XXII

XXIILA TENTATION D’UNE MÈRESUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités blanches, filait une élégante charrette anglaise.L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait qu’une lumière et une chaleur adoucies.Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit gaiement Renaud de Valcor.Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.Mllede Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie tendre.—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:—«Oh! méchant petit père!»Se tournant alors vers le domestique:—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages symboles.Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur laquelle on lisait en grosses capitales:RENAUD DE VALCORCANDIDAT CONSERVATEUR—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du port du Conquet.Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»Il répliqua:—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le procès en faux soit jugé à laconfusion de mes adversaires, avant que la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...—De qui cela dépend-il?—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais ... je verrai à presser les choses.—Par vos influences?—Parmoninfluence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.—Laquelle?» demanda Micheline.Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua:—«Mon bon droit.—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre triomphe!—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.—Dieu le veuille!»Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste de cette parole. Cen’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le supporter.—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma cause?—Oh! mon père!...»Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh! lire àcette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque féminin.—«A quoi penses-tu?» demanda le père.Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:—«A quoi penses-tu?»La jeune fille donna le change.—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.—«Tu la plains?...—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de tout.—En êtes-vous sûr, mon père?—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.—Elle l’aime ...» murmura Micheline.—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait la soif meurtrière de son épée.Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.«Comme elle doit me haïr!» pensa Mllede Valcor. «Voilà ce que mon père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon lui apprendre?...»Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de la maison.Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les broussailles.Occupée de son cheval, Mllede Valcor ne fit guère attention à ce maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement aiguisé.—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit.—«Va,» dit-il.—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.—«J’en ai eu l’impression.—Et ... vous vous étiez trompé?—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais le visage était méconnaissable.«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de ce côté: la maison des Gaël. J’irailavoir,laquestionner,» résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de la côte.La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.A quoi rêvait-elle?Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassentune foudroyante confirmation? Ou bien demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération croissante de ces traits eux-mêmes.Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée comme une source sur des pointes de roc.Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que cette démarche parût trop extraordinaire.En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.C’était bien Escaldas.Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette physionomied’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les années, l’exercice de quelque grave profession.La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger. «Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle prononça:—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de vingt années.—Peut-être les circonstances ...»Elle l’interrompit:—«La terre n’est pas si grande. Celui qui ya sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que mort.—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le bras gauche: une ancre entre ses initiales?»Méfiante, elle dit avec indifférence:—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité voulue.—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi foncé qu’un grain de café.»A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla.—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...Elle recula, comme touchée par le feu.—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.—«Je ne mens pas.—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de vous!...»Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette colère venait d’une intolérable angoisse.—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au bord d’un abîme.—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus manifestement que tout à l’heure devant moi.»Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle lui dit:—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez?...»Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»Si peu qu’elle connût des péripéties de l’AffaireValcor, Mathurine comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé.—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait aussi fort.—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme parlait-elle sincèrement?—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!... Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourutvictime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur!»Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle enivrer l’humble créature.Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et préparer un sort à son enfant?...—Son enfant!»Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, un tressaillement de pitié.—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible exclamation, il ne laissa plus rien échapper.Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il l’avait retrouvée.Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, son rôle de fiancé?Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenantsi elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. Cela ne reviendrait jamais.Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore la persuader.—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double famille.»Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans sonexpression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en eût.—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre de vos calomnies.»Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et son front chenu.—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. «Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous manifester leur reconnaissance.—Vraiment?» s’écria Mathurine.—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre petite-fille.On la marierait même. En y mettant le prix, on trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le bien-être ...—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit pas.—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame Gaël.—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la chair.—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent sur la personne du marquis?—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette circonstance, avec une description identique se rapportant à votre fils.»Mathurine l’interrompit.—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.—Vous avez bien compris?—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, ces signes ...—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour débiter cette fable.»Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait point.—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’étaitEscaldas trembla devant le lourd outil de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur de son front.Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui remontait dans la bouche. Elle ricana.—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.—«C’est moi, maman Gaël.»De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.—«C’est vous, monsieur Renaud?»Le marquis entra.—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.—Ce n’est pas la peine.—Si, si.»Dans la molle lueur jaune, elle vit surgircette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle seule.—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?—Comment le savez-vous?—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon pire ennemi.—Quel est-il, cet ennemi?—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José Escaldas.—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux blancs?—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien dit de bon.—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres d’une sonorité formidable.Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du temps.—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»Nouveau silence.Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.—«Quelle a été votre réponse?—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et un imposteur.—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans une rêverie profonde.Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le contemplait.Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très doucement, tout bas, il dit:—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et surtout ...»L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la brune?...—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» prononça vivement Renaud.—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule douloureuse?... La lâche action!—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et mon sein ont nourri!...»Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, une face d’indignation et de désespoir.—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»La vieille femme recula, chancelante.—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent brisé.Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans ses mains.Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveuxblancs, au bord de la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être que des larmes d’homme fait.Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée vers les ténèbres intérieures.A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet usé.Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la route.Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du break automobile, aux panneaux armories.Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.—«Vive notre député!—Hourra pour le marquis de Valcor!»Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de souverain.—«Merci, mes amis, merci!»Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse et la blême agonie du couchant.

