VIIL’AÏEULELORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une déclivité presque insensible.Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit paysage marinl’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il demeurait ainsi une simple dépendance.Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un dernier raidillon.Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à la porte de la maison.Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres.Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa question.D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et les autres, contenait de profondeur sincère.—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille femme.Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte, la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations.—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. On la pousserait à quelque folie.»Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles.Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’ellesprenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient mutuellement à une gravité plus contenue.Mathurine Gaël dit seulement:—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?—Toujours ... toujours, je pense à lui.—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de celui qui n’est plus?»L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais elle les referma aussitôt.—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa petite enfance.Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa pensée.Valcor reprit enfin:—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au couvent?—Elle sait faire de la dentelle.—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait aimer le travail.»L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis ajouta:—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances.—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le marquis.—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»Valcor s’écria:—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un rustre.—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un Valcor.—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en faute.Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas d’autre remède.»Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symboledans cette prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du soleil sur l’eau.Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur.Quelqu’un descendait.—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, pétrifiée.—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une infinie douceur.A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre les épaules, les coudes serrés aucorps, dans l’attitude d’un enfant qui craint d’être frappé.Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de changement.»Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles rompues.Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne coûtait guère.Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, quand l’amour et la joiedes épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le mot de «mauvaises femmes».Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées, il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donneun farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil d’un douanier.—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor, étrangement impressionné.—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu m’entendra.—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?... Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas?»La vieille eut une espèce de rire saisissant.—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle était pétri son cœur.»Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié l’Innocente.Renaud se leva.—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura tout à gagner.»Un vif rayon s’alluma dans les yeux de lavieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, monsieur Renaud?—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias.»Elle réfléchit.—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en réalité, non.—Ce sera pour aller loin?—Très loin.—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste soutenir.—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer en rien vos scrupules.—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?—Elle ne saurait souffrir de retard.—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans une heure ou dans huit jours.—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.—L’enverrai-je au château, dès son retour?»Valcor hésita.—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, jereviendrai ici. Je veux voir Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à Valcor?—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»Renaud détachait son cheval.Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la baisa, comme à l’arrivée.Puis il se hissa lestement en selle, et partit.Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouchehonneur héréditaire s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait seule à le défendre.L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.
VIIL’AÏEULELORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une déclivité presque insensible.Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit paysage marinl’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il demeurait ainsi une simple dépendance.Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un dernier raidillon.Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à la porte de la maison.Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres.Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa question.D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et les autres, contenait de profondeur sincère.—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille femme.Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte, la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations.—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. On la pousserait à quelque folie.»Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles.Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’ellesprenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient mutuellement à une gravité plus contenue.Mathurine Gaël dit seulement:—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?—Toujours ... toujours, je pense à lui.—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de celui qui n’est plus?»L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais elle les referma aussitôt.—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa petite enfance.Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa pensée.Valcor reprit enfin:—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au couvent?—Elle sait faire de la dentelle.—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait aimer le travail.»L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis ajouta:—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances.—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le marquis.—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»Valcor s’écria:—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un rustre.—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un Valcor.—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en faute.Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas d’autre remède.»Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symboledans cette prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du soleil sur l’eau.Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur.Quelqu’un descendait.—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, pétrifiée.—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une infinie douceur.A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre les épaules, les coudes serrés aucorps, dans l’attitude d’un enfant qui craint d’être frappé.Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de changement.»Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles rompues.Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne coûtait guère.Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, quand l’amour et la joiedes épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le mot de «mauvaises femmes».Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées, il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donneun farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil d’un douanier.—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor, étrangement impressionné.—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu m’entendra.—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?... Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas?»La vieille eut une espèce de rire saisissant.—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle était pétri son cœur.»Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié l’Innocente.Renaud se leva.—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura tout à gagner.»Un vif rayon s’alluma dans les yeux de lavieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, monsieur Renaud?—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias.»Elle réfléchit.—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en réalité, non.—Ce sera pour aller loin?—Très loin.—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste soutenir.—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer en rien vos scrupules.—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?—Elle ne saurait souffrir de retard.—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans une heure ou dans huit jours.—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.—L’enverrai-je au château, dès son retour?»Valcor hésita.—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, jereviendrai ici. Je veux voir Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à Valcor?—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»Renaud détachait son cheval.Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la baisa, comme à l’arrivée.Puis il se hissa lestement en selle, et partit.Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouchehonneur héréditaire s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait seule à le défendre.L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.
L’AÏEULE
LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une déclivité presque insensible.
Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit paysage marinl’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il demeurait ainsi une simple dépendance.
Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.
C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un dernier raidillon.
Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à la porte de la maison.
Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.
Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.
Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.
—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»
Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres.
Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa question.
D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et les autres, contenait de profondeur sincère.
—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille femme.
Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.
Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte, la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations.
—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. On la pousserait à quelque folie.»
Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles.
Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’ellesprenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient mutuellement à une gravité plus contenue.
Mathurine Gaël dit seulement:
—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»
Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:
—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?
—Toujours ... toujours, je pense à lui.
—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de celui qui n’est plus?»
L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.
—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»
Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais elle les referma aussitôt.
—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.
Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa petite enfance.
Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.
—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?
—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»
Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa pensée.
Valcor reprit enfin:
—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au couvent?
—Elle sait faire de la dentelle.
—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?
—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait aimer le travail.»
L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis ajouta:
—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances.
—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le marquis.
—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»
Valcor s’écria:
—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un rustre.
—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un Valcor.
—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.
A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.
—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?
—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en faute.
Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...
—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas d’autre remède.»
Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symboledans cette prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du soleil sur l’eau.
Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.
Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur.
Quelqu’un descendait.
—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.
Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, pétrifiée.
—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une infinie douceur.
A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.
Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre les épaules, les coudes serrés aucorps, dans l’attitude d’un enfant qui craint d’être frappé.
Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de changement.»
Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles rompues.
Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.
Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne coûtait guère.
Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, quand l’amour et la joiedes épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.
Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le mot de «mauvaises femmes».
Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées, il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donneun farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.
—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil d’un douanier.
—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor, étrangement impressionné.
—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu m’entendra.
—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?... Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas?»
La vieille eut une espèce de rire saisissant.
—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle était pétri son cœur.»
Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié l’Innocente.
Renaud se leva.
—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura tout à gagner.»
Un vif rayon s’alluma dans les yeux de lavieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.
—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, monsieur Renaud?
—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias.»
Elle réfléchit.
—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?
—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en réalité, non.
—Ce sera pour aller loin?
—Très loin.
—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»
En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste soutenir.
—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer en rien vos scrupules.
—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?
—Elle ne saurait souffrir de retard.
—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans une heure ou dans huit jours.
—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.
—L’enverrai-je au château, dès son retour?»
Valcor hésita.
—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, jereviendrai ici. Je veux voir Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.
—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à Valcor?
—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.
—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»
Renaud détachait son cheval.
Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la baisa, comme à l’arrivée.
Puis il se hissa lestement en selle, et partit.
Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.
Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouchehonneur héréditaire s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait seule à le défendre.
L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.