VIIIHISTOIRE D’AUTREFOISLES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme de la vie, la puissance incontestable de la vérité.Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance des hommes, de la vie,et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle était victime, quand elle vint à Ferneuse.Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses chiens.Mais il y avait pire.Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les insolences des autres.Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de sonmari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé dans une aile de leur château.C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le marquis Renaud de Valcor.Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.Une circonstance vint précipiter sa décision.Mmede Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses droits.Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane lui avoua tout.Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation tragique, elle dit:—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous séparer de notre enfant.»L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire,craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible torture.—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur, «que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes? Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera mien, de par la loi?...»Gaétane répondit hautainement:—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, devant lequel je m’incline.—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon me semble.—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait pas.—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine.Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière garnie. Mais il n’avait emmenéqu’un chien, refusant la compagnie accoutumée d’un de ses gardes.Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses blessures.Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative de suicide?...Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.Gaétane pensa tout de suite que son mariavait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa main avait légèrement fait dévier l’arme.Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, et de la garde-malademartyre contre la souhaitable et abominable délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on ne lui rendrait pas la vue.Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses yeux éteints.Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque instant, elle prévoyaitle réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui eussent pu lui faire chercher la mort.Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, devenu faible, aigre et plaintif.Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans une éternelle obscurité? Naguère,cette confession représentait sans doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui éteignit ses prunelles!Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable félicité?...Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus extraordinaire illusion.Après un indescriptible combat intérieur, le parti de Mmede Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliaitde se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans leur fils.Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables.C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de travail.Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer des richesses considérables.Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention de se rendre en Bretagne.Mmede Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans l’un ou l’autre sens.Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux jeunes femmes.Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaientvus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien amant.Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.Cependant son mari mourut.Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là si lugubre.Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point Ferneuse.Le jeune garçon fut élevé par sa mère et pardes précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.Dès son enfance il aima Micheline.Mmede Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant même que sa religion filiale.Mmede Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.Elle vint soucieuse à cette soirée.Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abrid’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison électrique.Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les paroles ou la physionomie.De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses côtés?Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle,Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de Mmede Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir!Et cependant!...Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur:—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»Ce fut sincèrement qu’elle répondit:—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui lescirconstances la forçaient à le démasquer aux yeux de tous.Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant adoré d’autrefois.Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des climats et des êtres?Ou n’était-ce pas le même homme?...La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau quand Mmede Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.Mais alors?...«J’irai,» se dit Mmede Ferneuse.Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!Cette fois, devant le miroir du souvenir, nullecomédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il prononcerait certains mots.Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se débattait depuis tant d’années.
VIIIHISTOIRE D’AUTREFOISLES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme de la vie, la puissance incontestable de la vérité.Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance des hommes, de la vie,et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle était victime, quand elle vint à Ferneuse.Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses chiens.Mais il y avait pire.Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les insolences des autres.Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de sonmari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé dans une aile de leur château.C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le marquis Renaud de Valcor.Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.Une circonstance vint précipiter sa décision.Mmede Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses droits.Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane lui avoua tout.Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation tragique, elle dit:—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous séparer de notre enfant.»L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire,craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible torture.—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur, «que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes? Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera mien, de par la loi?...»Gaétane répondit hautainement:—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, devant lequel je m’incline.—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon me semble.—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait pas.—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine.Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière garnie. Mais il n’avait emmenéqu’un chien, refusant la compagnie accoutumée d’un de ses gardes.Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses blessures.Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative de suicide?...Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.Gaétane pensa tout de suite que son mariavait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa main avait légèrement fait dévier l’arme.Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, et de la garde-malademartyre contre la souhaitable et abominable délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on ne lui rendrait pas la vue.Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses yeux éteints.Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque instant, elle prévoyaitle réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui eussent pu lui faire chercher la mort.Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, devenu faible, aigre et plaintif.Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans une éternelle obscurité? Naguère,cette confession représentait sans doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui éteignit ses prunelles!Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable félicité?...Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus extraordinaire illusion.Après un indescriptible combat intérieur, le parti de Mmede Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliaitde se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans leur fils.Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables.C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de travail.Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer des richesses considérables.Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention de se rendre en Bretagne.Mmede Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans l’un ou l’autre sens.Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux jeunes femmes.Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaientvus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien amant.Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.Cependant son mari mourut.Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là si lugubre.Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point Ferneuse.Le jeune garçon fut élevé par sa mère et pardes précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.Dès son enfance il aima Micheline.Mmede Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant même que sa religion filiale.Mmede Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.Elle vint soucieuse à cette soirée.Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abrid’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison électrique.Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les paroles ou la physionomie.De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses côtés?Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle,Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de Mmede Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir!Et cependant!...Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur:—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»Ce fut sincèrement qu’elle répondit:—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui lescirconstances la forçaient à le démasquer aux yeux de tous.Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant adoré d’autrefois.Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des climats et des êtres?Ou n’était-ce pas le même homme?...La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau quand Mmede Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.Mais alors?...«J’irai,» se dit Mmede Ferneuse.Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!Cette fois, devant le miroir du souvenir, nullecomédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il prononcerait certains mots.Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se débattait depuis tant d’années.
