CHAPITRE XLVILA BALEINE.

CHAPITRE XLVILA BALEINE.«Maximum omnium animalium.»(Linné.)ILesBaleinessont les plus grands animaux de la mer, et en même temps les plus grands animaux connus.LaBaleine franche[306], ouNordcaper, a fixé de très-bonne heure l’attention des marins et des naturalistes.On a fait observer que cette bête gigantesque devait être nécessairement aquatique. Si elle avait été terrestre, quelles jambes auraient pu la soutenir? Si elle avait été aérienne, quelles ailes auraient pu la soulever? La Providence a donc bien fait de placer les Baleines dans l’eau. Elle leur a donné en même temps la forme d’un poisson, pour s’y mouvoir avec plus de facilité.Les dimensions de la Baleine sont telles qu’on peut saisir sans peine leur rapport avec les plus grandes mesures terrestres. Des auteurs ont prétendu que des individus très-âgésont offert une longueur égale à la cent millième partie du quart du méridien (?).Lacépède affirme qu’une Baleine dressée contre une des tours de Notre-Dame la dépasserait d’un tiers (?).BALEINE DU GROENLAND(Balæna mysticetusLinné).En réduisant les exagérations des marins..... ou des naturalistes, on peut dire que les plus grosses Baleines présentent de 25 à 30 et peut-être 35 mètres de longueur. Tout récemment (avril 1863), la plage de Dunkerque a étévisitée par un de ces énormes Cétacés, jeté à la côte par un violent coup de vent de sud-est. Il avait 30 mètres de longueur et 20 mètres de circonférence. L’agonie du pauvre Léviathan a duré près de deux heures après son échouement; dans ses derniers débats, il faisait voler le sable à 100 mètres de la plage. Puis, un effroyable sifflement annonça que la nature était enfin vaincue. (Mémorial d’Amiens.)Les auteurs prétendent que le poids de cet animal peut atteindre 250 000 kilogrammes (?). Une Baleine de 20 mètres, mesurée par Scoresby, n’en pesait que 70 000.Le corps de la Baleine franche est un cylindre colossal et irrégulier, dont le petit diamètre égale à peu près la troisième partie du plus grand.Ce corps «n’ha ny poil, ny escailles, mais est couvert d’un cuir uny, noir, dur et espez, soubz lequel y a du lard environ l’espesseur d’un grand pied.» (Belon.)La peau de ce géant de la mer offre cependant quelques poils, surtout chez les jeunes sujets.Sa tête égale en grosseur presque le tiers du volume total; elle a une forme arquée. On voit de loin cette tête colossale s’élever au-dessus de la mer, comme un monticule d’un brun noir.IISa gueule est d’une grandeur prodigieuse, d’une capacité si grande, que dans celle d’un individu de 24 mètres de longueur, pris en 1726 au cap Hourdel, dans la baie de la Somme, deux hommes pouvaient entrer sans se baisser. (Duhamel.)Sa mâchoire supérieure porte environ sept cents lames verticales, de nature cornée, à bords frangés, qui pendent des deux côtés. Ces lames, connues dans la science sous lenom defanons, et dans le commerce sous celui debaleines, sont longues de 4 à 5 mètres.Sa langue est monstrueuse. On assure qu’elle atteint jusqu’à 8 mètres de longueur et jusqu’à 4 de largeur. Elle fournit à elle seule cinq ou six barils d’huile. A proprement parler, ce n’est plus une vraie langue, mais un gros matelas épais, mou, tout rembourré de graisse, étalé sur le plancher buccal. Ce matelas est collé dans toute son étendue, et par conséquentimmobile. On a de la peine à concevoir une langue qui ne peut pas sortir de la bouche!La Baleine se nourrit de Méduses, de Mollusques et d’autres petits animaux marins. Ces pauvres bêtes sont entraînées avec la masse d’eau qui les contient. Le monstre nage à la surface de la mer, la gueule ouverte. Il n’a qu’à fermer les mâchoires pour retenir des populations entières. L’eau, tamisée à travers les filets des fanons (véritable forêt de fibres rapprochées), y laisse les malheureux petits animaux. Chaque repas en détruit plusieurs milliers.Les gros mangent les petits. C’est la Nature qui le veut. Et, quelquefois, comme dans le cas actuel, les très-gros mangent les très-petits. Car les bestioles englouties par le colosse des colosses n’ont guère, en moyenne, que 2 ou 3 centimètres de longueur..... Mais le nombre des individus avalés compense, et bien au delà, l’exiguïté de leur taille. On a vu ailleurs que ces petits habitants de l’eau salée se multiplient par millions. Si leur destruction ne portait pas remède à leur fécondité, il arriverait qu’en fort peu de générations, ils encombreraient l’Océan et finiraient par le corrompre ou par le solidifier!Quelle étrange chose que de voir le Gargantua de l’animalité poursuivre de chétives bestioles gluantes et transparentes, presque sans forme et sans consistance, et souvent à peine perceptibles!On assure cependant que la Baleine mange de temps à autre quelques poissons, même des poissons assez gros. Dans l’estomac d’une Baleine on a trouvé un Thon tout entier (Breschet).Les Baleines vivent comme les Poissons et respirent comme les Quadrupèdes. On dit que le souffle de ces animaux exhale une odeur insupportable, putride et presque cadavéreuse. Est-il vrai qu’on les entendronflerde loin[307]? Ce doit être un bien