CHAPITRE VIIILES POLYPES.

CHAPITRE VIIILES POLYPES.Diviser, c’est donc multiplier.ILes Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre jusqu’à un centimètre de hauteur!POLYPES.Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation (ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre propre espèce,le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien de circonstances n’avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu presque banal:Depuis le Polype jusqu’à l’Homme?Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c’est qu’un Polype, si c’est un animal marin ou fluviatile; s’il est écailleux ou velu, s’il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l’on vous répondra... La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus habituellement à la connaissance de son nom.Rien n’est plus commun que le nom.....C’est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l’étude du Polype.IILe Polype par excellence est lePolype d’eau douce, ouHydre verte[41]. Qu’on se représente un petit sac étroit, tubuleux, diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de l’ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes, flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l’animal: le sac est son corps, l’ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices sont ses bras.Si l’on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à l’Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera commeimparfaite. Et l’on aura bien tort! car un animal qui possède toutes les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animalparfaitdans son genre. La privation des organes qui sont absolument nécessairesà un autre, n’est point en lui une imperfection. En effet, la perfection d’un composé ne consiste pas dans l’abondance de ses parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu’un quadrupède dans la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité qu’il y aurait d’extravagance à soutenir qu’il n’y a point d’Éléphant achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.POLYPE ISOLÉ.En histoire naturelle, les savants emploient souvent l’adjectifimparfait, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d’un seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins compliquée que telle autre. Nous suivrons l’exemple des savants.Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit. Il s’attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides submergés, par l’extrémité aveugle de son sac. Il s’y amarre comme à une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement bordée, qu’elle paraissait comme garnie d’une frange toujours enmouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture, et quoiqu’il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu’ils n’en pourraient faire seuls dans tout un jour. D’autres Polypes vont encore plus vite: ce sont ceux qui s’établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies larves aquatiques, légères et très-vives, qui s’agitent et serpentent dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point d’appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu’à trois cent cinquante mouvements par minute!Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l’entraîne dans sa bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse ducaput mortuumde son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l’on jette un Ver au milieu d’eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps, et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s’allongent, se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d’embarras. (Trembley.)Un Polype avale quelquefois un volume d’aliments troisou quatre fois plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac jusqu’à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son corps tubuleux offre alors autant de renflements qu’il y a d’insectes avalés.Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l’eau. Il n’en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein: excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit qu’elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de leur appétit!....On a prétendu que les animaux dont les dents sontmollesont les mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s’échapper, ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses brasplongé dans sa cavité digestive. Chose admirable! cette cavité digère les Vers et respecte le bras.Quand on coupe la partie postérieure d’un Polype, et qu’on ouvre ainsi le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par l’ouverture qu’on a faite. Le Polype devient alorsinsatiable. C’est le tonneau des Danaïdes; c’est le cheval de M. de Crac!...La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur corps. Les Naïs les rendent rouges, lesPucerons, verts, et les Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps en temps des tubercules (gemmes), qui grossissent, s’allongent, se creusent et se transforment en miniatures de Polypes, enPolypules, lesquels se séparent et s’en vont dès qu’ils sont en état de pourvoir à leurs besoins.UN POLYPE ET SES REJETONS(Arbre généalogique vivant).Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer, comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l’eau pendant l’hiver.Pendant qu’un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils! Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte d’arbre généalogique vivant, suivant l’heureuse expression de Charles Bonnet.IIISi l’on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier.Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se créer toute une familleavec un bras!Et notez bien que, après l’opération,il lui repousserait un autre bras!!Si l’on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un individu pareil à l’individu haché (Trembley). Une armée de Polypestaillée en piècesserait loin d’être anéantie!...Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un doigt de gant. L’animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et digestionà l’envers.Un Polype qu’on retourne porte souvent des petits naissants à la surface de son corps. Après l’opération, ces petits se trouvent enfermés dans l’estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d’accroissement, se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu avancés,se retournent d’eux-mêmes, et surgissent à l’extérieur du sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.)Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s’acquitter de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être successivement coupé, retourné, recoupéetreretourné, sans que son économie en paraisse bien malade. (Trembley.)Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n’aime pasà demeurer retournée. (Ce doit être un singuliermalaiseque celui d’avoir ses organes à l’envers!) Le Polype s’efforce de se remettre dans son premier état; il sedéretourneen tout ou en partie. On l’empêche d’y réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier. Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l’animal.Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d’analogue dans le règne animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles Bonnet; nous avions pris nos idées d’animalité chez les grands animaux, et un animal qu’on coupe, qu’on retourne, qu’on recoupe, et qui seporte bien, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe; ce qui lui sied est d’observer, de se souvenir de son ignorance et de s’attendre à tout.»IVIl y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce que présente l’histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est à ses pieds, et bien souvent il s’y passe de curieux phénomènes qui renferment de grands enseignements!Les Polypes, on l’a vu plus haut, n’ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent une proie, l’aperçoivent, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent. Ils savent se sauver et se mettre à l’abri, quand un danger les menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a donné une impulsion vitale particulière, appeléeinstinct, impulsion indépendante de la prévoyance, de l’expérience, de l’éducation, et peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d’intelligence. Le motinstinctvient du verbe latininstinguere, qui veut direpousser,exciter.... L’instinct et l’intelligence sont deux facultés qui se compensent, et dont l’une supplée à l’autre, comme, à d’autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité (Cuvier). L’instinct est l’intelligence des animaux inférieurs.VLes Polypes de la mer ressemblent beaucoup aux Polypes des eaux douces. L’animal est toujours composé d’un corps, d’une ouverture, d’une poche et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois étroit comme un tuyau de plume, d’autres fois arrondi comme une bourse, plus rarement façonné en entonnoir. L’ouverture est plus ou moins large, et sert toujours à l’entrée de l’aliment et à la sortie de l’excrément. La poche tend à se compliquer; elleoffre souvent un tube distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes bizarres en forme d’intestins. Les bras sont en nombre variable. On en trouve quelquefois jusqu’à douze; mais généralement il y en a huit. Ils ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales. Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés.Avec cette organisation de l’Hydre verte et avec des modifications très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande partie des animaux ditsimparfaitsqui peuplent l’Océan.