HISTOIRE D’AUTREFOIS
LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme de la vie, la puissance incontestable de la vérité.
Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance des hommes, de la vie,et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle était victime, quand elle vint à Ferneuse.
Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses chiens.
Mais il y avait pire.
Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les insolences des autres.
Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de sonmari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé dans une aile de leur château.
C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le marquis Renaud de Valcor.
Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.
Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»
La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.
Une circonstance vint précipiter sa décision.
Mmede Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses droits.
Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane lui avoua tout.
Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation tragique, elle dit:
—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous séparer de notre enfant.»
L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire,craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible torture.
—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur, «que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes? Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera mien, de par la loi?...»
Gaétane répondit hautainement:
—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, devant lequel je m’incline.
—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon me semble.
—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»
C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait pas.
—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.
Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine.
Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière garnie. Mais il n’avait emmenéqu’un chien, refusant la compagnie accoutumée d’un de ses gardes.
Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses blessures.
Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative de suicide?...
Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.
La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.
Gaétane pensa tout de suite que son mariavait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.
L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa main avait légèrement fait dévier l’arme.
Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.
Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.
La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, et de la garde-malademartyre contre la souhaitable et abominable délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.
Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.
Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on ne lui rendrait pas la vue.
Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses yeux éteints.
Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque instant, elle prévoyaitle réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.
Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui eussent pu lui faire chercher la mort.
Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.
Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, devenu faible, aigre et plaintif.
Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans une éternelle obscurité? Naguère,cette confession représentait sans doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui éteignit ses prunelles!
Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable félicité?...
Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus extraordinaire illusion.
Après un indescriptible combat intérieur, le parti de Mmede Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliaitde se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans leur fils.
Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables.
C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de travail.
Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.
Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer des richesses considérables.
Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention de se rendre en Bretagne.
Mmede Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans l’un ou l’autre sens.
Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.
Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.
Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.
Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux jeunes femmes.
Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaientvus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.
Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien amant.
Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.
Cependant son mari mourut.
Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là si lugubre.
Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point Ferneuse.
Le jeune garçon fut élevé par sa mère et pardes précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.
Dès son enfance il aima Micheline.
Mmede Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.
Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant même que sa religion filiale.
Mmede Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.
Elle vint soucieuse à cette soirée.
Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abrid’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison électrique.
Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les paroles ou la physionomie.
De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?
Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses côtés?
Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle,Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de Mmede Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir!
Et cependant!...
Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur:
—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»
Ce fut sincèrement qu’elle répondit:
—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»
Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui lescirconstances la forçaient à le démasquer aux yeux de tous.
Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.
Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.
Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant adoré d’autrefois.
Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des climats et des êtres?Ou n’était-ce pas le même homme?...
La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?
Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau quand Mmede Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.
Mais alors?...
«J’irai,» se dit Mmede Ferneuse.
Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!
Cette fois, devant le miroir du souvenir, nullecomédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il prononcerait certains mots.
Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se débattait depuis tant d’années.