épouvantable ronflement!Il existe, dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, une tranche verticale du plus grand vaisseau d’une Baleine (l’aorte).Un enfant pourrait passer au travers de cet anneau, lequel offre un diamètre de 36 centimètres et dont les parois ont une épaisseur de 4 centimètres.Quelle énorme colonne de sang indiquée par cet anneau!IIILe poids du cerveau d’une Baleine représente à peine la vingt-cinq millième partie du poids total du Cétacé.Quoique doué d’une force prodigieuse, cet animal est très-timide. Quand on le poursuit, il cherche habituellement à fuir et non à se défendre.Il a des ennemis qui le tourmentent et dont il ne sait pas toujours se défendre ou s’éloigner. Les Espadons le percent, les Scies lui font d’affreuses déchirures; les Marsouins lui arrachent de gros morceaux de chair.Le diamètre de l’œil d’une Baleine égale la cent quatre-vingt-douzième partie de sa longueur totale. Le professeur Carus compare le volume entier du globe oculaire à uneorange, et le docteur Gros, à la tête d’un enfant nouveau-né.La pupille est transversalement ovale, comme celle des Ruminants.Quoique ces immenses Mammifères-Poissons manquent de pieds, ils nagent cependant avec une extrême vitesse. Ils se jouent avec les montagnes d’eau soulevées par les tempêtes. Ils se servent admirablement de leurs deux bras, qui forment deux nageoires gigantesques, et surtout de leur queue colossale, composée de deux lobes d’une étendue et d’une force prodigieuses. Aussi, lorsque les baleiniers veulent ralentir la course d’un individu harponné, c’est à cette dernière partie qu’ils adressent leurs coups. Avec une pelle triangulaire bien tranchante, ils pratiquent quelquefois plus de cinquante vigoureuses entailles à la naissance de la queue, et diminuent de moitié la puissance de l’animal fuyant.Quand une Baleine frappe l’eau avec sa queue, elle produit un clapotement.On dit qu’une Baleine parcourt, en moyenne, dix milles par heure; mais lorsqu’elle est blessée ou poursuivie, elle s’élance bien plus rapidement. Quelquefois elle s’élève au-dessus de l’eau et se laisse retomber. Elle produit alors une tempête en miniature, qui se fait sentir assez loin.IVLes Baleines sont sensibles à l’amour. Le mâle accompagne presque toujours sa femelle.En 1723, on rencontra deux époux Baleines qui traversaient l’Océan. C’était peut-être un voyage de noces! On les attaqua, on les blessa. Un des deux ayant cessé de vivre,l’autre se jeta sur son corps bien-aimé avec d’effroyables mugissements (Duhamel).A l’embouchure de l’Elbe, la même année, huit femelles échouèrent. Près de leurs cadavres on vit bientôt arriver leurs huit mâles.Le mâle suit toujours la femelle blessée et reste avec elle. La femelle ne montre, ni la même tendresse, ni la même sollicitude (L. Hautefeuille).Comme tous les Mammifères, les Baleines nourrissent leur petit avec leur lait. Combien donnent-elles de litres de la précieuse nourriture à chaque tetée?La mère témoigne pour son nourrisson d’un attachement très-ardent et très-courageux.Quand un Baleineau a été harponné, on peut être certain que la mère ne tardera pas à venir à son secours. Elle le joint à la surface de l’eau quand il y monte pour respirer; elle semble l’exciter à fuir; souvent elle passe sous lui, le charge sur son dos et l’emporte, tandis que le petit, glissant et parfois chavirant sous l’action de la lame, cherche à se maintenir avec ses deux nageoires. Il est très-rare qu’elle l’abandonne, tant qu’il est vivant.«Dans ces moments, on peut la blesser facilement; car elle oublie entièrement le soin de sa propre sûreté, pour ne s’occuper que de la conservation de son petit. Elle se lance au milieu des ennemis, méprise les périls; même après avoir été frappée plusieurs fois, elle reste auprès de son nourrisson, si elle ne peut pas l’entraîner avec elle. Dans son angoisse maternelle, elle court çà et là, bat la mer avec violence, et l’irrégularité de ses mouvements est un indice certain de la vivacité de sa douleur.» (Scoresby.)VOn appellefausses Baleines, ouRorquals, les espèces qui portent une nageoire sur le dos et de larges rides sous le ventre. Leur corps est moins massif que celui de la Baleine; ils nagent avec plus de rapidité, et quand ils plongent, ils restent plus longtemps sous l’eau. Aussi les pêcheurs leur donnent-ils rarement la chasse.Les Rorquals sont encore plus grands que les Baleines. Scoresby parle d’un individu qui avait 120 pieds anglais de longueur!Ces animaux sont les vrais géants de la création!En 1828, la mer jeta sur la plage de Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, un très-beau Rorqual, qui a été décrit par M. Companyo.VIParmi les grandes pêches qui ont lieu dans les différentes mers, celle de la Baleine, ou du Rorqual, est, sans contredit, la plus renommée, la plus difficile et la plus périlleuse[308].On prenait autrefois de grands Cétacés dans les régions tempérées de l’Europe, soit dans l’Océan, soit dans la Méditerranée.Divers actes nous apprennent que, jusqu’auXIIesiècle, ces animaux, assez nombreux dans le golfe de Gascogne, y étaient