CHAPITRE XLVIIILE MORSE.«Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis.»(Saint Augustin.)IExiste-t-il dans la mer unCheval marin, uneVache marine, unÉléphant marin?En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, leMorse[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms.Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le rencontre surtout dans le détroit de Beering.Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque.On en trouve qui ont jusqu’à 7 mètres de longueur. On peut donc le regarder comme une des grandes bêtes de la mer.Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peunombreux et de couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse.Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles.De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d’ivoire, allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers d’une pioche.A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, labête à grandes dents.L’animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa nourriture.Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque, celles d’en haut s’emboîtent dans celles d’en bas,comme un pilon dans son mortier. (F. Cuvier.)Notre Mammifère, comme on le voit, n’offre rien qui permette de l’assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l’Éléphant.Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses qui se jouent, en faisant retentir l’air de leurs mugissements, lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d’autres sont paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours une sentinelle vigilante, l’œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la troupe s’il survient quelque danger.On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l’Europe. On leur donnait de la bouillie d’avoine ou de millet.Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu’à Londres; mais il n’y a vécu que quelques jours.On le nourrissait avec des Crabes; ce qui lui convenait mieux que l’avoine ou le millet.On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu’on voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que l’éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.)On s’accorde à dire que le Morse a moins d’intelligence et de douceur que le Phoque. Cependant il n’est pas féroce, il n’attaque pas l’Homme, mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les embarcations, les entoure et cherche à les submerger.IILe capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat, contre des Morses. C’était en 1818, dans les parages du Spitzberg.L’équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu’il dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d’intercepter leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s’annonçait avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils s’élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère, saisissant les bordsdes embarcations avec leurs longues dents ou les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse pour l’équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups. Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient si vives et si réitérées, que les matelots n’avaient pas le temps de charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya ses balles dans les entrailles. L’animal tomba sur le dos, au milieu de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l’instant même le champ de bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent à la surface de l’eau avec leurs formidables dents. Probablement ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l’empêcher de suffoquer. (Buchanan.)On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg, un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s’en emparèrent et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus trouver leur nourrisson, poursuivirent l’embarcation, et l’un d’eux, l’ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu’un des pêcheurs glissa dans la mer. L’autre Morse se jeta sur lui avec acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le malheureux.Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant qu’elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra étroitement son nourrissonsous sa nageoire gauche, et se dirigea, malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son petit. Mais, celui-ci, à l’instant même, s’en revint vers l’embarcation avec une telle rage, qu’il l’eût certainement fait chavirer, s’il en avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle, redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les dents, et l’entraîna dans l’eau jusqu’à ce qu’elle fût hors d’atteinte. (Buchanan.)MORSE ET SES PETITS(Trichechus rosmarusLinné).IIILa chasse au Morse est facile et productive.Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d’ordinaire deux à trois cents par saison. En 1608, l’équipage de Welden en tua plus demille sur les côtes de l’île Cherry. Au rapport de Gmelin, les Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures; en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en détruit près de trois à quatre mille.Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien les lui arrache. S’il ne peut pas atteindre l’ennemi, il frappe le sol de côté et d’autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage, il se laisse rouler dans la mer. Si on l’attaque dans l’eau, il se défend avec fureur.IVComme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d’huile.On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières que l’on tordait, et l’on obtenait ainsi des câbles d’une très-grande résistance.Les dents de Morse sont préférables à l’ivoire, parce qu’elles sont plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n’ont pas le volume des défenses de l’Éléphant; cependant on en trouve qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de circonférence à leur sortie de l’alvéole. L’ivoire des Morses est compacte, susceptible d’un beau poli, mais sans stries. De petits grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue,forment la partie moyenne de la défense (Cuvier).Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d’autres petits bijoux élégants, vrais chefs-d’œuvre d’art et de patience.
CHAPITRE XLVIIILE MORSE.«Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis.»(Saint Augustin.)I
«Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis.»(Saint Augustin.)
«Deus ità artifex in magnis, ut minor non sit in parvis.»
(Saint Augustin.)
I
Existe-t-il dans la mer unCheval marin, uneVache marine, unÉléphant marin?
En aucune manière. Mais on y trouve un Mammifère de forte taille, leMorse[315], auquel on a donné mal à propos chacun de ces trois noms.
Le Morse vit dans les régions arctiques, au milieu des glaces. On le rencontre surtout dans le détroit de Beering.
