XX

XXL’ACCIDENTUN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait grand train.Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux procès.Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de catastrophe.A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements partirent.«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux ... pauvre bougresse!...»Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue,s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette triste réalité.Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. «C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans plus d’impartialité nide clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de la malheureuse écrasée.Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du tout.»Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de l’enfant:—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne saurais pas trop comment le tenir.»En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais très propres.Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de monter dans l’équipage électrique.Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand style.Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes pneus.Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.—«Il est tout de même chic, pour un marquis.—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?—Si, si ... marquis de Valcor.—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du rond-point. «Je les connais,ceussde la haute. Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.La réponse fut rassurante.La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné le coup de désespoir.—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement sous les roues de votre automobile.—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la connaissanceest revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci et la nuit prochaine.—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, nous aviserons définitivement.»Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se retirer devant l’expression troublée de son client.—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?—Mais ...»Renaud s’arrêta court.—«Songez à la chance que vous avez eue,»reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une double mort, là, sous vos roues ...»Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation dont la force étonna le médecin:—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le promets pas.»Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande ... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à lui,—rempart qui défiait les atteintes.A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?—Certainement, monsieur le marquis?—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?—Pas du tout.—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous penser là?...—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment s’appelle-t-elle?—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la porte.Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la religieuse.Le marquis de Valcor s’avança, et, au détourd’un paravent, vit sur une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, sa beauté subsistait.Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur sur sa Micheline si rayonnante et si pure.Il murmura:—«C’est toi, ma pauvre petite!»Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des prunelles de mère.—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas te condamner!»Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans un étrange effroi.—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage frémissant.—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un séducteur indigne.»Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes et minces.—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.—«Comment, tout?...—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la lande ...»Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»Elle renversa la tête, et se tordit les mains.—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les roues de?...»Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée d’angoisse:—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»Elle murmura:—«J’étais trop malheureuse!...—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des visions ...—Quelles visions?»Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit brusquement:—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette force inébranlable.Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à n’être même plusému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.—«Qui est le père de ton enfant?»Point de réponse.—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»Bertrande eut un rire amer.—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»La jeune femme secoua la tête.—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.—Je ne puis pas devenir sa femme.—Il n’est pas libre?—Si.—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et abandonnée.—Il ne m’a pas abandonnée.—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.—Ne l’aimes-tu pas?»Bertrande éclata en sanglots convulsifs.—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres.Elle pleurait sans répondre.Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative.Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde.Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne lesfrappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit encore vivant!»Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbéepar son triste amour et sa maternité prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et l’expiation.—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son trouble et son dégoût, ayant demandé:—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des Valcor?»Elle avait entendu cette réponse:—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de Mllede Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche.Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, si atroce!Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme unencens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras.Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»Elle gémit:—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je désirais tant que tu te fisses religieuse?»Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la jeune femme dans l’incertitude et le trouble.Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles de sa grand’mère.Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur de Bertrande.Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nomméGilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village?...»Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha le visage dans ses mains.

XXL’ACCIDENTUN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait grand train.Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux procès.Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de catastrophe.A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements partirent.«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux ... pauvre bougresse!...»Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue,s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette triste réalité.Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. «C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans plus d’impartialité nide clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de la malheureuse écrasée.Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du tout.»Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de l’enfant:—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne saurais pas trop comment le tenir.»En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais très propres.Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de monter dans l’équipage électrique.Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand style.Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes pneus.Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.—«Il est tout de même chic, pour un marquis.—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?—Si, si ... marquis de Valcor.—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du rond-point. «Je les connais,ceussde la haute. Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.La réponse fut rassurante.La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné le coup de désespoir.—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement sous les roues de votre automobile.—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la connaissanceest revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci et la nuit prochaine.—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, nous aviserons définitivement.»Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se retirer devant l’expression troublée de son client.—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?—Mais ...»Renaud s’arrêta court.—«Songez à la chance que vous avez eue,»reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une double mort, là, sous vos roues ...»Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation dont la force étonna le médecin:—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le promets pas.»Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande ... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à lui,—rempart qui défiait les atteintes.A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?—Certainement, monsieur le marquis?—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?—Pas du tout.—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous penser là?...—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment s’appelle-t-elle?—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la porte.Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la religieuse.Le marquis de Valcor s’avança, et, au détourd’un paravent, vit sur une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, sa beauté subsistait.Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur sur sa Micheline si rayonnante et si pure.Il murmura:—«C’est toi, ma pauvre petite!»Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des prunelles de mère.—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas te condamner!»Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans un étrange effroi.—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage frémissant.—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un séducteur indigne.»Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes et minces.—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.—«Comment, tout?...—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la lande ...»Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»Elle renversa la tête, et se tordit les mains.—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les roues de?...»Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée d’angoisse:—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»Elle murmura:—«J’étais trop malheureuse!...—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des visions ...—Quelles visions?»Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit brusquement:—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette force inébranlable.Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à n’être même plusému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.—«Qui est le père de ton enfant?»Point de réponse.—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»Bertrande eut un rire amer.—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»La jeune femme secoua la tête.—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.—Je ne puis pas devenir sa femme.—Il n’est pas libre?—Si.—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et abandonnée.—Il ne m’a pas abandonnée.—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.—Ne l’aimes-tu pas?»Bertrande éclata en sanglots convulsifs.—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres.Elle pleurait sans répondre.Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative.Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde.Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne lesfrappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit encore vivant!»Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbéepar son triste amour et sa maternité prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et l’expiation.—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son trouble et son dégoût, ayant demandé:—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des Valcor?»Elle avait entendu cette réponse:—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de Mllede Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche.Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, si atroce!Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme unencens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras.Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»Elle gémit:—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je désirais tant que tu te fisses religieuse?»Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la jeune femme dans l’incertitude et le trouble.Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles de sa grand’mère.Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur de Bertrande.Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nomméGilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village?...»Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha le visage dans ses mains.