l’objet d’une pêche régulière. Aujourd’hui, ces énormes Mammifères sont devenus de plus en plus rares,et leur apparition dans ces mêmes eaux est considérée comme un véritable phénomène.Cuvier croyait que la Baleine du golfe de Gascogne était la même que la Baleine du cercle polaire. Le professeur Eschricht, de Copenhague, nous a appris que ce sont deux espèces différentes.Les premiers baleiniers paraissent donc avoir été des Basques. Vinrent ensuite les Asturiens, puis les Anglais, et puis les Hollandais.Le théâtre des pêches, transporté du Midi dans le Nord, a bien souvent changé de parages.Anciennement, la côte orientale du Groenland passait pour une des meilleures stations. Dans ce moment, cette partie de la mer est complétement déserte. Depuis quelque temps, les Esquimaux ne comptent presque plus sur ce colosse de la mer, qui n’apparaît qu’aux environs de Holsteinborg, et encore très-rarement.Les pêcheurs anglais en ont entièrement dépeuplé la baie de Baffin.Il y a trente ans, cent navires, appartenant à diverses nations, se livraient à la pêche de la Baleine dans le détroit de Davis. Aujourd’hui, il en vient tout au plus cinq ou six, et encore n’arrivent-ils qu’avec l’espoir d’un butin fort problématique (Ch. Edmond).La pêche est descendue successivement des Açores au Brésil, du Brésil aux côtes sud d’Afrique, de là au Chili et à la Terre de Feu, puis à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande. Elle se fait, de nos jours, dans les mers du Japon et sur les côtes du Kamtchatka.Les bâtiments employés à la pêche de la Baleine sont en général du port de 350 à 450 tonneaux, et portent de trente à quarante-cinq hommes d’équipage. Chaque canot, ou baleinière, est pourvu d’un harponneur placé à l’avant,d’un chef qui tient l’aviron de queue, et de quatre rameurs. Il a quatre harpons et deux lances.Le harpon est long d’environ un mètre. Sa tige est de fer. Son extrémité antérieure porte une dilatation deltoïde, pointue, à deux branches divergentes aiguës, offrant intérieurement comme un petit crochet. Du côté opposé est une douille également de fer, dans laquelle entre le manche qui sert à lancer l’instrument. Ce manche est une sorte de bâton d’environ un mètre et demi. Au-dessus de la douille se trouve fixée une boucle de chanvre natté, qui reçoit l’extrémité de laligne. On appelle ainsi une corde longue de 300 brasses et épaisse de 2 centimètres.La lance est une tige de fer longue de 3 à 4 mètres, y compris la hampe, qui en offre à peu près 2 et demi. Elle présente à son extrémité une dilatation ovalaire ou elliptique, aplatie, à bords très-tranchants.BALEINE HARPONNÉE.Lorsque le bâtiment est arrivé dans les parages fréquentés par les Baleines, deux matelots se mettent en vigie au haut du grand mât et du mât de misaine. Aussitôt que l’un aperçoit un de ces animaux, il donne le signal. On met les canots à la mer; on s’approche doucement de la Baleine, sans l’effrayer. Le canot qui, le premier, se trouve à distance convenable, commence l’attaque. L’homme placé à l’avant lance son harpon. Il le fait avec adresse et avectoute la force dont il est capable. Le géant des ondes, se sentant blessé, donne d’ordinaire un violent coup de queue, et plonge en même temps. Il déroule et entraîne la ligne qui porte le harpon. La baleinière est entraînée à la remorque avec une vitesse effrayante; elle creuse un profond sillon, et soulève devant elle deux grosses lames qui cachent l’horizon aux yeux des matelots.Les canots ont soin de ne pas se tenir dans la direction de la partie postérieure du Cétacé. Ce voisinage, on le comprend, serait fatal à l’embarcation. Quand la Baleine plonge, sa queue s’élève, se balance quelques instants dans l’air et retombe à plat. Son poids seul peut écraser un canot. Qu’on suppose maintenant le monstre blessé et irrité, et l’on verra combien ses chocs peuvent être redoutables.La ligne est emportée avec une si grande force et une telle rapidité, qu’elle enflammerait les bords du canot, si l’on n’avait pas le soin de les mouiller de temps en temps.Si, par malheur, cette corde est arrêtée par un nœud ou par tout autre obstacle, l’embarcation est presque toujours submergée.Au bout d’un certain temps, dix à quinze minutes, la Baleine reparaît à la surface de la mer, quelquefois à une grande distance de l’endroit où elle avait plongé.Au moment de son apparition, il peut arriver aux canots un accident terrible, quoique très-rare. C’est le cas où ils sont pris par-dessous et chavirés.