XVLA FOUDRE GRONDEMADAME DEFERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins pour un temps, son étrange douleur.Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, comme dans son amour maternel—qui,dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les chalets de la montagne, Mmede Ferneuse ne quittait guère le petit bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du rêve.Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle osait regarder au fond d’elle-même?Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, généralement, parlaient entreeux leur dur dialecte germanique, à peu près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une diversion qui valût en intérêt le divorce de MmeX ..., le vol du collier de perles de MlleY ... ou la démission de la sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de Barnum.La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le plus sensationnel du siècle.—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et femme,—aussi béants l’un que l’autre.—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier mot.—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui nous sert.»Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, en effet, à un titre et à une fortune de marquis.Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion extraordinaire la phrase du fabricant de soie. Mmede Ferneuse frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus des’abstraire des causeries trop proches. Tout son être se tendit pour écouter.Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie légère.—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres tables.—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du Sud ...—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des flexions répétées et affirmatives de la nuque.—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, qui se serait substitué à l’héritier véritable ...—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action contre leur père et mari.—Et les autres héritiers?—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»Si Mmede Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas lafriandise que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.Mais Gaétane ne philosophait plus.Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit: «Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage? Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de ce lourd industriel bâlois?Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient d’autre chose.Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.Mmede Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait m’oublier.»L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux étoiles. Puis la question se posait:«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène: «Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu! s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement,parmi de tels débats, dont retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite, plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, l’expiation dépasserait trop la faute!»Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en Mmede Ferneuse. Le vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la nuit.L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux,celui qui portait le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»La jeune fille se jetait à ses genoux.—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de murailles.Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueuxet décoratif. Maintenant elle représentait le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus souvent l’obstruait.Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs futures.Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce château où elle se pavane!»Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus supportable.«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. Quelles pensées effrayantes sous cette chevelureblonde! Hélas! je ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera maintenant à une réalité médiocre.»José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de Marc.—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,» faisait observer le gentilhomme.—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre.»Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pourdécider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités.Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard», dans les journaux.Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend», «un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes lettres.C’était sur une de ces informations de la première heure que, par hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près de Mmede Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à seslecteurs, tout en en laissant la responsabilité au hasardeux confrère.Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement inouï, «l’Affaire Valcor».Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante vint annoncer M. le marquis de Valcor.Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait perdu s’il me voyait ici.—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions cassantes, «auriez-vousdonc si mauvaise conscience? Vous me faites singulièrement douter de notre droit.—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir intérieur.—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton de congédier un valet.Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu! S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, il affronta le maître de Valcor.Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina la physionomie glacée.—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne m’embrasses pas?—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»M. de Plesguen avait écouté ceci en un silenceprofond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible accablement.—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle en a?»Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon des souvenirs.Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella brusquement son cousin:—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de Saint-Renan?»Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?—Te rappelles-tu le nom du cheval?—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton visage pâle, tes yeux pleins de larmes.—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un gamin. Cependant ...—Si c’était moi!...—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume. «Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de Valcor.»Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine de poitrine qui allait l’emporter si peu après.—Qui nous donna la triste nouvelle?—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en remontant l’avenue vers la maison.»Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.Son cousin poursuivit tranquillement:—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable pour cette pêche.»L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas douter de toi ...»Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.Françoise entra dans le salon.Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit l’élan de Marc et inquiéta Renaud.—«Mon père,» dit Mllede Plesguen d’une voix acide, «ne m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez pas les preuves que nous possédons.—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si elle devait la perdre.—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Que mon père choisisse.—Françoise!»Le même cri échappa aux deux hommes.M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle il désarmait les volontés:—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance! Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la seule Mmede Ferneuse? Au piège de quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?Il haussa les épaules, la regarda de haut.Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de Renaud.—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant successivement la fille et le père.Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à son bras.—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur elle! Adieu!»Et il s’en alla.