Le Morse est plus gros et plus laid que le Phoque.
On en trouve qui ont jusqu’à 7 mètres de longueur. On peut donc le regarder comme une des grandes bêtes de la mer.
Sa peau est épaisse, rugueuse, garnie de poils ras, peunombreux et de couleur fauve roussâtre. Elle recouvre une forte couche de graisse.
Les yeux du Morse sont petits. Sa lèvre est hérissée de quelques poils jaunes, demi-transparents, épais comme des pailles.
De son museau, court et large, sortent deux grosses dents d’ivoire, allongées, un peu verdâtres, qui forment des défenses très-dures et très-fortes. Ces dents sont recourbées en arrière, comme les deux fers d’une pioche.
A cause de ces défenses, les marins appellent quelquefois le Morse, labête à grandes dents.
L’animal emploie ces énormes crochets, soit à se cramponner aux corps solides, soit à détacher les herbes de la mer, soit encore à racler le sol submergé pour mettre à nu les petits animaux dont il fait sa nourriture.
Le Morse possède aussi des dents molaires; et, chose digne de remarque, celles d’en haut s’emboîtent dans celles d’en bas,comme un pilon dans son mortier. (F. Cuvier.)
Notre Mammifère, comme on le voit, n’offre rien qui permette de l’assimiler sérieusement au Cheval, à la Vache ou bien à l’Éléphant.
Quand le temps est beau, on voit quelquefois des centaines de Morses qui se jouent, en faisant retentir l’air de leurs mugissements, lesquels ressemblent aux beuglements du taureau; d’autres sont paresseusement couchés au soleil. Quand ils dorment, il y a toujours une sentinelle vigilante, l’œil ouvert, le cou tendu, qui avertit la troupe s’il survient quelque danger.
On a élevé plusieurs fois des Morses dans le nord de l’Europe. On leur donnait de la bouillie d’avoine ou de millet.
Il y a plusieurs années, on a réussi à en conduire un jusqu’à Londres; mais il n’y a vécu que quelques jours.On le nourrissait avec des Crabes; ce qui lui convenait mieux que l’avoine ou le millet.
On a montré, pendant quelque temps, en Angleterre, un autre individu âgé de trois mois. Il se mettait en colère toutes les fois qu’on voulait le toucher; il entrait même en fureur. La seule chose que l’éducation avait pu obtenir de lui, était de suivre son maître en grondant, quand celui-ci lui offrait à manger. (E. Worst.)
On s’accorde à dire que le Morse a moins d’intelligence et de douceur que le Phoque. Cependant il n’est pas féroce, il n’attaque pas l’Homme, mais il se défend avec un indomptable courage. Quand on le poursuit au large, il faut prendre beaucoup de précautions; car il arrive souvent que toute une troupe de Morses se jette audacieusement sur les embarcations, les entoure et cherche à les submerger.
II
Le capitaine Buchanan soutint un jour un combat, un véritable combat, contre des Morses. C’était en 1818, dans les parages du Spitzberg.
L’équipage avait aperçu, le soir, un grand nombre de ces animaux qui se dirigeaient vers un plateau de glace. Des embarcations furent aussitôt équipées pour les poursuivre. Le premier troupeau prit la fuite; mais le second se groupa sur le plateau avec une telle impétuosité, qu’il dérangea le plan de bataille des marins, et les empêcha d’intercepter leur marche. Les Morses étaient nombreux, et le combat s’annonçait avec des apparences très-sérieuses. Aux premiers coups de feu, ils s’élancèrent contre les marins, grognant, beuglant avec colère, saisissant les bordsdes embarcations avec leurs longues dents ou les frappant avec leur tête. Dans cette lutte violente, et périlleuse pour l’équipage, les Morses étaient conduits et comme commandés par un individu, un mâle, plus grand et plus terrible que ses frères. Ce fut sur celui-ci, principalement, que les matelots dirigèrent leurs coups. Mais il recevait les atteintes de leurs massues sans fléchir, et les lances, malheureusement peu aiguisées, ne pouvaient pénétrer dans sa rude cuirasse. Le troupeau était si nombreux, et ses attaques étaient si vives et si réitérées, que les matelots n’avaient pas le temps de charger leurs grosses carabines. Par bonheur, le commis aux vivres avait son fusil prêt; il visa adroitement le chef Morse et lui envoya ses balles dans les entrailles. L’animal tomba sur le dos, au milieu de ses compagnons. Ceux-ci abandonnèrent à l’instant même le champ de bataille, se rassemblèrent autour de leur général, et le soutinrent à la surface de l’eau avec leurs formidables dents. Probablement ils agissaient ainsi par une sagacité naturelle, pour l’empêcher de suffoquer. (Buchanan.)