«Dans l’année 1802, dit Scoresby, le capitaine Lyons, faisant la pêche sur les côtes du Labrador, aperçut assez près de son bâtiment une grande Baleine. Il envoya aussitôt quatre canots à sa poursuite. Deux de ces canots abordèrent l’animal en même temps, et plantèrent leur harpon. La Baleine frappée plongea, mais revint bientôt à la surface, et, ressortant dans la direction du troisième canot, quiavait cherché à prendre l’avance, elle le lança en l’air comme une bombe. Le canot fut porté à plus de 5 mètres, et, s’étant retourné par l’effet du choc, il retomba la quille en haut. Les hommes s’accrochèrent à un autre canot qui était à portée; un seul fut noyé.»Quand la Baleine est revenue sur l’eau, on la frappe avec un second et même un troisième harpon. Puis on l’attaque à coups de lance.Dès que le monstre a cessé de vivre, on le traîne vers le bâtiment, on l’amarre le long du bord, et l’on procède au dépeçage.On enlève d’abord les parties grasses de la tête, les lippes, la gorge avec la langue, l’os de la mâchoire supérieure et les fanons; puis on trace une bande de lard d’environ 1m,50 de largeur, que l’on détache et que l’on hisse au moyen de palans, en déroulant la Baleine[309]. (On peut se représenter l’opération en pelant une poire en spirale, du gros bout vers la queue.)Lorsque la bande est hissée jusqu’au haut, on fait, à l’aide d’un couteau à deux mains, une incision longitudinale dans la bande; on y introduit l’estrope du second palan que l’on fixe au moyen d’un morceau de bois en travers. On coupe alors la bande un peu au-dessus de l’incision, et l’on continue à hisser. Le morceau ainsi obtenu est descendu dans l’entrepont, où il sera coupé en petits morceaux pour être fondu.Pour dépecer la bande de lard, deux officiers baleiniers se placent en dehors du navire, sur de petits échafauds. Celui qui se trouve sur l’avant trace la bande sur le corps de la Baleine; celui de l’arrière aide au décollement des chairs. (L. Hautefeuille.)Puis, on abandonne sa chair aux Oiseaux aquatiques, aux Phoques et aux Ours.La pêche de la Baleine peut offrir des dangers encore plus grands que ceux qui viennent d’être signalés.On rapporte qu’un navire américain, l’Essex, se trouvant, le 13 novembre 1820, dans la mer du Sud, aperçut un certain nombre de Baleines, vers lesquelles il se dirigea. Arrivé au milieu de ces animaux, il mit, suivant la coutume, les canots à la mer. La petite flottille s’avançait rapidement, et le navire la suivait de près. Tout à coup la plus grosse Baleine se détacha du groupe (qui semblait former une famille), et, dédaignant les embarcations, s’élança droit sur le vaisseau, qu’elle prit sans doute, et non sans raison, pour le chef de ses ennemis. Du premier choc, elle fracassa une partie de la fausse quille, et elle s’efforça ensuite de saisir le navire en divers endroits avec ses gigantesques mâchoires. Elle ne put y réussir; elle s’éloigna d’environ 200 mètres, et revint frapper de toute sa force contre la proue du bâtiment. Le navire recula avec une vitesse de quatre nœuds par seconde. Il en résulta une vague très-haute. La mer entra dans l’Essexpar les fenêtres de l’arrière, en remplit la coque, et le fit coucher de côté. Vainement les canots arrivèrent pour sauver le navire, il n’était plus temps. Tout ce qu’on put faire, fut, en enfonçant le pont, d’extraire une petite quantité de pain et d’eau, que l’on déposa dans les embarcations (?).VIIDans les mers du Nord, la prise d’une Baleine est une bonne fortune.Quand les Esquimaux aperçoivent un de ces monstres,ils revêtent à l’instant leurs plus beaux habits. C’est peut-être la seule occasion où hommes et femmes se nettoient et fassent toilette! On assure qu’ils prennent garde surtout de ne pas mettre un vêtement qui ait été en contact avec un cadavre humain. S’ils négligeaient cette précaution, la Baleine prendrait la fuite aussitôt, quand même elle aurait dans le corps plusieurs harpons. Cette assertion est-elle bien exacte?Quoi qu’il en soit, les dispositions convenables une fois prises, toute une flottille s’élance à la mer. On harponne l’animal, on le crible à coups de javelots, on l’épuise, on le tue.....La Baleine est ensuite traînée jusqu’à la côte, et dépecée, le corps étant moitié dans l’eau.Les gens qui ont assisté en simples spectateurs à la lutte participent au partage tout aussi bien que ceux qui y ont pris part. Hommes, femmes, enfants, tous se précipitent sur le Cétacé. C’est à qui pratiquera la plus profonde entaille, à qui emportera le plus gros morceau. Pendant quelques jours, la Baleine devient ainsi un garde-manger général, où chacun vient prendre sa pitance quotidienne. (Ch. Edmond.)VIIILinné dit que l’huile fournie par une seule Baleine est souvent si abondante, qu’elle peut suffire à lacharge d’un vaisseau. Cette quantité est évaluée à 12 tonneaux.La pêche de ce précieux Cétacé dans les mers polaires a donné: en 1859, 2078 barils d’huile; en 1860, 1909, et en 1861, 1710. Sur ces derniers 1710 barils, 1013 appartenaientaux navires de Dundee, et 697 seulement aux autres ports. (Revue marit.)En 1861, une transformation s’est opérée dans le matériel des armements pour la pêche de la Baleine. Les bâtiments à hélice ont été substitués aux bâtiments à voiles, et les résultats de la deuxième saison ont été assez encourageants pour engager les armateurs à persévérer dans leurs tentatives. Par suite même de ces succès, un grand nombre de navires à voiles, surtout à Peterhead, ont été vendus, et l’on semble reconnaître aujourd’hui que la question est résolue, et que l’avenir appartient désormais aux navires pourvus d’un moteur à hélice. (Revue marit.)On voit que les mers polaires ne sont pas inaccessibles aux progrès.

