CHAPITRE XLVLES DAUPHINS.

CHAPITRE XLVLES DAUPHINS.«Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum estDelphinus, ocyor volucre, ocyor telo.»(Pline.)ILesDauphinssont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il y en a cependant d’une taille colossale.On les rencontre dans toutes les mers.Le plus commun est leDelphis[301], que les pêcheurs nommentOie de meretBec-d’Oie, à cause de son museau effilé et pointu, structure qui le distingue duMarsouin[302], autre espèce à museau court et tronqué.LeDelphisoffre dans son palais un double sillon recouvert par la peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.Sur une tête qui fait partie du musée de l’École de pharmacie de Paris, nous avons compté 104 dents à la mâchoiresupérieure (52 de chaque côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout, 202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues et légèrement courbées.Les Dauphins ne manquent pas d’intelligence. Mais les écrivains grecs et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes aptitudes. Ils ont prétendu qu’ils étaient sensibles à la musique et qu’ils pouvaient rendre à l’Homme des services signalés.....Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et qu’on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.On a été jusqu’à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur leur dos. On a parlé d’un individu très-apprivoisé, qui, n’ayant plus revu l’enfant qu’il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu’un oiseau qui traverse les airs (ocyor volucre). Avant-coureurs d’un vent frais, ils accourent du bout de l’horizon, et bondissent sur la lame comme pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille, disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d’un plus grand nombre. Cependant on en a vu formées d’une vingtaine. Les Dauphins chassent en meute dans l’eau, comme les Loups sur la terre. (Audubon.)Les Dauphins sontl’amour et l’orgueil des ondes, suivantles belles expressions d’Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection prétendue pour l’espèce humaine. Du moment que l’un d’eux est pris, tous ceux de la troupe s’approchent et l’entourent, jusqu’à ce qu’on l’ait enlevé sur le pont. Alors ils s’éloignent ensemble, et aucun ne veut plus mordre, quelque chose qu’on lui jette. Cependant cela n’a lieu que lorsqu’il s’agit de gros individus rusés et méfiants, qui se tiennent à part des jeunes, comme on l’observe dans plusieurs espèces d’oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de jeunes, ils resteront tous sous l’avant du vaisseau, et continueront de mordre, l’un après l’autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce qu’est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés (Audubon).La plus grande espèce connue est l’OrqueouÉpaulard[303].On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu’il peut atteindre jusqu’à 10 mètres.Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près d’Ostende.Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc. Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages. Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose poursuivre la Baleine.Une troupe d’Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu’à ce qu’il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier). Rien n’est intéressant comme d’entendreles récits des pêcheurs du Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces dangereux animaux.Le 1eraoût 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur Eschricht, à Copenhague, lequel s’est rendu sur les lieux. Ce savant zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s’était nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomactreize Marsouinsetquinze Phoques!IILa pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses des habitants des îles Feroë.L’espèce principale qu’on rencontre autour de ces îles est l’Épaulard à tête ronde[304], remarquable par la saillie excessive de son front, qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses, conduites par un grand individu.Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze dans la baie de Scapay, à Pomona, l’une des Orcades. L’année précédente on en avait poussé jusqu’à trois cent dix sur le rivage de Shetland. Scoresby en a vu jusqu’à mille réunis en une seule troupe. (Des Moulins.)«Dès qu’un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence d’une bande de Dauphins, il la signaleaussitôt aux habitants de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s’en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées l’endroit où se trouvent les Dauphins.»A l’instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents, ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur préparent des provisions, et ils s’élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont tout effarés à travers la ville, en criant:Gryndabud! Gryndabud!(Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes s’ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C’est à qui ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame avec l’aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et lelandfogdeaccourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderole danoise.»