltation:
—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!
—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur refuseriez-vous encore le bonheur?
—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car il n’a jamais menti!
—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez bénie! Vous aurez l’anneau!»
Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:
—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, pour demain?»
Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il expliqua:
—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.
—Ah!» fit Mmede Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague est restée en Amérique.
—Oui.
—Et ... vous dites: en lieu sûr?»
Il répéta:
—«En lieu sûr.»
Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que sous cette signification terrible de son regard,qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des paupières soudain battantes.
Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr», et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables ténèbres.