CHAPITRE XLVILA BALEINE.«Maximum omnium animalium.»(Linné.)I

«Maximum omnium animalium.»(Linné.)

«Maximum omnium animalium.»

(Linné.)

I

LesBaleinessont les plus grands animaux de la mer, et en même temps les plus grands animaux connus.

LaBaleine franche[306], ouNordcaper, a fixé de très-bonne heure l’attention des marins et des naturalistes.

On a fait observer que cette bête gigantesque devait être nécessairement aquatique. Si elle avait été terrestre, quelles jambes auraient pu la soutenir? Si elle avait été aérienne, quelles ailes auraient pu la soulever? La Providence a donc bien fait de placer les Baleines dans l’eau. Elle leur a donné en même temps la forme d’un poisson, pour s’y mouvoir avec plus de facilité.

Les dimensions de la Baleine sont telles qu’on peut saisir sans peine leur rapport avec les plus grandes mesures terrestres. Des auteurs ont prétendu que des individus très-âgésont offert une longueur égale à la cent millième partie du quart du méridien (?).

Lacépède affirme qu’une Baleine dressée contre une des tours de Notre-Dame la dépasserait d’un tiers (?).

BALEINE DU GROENLAND(Balæna mysticetusLinné).

BALEINE DU GROENLAND(Balæna mysticetusLinné).

BALEINE DU GROENLAND(Balæna mysticetusLinné).

En réduisant les exagérations des marins..... ou des naturalistes, on peut dire que les plus grosses Baleines présentent de 25 à 30 et peut-être 35 mètres de longueur. Tout récemment (avril 1863), la plage de Dunkerque a étévisitée par un de ces énormes Cétacés, jeté à la côte par un violent coup de vent de sud-est. Il avait 30 mètres de longueur et 20 mètres de circonférence. L’agonie du pauvre Léviathan a duré près de deux heures après son échouement; dans ses derniers débats, il faisait voler le sable à 100 mètres de la plage. Puis, un effroyable sifflement annonça que la nature était enfin vaincue. (Mémorial d’Amiens.)

Les auteurs prétendent que le poids de cet animal peut atteindre 250 000 kilogrammes (?). Une Baleine de 20 mètres, mesurée par Scoresby, n’en pesait que 70 000.

Le corps de la Baleine franche est un cylindre colossal et irrégulier, dont le petit diamètre égale à peu près la troisième partie du plus grand.

Ce corps «n’ha ny poil, ny escailles, mais est couvert d’un cuir uny, noir, dur et espez, soubz lequel y a du lard environ l’espesseur d’un grand pied.» (Belon.)

La peau de ce géant de la mer offre cependant quelques poils, surtout chez les jeunes sujets.

Sa tête égale en grosseur presque le tiers du volume total; elle a une forme arquée. On voit de loin cette tête colossale s’élever au-dessus de la mer, comme un monticule d’un brun noir.

II

Sa gueule est d’une grandeur prodigieuse, d’une capacité si grande, que dans celle d’un individu de 24 mètres de longueur, pris en 1726 au cap Hourdel, dans la baie de la Somme, deux hommes pouvaient entrer sans se baisser. (Duhamel.)

Sa mâchoire supérieure porte environ sept cents lames verticales, de nature cornée, à bords frangés, qui pendent des deux côtés. Ces lames, connues dans la science sous lenom defanons, et dans le commerce sous celui debaleines, sont longues de 4 à 5 mètres.

Sa langue est monstrueuse. On assure qu’elle atteint jusqu’à 8 mètres de longueur et jusqu’à 4 de largeur. Elle fournit à elle seule cinq ou six barils d’huile. A proprement parler, ce n’est plus une vraie langue, mais un gros matelas épais, mou, tout rembourré de graisse, étalé sur le plancher buccal. Ce matelas est collé dans toute son étendue, et par conséquentimmobile. On a de la peine à concevoir une langue qui ne peut pas sortir de la bouche!

La Baleine se nourrit de Méduses, de Mollusques et d’autres petits animaux marins. Ces pauvres bêtes sont entraînées avec la masse d’eau qui les contient. Le monstre nage à la surface de la mer, la gueule ouverte. Il n’a qu’à fermer les mâchoires pour retenir des populations entières. L’eau, tamisée à travers les filets des fanons (véritable forêt de fibres rapprochées), y laisse les malheureux petits animaux. Chaque repas en détruit plusieurs milliers.

Les gros mangent les petits. C’est la Nature qui le veut. Et, quelquefois, comme dans le cas actuel, les très-gros mangent les très-petits. Car les bestioles englouties par le colosse des colosses n’ont guère, en moyenne, que 2 ou 3 centimètres de longueur..... Mais le nombre des individus avalés compense, et bien au delà, l’exiguïté de leur taille. On a vu ailleurs que ces petits habitants de l’eau salée se multiplient par millions. Si leur destruction ne portait pas remède à leur fécondité, il arriverait qu’en fort peu de générations, ils encombreraient l’Océan et finiraient par le corrompre ou par le solidifier!

Quelle étrange chose que de voir le Gargantua de l’animalité poursuivre de chétives bestioles gluantes et transparentes, presque sans forme et sans consistance, et souvent à peine perceptibles!

On assure cependant que la Baleine mange de temps à autre quelques poissons, même des poissons assez gros. Dans l’estomac d’une Baleine on a trouvé un Thon tout entier (Breschet).

Les Baleines vivent comme les Poissons et respirent comme les Quadrupèdes. On dit que le souffle de ces animaux exhale une odeur insupportable, putride et presque cadavéreuse. Est-il vrai qu’on les entendronflerde loin[307]? Ce doit être un bien épouvantable ronflement!