CHAPITRE VIIILES POLYPES.Diviser, c’est donc multiplier.I

Diviser, c’est donc multiplier.

Diviser, c’est donc multiplier.

I

Les Polypes sont de grands personnages. Plusieurs peuvent atteindre jusqu’à un centimètre de hauteur!

POLYPES.

POLYPES.

POLYPES.

Ces animaux ne sont pas rares. Les savants ont beaucoup écrit sur leur organisation et sur leurs mœurs. On en parle très-souvent; ils sont presque populaires!... Toutes les fois que, dans une conversation (ou dans un livre), on veut comparer un animal bien simple à notre propre espèce,le nom de Polype se présente aussitôt. Dans combien de circonstances n’avons-nous pas répété ce membre de phrase devenu presque banal:Depuis le Polype jusqu’à l’Homme?

Eh bien! demandez à une personne quelconque ce que c’est qu’un Polype, si c’est un animal marin ou fluviatile; s’il est écailleux ou velu, s’il a une tête ou une queue? Vous verrez ce que l’on vous répondra... La quasi-popularité de notre curieux animal se réduit le plus habituellement à la connaissance de son nom.

Rien n’est plus commun que le nom.....

C’est pourquoi nous allons consacrer un chapitre spécial à l’étude du Polype.

II

Le Polype par excellence est lePolype d’eau douce, ouHydre verte[41]. Qu’on se représente un petit sac étroit, tubuleux, diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de l’ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes, flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l’animal: le sac est son corps, l’ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices sont ses bras.

Si l’on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à l’Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera commeimparfaite. Et l’on aura bien tort! car un animal qui possède toutes les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animalparfaitdans son genre. La privation des organes qui sont absolument nécessairesà un autre, n’est point en lui une imperfection. En effet, la perfection d’un composé ne consiste pas dans l’abondance de ses parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu’un quadrupède dans la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité qu’il y aurait d’extravagance à soutenir qu’il n’y a point d’Éléphant achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.