On raconte que des pêcheurs, ayant découvert, également au Spitzberg, un petit Morse dans une caverne au bord de la mer, s’en emparèrent et le mirent dans un bateau. Le père et la mère, furieux de ne plus trouver leur nourrisson, poursuivirent l’embarcation, et l’un d’eux, l’ayant accrochée avec ses défenses, la fit tellement pencher, qu’un des pêcheurs glissa dans la mer. L’autre Morse se jeta sur lui avec acharnement, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver le malheureux.
Dans une autre circonstance, toujours au Spitzberg, une chaloupe attaqua un mâle et une femelle. Cette dernière fut blessée pendant qu’elle allaitait son petit, attaché à sa poitrine. Le mâle, pour se venger, donna une forte secousse au bateau. La femelle serra étroitement son nourrissonsous sa nageoire gauche, et se dirigea, malgré ses blessures, vers un plateau de glace. (Elle avait trois lances enfoncées dans la poitrine.) Arrivée là, elle y déposa son petit. Mais, celui-ci, à l’instant même, s’en revint vers l’embarcation avec une telle rage, qu’il l’eût certainement fait chavirer, s’il en avait eu la force. Il reçut une blessure à la tête, et retourna vers sa mère, qui se traînait péniblement de glaçon en glaçon. Le mâle, redoutant une nouvelle attaque, prit sa malheureuse compagne avec les dents, et l’entraîna dans l’eau jusqu’à ce qu’elle fût hors d’atteinte. (Buchanan.)
MORSE ET SES PETITS(Trichechus rosmarusLinné).
MORSE ET SES PETITS(Trichechus rosmarusLinné).
MORSE ET SES PETITS(Trichechus rosmarusLinné).
III
La chasse au Morse est facile et productive.
Généralement, ces pauvres bêtes se laissent tuer sans montrer beaucoup de ruse à fuir les assaillants. Un bateau pêcheur en prend d’ordinaire deux à trois cents par saison. En 1608, l’équipage de Welden en tua plus demille sur les côtes de l’île Cherry. Au rapport de Gmelin, les Anglais en prirent, en 1705 et 1706, sept à huit cents dans six heures; en 1708, neuf cents dans sept heures, et en 1710, huit cents dans une semaine. On assure que, chaque année, dans les mers du Nord, on en détruit près de trois à quatre mille.
Quand un Morse, surpris à terre, se sent blessé, il entre dans une colère effrayante. Il brise les armes du chasseur imprudent, ou bien les lui arrache. S’il ne peut pas atteindre l’ennemi, il frappe le sol de côté et d’autre avec ses défenses. Poussé à bout et comme enragé, il met sa tête entre ses nageoires, et, profitant de la pente du rivage, il se laisse rouler dans la mer. Si on l’attaque dans l’eau, il se défend avec fureur.
IV
Comme les Phoques, les Morses fournissent une certaine quantité d’huile.
On tire parti de leur peau pour faire des soupentes. Cette peau était anciennement précieuse pour la navigation: on la coupait en lanières que l’on tordait, et l’on obtenait ainsi des câbles d’une très-grande résistance.
Les dents de Morse sont préférables à l’ivoire, parce qu’elles sont plus dures et moins sujettes à jaunir. Malheureusement, elles n’ont pas le volume des défenses de l’Éléphant; cependant on en trouve qui offrent plus de 80 centimètres de longueur, et près de 33 de circonférence à leur sortie de l’alvéole. L’ivoire des Morses est compacte, susceptible d’un beau poli, mais sans stries. De petits grains ronds, placés pêle-mêle comme les cailloux dans un poudingue,forment la partie moyenne de la défense (Cuvier).
Ces dents sont utilisées de différentes manières. Les prisonniers russes, en Sibérie, les travaillent très-adroitement, à peu près comme les forçats de Toulon cisèlent les noix de coco. Ils en fabriquent des coffrets, des boîtes, des étuis, des chaînes et d’autres petits bijoux élégants, vrais chefs-d’œuvre d’art et de patience.