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l’endroit désigné, ils se rangent en ordre de bataille, s’avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu’à ce qu’ils les amènent au fond d’une baie. Là le cercle se resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés d’un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l’autre par la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheursfrappent, égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge; et ceux des Dauphins qui pourraient encore s’échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Lesysselmandapprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D’abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l’Église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans l’expédition ont une part supplémentaire. Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où la pêche s’est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays.»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la graisse on fait de l’huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte.»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d’huile, qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur.» (Mag. pittor.)Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme de l’or bruni à travers lalumière et semblables en éclat aux météores de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement avec l’hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes, appelépique.Quand il a senti l’hameçon, le Dauphin se débat violemment et s’élance avec impétuosité jusqu’au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain arrêté, il saute souvent tout droit hors de l’eau, et parvient quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur expérimenté le laisse d’abord faire ses évolutions; bientôt l’animal s’apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques secousses, lorsqu’il se sent hors de son élément, suffisent en général pour le dégager. (Audubon.)IIILes Dauphins nous rappellent naturellement leNarwal, ouLicorne de mer[305], grosse espèce des mers arctiques, agile et audacieuse, armée d’un instrument de combat très-puissant et très-redoutable.Le Narwal est long de 6 à 9 mètres. Il porte au devant de la gueule une sorte de grande hallebarde, de longue épée d’ivoire, horizontale, étroite, pointue, cannelée, comme tordue en spirale. Cette énorme dent sort d’un alvéole commun à la partie extérieure de l’os maxillaire et à l’os incisif de l’un des côtés. Elle dépasse quelquefois de 2 mètres l’extrémité du museau.C’est cette défense qu’on appelait autrefoiscorne de Licorne.On en conserve deux dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, dont la plus grande offre 2m,25 de longueur et une circonférence, à la base, de 48 centimètres. Ces deux dents faisaient anciennement partie du trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Dans quel but des cornes de Licorne étaient-elles conservées par des abbés?NARWAL(Monodon monocerosLinné).La dent correspondante, c’est-à-dire celle de l’autre côté, est habituellement très-peu développée, et reste cachée dans l’os de la mâchoire.Le Narwal est un Cétacé d’un blanc grisâtre, avec des taches blanches qui semblent pénétrer dans la peau.Dans l’estomac d’un individu, on a trouvé un bras de Sèche et des morceaux de Carrelet.Pendant son voyage au Groenland, Scoresby rencontra un jour un grand nombre de Narwals qui nageaient près du vaisseau, en bandes de quinze à vingt. La plus grandepartie étaient des mâles. Ils paraissaient fort gais, élevaient leurs défenses au-dessus de l’eau, et les croisaient comme pour faire des armes. Ils produisaient un bruit tout à fait extraordinaire et qui ressemblait auglouglouque fait l’eau dans la gorge..... La plupart suivaient le navire et semblaient attirés par la curiosité. Comme l’eau était transparente, on put très-nettement les voir descendre jusqu’à la quille, et s’amuser avec le gouvernail.....Il n’est guère possible de reconnaître le Narwal dans le passage où Pline a décrit la Licorne. Il donne à cet animal la tête du Cerf, les pieds de l’Éléphant et la queue du Sanglier. Ce qui ne l’empêche pas, dit-il, de ressembler à un Cheval. Sa corne est noire et naît au milieu du front!!IVOn mange les différentes espèces de Dauphins. Que ne mange-t-on pas? Les plus petites passent pour les plus délicates. Les Saxons et les Anglais, au moyen âge, estimaient beaucoup la chair des Marsouins.En 1426, on acheta plusieurs de ces animaux pour la table de Henri III. L’évêque de Swinfield, qui vivait à cette époque, s’en régalait toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion.On servit des Marsouins dans un somptueux banquet offert à Richard II, à Durham-House. On dit qu’à l’installation solennelle de l’archevêque Nevill, quatre Cétacés de cette espèce figurèrent honorablement.En 1491, les baillis d’Yarmouth firent présent à lord Oxford d’un beau Marsouin, qu’ils accompagnèrent d’une adresse dans laquelle ils disaient qu’ils lui envoyaient ceprésent parce qu’ils pensaient que rien ne pouvait être plus agréable à Sa Seigneurie. (Révoil.)On servit, au repas de noce de Henri V, plusieurs plats de haut goût, préparés avec la chair de ce Dauphin. Au festin du couronnement de Henri VII, parurent encore des Marsouins; il y en avait de rôtis, de bouillis, en pâtés et en puddings.La reine Élisabeth elle-même, qui avait le goût très-raffiné, aimait la chair de Marsouin.On vendit de ces animaux sur les marchés d’Angleterre jusqu’en 1575, époque où ils cessèrent d’être recherchés.

