XIIUNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et moins connue encore que le centre de l’Afrique.«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’estqu’un seul impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources.Sa cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens n’ont pas une autre manière d’agir. Leurscaucherosbattent les forêts, aussiloin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, lesseryngueiros, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque tronc.«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratietelle que sera, par exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez votre récit, noble étranger.»Le métis reprit:—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient ausyphocampylus, l’espèce répandue siabondamment dans la Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le commencement des âges.—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez presque fait croire?—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes trois bases.—Dites.—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur la voie.—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danserpour moi leurs vierges, au son d’une flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme.Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait fait.«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le Grand-Chef avait voulu sa mort? Commentn’avait-il pas accompli son dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chefinterdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait.—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de légitime curiosité.—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui donne une furieuse envie de regarder.—C’est possible,» fit Escaldas.—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.—Vraiment?—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. Onpratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?—Il a donc réellement voulu sa mort?—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casserla tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon sur une fleur dehaïri» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes gaillards préférèrent, au lieud’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle avait raison.»Gairlance réfléchissait.—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas ...»Il regarda José.—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible. Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des valets de chambre ...—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service intime de Valcor.—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était tatoué sur le bras gauche, on le saurait.—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des explications de Vamahiré.La figure principale, cependant, demeurait très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps effilé ...—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un, figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur une flèche, et le second, un baiser.—Comment, un baiser?...»Le Bolivien eut un rire silencieux.—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes: c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appeléesquipos. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait avec unquipoou une liane pour exprimer un baiser.—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une origine européenne et populaire.—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images n’ayant peut-être avec celles-ci que desanalogies lointaines. Des signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et remémorés quinze ans après. Songez donc!»Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois et une prairie où paissaient des vaches.A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du bout de sa canne, un dessin bizarre.—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.Puis, il ajouta:—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié d’étonnement.»Gilbert se pencha.—«On dirait unBmajuscule,» observa-t-il en désignant les deux moitiés de lune posées sur une flèche.Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir la tête que feraitle marquis de Valcor si je lui mettais brusquement sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le prince.—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes figures.—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de Valcor....—Le vrai?—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.—Est-ce possible?—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes parts,—chez les tribus sauvages de la forêt commedans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.—Que dit-elle, cette lettre?—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:«Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère.»—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez l’original?—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis de Valcor?—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange ressemblance.—Et le nom de cet individu?—Le comptable?—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?—Rien qui ait pu se retrouver.—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait accompagné ou rejoint là-bas?—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang pour expliquer une similitude de traits.»Après un instant de réflexion:—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent que leur reflet,aperçu dans les lacs ou dans les sources, est leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des fleuves.—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du Madre de Dios.»La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de pont, deux planches.De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme dumarquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et défaillant.Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible du paysage.—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, je présume aussi, de dangers. Ça me va.—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes.»
XIIUNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et moins connue encore que le centre de l’Afrique.«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’estqu’un seul impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources.Sa cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens n’ont pas une autre manière d’agir. Leurscaucherosbattent les forêts, aussiloin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, lesseryngueiros, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque tronc.«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratietelle que sera, par exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez votre récit, noble étranger.»Le métis reprit:—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient ausyphocampylus, l’espèce répandue siabondamment dans la Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le commencement des âges.—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez presque fait croire?—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes trois bases.—Dites.—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur la voie.—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danserpour moi leurs vierges, au son d’une flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme.Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait fait.«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le Grand-Chef avait voulu sa mort? Commentn’avait-il pas accompli son dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chefinterdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait.—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de légitime curiosité.—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui donne une furieuse envie de regarder.—C’est possible,» fit Escaldas.—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.—Vraiment?—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. Onpratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?—Il a donc réellement voulu sa mort?—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casserla tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon sur une fleur dehaïri» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes gaillards préférèrent, au lieud’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle avait raison.»Gairlance réfléchissait.—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas ...»Il regarda José.—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible. Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des valets de chambre ...—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service intime de Valcor.—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était tatoué sur le bras gauche, on le saurait.—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des explications de Vamahiré.La figure principale, cependant, demeurait très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps effilé ...—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un, figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur une flèche, et le second, un baiser.—Comment, un baiser?...»Le Bolivien eut un rire silencieux.—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes: c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appeléesquipos. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait avec unquipoou une liane pour exprimer un baiser.—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une origine européenne et populaire.—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images n’ayant peut-être avec celles-ci que desanalogies lointaines. Des signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et remémorés quinze ans après. Songez donc!»Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois et une prairie où paissaient des vaches.A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du bout de sa canne, un dessin bizarre.—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.Puis, il ajouta:—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié d’étonnement.»Gilbert se pencha.—«On dirait unBmajuscule,» observa-t-il en désignant les deux moitiés de lune posées sur une flèche.Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir la tête que feraitle marquis de Valcor si je lui mettais brusquement sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le prince.—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes figures.—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de Valcor....—Le vrai?—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.—Est-ce possible?—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes parts,—chez les tribus sauvages de la forêt commedans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.—Que dit-elle, cette lettre?—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:«Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère.»—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez l’original?—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis de Valcor?—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange ressemblance.—Et le nom de cet individu?—Le comptable?—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?—Rien qui ait pu se retrouver.—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait accompagné ou rejoint là-bas?—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang pour expliquer une similitude de traits.»Après un instant de réflexion:—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent que leur reflet,aperçu dans les lacs ou dans les sources, est leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des fleuves.—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du Madre de Dios.»La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de pont, deux planches.De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme dumarquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et défaillant.Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible du paysage.—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, je présume aussi, de dangers. Ça me va.—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes.»
UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES
«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et moins connue encore que le centre de l’Afrique.
«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’estqu’un seul impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.
«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources.Sa cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.
«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.
«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens n’ont pas une autre manière d’agir. Leurscaucherosbattent les forêts, aussiloin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, lesseryngueiros, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque tronc.
«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»
Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:
—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»
Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:
—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratietelle que sera, par exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»
Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.
—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez votre récit, noble étranger.»
Le métis reprit:
—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient ausyphocampylus, l’espèce répandue siabondamment dans la Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?
—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...
—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le commencement des âges.
—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez presque fait croire?
—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes trois bases.
—Dites.
—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur la voie.
—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»
Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:
—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.
«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danserpour moi leurs vierges, au son d’une flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme.Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait fait.
«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le Grand-Chef avait voulu sa mort? Commentn’avait-il pas accompli son dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.
«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chefinterdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait.
—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.
José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.
—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.
—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de légitime curiosité.
—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui donne une furieuse envie de regarder.
—C’est possible,» fit Escaldas.
—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?
—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.
—Vraiment?
—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. Onpratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?
—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?
—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?
—Il a donc réellement voulu sa mort?
—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casserla tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon sur une fleur dehaïri» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes gaillards préférèrent, au lieud’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle avait raison.»
Gairlance réfléchissait.
—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas ...»
Il regarda José.
—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.
—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible. Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des valets de chambre ...
—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service intime de Valcor.
—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était tatoué sur le bras gauche, on le saurait.
—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.
—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?
—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des explications de Vamahiré.La figure principale, cependant, demeurait très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps effilé ...
—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.
—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un, figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur une flèche, et le second, un baiser.
—Comment, un baiser?...»
Le Bolivien eut un rire silencieux.
—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes: c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appeléesquipos. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait avec unquipoou une liane pour exprimer un baiser.
—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une origine européenne et populaire.
—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images n’ayant peut-être avec celles-ci que desanalogies lointaines. Des signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et remémorés quinze ans après. Songez donc!»
Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois et une prairie où paissaient des vaches.
A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du bout de sa canne, un dessin bizarre.
—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.
Puis, il ajouta:
—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié d’étonnement.»
Gilbert se pencha.
—«On dirait unBmajuscule,» observa-t-il en désignant les deux moitiés de lune posées sur une flèche.
Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.
—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.
—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.
—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir la tête que feraitle marquis de Valcor si je lui mettais brusquement sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.
—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le prince.
—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.
—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes figures.
—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de Valcor....
—Le vrai?
—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.
—Est-ce possible?
—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes parts,—chez les tribus sauvages de la forêt commedans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.
—Que dit-elle, cette lettre?
—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:
«Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère.»
—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez l’original?
—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.
—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis de Valcor?
—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange ressemblance.
—Et le nom de cet individu?
—Le comptable?
—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?
—Rien qui ait pu se retrouver.
—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait accompagné ou rejoint là-bas?
—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang pour expliquer une similitude de traits.»
Après un instant de réflexion:
—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.
—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.
—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?
—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent que leur reflet,aperçu dans les lacs ou dans les sources, est leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des fleuves.
—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.
—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.
—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.
—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du Madre de Dios.»
La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de pont, deux planches.
De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme dumarquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et défaillant.
Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible du paysage.
—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, je présume aussi, de dangers. Ça me va.
—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les grand’routes.»