Il existe, dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, une tranche verticale du plus grand vaisseau d’une Baleine (l’aorte).Un enfant pourrait passer au travers de cet anneau, lequel offre un diamètre de 36 centimètres et dont les parois ont une épaisseur de 4 centimètres.

Quelle énorme colonne de sang indiquée par cet anneau!

III

Le poids du cerveau d’une Baleine représente à peine la vingt-cinq millième partie du poids total du Cétacé.

Quoique doué d’une force prodigieuse, cet animal est très-timide. Quand on le poursuit, il cherche habituellement à fuir et non à se défendre.

Il a des ennemis qui le tourmentent et dont il ne sait pas toujours se défendre ou s’éloigner. Les Espadons le percent, les Scies lui font d’affreuses déchirures; les Marsouins lui arrachent de gros morceaux de chair.

Le diamètre de l’œil d’une Baleine égale la cent quatre-vingt-douzième partie de sa longueur totale. Le professeur Carus compare le volume entier du globe oculaire à uneorange, et le docteur Gros, à la tête d’un enfant nouveau-né.

La pupille est transversalement ovale, comme celle des Ruminants.

Quoique ces immenses Mammifères-Poissons manquent de pieds, ils nagent cependant avec une extrême vitesse. Ils se jouent avec les montagnes d’eau soulevées par les tempêtes. Ils se servent admirablement de leurs deux bras, qui forment deux nageoires gigantesques, et surtout de leur queue colossale, composée de deux lobes d’une étendue et d’une force prodigieuses. Aussi, lorsque les baleiniers veulent ralentir la course d’un individu harponné, c’est à cette dernière partie qu’ils adressent leurs coups. Avec une pelle triangulaire bien tranchante, ils pratiquent quelquefois plus de cinquante vigoureuses entailles à la naissance de la queue, et diminuent de moitié la puissance de l’animal fuyant.

Quand une Baleine frappe l’eau avec sa queue, elle produit un clapotement.

On dit qu’une Baleine parcourt, en moyenne, dix milles par heure; mais lorsqu’elle est blessée ou poursuivie, elle s’élance bien plus rapidement. Quelquefois elle s’élève au-dessus de l’eau et se laisse retomber. Elle produit alors une tempête en miniature, qui se fait sentir assez loin.

IV

Les Baleines sont sensibles à l’amour. Le mâle accompagne presque toujours sa femelle.

En 1723, on rencontra deux époux Baleines qui traversaient l’Océan. C’était peut-être un voyage de noces! On les attaqua, on les blessa. Un des deux ayant cessé de vivre,l’autre se jeta sur son corps bien-aimé avec d’effroyables mugissements (Duhamel).

A l’embouchure de l’Elbe, la même année, huit femelles échouèrent. Près de leurs cadavres on vit bientôt arriver leurs huit mâles.

Le mâle suit toujours la femelle blessée et reste avec elle. La femelle ne montre, ni la même tendresse, ni la même sollicitude (L. Hautefeuille).

Comme tous les Mammifères, les Baleines nourrissent leur petit avec leur lait. Combien donnent-elles de litres de la précieuse nourriture à chaque tetée?

La mère témoigne pour son nourrisson d’un attachement très-ardent et très-courageux.

Quand un Baleineau a été harponné, on peut être certain que la mère ne tardera pas à venir à son secours. Elle le joint à la surface de l’eau quand il y monte pour respirer; elle semble l’exciter à fuir; souvent elle passe sous lui, le charge sur son dos et l’emporte, tandis que le petit, glissant et parfois chavirant sous l’action de la lame, cherche à se maintenir avec ses deux nageoires. Il est très-rare qu’elle l’abandonne, tant qu’il est vivant.

«Dans ces moments, on peut la blesser facilement; car elle oublie entièrement le soin de sa propre sûreté, pour ne s’occuper que de la conservation de son petit. Elle se lance au milieu des ennemis, méprise les périls; même après avoir été frappée plusieurs fois, elle reste auprès de son nourrisson, si elle ne peut pas l’entraîner avec elle. Dans son angoisse maternelle, elle court çà et là, bat la mer avec violence, et l’irrégularité de ses mouvements est un indice certain de la vivacité de sa douleur.» (Scoresby.)

V

On appellefausses Baleines, ouRorquals, les espèces qui portent une nageoire sur le dos et de larges rides sous le ventre. Leur corps est moins massif que celui de la Baleine; ils nagent avec plus de rapidité, et quand ils plongent, ils restent plus longtemps sous l’eau. Aussi les pêcheurs leur donnent-ils rarement la chasse.

Les Rorquals sont encore plus grands que les Baleines. Scoresby parle d’un individu qui avait 120 pieds anglais de longueur!

Ces animaux sont les vrais géants de la création!

En 1828, la mer jeta sur la plage de Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, un très-beau Rorqual, qui a été décrit par M. Companyo.

VI

Parmi les grandes pêches qui ont lieu dans les différentes mers, celle de la Baleine, ou du Rorqual, est, sans contredit, la plus renommée, la plus difficile et la plus périlleuse[308].

On prenait autrefois de grands Cétacés dans les régions tempérées de l’Europe, soit dans l’Océan, soit dans la Méditerranée.

Divers actes nous apprennent que, jusqu’auXIIesiècle, ces animaux, assez nombreux dans le golfe de Gascogne, y étaient l’objet d’une pêche régulière. Aujourd’hui, ces énormes Mammifères sont devenus de plus en plus rares,et leur apparition dans ces mêmes eaux est considérée comme un véritable phénomène.