CHAPITRE XLVLES DAUPHINS.«Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum estDelphinus, ocyor volucre, ocyor telo.»(Pline.)I

«Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum estDelphinus, ocyor volucre, ocyor telo.»(Pline.)

«Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum estDelphinus, ocyor volucre, ocyor telo.»

(Pline.)

I

LesDauphinssont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il y en a cependant d’une taille colossale.

On les rencontre dans toutes les mers.

Le plus commun est leDelphis[301], que les pêcheurs nommentOie de meretBec-d’Oie, à cause de son museau effilé et pointu, structure qui le distingue duMarsouin[302], autre espèce à museau court et tronqué.

LeDelphisoffre dans son palais un double sillon recouvert par la peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.

Sur une tête qui fait partie du musée de l’École de pharmacie de Paris, nous avons compté 104 dents à la mâchoiresupérieure (52 de chaque côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout, 202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues et légèrement courbées.

Les Dauphins ne manquent pas d’intelligence. Mais les écrivains grecs et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes aptitudes. Ils ont prétendu qu’ils étaient sensibles à la musique et qu’ils pouvaient rendre à l’Homme des services signalés.....

Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et qu’on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.

On a été jusqu’à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur leur dos. On a parlé d’un individu très-apprivoisé, qui, n’ayant plus revu l’enfant qu’il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!

Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu’un oiseau qui traverse les airs (ocyor volucre). Avant-coureurs d’un vent frais, ils accourent du bout de l’horizon, et bondissent sur la lame comme pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille, disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d’un plus grand nombre. Cependant on en a vu formées d’une vingtaine. Les Dauphins chassent en meute dans l’eau, comme les Loups sur la terre. (Audubon.)

Les Dauphins sontl’amour et l’orgueil des ondes, suivantles belles expressions d’Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection prétendue pour l’espèce humaine. Du moment que l’un d’eux est pris, tous ceux de la troupe s’approchent et l’entourent, jusqu’à ce qu’on l’ait enlevé sur le pont. Alors ils s’éloignent ensemble, et aucun ne veut plus mordre, quelque chose qu’on lui jette. Cependant cela n’a lieu que lorsqu’il s’agit de gros individus rusés et méfiants, qui se tiennent à part des jeunes, comme on l’observe dans plusieurs espèces d’oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de jeunes, ils resteront tous sous l’avant du vaisseau, et continueront de mordre, l’un après l’autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce qu’est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés (Audubon).

La plus grande espèce connue est l’OrqueouÉpaulard[303].

On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu’il peut atteindre jusqu’à 10 mètres.

Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près d’Ostende.

Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc. Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.

Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages. Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose poursuivre la Baleine.

Une troupe d’Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu’à ce qu’il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier). Rien n’est intéressant comme d’entendreles récits des pêcheurs du Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces dangereux animaux.

Le 1eraoût 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur Eschricht, à Copenhague, lequel s’est rendu sur les lieux. Ce savant zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s’était nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomactreize Marsouinsetquinze Phoques!

II

La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses des habitants des îles Feroë.

L’espèce principale qu’on rencontre autour de ces îles est l’Épaulard à tête ronde[304], remarquable par la saillie excessive de son front, qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses, conduites par un grand individu.

Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze dans la baie de Scapay, à Pomona, l’une des Orcades. L’année précédente on en avait poussé jusqu’à trois cent dix sur le rivage de Shetland. Scoresby en a vu jusqu’à mille réunis en une seule troupe. (Des Moulins.)

«Dès qu’un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence d’une bande de Dauphins, il la signaleaussitôt aux habitants de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s’en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées l’endroit où se trouvent les Dauphins.

»A l’instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents, ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur préparent des provisions, et ils s’élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont tout effarés à travers la ville, en criant:Gryndabud! Gryndabud!(Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes s’ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C’est à qui ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame avec l’aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et lelandfogdeaccourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderole danoise.

»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l’endroit désigné, ils se rangent en ordre de bataille, s’avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu’à ce qu’ils les amènent au fond d’une baie. Là le cercle se resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés d’un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l’autre par la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....

»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheursfrappent, égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge; et ceux des Dauphins qui pourraient encore s’échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.

»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Lesysselmandapprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D’abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l’Église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans l’expédition ont une part supplémentaire. Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où la pêche s’est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays.

»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la graisse on fait de l’huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte.

»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d’huile, qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur.» (Mag. pittor.)

Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme de l’or bruni à travers lalumière et semblables en éclat aux météores de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement avec l’hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes, appelépique.