POLYPE ISOLÉ.

POLYPE ISOLÉ.

POLYPE ISOLÉ.

En histoire naturelle, les savants emploient souvent l’adjectifimparfait, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d’un seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins compliquée que telle autre. Nous suivrons l’exemple des savants.

Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit. Il s’attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides submergés, par l’extrémité aveugle de son sac. Il s’y amarre comme à une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement bordée, qu’elle paraissait comme garnie d’une frange toujours enmouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture, et quoiqu’il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu’ils n’en pourraient faire seuls dans tout un jour. D’autres Polypes vont encore plus vite: ce sont ceux qui s’établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies larves aquatiques, légères et très-vives, qui s’agitent et serpentent dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)

Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point d’appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu’à trois cent cinquante mouvements par minute!

Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l’entraîne dans sa bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse ducaput mortuumde son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.

Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l’on jette un Ver au milieu d’eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps, et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s’allongent, se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d’embarras. (Trembley.)

Un Polype avale quelquefois un volume d’aliments troisou quatre fois plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac jusqu’à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son corps tubuleux offre alors autant de renflements qu’il y a d’insectes avalés.

Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l’eau. Il n’en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein: excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit qu’elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de leur appétit!....

On a prétendu que les animaux dont les dents sontmollesont les mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!

Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s’échapper, ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses brasplongé dans sa cavité digestive. Chose admirable! cette cavité digère les Vers et respecte le bras.

Quand on coupe la partie postérieure d’un Polype, et qu’on ouvre ainsi le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par l’ouverture qu’on a faite. Le Polype devient alorsinsatiable. C’est le tonneau des Danaïdes; c’est le cheval de M. de Crac!...

La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur corps. Les Naïs les rendent rouges, lesPucerons, verts, et les Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!

A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps en temps des tubercules (gemmes), qui grossissent, s’allongent, se creusent et se transforment en miniatures de Polypes, enPolypules, lesquels se séparent et s’en vont dès qu’ils sont en état de pourvoir à leurs besoins.

UN POLYPE ET SES REJETONS(Arbre généalogique vivant).

UN POLYPE ET SES REJETONS(Arbre généalogique vivant).

UN POLYPE ET SES REJETONS(Arbre généalogique vivant).

Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer, comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l’eau pendant l’hiver.

Pendant qu’un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils! Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte d’arbre généalogique vivant, suivant l’heureuse expression de Charles Bonnet.

III

Si l’on divise un Polype en sept ou huit fragments, au bout de deux jours chaque fragment deviendra un Polype tout entier.

Rœsel assure avoir vu des bras coupés par petits morceaux donner naissance à des Polypes complets! Un seul individu pourrait donc se créer toute une familleavec un bras!

Et notez bien que, après l’opération,il lui repousserait un autre bras!!

Si l’on hache un de ces animaux, chaque parcelle formera bientôt un individu pareil à l’individu haché (Trembley). Une armée de Polypestaillée en piècesserait loin d’être anéantie!...

Autre singularité: on peut retourner un Polype comme on retourne un doigt de gant. L’animal continue de vivre (Trembley); mais alors sa peau intérieure respire et sa peau extérieure digère. Respiration et digestionà l’envers.

Un Polype qu’on retourne porte souvent des petits naissants à la surface de son corps. Après l’opération, ces petits se trouvent enfermés dans l’estomac. Ceux qui ont déjà pris assez d’accroissement, se développent et grandissent dans la cavité digestive; ils sortent ensuite par la bouche: ils sont vomis. Ceux, au contraire, qui sont peu avancés,se retournent d’eux-mêmes, et surgissent à l’extérieur du sac maternel, à la surface duquel ils achèvent de pousser. (Trembley.)