Cuvier croyait que la Baleine du golfe de Gascogne était la même que la Baleine du cercle polaire. Le professeur Eschricht, de Copenhague, nous a appris que ce sont deux espèces différentes.

Les premiers baleiniers paraissent donc avoir été des Basques. Vinrent ensuite les Asturiens, puis les Anglais, et puis les Hollandais.

Le théâtre des pêches, transporté du Midi dans le Nord, a bien souvent changé de parages.

Anciennement, la côte orientale du Groenland passait pour une des meilleures stations. Dans ce moment, cette partie de la mer est complétement déserte. Depuis quelque temps, les Esquimaux ne comptent presque plus sur ce colosse de la mer, qui n’apparaît qu’aux environs de Holsteinborg, et encore très-rarement.

Les pêcheurs anglais en ont entièrement dépeuplé la baie de Baffin.

Il y a trente ans, cent navires, appartenant à diverses nations, se livraient à la pêche de la Baleine dans le détroit de Davis. Aujourd’hui, il en vient tout au plus cinq ou six, et encore n’arrivent-ils qu’avec l’espoir d’un butin fort problématique (Ch. Edmond).

La pêche est descendue successivement des Açores au Brésil, du Brésil aux côtes sud d’Afrique, de là au Chili et à la Terre de Feu, puis à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Zélande. Elle se fait, de nos jours, dans les mers du Japon et sur les côtes du Kamtchatka.

Les bâtiments employés à la pêche de la Baleine sont en général du port de 350 à 450 tonneaux, et portent de trente à quarante-cinq hommes d’équipage. Chaque canot, ou baleinière, est pourvu d’un harponneur placé à l’avant,d’un chef qui tient l’aviron de queue, et de quatre rameurs. Il a quatre harpons et deux lances.

Le harpon est long d’environ un mètre. Sa tige est de fer. Son extrémité antérieure porte une dilatation deltoïde, pointue, à deux branches divergentes aiguës, offrant intérieurement comme un petit crochet. Du côté opposé est une douille également de fer, dans laquelle entre le manche qui sert à lancer l’instrument. Ce manche est une sorte de bâton d’environ un mètre et demi. Au-dessus de la douille se trouve fixée une boucle de chanvre natté, qui reçoit l’extrémité de laligne. On appelle ainsi une corde longue de 300 brasses et épaisse de 2 centimètres.

La lance est une tige de fer longue de 3 à 4 mètres, y compris la hampe, qui en offre à peu près 2 et demi. Elle présente à son extrémité une dilatation ovalaire ou elliptique, aplatie, à bords très-tranchants.

BALEINE HARPONNÉE.

BALEINE HARPONNÉE.

BALEINE HARPONNÉE.

Lorsque le bâtiment est arrivé dans les parages fréquentés par les Baleines, deux matelots se mettent en vigie au haut du grand mât et du mât de misaine. Aussitôt que l’un aperçoit un de ces animaux, il donne le signal. On met les canots à la mer; on s’approche doucement de la Baleine, sans l’effrayer. Le canot qui, le premier, se trouve à distance convenable, commence l’attaque. L’homme placé à l’avant lance son harpon. Il le fait avec adresse et avectoute la force dont il est capable. Le géant des ondes, se sentant blessé, donne d’ordinaire un violent coup de queue, et plonge en même temps. Il déroule et entraîne la ligne qui porte le harpon. La baleinière est entraînée à la remorque avec une vitesse effrayante; elle creuse un profond sillon, et soulève devant elle deux grosses lames qui cachent l’horizon aux yeux des matelots.

Les canots ont soin de ne pas se tenir dans la direction de la partie postérieure du Cétacé. Ce voisinage, on le comprend, serait fatal à l’embarcation. Quand la Baleine plonge, sa queue s’élève, se balance quelques instants dans l’air et retombe à plat. Son poids seul peut écraser un canot. Qu’on suppose maintenant le monstre blessé et irrité, et l’on verra combien ses chocs peuvent être redoutables.

La ligne est emportée avec une si grande force et une telle rapidité, qu’elle enflammerait les bords du canot, si l’on n’avait pas le soin de les mouiller de temps en temps.

Si, par malheur, cette corde est arrêtée par un nœud ou par tout autre obstacle, l’embarcation est presque toujours submergée.

Au bout d’un certain temps, dix à quinze minutes, la Baleine reparaît à la surface de la mer, quelquefois à une grande distance de l’endroit où elle avait plongé.

Au moment de son apparition, il peut arriver aux canots un accident terrible, quoique très-rare. C’est le cas où ils sont pris par-dessous et chavirés.

«Dans l’année 1802, dit Scoresby, le capitaine Lyons, faisant la pêche sur les côtes du Labrador, aperçut assez près de son bâtiment une grande Baleine. Il envoya aussitôt quatre canots à sa poursuite. Deux de ces canots abordèrent l’animal en même temps, et plantèrent leur harpon. La Baleine frappée plongea, mais revint bientôt à la surface, et, ressortant dans la direction du troisième canot, quiavait cherché à prendre l’avance, elle le lança en l’air comme une bombe. Le canot fut porté à plus de 5 mètres, et, s’étant retourné par l’effet du choc, il retomba la quille en haut. Les hommes s’accrochèrent à un autre canot qui était à portée; un seul fut noyé.»

