XI

XILE ROMAN DU PRINCESUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation de leurs gestes.Mllede Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corpssouple, suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre les arbres.Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas précipité, puis une voix, derrière elle:—«Mademoiselle Micheline!»Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente et offensée.—«Comment, prince?—Permettez-moi de vous parler.—Non, monsieur.—Je vous en prie!...—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement distraite!—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon de me parler.»Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation qui dépassait la fauteactuelle. Du reste, la franchise de Micheline éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il tentait de présenter.—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai jamais votre femme.»Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante, brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net.Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya légèrement Mllede Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus jamais de me parler en particulier.—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me signifiez pas en une minute une sentence définitive.—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. «C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi contre mon gré, monsieur ...—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation, «que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez daigné m’entendre.»Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et resta.Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. Mllede Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent Gilbert.Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains jointes:—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la force. Accordez-moi ...»L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face, et resta saisi devant Mllede Plesguen.Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous le scintillement des yeux clairs.—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise.«On vous voit à travers les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot «rendez-vous.»Gilbert essaya de badiner.—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que de finesse défensive en interprétant:—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop vifs ont de ces tyrannies.»Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de tennis.Mllede Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise de ce magnifiquedomaine et de tout l’or que la fille du marquis représentait.—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le geste machinal de tirer sa montre.—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas ainsi!»Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:—«Vous avez quelque chose à me dire?—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»Il suggéra:—«Sérieuse?—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les yeux.Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré votre cœur. Vous m’envoyez très confus et très fier. Mais que voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous recherchez en ma cousine?—Votre logique est effrayante, mademoiselle.—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles chimères!—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même qu’il vient parce qu’il vous a vu.»Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrersec et positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous intéressent tous?—C’est vrai, mademoiselle.—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?» reprit-elle.—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos de vous les apprendre.—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire.Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et balbutiés.José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce que nous avons à dire.»Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les intempestives déclarationsde cette petite Plesguen, et les façons de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux semaines de son séjour à Valcor.Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez à écouter le reste.—Parlez, dit Gairlance.—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.—Parlez,» répéta le prince.—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas, je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoisede Plesguen. J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication soit dépourvue d’intérêt?»Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci, d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom que salirait le scandale.Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché par de semblables considérations.—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il,secoué de fièvre, «une histoire prodigieuse!—Elle est vraie.—D’où pouvez-vous bien la tenir?—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.—Quel intérêt y cherchez-vous?—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.—Voyons?...—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient la meilleure de mes preuves.—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit l’autre en riant.Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était une surprise.—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. Ça n’ira pastout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, mon bonhomme!—Vous le serez.—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement que ça ferait tout de même!»Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une grimace.—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier. «On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. Allez-y maintenant de vos preuves.»La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse.—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait fait disparaître.—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel rempart!—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien, à lui?» interrogea Gairlance.—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données, l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêtsqu’il devrait à Plesguen?... Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,» appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa fierté?»Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:—«Vos preuves?—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation au Parquet.—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits!—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?—Oui.—Que dit-il?—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là déclare que Valcor est le vrai Valcor ...—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous savez bien qu’elle peut tout sur son père.»Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.Le Bolivien continuait:—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire.—Voici,» dit Escaldas.

XILE ROMAN DU PRINCESUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation de leurs gestes.Mllede Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corpssouple, suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre les arbres.Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas précipité, puis une voix, derrière elle:—«Mademoiselle Micheline!»Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente et offensée.—«Comment, prince?—Permettez-moi de vous parler.—Non, monsieur.—Je vous en prie!...—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement distraite!—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon de me parler.»Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation qui dépassait la fauteactuelle. Du reste, la franchise de Micheline éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il tentait de présenter.—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai jamais votre femme.»Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante, brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net.Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya légèrement Mllede Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus jamais de me parler en particulier.—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me signifiez pas en une minute une sentence définitive.—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. «C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi contre mon gré, monsieur ...—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation, «que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez daigné m’entendre.»Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et resta.Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. Mllede Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent Gilbert.Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains jointes:—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la force. Accordez-moi ...»L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face, et resta saisi devant Mllede Plesguen.Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous le scintillement des yeux clairs.—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise.«On vous voit à travers les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot «rendez-vous.»Gilbert essaya de badiner.—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que de finesse défensive en interprétant:—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop vifs ont de ces tyrannies.»Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de tennis.Mllede Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise de ce magnifiquedomaine et de tout l’or que la fille du marquis représentait.—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le geste machinal de tirer sa montre.—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas ainsi!»Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:—«Vous avez quelque chose à me dire?—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»Il suggéra:—«Sérieuse?—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les yeux.Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré votre cœur. Vous m’envoyez très confus et très fier. Mais que voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous recherchez en ma cousine?—Votre logique est effrayante, mademoiselle.—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles chimères!—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même qu’il vient parce qu’il vous a vu.»Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrersec et positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous intéressent tous?—C’est vrai, mademoiselle.—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?» reprit-elle.—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos de vous les apprendre.—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire.Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et balbutiés.José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce que nous avons à dire.»Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les intempestives déclarationsde cette petite Plesguen, et les façons de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux semaines de son séjour à Valcor.Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez à écouter le reste.—Parlez, dit Gairlance.—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.—Parlez,» répéta le prince.—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas, je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoisede Plesguen. J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication soit dépourvue d’intérêt?»Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci, d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom que salirait le scandale.Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché par de semblables considérations.—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il,secoué de fièvre, «une histoire prodigieuse!—Elle est vraie.—D’où pouvez-vous bien la tenir?—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.—Quel intérêt y cherchez-vous?—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.—Voyons?...—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient la meilleure de mes preuves.—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit l’autre en riant.Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était une surprise.—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. Ça n’ira pastout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, mon bonhomme!—Vous le serez.—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement que ça ferait tout de même!»Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une grimace.—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier. «On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. Allez-y maintenant de vos preuves.»La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse.—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait fait disparaître.—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel rempart!—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien, à lui?» interrogea Gairlance.—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données, l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêtsqu’il devrait à Plesguen?... Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,» appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa fierté?»Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:—«Vos preuves?—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation au Parquet.—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits!—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?—Oui.—Que dit-il?—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là déclare que Valcor est le vrai Valcor ...—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous savez bien qu’elle peut tout sur son père.»Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.Le Bolivien continuait:—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire.—Voici,» dit Escaldas.