Un Polype retourné plusieurs fois ne cesse point de s’acquitter de toutes ses fonctions. Il y a plus, le même individu peut être successivement coupé, retourné, recoupéetreretourné, sans que son économie en paraisse bien malade. (Trembley.)

Il faut avouer cependant que cette pauvre bête n’aime pasà demeurer retournée. (Ce doit être un singuliermalaiseque celui d’avoir ses organes à l’envers!) Le Polype s’efforce de se remettre dans son premier état; il sedéretourneen tout ou en partie. On l’empêche d’y réussir en le transperçant près de la bouche avec une soie de sanglier. Cette espèce de transpercement, naturellement peu agréable, ne porte en définitive aucun obstacle bien sérieux aux fonctions de l’animal.

Les premières expériences sur les Polypes surprirent grandement tous les naturalistes. Ils ne connaissaient rien d’analogue dans le règne animal. «Nous ne jugeons des choses que par comparaison, disait Charles Bonnet; nous avions pris nos idées d’animalité chez les grands animaux, et un animal qu’on coupe, qu’on retourne, qu’on recoupe, et qui seporte bien, nous choque singulièrement. Combien de faits, encore ignorés et qui viendront un jour déranger nos idées sur des sujets que nous croyons connaître! Nous en savons au moins assez pour que nous ne devions être surpris de rien. La surprise sied peu à un philosophe; ce qui lui sied est d’observer, de se souvenir de son ignorance et de s’attendre à tout.»

IV

Il y a vraiment de quoi être confondu, quand on réfléchit sur tout ce que présente l’histoire des Polypes! Personne ne regarde ce qui est à ses pieds, et bien souvent il s’y passe de curieux phénomènes qui renferment de grands enseignements!

Les Polypes, on l’a vu plus haut, n’ont ni cœur, ni poumon, ni foie, ni intestin. Ils manquent de tête et de cerveau. Six filaments très-grêles et très-simples remplissent les fonctions de pieds, de bras, de lèvres et de tous les organes des sens.... Et cependant ces animaux guettent une proie, l’aperçoivent, la saisissent, la dévorent.... Ils ne se trompent jamais sur sa nature et sur sa taille, et manquent rarement leur coup. Ils se battent entre eux, se repoussent ou se recherchent. Ils savent se sauver et se mettre à l’abri, quand un danger les menace. Ils élèvent leurs petits (à leur manière).... Comment peuvent-ils accomplir tous ces actes variés? La Providence leur a donné une impulsion vitale particulière, appeléeinstinct, impulsion indépendante de la prévoyance, de l’expérience, de l’éducation, et peut-être même de la réflexion, qui leur tient lieu d’intelligence. Le motinstinctvient du verbe latininstinguere, qui veut direpousser,exciter.... L’instinct et l’intelligence sont deux facultés qui se compensent, et dont l’une supplée à l’autre, comme, à d’autres égards, la fécondité supplée à la force ou à la longévité (Cuvier). L’instinct est l’intelligence des animaux inférieurs.

V

Les Polypes de la mer ressemblent beaucoup aux Polypes des eaux douces. L’animal est toujours composé d’un corps, d’une ouverture, d’une poche et de plusieurs bras. Le corps peut être long ou court, quelquefois étroit comme un tuyau de plume, d’autres fois arrondi comme une bourse, plus rarement façonné en entonnoir. L’ouverture est plus ou moins large, et sert toujours à l’entrée de l’aliment et à la sortie de l’excrément. La poche tend à se compliquer; elleoffre souvent un tube distinct, entouré de canaux verticaux où viennent aboutir des organes bizarres en forme d’intestins. Les bras sont en nombre variable. On en trouve quelquefois jusqu’à douze; mais généralement il y en a huit. Ils ressemblent à des cils, à des vrilles, à des rubans, à des pétales. Leurs bords sont souvent granuleux ou barbelés.

Avec cette organisation de l’Hydre verte et avec des modifications très-légères, mais très-variées, la Nature a composé la plus grande partie des animaux ditsimparfaitsqui peuplent l’Océan.


Back to IndexNext