XVLA FOUDRE GRONDEMADAME DEFERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins pour un temps, son étrange douleur.Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, comme dans son amour maternel—qui,dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les chalets de la montagne, Mmede Ferneuse ne quittait guère le petit bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du rêve.Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle osait regarder au fond d’elle-même?Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, généralement, parlaient entreeux leur dur dialecte germanique, à peu près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une diversion qui valût en intérêt le divorce de MmeX ..., le vol du collier de perles de MlleY ... ou la démission de la sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de Barnum.La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le plus sensationnel du siècle.—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et femme,—aussi béants l’un que l’autre.—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier mot.—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui nous sert.»Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, en effet, à un titre et à une fortune de marquis.Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion extraordinaire la phrase du fabricant de soie. Mmede Ferneuse frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus des’abstraire des causeries trop proches. Tout son être se tendit pour écouter.Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie légère.—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres tables.—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du Sud ...—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des flexions répétées et affirmatives de la nuque.—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, qui se serait substitué à l’héritier véritable ...—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action contre leur père et mari.—Et les autres héritiers?—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»Si Mmede Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas lafriandise que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.Mais Gaétane ne philosophait plus.Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit: «Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage? Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de ce lourd industriel bâlois?Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient d’autre chose.Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.Mmede Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait m’oublier.»L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux étoiles. Puis la question se posait:«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène: «Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu! s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement,parmi de tels débats, dont retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite, plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, l’expiation dépasserait trop la faute!»Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en Mmede Ferneuse. Le vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la nuit.L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux,celui qui portait le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»La jeune fille se jetait à ses genoux.—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de murailles.Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueuxet décoratif. Maintenant elle représentait le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus souvent l’obstruait.Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs futures.Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce château où elle se pavane!»Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus supportable.«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. Quelles pensées effrayantes sous cette chevelureblonde! Hélas! je ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera maintenant à une réalité médiocre.»José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de Marc.—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,» faisait observer le gentilhomme.—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre.»Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pourdécider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités.Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard», dans les journaux.Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend», «un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes lettres.C’était sur une de ces informations de la première heure que, par hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près de Mmede Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à seslecteurs, tout en en laissant la responsabilité au hasardeux confrère.Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement inouï, «l’Affaire Valcor».Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante vint annoncer M. le marquis de Valcor.Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait perdu s’il me voyait ici.—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions cassantes, «auriez-vousdonc si mauvaise conscience? Vous me faites singulièrement douter de notre droit.—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir intérieur.—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton de congédier un valet.Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu! S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, il affronta le maître de Valcor.Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina la physionomie glacée.—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne m’embrasses pas?—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»M. de Plesguen avait écouté ceci en un silenceprofond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible accablement.—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle en a?»Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon des souvenirs.Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella brusquement son cousin:—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de Saint-Renan?»Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?—Te rappelles-tu le nom du cheval?—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton visage pâle, tes yeux pleins de larmes.—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un gamin. Cependant ...—Si c’était moi!...—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume. «Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de Valcor.»Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine de poitrine qui allait l’emporter si peu après.—Qui nous donna la triste nouvelle?—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en remontant l’avenue vers la maison.»Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.Son cousin poursuivit tranquillement:—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable pour cette pêche.»L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas douter de toi ...»Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.Françoise entra dans le salon.Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit l’élan de Marc et inquiéta Renaud.—«Mon père,» dit Mllede Plesguen d’une voix acide, «ne m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez pas les preuves que nous possédons.—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si elle devait la perdre.—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Que mon père choisisse.—Françoise!»Le même cri échappa aux deux hommes.M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle il désarmait les volontés:—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance! Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la seule Mmede Ferneuse? Au piège de quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?Il haussa les épaules, la regarda de haut.Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de Renaud.—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant successivement la fille et le père.Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à son bras.—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur elle! Adieu!»Et il s’en alla.
LA FOUDRE GRONDE
MADAME DEFERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.
Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.
Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins pour un temps, son étrange douleur.
Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, comme dans son amour maternel—qui,dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.
Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.
A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les chalets de la montagne, Mmede Ferneuse ne quittait guère le petit bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du rêve.
Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle osait regarder au fond d’elle-même?
Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, généralement, parlaient entreeux leur dur dialecte germanique, à peu près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.
