AU DOCTEUR GEORGES DUMAS

Mon cher ami, c’est au temps déjà quelque peu lointain de notre jeunesse, dans un joyeux petit coin du Midi dont il serait indiscret sans doute de livrer le nom aux curiosités du lecteur, mais qui toujours est demeuré bien cher à mon souvenir, que ce livre s’est ébauché, pour ainsi dire entre nous deux, et à notre insu. Il n’est donc que juste que je te le dédie ; et peut-être n’est-ce encore qu’insuffisamment reconnaître ta part de collaboration.

Voyageur impénitent et passionné, moi qui ai parcouru la face de la terre, plus curieux encore de l’âme et de la signification des hommes que des paysages, il me semble bien toutefois que je dus, la plupart du temps, me résigner à ne pénétrer cette âme que par truchement et interprète, si je puis dire, m’abandonnant avec confiance à d’autres : ceux qui savaient la langue de ces pays étranges, en possédaient l’esprit. Et voici que, même en France, il en a été de même. Sans ta claire et généreuse intelligence, sans la précision singulière de ta mémoire, qui n’oublie jamais le plus fragile détail, s’il est caractéristique, sans la profonde amitié qui nous unit, et qui a fait que rien de ce que nous sentîmes ensemble, aucun de nous deux jamais n’a pu l’oublier, je n’eusse point compris certains aspects originaux de cette Provence où tu es né ; c’est toi qui fis du Septentrional que je suis, et qui ne renie rien de sa patrie d’origine, un Méridional d’adoption.

Puis-je espérer alors que tu liras ces pages avec indulgence ? Tes compatriotes m’inspirent trop de sympathie pour qu’elles puissent paraître, je m’en assure, diffamatoires ou même ironiques, bien que ce soit le défaut de quelques esprits, de nos jours, de voir de l’ironie où n’y a qu’un effort vers la vérité et la lucidité : ce qui me peine. Tu me diras donc bien franchement sile Monarquen’est point, par hasard, un ouvrage un peu plus sérieux qu’il n’en a l’air, et quelque chose peut-être comme une modeste contribution à la science toute moderne de la géographie sociale. Tel fut, en tout cas, mon trop ambitieux désir. Seulement je ne sais quel démon, dont j’accueillis d’ailleurs, je l’avoue, les tentations sans répugnance, a voulu que certains chapitres de ce livre fussent plus près encore de la forme du fabliau que de celle du conte. Ce sont des « dicts », comme parlaient nos ancêtres. Et si j’en avais eu le talent, je les eusse faits encore plus simples d’écriture, plus drus et plus populaires. Excuse les fautes de l’auteur.

PIERRE MILLE.


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