XXIILA TENTATION D’UNE MÈRESUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités blanches, filait une élégante charrette anglaise.L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait qu’une lumière et une chaleur adoucies.Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit gaiement Renaud de Valcor.Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.Mllede Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie tendre.—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:—«Oh! méchant petit père!»Se tournant alors vers le domestique:—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages symboles.Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur laquelle on lisait en grosses capitales:RENAUD DE VALCORCANDIDAT CONSERVATEUR—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du port du Conquet.Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»Il répliqua:—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le procès en faux soit jugé à laconfusion de mes adversaires, avant que la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...—De qui cela dépend-il?—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais ... je verrai à presser les choses.—Par vos influences?—Parmoninfluence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.—Laquelle?» demanda Micheline.Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua:—«Mon bon droit.—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre triomphe!—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.—Dieu le veuille!»Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste de cette parole. Cen’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le supporter.—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma cause?—Oh! mon père!...»Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh! lire àcette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque féminin.—«A quoi penses-tu?» demanda le père.Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:—«A quoi penses-tu?»La jeune fille donna le change.—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.—«Tu la plains?...—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de tout.—En êtes-vous sûr, mon père?—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.—Elle l’aime ...» murmura Micheline.—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait la soif meurtrière de son épée.Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.«Comme elle doit me haïr!» pensa Mllede Valcor. «Voilà ce que mon père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon lui apprendre?...»Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de la maison.Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les broussailles.Occupée de son cheval, Mllede Valcor ne fit guère attention à ce maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement aiguisé.—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit.—«Va,» dit-il.—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.—«J’en ai eu l’impression.—Et ... vous vous étiez trompé?—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais le visage était méconnaissable.«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de ce côté: la maison des Gaël. J’irailavoir,laquestionner,» résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de la côte.La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.A quoi rêvait-elle?Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassentune foudroyante confirmation? Ou bien demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération croissante de ces traits eux-mêmes.Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée comme une source sur des pointes de roc.Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que cette démarche parût trop extraordinaire.En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.C’était bien Escaldas.Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette physionomied’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les années, l’exercice de quelque grave profession.La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger. «Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle prononça:—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de vingt années.—Peut-être les circonstances ...»Elle l’interrompit:—«La terre n’est pas si grande. Celui qui ya sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que mort.—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le bras gauche: une ancre entre ses initiales?»Méfiante, elle dit avec indifférence:—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité voulue.—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi foncé qu’un grain de café.»A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla.—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...Elle recula, comme touchée par le feu.—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.—«Je ne mens pas.—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de vous!...»Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette colère venait d’une intolérable angoisse.—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au bord d’un abîme.—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus manifestement que tout à l’heure devant moi.»Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle lui dit:—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez?...»Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»Si peu qu’elle connût des péripéties de l’AffaireValcor, Mathurine comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé.—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait aussi fort.—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme parlait-elle sincèrement?—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!... Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourutvictime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur!»Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle enivrer l’humble créature.Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et préparer un sort à son enfant?...—Son enfant!»Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, un tressaillement de pitié.—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible exclamation, il ne laissa plus rien échapper.Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il l’avait retrouvée.Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, son rôle de fiancé?Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenantsi elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. Cela ne reviendrait jamais.Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore la persuader.—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double famille.»Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans sonexpression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en eût.—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre de vos calomnies.»Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et son front chenu.—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. «Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous manifester leur reconnaissance.—Vraiment?» s’écria Mathurine.—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre petite-fille.On la marierait même. En y mettant le prix, on trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le bien-être ...—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit pas.—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame Gaël.—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la chair.—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent sur la personne du marquis?—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette circonstance, avec une description identique se rapportant à votre fils.»Mathurine l’interrompit.—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.—Vous avez bien compris?—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, ces signes ...—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour débiter cette fable.»Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait point.—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’étaitEscaldas trembla devant le lourd outil de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur de son front.Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui remontait dans la bouche. Elle ricana.—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.—«C’est moi, maman Gaël.»De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.—«C’est vous, monsieur Renaud?»Le marquis entra.—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.—Ce n’est pas la peine.—Si, si.»Dans la molle lueur jaune, elle vit surgircette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle seule.—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?—Comment le savez-vous?—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon pire ennemi.—Quel est-il, cet ennemi?—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José Escaldas.—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux blancs?—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien dit de bon.—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres d’une sonorité formidable.Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du temps.—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»Nouveau silence.Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.—«Quelle a été votre réponse?—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et un imposteur.—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans une rêverie profonde.Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le contemplait.Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très doucement, tout bas, il dit:—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et surtout ...»L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la brune?...—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» prononça vivement Renaud.—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule douloureuse?... La lâche action!—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et mon sein ont nourri!...»Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, une face d’indignation et de désespoir.—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»La vieille femme recula, chancelante.—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent brisé.Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans ses mains.Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveuxblancs, au bord de la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être que des larmes d’homme fait.Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée vers les ténèbres intérieures.A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet usé.Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la route.Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du break automobile, aux panneaux armories.Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.—«Vive notre député!—Hourra pour le marquis de Valcor!»Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de souverain.—«Merci, mes amis, merci!»Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse et la blême agonie du couchant.