L’ACCIDENT

UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.

Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait grand train.

Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux procès.

Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.

Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de catastrophe.

A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.

M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.

—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»

Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements partirent.

«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux ... pauvre bougresse!...»

Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue,s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.

Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette triste réalité.

Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:

—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»

Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:

—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. «C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»

L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans plus d’impartialité nide clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de la malheureuse écrasée.

Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:

—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du tout.»

Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.

—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»

Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de l’enfant:

—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne saurais pas trop comment le tenir.»

En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais très propres.

Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de monter dans l’équipage électrique.

Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.

Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.

Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand style.

Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes pneus.

Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.

Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.

—«Il est tout de même chic, pour un marquis.

—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.

—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.

—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?

—Si, si ... marquis de Valcor.

—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?

—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du rond-point. «Je les connais,ceussde la haute. Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»

Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.

—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.

La réponse fut rassurante.

La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné le coup de désespoir.

—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement sous les roues de votre automobile.

—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.

—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la connaissanceest revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci et la nuit prochaine.

—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.

—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.

—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?

—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.

—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?

—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, nous aviserons définitivement.»

Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se retirer devant l’expression troublée de son client.

—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?

—Mais ...»

Renaud s’arrêta court.

—«Songez à la chance que vous avez eue,»reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une double mort, là, sous vos roues ...»

Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation dont la force étonna le médecin:

—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?

—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le promets pas.»

Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...

Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande ... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à lui,—rempart qui défiait les atteintes.

A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.

—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.

Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.

—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?

—Certainement, monsieur le marquis?

—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?

—Pas du tout.

—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...

—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous penser là?...

—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment s’appelle-t-elle?

—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»

«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la porte.

Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la religieuse.

Le marquis de Valcor s’avança, et, au détourd’un paravent, vit sur une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.

C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.

La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, sa beauté subsistait.

Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.

Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur sur sa Micheline si rayonnante et si pure.

Il murmura:

—«C’est toi, ma pauvre petite!»

Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.

Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des prunelles de mère.

—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas te condamner!»

Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans un étrange effroi.

—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.

—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.

—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage frémissant.

—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un séducteur indigne.»

Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes et minces.

—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.

—«Comment, tout?...

—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la lande ...»

Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:

—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»

Elle renversa la tête, et se tordit les mains.

—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les roues de?...»

Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée d’angoisse:

—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»

Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.

—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»

Elle murmura:

—«J’étais trop malheureuse!...

—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»

Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:

—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des visions ...

—Quelles visions?»

Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit brusquement:

—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.

—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.

Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette force inébranlable.

Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à n’être même plusému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:

—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»

Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.

—«Qui est le père de ton enfant?»

Point de réponse.

—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»

Bertrande eut un rire amer.

—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»

La jeune femme secoua la tête.

—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.

—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.

—Je ne puis pas devenir sa femme.

—Il n’est pas libre?

—Si.

—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et abandonnée.

—Il ne m’a pas abandonnée.

—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?

—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.

—Ne l’aimes-tu pas?»

Bertrande éclata en sanglots convulsifs.

—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions presque tendres.

Elle pleurait sans répondre.

Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable alternative.

Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de la seconde.

Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements de joie. Aucune contradiction ne lesfrappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...

Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:

—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit encore vivant!»

Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbéepar son triste amour et sa maternité prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...

Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et l’expiation.

—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»

Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son trouble et son dégoût, ayant demandé:

—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des Valcor?»

Elle avait entendu cette réponse:

—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»

Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de Mllede Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.

L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.

Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche.

Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, si atroce!

Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme unencens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.

Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras.

Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:

«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»

Elle gémit:

—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...

—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je désirais tant que tu te fisses religieuse?»

Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la jeune femme dans l’incertitude et le trouble.

Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles de sa grand’mère.

Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»

Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.

Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur de Bertrande.

Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.

Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nomméGilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte de village?...»

Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:

—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»

Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha le visage dans ses mains.


Back to IndexNext