Quand il a senti l’hameçon, le Dauphin se débat violemment et s’élance avec impétuosité jusqu’au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain arrêté, il saute souvent tout droit hors de l’eau, et parvient quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur expérimenté le laisse d’abord faire ses évolutions; bientôt l’animal s’apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques secousses, lorsqu’il se sent hors de son élément, suffisent en général pour le dégager. (Audubon.)

III

Les Dauphins nous rappellent naturellement leNarwal, ouLicorne de mer[305], grosse espèce des mers arctiques, agile et audacieuse, armée d’un instrument de combat très-puissant et très-redoutable.

Le Narwal est long de 6 à 9 mètres. Il porte au devant de la gueule une sorte de grande hallebarde, de longue épée d’ivoire, horizontale, étroite, pointue, cannelée, comme tordue en spirale. Cette énorme dent sort d’un alvéole commun à la partie extérieure de l’os maxillaire et à l’os incisif de l’un des côtés. Elle dépasse quelquefois de 2 mètres l’extrémité du museau.

C’est cette défense qu’on appelait autrefoiscorne de Licorne.

On en conserve deux dans le musée de la Faculté de médecine de Paris, dont la plus grande offre 2m,25 de longueur et une circonférence, à la base, de 48 centimètres. Ces deux dents faisaient anciennement partie du trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Dans quel but des cornes de Licorne étaient-elles conservées par des abbés?

NARWAL(Monodon monocerosLinné).

NARWAL(Monodon monocerosLinné).

NARWAL(Monodon monocerosLinné).

La dent correspondante, c’est-à-dire celle de l’autre côté, est habituellement très-peu développée, et reste cachée dans l’os de la mâchoire.

Le Narwal est un Cétacé d’un blanc grisâtre, avec des taches blanches qui semblent pénétrer dans la peau.

Dans l’estomac d’un individu, on a trouvé un bras de Sèche et des morceaux de Carrelet.

Pendant son voyage au Groenland, Scoresby rencontra un jour un grand nombre de Narwals qui nageaient près du vaisseau, en bandes de quinze à vingt. La plus grandepartie étaient des mâles. Ils paraissaient fort gais, élevaient leurs défenses au-dessus de l’eau, et les croisaient comme pour faire des armes. Ils produisaient un bruit tout à fait extraordinaire et qui ressemblait auglouglouque fait l’eau dans la gorge..... La plupart suivaient le navire et semblaient attirés par la curiosité. Comme l’eau était transparente, on put très-nettement les voir descendre jusqu’à la quille, et s’amuser avec le gouvernail.....

Il n’est guère possible de reconnaître le Narwal dans le passage où Pline a décrit la Licorne. Il donne à cet animal la tête du Cerf, les pieds de l’Éléphant et la queue du Sanglier. Ce qui ne l’empêche pas, dit-il, de ressembler à un Cheval. Sa corne est noire et naît au milieu du front!!

IV

On mange les différentes espèces de Dauphins. Que ne mange-t-on pas? Les plus petites passent pour les plus délicates. Les Saxons et les Anglais, au moyen âge, estimaient beaucoup la chair des Marsouins.

En 1426, on acheta plusieurs de ces animaux pour la table de Henri III. L’évêque de Swinfield, qui vivait à cette époque, s’en régalait toutes les fois qu’il en trouvait l’occasion.

On servit des Marsouins dans un somptueux banquet offert à Richard II, à Durham-House. On dit qu’à l’installation solennelle de l’archevêque Nevill, quatre Cétacés de cette espèce figurèrent honorablement.

En 1491, les baillis d’Yarmouth firent présent à lord Oxford d’un beau Marsouin, qu’ils accompagnèrent d’une adresse dans laquelle ils disaient qu’ils lui envoyaient ceprésent parce qu’ils pensaient que rien ne pouvait être plus agréable à Sa Seigneurie. (Révoil.)

On servit, au repas de noce de Henri V, plusieurs plats de haut goût, préparés avec la chair de ce Dauphin. Au festin du couronnement de Henri VII, parurent encore des Marsouins; il y en avait de rôtis, de bouillis, en pâtés et en puddings.

La reine Élisabeth elle-même, qui avait le goût très-raffiné, aimait la chair de Marsouin.

On vendit de ces animaux sur les marchés d’Angleterre jusqu’en 1575, époque où ils cessèrent d’être recherchés.


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