LA TENTATION D’UNE MÈRE

SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités blanches, filait une élégante charrette anglaise.

L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait qu’une lumière et une chaleur adoucies.

Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.

—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit gaiement Renaud de Valcor.

Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.

Mllede Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.

—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie tendre.

—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»

Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.

Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:

—«Oh! méchant petit père!»

Se tournant alors vers le domestique:

—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.

—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»

Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.

Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.

—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.

Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.

C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages symboles.

Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur laquelle on lisait en grosses capitales:

RENAUD DE VALCOR

CANDIDAT CONSERVATEUR

—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.

—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.

—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»

Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du port du Conquet.

Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:

—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»

Il répliqua:

—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le procès en faux soit jugé à laconfusion de mes adversaires, avant que la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...

—De qui cela dépend-il?

—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais ... je verrai à presser les choses.

—Par vos influences?

—Parmoninfluence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.

—Laquelle?» demanda Micheline.

Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua:

—«Mon bon droit.

—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre triomphe!

—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.

—Dieu le veuille!»

Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste de cette parole. Cen’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le supporter.

—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma cause?

—Oh! mon père!...»

Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.

Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh! lire àcette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque féminin.

—«A quoi penses-tu?» demanda le père.

Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.

«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»

Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:

—«A quoi penses-tu?»

La jeune fille donna le change.

—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»

Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.

—«Tu la plains?...

—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...

—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de tout.

—En êtes-vous sûr, mon père?

—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.

—Elle l’aime ...» murmura Micheline.

—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»

Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait la soif meurtrière de son épée.

Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.

«Comme elle doit me haïr!» pensa Mllede Valcor. «Voilà ce que mon père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon lui apprendre?...»

Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de la maison.

Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les broussailles.

Occupée de son cheval, Mllede Valcor ne fit guère attention à ce maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement aiguisé.

—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.

Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:

—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.

Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit.

—«Va,» dit-il.

—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.

—«J’en ai eu l’impression.

—Et ... vous vous étiez trompé?

