XIX

XIXLA LETTRE RÉVÉLATRICELE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son cabinet de travail, réfléchissait.Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère n’était pas encore allumé.Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir!...Mmeet Mllede Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte? Elles mèneraient une existence intolérable.Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en Bretagne.Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de reproche, de tristesse ou d’énigme.Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des grands yeux noirs.Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!... Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible de celui qu’elle aimait.Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre visite à ses protégés, il avait tout apprisde la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune à Paris avec ses dentelles?...—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis d’irréparable ... C’est impossible.—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud! Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se perdre.»Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous le jure!...»Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cettedémarche compromettrait peut-être inutilement?Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front sur sa main.S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard circonspect!Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait. L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six chambres contenaient chacune leur cartouche,fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, qui renfermait une épée.—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, dit très haut:—«A laCrécelle, boulevard Rochechouart.»L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la cour, que le portier referma aussitôt.Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettesinégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.M. de Valcor toussa légèrement.Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux répondit à la sienne.Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et coiffé d’un melon noir.—«C’est vous?» dit Renaud.—«C’est moi.»Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies et lugubres.Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de son compagnon.Une figure froidement énergique, empreintede ruse et de bestialité. Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.L’homme répondit:—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.—Vous deviez me le montrer.—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en douceur.—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais un aboyeur ...—Un revolver ... Parfaitement.—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur. «Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.—C’est flatteur.—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, un de ces jours, pour une besognetrès spéciale. Donc, par quel motif en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez pas. J’ai de quoi solder l’addition.»Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, monsieur le marquis.—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste circulaire.Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de mystère. C’étaientdes annonces lumineuses. A cette distance, on ne distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et l’obscur.Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la petite Angèle. On l’appellemameSornière, sur la Butte. Mais nous ne savonslequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de l’état civil, pour sûr.—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?—Qu’est-ce que ça vous fait?—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu partout.—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce Pabro?—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai. Bref, il m’ouvrit son petit cœur.—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une maison de banque.—La maison Perez Rosalez.—C’est ça. Il y était comptable depuis ledéluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de mon nom.—Oui, mon prince.—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon procès?—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il l’avait chipée.—Pour le compte de qui?—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre vous.—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce pas?—Mais non. Pas ça du tout.—Et qui donc?—Un certain José Escaldas.—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui l’intermédiaire. Je m’en doutais.—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à labanque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris une photographie.—Non!...» cria Valcor en bondissant.La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.—«Il en a pris la photographie, dites-vous?—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, mon garçon.—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son Escaldas ...—Par moi,» interrompit Renaud.—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.—Que vous lui avez soumise?—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par ordre.»M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer face à face.—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de prix à la photographie.—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en France, après l’avoir obtenu frauduleusement.—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomacdes requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou alors, quel cynisme!—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de papier.»Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion,c’est le cas de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré veston dans la main.»La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre ne devait pas appeler la sueur.M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément Sornière.Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclamesavaient cessé de surgir et de s’éteindre sur le noir de la ville.Le bel Arthur reprit la parole:—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui demanda d’un ton moins assuré:—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... leMessager de Cordouan, par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette nuit même?... Je puis aller vous la chercher.—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur ses yeux.—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je vais vous dire.—Cré nom!... Parlez.—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la République.»Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous êtes un vrai grand seigneur, un type tout à faitbath. Et généreux avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me demandez de risquer pour ça.—Mais non, puisque vous êtes innocent.—Faudrait le prouver.—On ne prouvera pas le contraire.—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas ditque j’aurai encore besoin de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis ... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Sachezme servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère.Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrentceci: non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro.L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions.Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer!Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbertde Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière?Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation:L’AFFAIRE VALCORPÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTIONDE LA LETTRE MYSTÉRIEUSESous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel,jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Et pour cause.Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman.La suite leur donna tort.Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original.Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret duPalais, le public eut aussitôt sous les yeux lefac-similédes pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor.Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’Aube rougeallait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang sur les mains.Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse lettre au Parquet!»Après avoir attendu quelques jours, pour quele coup qu’il allait frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée aux débats par ses adversaires.C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au rôle qu’à la rentrée d’automne.Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs séjours au château.Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.