Quand la Baleine est revenue sur l’eau, on la frappe avec un second et même un troisième harpon. Puis on l’attaque à coups de lance.

Dès que le monstre a cessé de vivre, on le traîne vers le bâtiment, on l’amarre le long du bord, et l’on procède au dépeçage.

On enlève d’abord les parties grasses de la tête, les lippes, la gorge avec la langue, l’os de la mâchoire supérieure et les fanons; puis on trace une bande de lard d’environ 1m,50 de largeur, que l’on détache et que l’on hisse au moyen de palans, en déroulant la Baleine[309]. (On peut se représenter l’opération en pelant une poire en spirale, du gros bout vers la queue.)

Lorsque la bande est hissée jusqu’au haut, on fait, à l’aide d’un couteau à deux mains, une incision longitudinale dans la bande; on y introduit l’estrope du second palan que l’on fixe au moyen d’un morceau de bois en travers. On coupe alors la bande un peu au-dessus de l’incision, et l’on continue à hisser. Le morceau ainsi obtenu est descendu dans l’entrepont, où il sera coupé en petits morceaux pour être fondu.

Pour dépecer la bande de lard, deux officiers baleiniers se placent en dehors du navire, sur de petits échafauds. Celui qui se trouve sur l’avant trace la bande sur le corps de la Baleine; celui de l’arrière aide au décollement des chairs. (L. Hautefeuille.)

Puis, on abandonne sa chair aux Oiseaux aquatiques, aux Phoques et aux Ours.

La pêche de la Baleine peut offrir des dangers encore plus grands que ceux qui viennent d’être signalés.

On rapporte qu’un navire américain, l’Essex, se trouvant, le 13 novembre 1820, dans la mer du Sud, aperçut un certain nombre de Baleines, vers lesquelles il se dirigea. Arrivé au milieu de ces animaux, il mit, suivant la coutume, les canots à la mer. La petite flottille s’avançait rapidement, et le navire la suivait de près. Tout à coup la plus grosse Baleine se détacha du groupe (qui semblait former une famille), et, dédaignant les embarcations, s’élança droit sur le vaisseau, qu’elle prit sans doute, et non sans raison, pour le chef de ses ennemis. Du premier choc, elle fracassa une partie de la fausse quille, et elle s’efforça ensuite de saisir le navire en divers endroits avec ses gigantesques mâchoires. Elle ne put y réussir; elle s’éloigna d’environ 200 mètres, et revint frapper de toute sa force contre la proue du bâtiment. Le navire recula avec une vitesse de quatre nœuds par seconde. Il en résulta une vague très-haute. La mer entra dans l’Essexpar les fenêtres de l’arrière, en remplit la coque, et le fit coucher de côté. Vainement les canots arrivèrent pour sauver le navire, il n’était plus temps. Tout ce qu’on put faire, fut, en enfonçant le pont, d’extraire une petite quantité de pain et d’eau, que l’on déposa dans les embarcations (?).

VII

Dans les mers du Nord, la prise d’une Baleine est une bonne fortune.

Quand les Esquimaux aperçoivent un de ces monstres,ils revêtent à l’instant leurs plus beaux habits. C’est peut-être la seule occasion où hommes et femmes se nettoient et fassent toilette! On assure qu’ils prennent garde surtout de ne pas mettre un vêtement qui ait été en contact avec un cadavre humain. S’ils négligeaient cette précaution, la Baleine prendrait la fuite aussitôt, quand même elle aurait dans le corps plusieurs harpons. Cette assertion est-elle bien exacte?

Quoi qu’il en soit, les dispositions convenables une fois prises, toute une flottille s’élance à la mer. On harponne l’animal, on le crible à coups de javelots, on l’épuise, on le tue.....

La Baleine est ensuite traînée jusqu’à la côte, et dépecée, le corps étant moitié dans l’eau.

Les gens qui ont assisté en simples spectateurs à la lutte participent au partage tout aussi bien que ceux qui y ont pris part. Hommes, femmes, enfants, tous se précipitent sur le Cétacé. C’est à qui pratiquera la plus profonde entaille, à qui emportera le plus gros morceau. Pendant quelques jours, la Baleine devient ainsi un garde-manger général, où chacun vient prendre sa pitance quotidienne. (Ch. Edmond.)

VIII

Linné dit que l’huile fournie par une seule Baleine est souvent si abondante, qu’elle peut suffire à lacharge d’un vaisseau. Cette quantité est évaluée à 12 tonneaux.

La pêche de ce précieux Cétacé dans les mers polaires a donné: en 1859, 2078 barils d’huile; en 1860, 1909, et en 1861, 1710. Sur ces derniers 1710 barils, 1013 appartenaientaux navires de Dundee, et 697 seulement aux autres ports. (Revue marit.)

En 1861, une transformation s’est opérée dans le matériel des armements pour la pêche de la Baleine. Les bâtiments à hélice ont été substitués aux bâtiments à voiles, et les résultats de la deuxième saison ont été assez encourageants pour engager les armateurs à persévérer dans leurs tentatives. Par suite même de ces succès, un grand nombre de navires à voiles, surtout à Peterhead, ont été vendus, et l’on semble reconnaître aujourd’hui que la question est résolue, et que l’avenir appartient désormais aux navires pourvus d’un moteur à hélice. (Revue marit.)

On voit que les mers polaires ne sont pas inaccessibles aux progrès.


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