XVIIILE CHIFFRE MYSTÉRIEUXBERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elleconnaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau jour d’été, sur la route de Brest.Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le prix de la liberté.Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que Gairlance lui-même, possédait moins que lui descrupules, était insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum remplissait le fumoir du prince.—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important ... je pourrais presque dire notre unique témoin?—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez Rosalez.—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moinsque le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ...—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu l’accident?—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été du voyage!—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses gages?—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien dela bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro. C’est invraisemblable!—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans la Valcorie.»Escaldas se mit à rire.—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: «Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route.»—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa rêveusement le prince de Villingen.C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Unmatin, en plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commiscontre ce pauvre homme un crime sans cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même resté tard sur le pont.Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu l’interprète.—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite une place à Paris.—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?» questionna plaisamment Escaldas.Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne paraissait pas d’humeur hospitalière.—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria:—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite amie pour dîner avec nous.—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël?—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au château. Cela fait des années ...—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince, assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de sa porte un écriteau jaune:Chambres et cabinets meublés à louer.Les deux hommes entrèrent.Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de nous recevoir.—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence et sans globe.—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.—«Vous ne voudriez pas que?...—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, pas même un surnom.—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras d’Escaldas.—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.—«Comment?—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça pourrait bien être un G.»Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas le sou!—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande.La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit salon.Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa maîtresse.—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne, qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis elle aurait pu lui dire:«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans cet effrayant Paris.»Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami quil’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression gouailleuse.Avec plus de douceur il dit à Bertrande:—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»De pâle qu’elle était elle devint toute rose.—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,» interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle mortification.Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée de poils blancs.—«Comment la trouvez-vous?—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau visage.Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans son langage peu choisi:«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»Quand Gilbert lui coupa la parole:—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de sa Bretagne.Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur leur route voilée de ténèbrescomme un sillon de foudre contre des nuées nocturnes.Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale ... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté ... Les demi-lunes ... Lequipotordu ... la cordelette ... Comme ça ... Attendez ...Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., sans erreur.»Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.—«G ... B ...» murmura Gairlance.—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes ouvertes.—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et alors ... les deux lettres ... des initiales?...—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour une femme.Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre du petit nom.»Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, et avec des yeux qui flambaient, sombres.Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si brusquement, que Bertrande eut un faible cri:—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait l’illusion de joie.—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais peur.»Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne plus revenir.—Vous n’avez jamais vu son portrait?—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous fait votre photographie dans les foires.—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...—Dans le naufrage duTriton, un transport de l’État. Mon père faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment s’est perdu corps et biens.»De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression inconnue et terrible?...Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les infortunées!...A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.
XVIIILE CHIFFRE MYSTÉRIEUXBERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elleconnaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau jour d’été, sur la route de Brest.Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le prix de la liberté.Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que Gairlance lui-même, possédait moins que lui descrupules, était insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum remplissait le fumoir du prince.—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important ... je pourrais presque dire notre unique témoin?—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez Rosalez.—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moinsque le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ...—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu l’accident?—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été du voyage!—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses gages?—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien dela bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro. C’est invraisemblable!—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans la Valcorie.»Escaldas se mit à rire.—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: «Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route.»—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa rêveusement le prince de Villingen.C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Unmatin, en plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commiscontre ce pauvre homme un crime sans cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même resté tard sur le pont.Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu l’interprète.—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite une place à Paris.—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?» questionna plaisamment Escaldas.Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne paraissait pas d’humeur hospitalière.—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria:—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite amie pour dîner avec nous.—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël?—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au château. Cela fait des années ...—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince, assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de sa porte un écriteau jaune:Chambres et cabinets meublés à louer.Les deux hommes entrèrent.Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de nous recevoir.—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence et sans globe.—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.—«Vous ne voudriez pas que?...—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, pas même un surnom.—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras d’Escaldas.—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.—«Comment?—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça pourrait bien être un G.»Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas le sou!—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande.La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit salon.Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa maîtresse.—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne, qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis elle aurait pu lui dire:«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans cet effrayant Paris.»Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami quil’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression gouailleuse.Avec plus de douceur il dit à Bertrande:—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»De pâle qu’elle était elle devint toute rose.—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,» interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle mortification.Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée de poils blancs.—«Comment la trouvez-vous?—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau visage.Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans son langage peu choisi:«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»Quand Gilbert lui coupa la parole:—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de sa Bretagne.Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur leur route voilée de ténèbrescomme un sillon de foudre contre des nuées nocturnes.Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale ... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté ... Les demi-lunes ... Lequipotordu ... la cordelette ... Comme ça ... Attendez ...Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., sans erreur.»Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.—«G ... B ...» murmura Gairlance.—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes ouvertes.—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et alors ... les deux lettres ... des initiales?...—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour une femme.Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre du petit nom.»Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, et avec des yeux qui flambaient, sombres.Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si brusquement, que Bertrande eut un faible cri:—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait l’illusion de joie.—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais peur.»Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne plus revenir.—Vous n’avez jamais vu son portrait?—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous fait votre photographie dans les foires.—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...—Dans le naufrage duTriton, un transport de l’État. Mon père faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment s’est perdu corps et biens.»De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression inconnue et terrible?...Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les infortunées!...A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.
LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX
BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elleconnaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.
«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.
Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau jour d’été, sur la route de Brest.Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.
Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le prix de la liberté.
Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que Gairlance lui-même, possédait moins que lui descrupules, était insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.
Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum remplissait le fumoir du prince.
—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.
—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.
C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.
—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important ... je pourrais presque dire notre unique témoin?
—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez Rosalez.
—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.
—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moinsque le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ...
—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.
—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»
Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:
—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu l’accident?
—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été du voyage!
—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses gages?
—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien dela bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro. C’est invraisemblable!
—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans la Valcorie.»
Escaldas se mit à rire.
—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: «Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route.»
—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa rêveusement le prince de Villingen.
C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Unmatin, en plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commiscontre ce pauvre homme un crime sans cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même resté tard sur le pont.
Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu l’interprète.
—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.
—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite une place à Paris.
—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.
Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.
—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?
—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?» questionna plaisamment Escaldas.
Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne paraissait pas d’humeur hospitalière.
—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.
Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria:
—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite amie pour dîner avec nous.
—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»
A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.
—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël?
—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au château. Cela fait des années ...
—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince, assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...
—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.
—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.
Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de sa porte un écriteau jaune:Chambres et cabinets meublés à louer.
Les deux hommes entrèrent.
Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.
—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de nous recevoir.
—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»
L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence et sans globe.
—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.
—«Vous ne voudriez pas que?...
—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...
—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, pas même un surnom.
—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»
Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras d’Escaldas.
—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.
—«Comment?
—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça pourrait bien être un G.»
Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.
—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.
Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!
—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas le sou!
—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»
Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande.
La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit salon.
Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.
Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa maîtresse.
—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»
Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.
Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne, qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis elle aurait pu lui dire:
«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans cet effrayant Paris.»
Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami quil’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.
Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...
—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression gouailleuse.
Avec plus de douceur il dit à Bertrande:
—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»
De pâle qu’elle était elle devint toute rose.
—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...
—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,» interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle mortification.
Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:
—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.
—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée de poils blancs.
—«Comment la trouvez-vous?
—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...
—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.
Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau visage.
Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans son langage peu choisi:
«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»
Quand Gilbert lui coupa la parole:
—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»
Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de sa Bretagne.
Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur leur route voilée de ténèbrescomme un sillon de foudre contre des nuées nocturnes.
Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.
La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.
—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»
D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?
—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale ... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté ... Les demi-lunes ... Lequipotordu ... la cordelette ... Comme ça ... Attendez ...Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., sans erreur.»
Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.
—«G ... B ...» murmura Gairlance.
—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»
Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.
—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes ouvertes.
—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et alors ... les deux lettres ... des initiales?...
—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour une femme.Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre du petit nom.»
Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, et avec des yeux qui flambaient, sombres.
Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si brusquement, que Bertrande eut un faible cri:
—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?
—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.
—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»
Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait l’illusion de joie.
—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais peur.»
Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:
—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?
—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne plus revenir.
—Vous n’avez jamais vu son portrait?
—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous fait votre photographie dans les foires.
—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...
—Dans le naufrage duTriton, un transport de l’État. Mon père faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment s’est perdu corps et biens.»
De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression inconnue et terrible?...
Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les infortunées!...
A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.
Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.