XXI

XXILE DUELUN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de Valcor.Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, il se donna cette explication:«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon attitude. Eh bien, nous allons rire.»Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute obligation dans la vie.Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontrepas beaucoup de gens résolus à vous demander des explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais pas l’exposer ...»Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit cependant à son valet:—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au pesage.—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album photographique contenant des portraits de femmes.Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition desjolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume devenait une manière de musée secret.Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et terrible.Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il s’avançait vers le prince.Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste accomplit un tour mortellement périlleux.Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel effet, mêmequand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.M. de Valcor jeta sa canne.Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et désarmé, qui le recevait sans défiance?—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le prince, cette photographie à la main:—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une pareille infamie!»Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, qui animait le marquis.Gilbert sourit, insolent et tranquille.—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le droit?...—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»L’album vola par la chambre, alla briser unde ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de ma démarche.»Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le plus narquois des sourires.—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, «accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veuxbien. Seulement, ce pourrait être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient forcément en cause.»Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.—Je n’ai pas à vous répondre.»Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en deux regards humains.Le marquis reprit la parole:—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par cette malheureuse.—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli.Une émotion détendit le visage ironique et mauvais.—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... avecvotreenfant.—L’enfant!...»Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et glaciale.—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.Gairlance eut un rictus de rage.—«Reconnaissez donc les vôtres ...tousles vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince de Villingen, et vous donner un avertissement.—Voyons la question.—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre fils?—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?—Vous l’avez dit.»Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regardacelui qui venait de prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui un œil tranquille.—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu ordinaire.—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompitRenaud avec une dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?—Jamais de la vie!—Je suis prêt à la doter ... princièrement.—On n’achète pas un Villingen, monsieur.—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»Gilbert blêmit de fureur.—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de Valcor.—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise effarée.—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes laissèrent glisser un mépris accablant.—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur leterrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec Escaldas, lui disait:—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire de doute.—«Parbleu!—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, maussade.—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable en faisant mourir Valcor.—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait amplement.—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.—Dame!—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras que je veux lui appliquer ma pointe.—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je demande à être témoin.—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.Le prétexte du duel n’était pas difficile àtrouver. La moindre algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il lut:Marquis de ValcorIl comprit.Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une place voisine de la sienne.Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez moi?—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le château du marquis de Valcor.»Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.—J’y compte.»Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dansla salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient.Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes.Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes.»Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée.Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance,n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses.Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions.Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant unjeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques.A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus que lui.Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires passaient des éclairs de férocité.Cependant, il réussit.Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son aide.On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné.Son médecin se pencha sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de sang.A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y trompèrent.—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre partait pour s’en assurer.Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre groupe.Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux, mais voilà tout.—C’est à l’épaule?—Oui.—Vous avez vu le bras du marquis?—Parbleu!—Qu’y a-t-il sur ce bras?—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une marque?»Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.—«Tiens! Vous le saviez donc?—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!—Vous pouvez le dire.—Et ça représente?... Une ancre, entre unBet unG, n’est-ce pas?»Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre ses os,—retentit.—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, unBet unGsur le biceps!—Mais alors?...—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, voilà tout.—Une cicatrice!...—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.—Malédiction!!...» hurla le prince.—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois deplus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.

XXILE DUELUN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de Valcor.Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, il se donna cette explication:«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon attitude. Eh bien, nous allons rire.»Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute obligation dans la vie.Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontrepas beaucoup de gens résolus à vous demander des explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais pas l’exposer ...»Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit cependant à son valet:—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au pesage.—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album photographique contenant des portraits de femmes.Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition desjolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume devenait une manière de musée secret.Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et terrible.Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il s’avançait vers le prince.Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste accomplit un tour mortellement périlleux.Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel effet, mêmequand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.M. de Valcor jeta sa canne.Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et désarmé, qui le recevait sans défiance?—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le prince, cette photographie à la main:—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une pareille infamie!»Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, qui animait le marquis.Gilbert sourit, insolent et tranquille.—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le droit?...—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»L’album vola par la chambre, alla briser unde ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de ma démarche.»Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le plus narquois des sourires.—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, «accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veuxbien. Seulement, ce pourrait être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient forcément en cause.»Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.—Je n’ai pas à vous répondre.»Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en deux regards humains.Le marquis reprit la parole:—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par cette malheureuse.—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli.Une émotion détendit le visage ironique et mauvais.—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... avecvotreenfant.—L’enfant!...»Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et glaciale.—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.Gairlance eut un rictus de rage.—«Reconnaissez donc les vôtres ...tousles vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince de Villingen, et vous donner un avertissement.—Voyons la question.—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre fils?—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?—Vous l’avez dit.»Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regardacelui qui venait de prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui un œil tranquille.—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu ordinaire.—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompitRenaud avec une dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?—Jamais de la vie!—Je suis prêt à la doter ... princièrement.—On n’achète pas un Villingen, monsieur.—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»Gilbert blêmit de fureur.—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de Valcor.—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise effarée.—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes laissèrent glisser un mépris accablant.—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur leterrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec Escaldas, lui disait:—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire de doute.—«Parbleu!—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, maussade.—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable en faisant mourir Valcor.—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait amplement.—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.—Dame!—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras que je veux lui appliquer ma pointe.—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je demande à être témoin.—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.Le prétexte du duel n’était pas difficile àtrouver. La moindre algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il lut:Marquis de ValcorIl comprit.Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une place voisine de la sienne.Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez moi?—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le château du marquis de Valcor.»Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.—J’y compte.»Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dansla salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient.Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes.Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes.»Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée.Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance,n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses.Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions.Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant unjeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques.A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus que lui.Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires passaient des éclairs de férocité.Cependant, il réussit.Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son aide.On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné.Son médecin se pencha sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de sang.A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y trompèrent.—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre partait pour s’en assurer.Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre groupe.Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux, mais voilà tout.—C’est à l’épaule?—Oui.—Vous avez vu le bras du marquis?—Parbleu!—Qu’y a-t-il sur ce bras?—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une marque?»Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.—«Tiens! Vous le saviez donc?—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!—Vous pouvez le dire.—Et ça représente?... Une ancre, entre unBet unG, n’est-ce pas?»Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre ses os,—retentit.—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, unBet unGsur le biceps!—Mais alors?...—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, voilà tout.—Une cicatrice!...—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.—Malédiction!!...» hurla le prince.—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois deplus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.