—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»

Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais le visage était méconnaissable.

«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de ce côté: la maison des Gaël. J’irailavoir,laquestionner,» résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de la côte.

La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.

A quoi rêvait-elle?

Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassentune foudroyante confirmation? Ou bien demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération croissante de ces traits eux-mêmes.

Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée comme une source sur des pointes de roc.

Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que cette démarche parût trop extraordinaire.

En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.

C’était bien Escaldas.

Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette physionomied’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.

Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les années, l’exercice de quelque grave profession.

La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.

—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.

—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.

Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.

—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger. «Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»

Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle prononça:

—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de vingt années.

—Peut-être les circonstances ...»

Elle l’interrompit:

—«La terre n’est pas si grande. Celui qui ya sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que mort.

—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le bras gauche: une ancre entre ses initiales?»

Méfiante, elle dit avec indifférence:

—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»

Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité voulue.

—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi foncé qu’un grain de café.»

A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla.

—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»

Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...

Elle recula, comme touchée par le feu.

—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.

—«Je ne mens pas.

—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de vous!...»

Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette colère venait d’une intolérable angoisse.

—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»

Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au bord d’un abîme.

—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...

—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus manifestement que tout à l’heure devant moi.»

Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle lui dit:

—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez?...»

Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.

—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»

Si peu qu’elle connût des péripéties de l’AffaireValcor, Mathurine comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé.

—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»

Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait aussi fort.

—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?

—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.

Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme parlait-elle sincèrement?

—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»

Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:

—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!... Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourutvictime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur!»

Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.

Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle enivrer l’humble créature.

Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:

—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et préparer un sort à son enfant?...

—Son enfant!»

Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, un tressaillement de pitié.

—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»

L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible exclamation, il ne laissa plus rien échapper.

Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il l’avait retrouvée.

Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, son rôle de fiancé?

Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenantsi elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. Cela ne reviendrait jamais.

Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore la persuader.

—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double famille.»

Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans sonexpression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en eût.

—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre de vos calomnies.»

Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et son front chenu.

—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.

—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. «Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous manifester leur reconnaissance.

—Vraiment?» s’écria Mathurine.

—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre petite-fille.On la marierait même. En y mettant le prix, on trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le bien-être ...

—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit pas.

—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame Gaël.

—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.

—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la chair.

—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent sur la personne du marquis?

—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette circonstance, avec une description identique se rapportant à votre fils.»

Mathurine l’interrompit.

—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.

—Vous avez bien compris?

—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, ces signes ...

—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour débiter cette fable.»

Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait point.

—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.

—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.

Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’étaitEscaldas trembla devant le lourd outil de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur de son front.

Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui remontait dans la bouche. Elle ricana.

—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»

L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.

Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.

—«C’est moi, maman Gaël.»

De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.

—«C’est vous, monsieur Renaud?»

Le marquis entra.

—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.

—Ce n’est pas la peine.

—Si, si.»

Dans la molle lueur jaune, elle vit surgircette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle seule.

—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?

—Comment le savez-vous?

—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon pire ennemi.

—Quel est-il, cet ennemi?

—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José Escaldas.

—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?

—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux blancs?

—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien dit de bon.

—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»

Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres d’une sonorité formidable.

Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du temps.

—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»

Nouveau silence.

Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.

—«Quelle a été votre réponse?

—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et un imposteur.

—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»

Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans une rêverie profonde.

Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le contemplait.

Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très doucement, tout bas, il dit:

—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»

La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.

—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et surtout ...»

L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:

—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la brune?...

—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» prononça vivement Renaud.

—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»

Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule douloureuse?... La lâche action!

—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.

—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et mon sein ont nourri!...»

Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, une face d’indignation et de désespoir.

—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»

La vieille femme recula, chancelante.

—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent brisé.

Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans ses mains.

Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveuxblancs, au bord de la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être que des larmes d’homme fait.

Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.

Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée vers les ténèbres intérieures.

A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet usé.

Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la route.

Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du break automobile, aux panneaux armories.

Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.

—«Vive notre député!

—Hourra pour le marquis de Valcor!»

Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de souverain.

—«Merci, mes amis, merci!»

Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.

Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse et la blême agonie du couchant.


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