XIXLA LETTRE RÉVÉLATRICELE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son cabinet de travail, réfléchissait.Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère n’était pas encore allumé.Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir!...Mmeet Mllede Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte? Elles mèneraient une existence intolérable.Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en Bretagne.Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de reproche, de tristesse ou d’énigme.Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des grands yeux noirs.Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!... Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible de celui qu’elle aimait.Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre visite à ses protégés, il avait tout apprisde la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune à Paris avec ses dentelles?...—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis d’irréparable ... C’est impossible.—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud! Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se perdre.»Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous le jure!...»Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cettedémarche compromettrait peut-être inutilement?Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front sur sa main.S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard circonspect!Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait. L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six chambres contenaient chacune leur cartouche,fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, qui renfermait une épée.—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, dit très haut:—«A laCrécelle, boulevard Rochechouart.»L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la cour, que le portier referma aussitôt.Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettesinégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.M. de Valcor toussa légèrement.Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux répondit à la sienne.Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et coiffé d’un melon noir.—«C’est vous?» dit Renaud.—«C’est moi.»Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies et lugubres.Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de son compagnon.Une figure froidement énergique, empreintede ruse et de bestialité. Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.L’homme répondit:—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.—Vous deviez me le montrer.—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en douceur.—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais un aboyeur ...—Un revolver ... Parfaitement.—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur. «Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.—C’est flatteur.—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, un de ces jours, pour une besognetrès spéciale. Donc, par quel motif en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez pas. J’ai de quoi solder l’addition.»Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, monsieur le marquis.—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste circulaire.Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de mystère. C’étaientdes annonces lumineuses. A cette distance, on ne distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et l’obscur.Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la petite Angèle. On l’appellemameSornière, sur la Butte. Mais nous ne savonslequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de l’état civil, pour sûr.—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?—Qu’est-ce que ça vous fait?—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu partout.—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce Pabro?—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai. Bref, il m’ouvrit son petit cœur.—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une maison de banque.—La maison Perez Rosalez.—C’est ça. Il y était comptable depuis ledéluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de mon nom.—Oui, mon prince.—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon procès?—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il l’avait chipée.—Pour le compte de qui?—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre vous.—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce pas?—Mais non. Pas ça du tout.—Et qui donc?—Un certain José Escaldas.—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui l’intermédiaire. Je m’en doutais.—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à labanque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris une photographie.—Non!...» cria Valcor en bondissant.La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.—«Il en a pris la photographie, dites-vous?—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, mon garçon.—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son Escaldas ...—Par moi,» interrompit Renaud.—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.—Que vous lui avez soumise?—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par ordre.»M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer face à face.—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de prix à la photographie.—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en France, après l’avoir obtenu frauduleusement.—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomacdes requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou alors, quel cynisme!—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de papier.»Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion,c’est le cas de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré veston dans la main.»La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre ne devait pas appeler la sueur.M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément Sornière.Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclamesavaient cessé de surgir et de s’éteindre sur le noir de la ville.Le bel Arthur reprit la parole:—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui demanda d’un ton moins assuré:—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... leMessager de Cordouan, par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette nuit même?... Je puis aller vous la chercher.—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur ses yeux.—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je vais vous dire.—Cré nom!... Parlez.—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la République.»Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous êtes un vrai grand seigneur, un type tout à faitbath. Et généreux avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me demandez de risquer pour ça.—Mais non, puisque vous êtes innocent.—Faudrait le prouver.—On ne prouvera pas le contraire.—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas ditque j’aurai encore besoin de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis ... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Sachezme servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère.Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrentceci: non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro.L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions.Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer!Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbertde Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière?Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation:L’AFFAIRE VALCORPÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTIONDE LA LETTRE MYSTÉRIEUSESous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel,jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Et pour cause.Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman.La suite leur donna tort.Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original.Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret duPalais, le public eut aussitôt sous les yeux lefac-similédes pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor.Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’Aube rougeallait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang sur les mains.Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse lettre au Parquet!»Après avoir attendu quelques jours, pour quele coup qu’il allait frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée aux débats par ses adversaires.C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au rôle qu’à la rentrée d’automne.Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs séjours au château.Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.

LA LETTRE RÉVÉLATRICE

LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son cabinet de travail, réfléchissait.

Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère n’était pas encore allumé.

Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir!...

Mmeet Mllede Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte? Elles mèneraient une existence intolérable.

Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en Bretagne.

Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.

Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.

Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de reproche, de tristesse ou d’énigme.

Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des grands yeux noirs.

Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!... Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible de celui qu’elle aimait.

Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!

Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre visite à ses protégés, il avait tout apprisde la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune à Paris avec ses dentelles?...

—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis d’irréparable ... C’est impossible.

—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud! Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se perdre.»

Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.

—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous le jure!...»

Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cettedémarche compromettrait peut-être inutilement?

Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.

—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front sur sa main.

S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard circonspect!

Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait. L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.

—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.

Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six chambres contenaient chacune leur cartouche,fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, qui renfermait une épée.

—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.

En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, dit très haut:

—«A laCrécelle, boulevard Rochechouart.»

L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la cour, que le portier referma aussitôt.

Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.

Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.

Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettesinégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.

M. de Valcor toussa légèrement.

Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux répondit à la sienne.

Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et coiffé d’un melon noir.

—«C’est vous?» dit Renaud.

—«C’est moi.»

Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies et lugubres.

Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de son compagnon.

Une figure froidement énergique, empreintede ruse et de bestialité. Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.

—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.

Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.

L’homme répondit:

—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.

—Vous deviez me le montrer.

—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en douceur.

—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...

—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais un aboyeur ...

—Un revolver ... Parfaitement.

—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.

—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur. «Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.

—C’est flatteur.

—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.

—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.

—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, un de ces jours, pour une besognetrès spéciale. Donc, par quel motif en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez pas. J’ai de quoi solder l’addition.»

Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.

—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, monsieur le marquis.

—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.

—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste circulaire.

Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de mystère. C’étaientdes annonces lumineuses. A cette distance, on ne distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et l’obscur.

Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.

—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»

Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:

—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.

—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la petite Angèle. On l’appellemameSornière, sur la Butte. Mais nous ne savonslequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de l’état civil, pour sûr.

—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?

—Qu’est-ce que ça vous fait?

—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?

—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu partout.

—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce Pabro?

—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai. Bref, il m’ouvrit son petit cœur.

—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.

—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une maison de banque.

—La maison Perez Rosalez.

—C’est ça. Il y était comptable depuis ledéluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!

—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de mon nom.

—Oui, mon prince.

—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon procès?

—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il l’avait chipée.

—Pour le compte de qui?

—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre vous.

—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce pas?

—Mais non. Pas ça du tout.

—Et qui donc?

—Un certain José Escaldas.

—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui l’intermédiaire. Je m’en doutais.

—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à labanque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris une photographie.

—Non!...» cria Valcor en bondissant.

La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.

—«Il en a pris la photographie, dites-vous?

—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...

—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, mon garçon.

—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son Escaldas ...

—Par moi,» interrompit Renaud.

—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.

—Que vous lui avez soumise?

—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par ordre.»

M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer face à face.

—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de prix à la photographie.

—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...

—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.

—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en France, après l’avoir obtenu frauduleusement.

—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomacdes requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»

Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou alors, quel cynisme!

—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de papier.»

Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.

—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion,c’est le cas de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré veston dans la main.»

La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre ne devait pas appeler la sueur.

M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.

—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.

—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.

—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.

—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément Sornière.

Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.

La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclamesavaient cessé de surgir et de s’éteindre sur le noir de la ville.

Le bel Arthur reprit la parole:

—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»

Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui demanda d’un ton moins assuré:

—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... leMessager de Cordouan, par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette nuit même?... Je puis aller vous la chercher.

—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.

—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.

Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur ses yeux.

—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.

—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je vais vous dire.

—Cré nom!... Parlez.

—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la République.»

Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.

«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.

Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:

—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous êtes un vrai grand seigneur, un type tout à faitbath. Et généreux avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me demandez de risquer pour ça.

—Mais non, puisque vous êtes innocent.

—Faudrait le prouver.

—On ne prouvera pas le contraire.

—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»

Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:

—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas ditque j’aurai encore besoin de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.

—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis ... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»

La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.

—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.

—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. Sachezme servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»

Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans quelque grande ville étrangère.

Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrentceci: non seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël Pabro.

L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le mot, suivant ses préventions ou ses passions.

Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le foudroyer!

Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbertde Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en poussière?

Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces mots à sensation:

L’AFFAIRE VALCOR

PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTIONDE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE

Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.

Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de conscience. Il était clair que ce Mindel,jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce port vers tous les coins du globe. Et pour cause.

Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait la restitution était un pur roman.

La suite leur donna tort.

Avant même que la justice française eût demandé des explications à cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de l’original.

Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret duPalais, le public eut aussitôt sous les yeux lefac-similédes pièces. Les journaux publièrent côte à côte la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis Renaud de Valcor.

Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.

Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’Aube rougeallait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang sur les mains.

Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.

«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse lettre au Parquet!»

Après avoir attendu quelques jours, pour quele coup qu’il allait frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée aux débats par ses adversaires.

C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.

L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.

L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au rôle qu’à la rentrée d’automne.

Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs séjours au château.

Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.

Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.


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