LE ROMAN DU PRINCE

SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.

Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation de leurs gestes.

Mllede Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corpssouple, suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre les arbres.

Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas précipité, puis une voix, derrière elle:

—«Mademoiselle Micheline!»

Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente et offensée.

—«Comment, prince?

—Permettez-moi de vous parler.

—Non, monsieur.

—Je vous en prie!...

—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.

—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement distraite!

—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon de me parler.»

Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation qui dépassait la fauteactuelle. Du reste, la franchise de Micheline éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il tentait de présenter.

—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai jamais votre femme.»

Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante, brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net.

Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya légèrement Mllede Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:

—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus jamais de me parler en particulier.

—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me signifiez pas en une minute une sentence définitive.

—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. «C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi contre mon gré, monsieur ...

—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation, «que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez daigné m’entendre.»

Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.

Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et resta.

Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. Mllede Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent Gilbert.

Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains jointes:

—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la force. Accordez-moi ...»

L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face, et resta saisi devant Mllede Plesguen.

Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous le scintillement des yeux clairs.

—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise.«On vous voit à travers les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»

Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot «rendez-vous.»

Gilbert essaya de badiner.

—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»

Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que de finesse défensive en interprétant:

—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop vifs ont de ces tyrannies.»

Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de tennis.

Mllede Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise de ce magnifiquedomaine et de tout l’or que la fille du marquis représentait.

—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le geste machinal de tirer sa montre.

—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas ainsi!»

Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:

—«Vous avez quelque chose à me dire?

—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?

—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.

—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»

Il suggéra:

—«Sérieuse?

—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les yeux.

Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.

—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré votre cœur. Vous m’envoyez très confus et très fier. Mais que voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.

—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous recherchez en ma cousine?

—Votre logique est effrayante, mademoiselle.

—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?

—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles chimères!

—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même qu’il vient parce qu’il vous a vu.»

Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrersec et positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.

—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous intéressent tous?

—C’est vrai, mademoiselle.

—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?» reprit-elle.

—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos de vous les apprendre.

—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?

—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire.

Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et balbutiés.

José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:

—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce que nous avons à dire.»

Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les intempestives déclarationsde cette petite Plesguen, et les façons de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux semaines de son séjour à Valcor.

Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.

—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez à écouter le reste.

—Parlez, dit Gairlance.

—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.

—Parlez,» répéta le prince.

—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas, je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoisede Plesguen. J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication soit dépourvue d’intérêt?»

Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci, d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom que salirait le scandale.

Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché par de semblables considérations.

—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il,secoué de fièvre, «une histoire prodigieuse!

—Elle est vraie.

—D’où pouvez-vous bien la tenir?

—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.

—Quel intérêt y cherchez-vous?

—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.

—Voyons?...

—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.

—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.

—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient la meilleure de mes preuves.

—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit l’autre en riant.

Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était une surprise.

—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. Ça n’ira pastout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, mon bonhomme!

—Vous le serez.

—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement que ça ferait tout de même!»

Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une grimace.

—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier. «On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.

—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. Allez-y maintenant de vos preuves.»

La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse.

—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...

—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?

—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait fait disparaître.

—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.

—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»

José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel rempart!

—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien, à lui?» interrogea Gairlance.

—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données, l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêtsqu’il devrait à Plesguen?... Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.

—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,» appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa fierté?»

Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:

—«Vos preuves?

—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation au Parquet.

—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.

—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.

—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits!

—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.

—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?

—Oui.

—Que dit-il?

—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.

—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là déclare que Valcor est le vrai Valcor ...

—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous savez bien qu’elle peut tout sur son père.»

Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.

Le Bolivien continuait:

—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.

—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire.

—Voici,» dit Escaldas.


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