La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une diversion qui valût en intérêt le divorce de MmeX ..., le vol du collier de perles de MlleY ... ou la démission de la sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de Barnum.
La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:
—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le plus sensationnel du siècle.
—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et femme,—aussi béants l’un que l’autre.
—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.
—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier mot.
—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui nous sert.»
Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, en effet, à un titre et à une fortune de marquis.
Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion extraordinaire la phrase du fabricant de soie. Mmede Ferneuse frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus des’abstraire des causeries trop proches. Tout son être se tendit pour écouter.
Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie légère.
—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.
—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.
—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»
Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres tables.
—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du Sud ...
—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des flexions répétées et affirmatives de la nuque.
—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...
—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, qui se serait substitué à l’héritier véritable ...
—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action contre leur père et mari.
—Et les autres héritiers?
—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»
Si Mmede Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas lafriandise que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.
Mais Gaétane ne philosophait plus.
Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit: «Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage? Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de ce lourd industriel bâlois?
Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient d’autre chose.
Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.
Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.
Mmede Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait m’oublier.»
L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux étoiles. Puis la question se posait:
«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»
Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène: «Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu! s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement,parmi de tels débats, dont retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite, plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, l’expiation dépasserait trop la faute!»
Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en Mmede Ferneuse. Le vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la nuit.
L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.
M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux,celui qui portait le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.
Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.
Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:
—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»
La jeune fille se jetait à ses genoux.
—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»
Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:
—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.
—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.
Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.
Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.
—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.
Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de murailles.
Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueuxet décoratif. Maintenant elle représentait le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus souvent l’obstruait.
Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs futures.
Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.
—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.
—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.
—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce château où elle se pavane!»
Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus supportable.
«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. Quelles pensées effrayantes sous cette chevelureblonde! Hélas! je ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera maintenant à une réalité médiocre.»
José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.
Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de Marc.
—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,» faisait observer le gentilhomme.
—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre.»
Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.
Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pourdécider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités.
Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.
Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard», dans les journaux.
Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend», «un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes lettres.
C’était sur une de ces informations de la première heure que, par hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près de Mmede Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à seslecteurs, tout en en laissant la responsabilité au hasardeux confrère.
Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement inouï, «l’Affaire Valcor».
Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante vint annoncer M. le marquis de Valcor.
Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.
—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait perdu s’il me voyait ici.
—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions cassantes, «auriez-vousdonc si mauvaise conscience? Vous me faites singulièrement douter de notre droit.
—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»
Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir intérieur.
—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton de congédier un valet.
Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.
«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»
Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu! S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.
«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.
Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, il affronta le maître de Valcor.
Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina la physionomie glacée.
—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne m’embrasses pas?
—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?
—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»
M. de Plesguen avait écouté ceci en un silenceprofond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.
Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.
Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.
Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible accablement.
—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle en a?»
Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon des souvenirs.
Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella brusquement son cousin:
—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de Saint-Renan?»
Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.
—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?
—Te rappelles-tu le nom du cheval?
—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton visage pâle, tes yeux pleins de larmes.
—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un gamin. Cependant ...
—Si c’était moi!...
—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.
—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume. «Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de Valcor.»
Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.
—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine de poitrine qui allait l’emporter si peu après.
—Qui nous donna la triste nouvelle?
—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en remontant l’avenue vers la maison.»
Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.
Son cousin poursuivit tranquillement:
—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable pour cette pêche.»
L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.
—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas douter de toi ...»
Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.
Françoise entra dans le salon.
Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.
Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit l’élan de Marc et inquiéta Renaud.
—«Mon père,» dit Mllede Plesguen d’une voix acide, «ne m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?
—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»
Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.
—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez pas les preuves que nous possédons.
—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»
Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si elle devait la perdre.
—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Que mon père choisisse.
—Françoise!»
Le même cri échappa aux deux hommes.
M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle il désarmait les volontés:
—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.
—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.
Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance! Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la seule Mmede Ferneuse? Au piège de quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?
Il haussa les épaules, la regarda de haut.
Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.
Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de Renaud.
—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant successivement la fille et le père.
Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à son bras.
—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.
M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.
—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur elle! Adieu!»
Et il s’en alla.