LE DUEL

UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de Valcor.

Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, il se donna cette explication:

«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon attitude. Eh bien, nous allons rire.»

Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute obligation dans la vie.

Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontrepas beaucoup de gens résolus à vous demander des explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.

«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais pas l’exposer ...»

Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit cependant à son valet:

—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au pesage.

—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?

—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»

Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.

M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album photographique contenant des portraits de femmes.

Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition desjolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume devenait une manière de musée secret.

Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.

Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et terrible.

Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il s’avançait vers le prince.

Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.

—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.

Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste accomplit un tour mortellement périlleux.

Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel effet, mêmequand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.

M. de Valcor jeta sa canne.

Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et désarmé, qui le recevait sans défiance?

—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.

Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le prince, cette photographie à la main:

—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une pareille infamie!»

Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, qui animait le marquis.

Gilbert sourit, insolent et tranquille.

—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le droit?...

—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»

L’album vola par la chambre, alla briser unde ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.

—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»

Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...

—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.

—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?

—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de ma démarche.»

Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.

—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le plus narquois des sourires.

—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.

—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, «accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veuxbien. Seulement, ce pourrait être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient forcément en cause.»

Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:

—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?

—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?

—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.

—Je n’ai pas à vous répondre.»

Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en deux regards humains.

Le marquis reprit la parole:

—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par cette malheureuse.

—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.

Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli.Une émotion détendit le visage ironique et mauvais.

—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... avecvotreenfant.

—L’enfant!...»

Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et glaciale.

—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.

—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.

Gairlance eut un rictus de rage.

—«Reconnaissez donc les vôtres ...tousles vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»

Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.

Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.

—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»

Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.

—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince de Villingen, et vous donner un avertissement.

—Voyons la question.

—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre fils?

—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?

—Vous l’avez dit.»

Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:

—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»

La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regardacelui qui venait de prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui un œil tranquille.

—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.

—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!

—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu ordinaire.

—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompitRenaud avec une dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?

—Jamais de la vie!

—Je suis prêt à la doter ... princièrement.

—On n’achète pas un Villingen, monsieur.

—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»

Gilbert blêmit de fureur.

—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de Valcor.

—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise effarée.

—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.

—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes laissèrent glisser un mépris accablant.

—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur leterrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»

Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.

L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec Escaldas, lui disait:

—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.

—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.

—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire de doute.

—«Parbleu!

—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?

—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.

—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.

Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, maussade.

—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable en faisant mourir Valcor.

—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait amplement.

—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.

—Dame!

—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras que je veux lui appliquer ma pointe.

—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.

—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...

—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je demande à être témoin.

—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.

Le prétexte du duel n’était pas difficile àtrouver. La moindre algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.

Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il lut:

Marquis de Valcor

Il comprit.

Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une place voisine de la sienne.

Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:

—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez moi?

—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le château du marquis de Valcor.»

Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.

—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.

—J’y compte.»

Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dansla salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y attendaient.

Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder le choix des armes.

Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:

«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre ainsi par là deux personnes distinctes.»

Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, et se décida pour l’épée.

Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste remarque de Gairlance,n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées adverses.

Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des passions.

Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.

Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.

Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique où il veut, commençait à faiblir devant unjeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par la furie même des attaques.

A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus que lui.

Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires passaient des éclairs de férocité.

Cependant, il réussit.

Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.

Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.

Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son aide.

On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné.Son médecin se pencha sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de sang.

A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y trompèrent.

—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre partait pour s’en assurer.

Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre groupe.

Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.

—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux, mais voilà tout.

—C’est à l’épaule?

—Oui.

—Vous avez vu le bras du marquis?

—Parbleu!

—Qu’y a-t-il sur ce bras?

—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.

—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une marque?»

Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?

Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.

—«Tiens! Vous le saviez donc?

—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!

—Vous pouvez le dire.

—Et ça représente?... Une ancre, entre unBet unG, n’est-ce pas?»

Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre ses os,—retentit.

—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, unBet unGsur le biceps!

—Mais alors?...

—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, voilà tout.

—Une cicatrice!...

—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.

—Malédiction!!...» hurla le prince.

—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois deplus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»

Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.

—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.


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