CHAPITRE XXXIXLE THON.

CHAPITRE XXXIXLE THON.Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?ILeThonest encore plus grand que la Morue. C’est un des princes de la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100 kilogrammes.THON(Scomber thynnusLinné).Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d’un bleu noir, et son ventre d’un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés, et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés.Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pourla course. Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale et de l’anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans les fonctions qu’ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la nageoire du dos est armé d’un premier rayon qui, au besoin, peut servir de défense; une rangée d’autres petits ailerons, très-courts et lobés à leur extrémité, s’étend jusqu’à la naissance de la queue, et ces mêmes organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie: pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.)Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l’habitude de s’élancer hors de l’eau d’une manière particulière, en sautant par bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent généralement en formant une sorte de triangle.Ces poissons ne manquent ni d’instinct, ni d’une certaine sagacité. Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues. Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches et de leurs contre-marches, les regardaient commetrès-habiles en stratégie; ils assuraient même qu’ils étaientbons géomètres. Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment, l’auteur desEssaisconnaissait mieux le cœur de l’Homme que l’intelligence des Poissons.IIOn pêche le Thon de plusieurs manières différentes.Les Basques emploient legrand couple, et les Provençaux lacourantille.On appellegrand couple, un ensemble de lignes gigantesques, qui portent des centaines d’appâts traînés par des barques montées par huit ou dix hommes.Lacourantilleest une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de longueur, que l’on promène sur un espace de deux à trois lieues.PÊCHE AU THON.Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu’on s’approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche. On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l’on saisit vivants les plus petits.IIIMais la plus curieuse des pêches qu’on ait imaginée est bien certainement celle à lamadrague[257], si connue des Marseillais.La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s’ouvrent les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre principale, appeléechambre de mortoucorpou, située à l’extrémité de la construction.Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement. Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un bateau à vapeur.A l’aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l’édifice avec des ancres, de manière qu’il puisse résister pendant toute la belle saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide et plus meurtrier que la toile d’araignée la plus savante. On le tend ordinairement à l’entrée de quelque baie.«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d’eau; il va devant lui, sans quitter la paroi, qu’il côtoie, soit parce qu’il espère en voir bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons qui lui servent de pâture; soit encore parce que c’est le propre des Poissons en général, voire même de tous les animaux, d’avancer coûte que coûte, tant qu’ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E. Carrey.)Le Thon suit, suit toujours les allées de l’engin destructeur. Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu’à la chambre de mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent vivre plusieursjours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu’il pourrait facilement exécuter, mais l’idée ne lui en vient jamais.Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la surface de la mer.Lorsqu’on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d’être question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi de moins en moins profonde l’enceinte où sont accumulés ces pauvres animaux.Bientôt on voit les Thons s’agiter, nager, bondir dans tous les sens, passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des filets, les éviter, y revenir et s’en éloigner encore.Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le chef principal de la pêche.A mesure que le plancher s’élève et que les Thons deviennent apparents, la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à s’élancer vers les bords du parc.Là se trouvent tout autour un certain nombre d’embarcations montées par des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent toutes les fois qu’ils s’approchent. Ils les manquent rarement.Le massacre est bientôt général.Les Thons, harponnés et retirés de l’eau, se tordent avec force, donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants.Les blessés fuient l’ennemi et plongent au plus vite, mais ils rencontrent l’inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes, solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs barques.Quand les Thons sont très-nombreux et qu’on peut les approcher, les pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la victime sur le pont du bateau.Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi et enfilé.Lorsque, par hasard, un d’eux se débat trop vivement aux mains de ses bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets, et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans mouvement.En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d’un kilogramme environ jusqu’à des Thons vieillards de 120 et même de 150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25 kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E. Carrey.)Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel enchanta tellement lemonarque, peu sensible et peu facile à divertir, comme chacun sait, qu’on l’entendit dire plusieurs fois que c’étaitla plus agréable journée de son voyage. Heureux roi!... et pauvres Thons!!Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?

CHAPITRE XXXIXLE THON.Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?I

Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?

Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?

I

LeThonest encore plus grand que la Morue. C’est un des princes de la nombreuse classe des Poissons. Il pèse habituellement de 25 à 100 kilogrammes.

THON(Scomber thynnusLinné).

THON(Scomber thynnusLinné).

THON(Scomber thynnusLinné).

Le Thon est très-commun dans la Méditerranée. Son dos est d’un bleu noir, et son ventre d’un blanc argenté; ses rayons dorsaux sont dorés, et ses nageoires anales présentent de six à huit zigzags irisés.

Son corps, robuste, lisse et fusiforme, semble moulé pourla course. Les rayons épineux de ses nageoires, principalement ceux de la dorsale et de l’anale, dénotent, à première vue, leur action puissante dans les fonctions qu’ils ont à remplir. Le grand aileron du centre de la nageoire du dos est armé d’un premier rayon qui, au besoin, peut servir de défense; une rangée d’autres petits ailerons, très-courts et lobés à leur extrémité, s’étend jusqu’à la naissance de la queue, et ces mêmes organes se montrent aussi vers la nageoire anale, non moins robuste que celle du dos. Tout ce système de natation est en parfaite harmonie: pectorales vigoureuses, caudale des plus fourchues. (S. Berthelot.)

Comme presque toutes les espèces de sa famille, le Thon a l’habitude de s’élancer hors de l’eau d’une manière particulière, en sautant par bonds rapides. Quand ces animaux sont réunis en troupe, ils nagent généralement en formant une sorte de triangle.

Ces poissons ne manquent ni d’instinct, ni d’une certaine sagacité. Ce sont des touristes enragés, comme les Harengs et les Morues. Les anciens, qui avaient remarqué la régularité de leurs marches et de leurs contre-marches, les regardaient commetrès-habiles en stratégie; ils assuraient même qu’ils étaientbons géomètres. Montaigne a répété et commenté cette singulière assertion. Évidemment, l’auteur desEssaisconnaissait mieux le cœur de l’Homme que l’intelligence des Poissons.

II

On pêche le Thon de plusieurs manières différentes.

Les Basques emploient legrand couple, et les Provençaux lacourantille.

On appellegrand couple, un ensemble de lignes gigantesques, qui portent des centaines d’appâts traînés par des barques montées par huit ou dix hommes.

Lacourantilleest une espèce de seine, de 500 à 700 mètres de longueur, que l’on promène sur un espace de deux à trois lieues.

PÊCHE AU THON.

PÊCHE AU THON.

PÊCHE AU THON.

Un certain nombre de bateaux dirigés par un chef se disposent en demi-cercle, et réunissent leurs filets de manière à former une sorte de clôture. Ils entourent les Thons et les serrent pêle-mêle les uns contre les autres. On les entraîne peu à peu vers le rivage. Lorsqu’on s’approche de la terre, les pêcheurs jettent un large filet terminé par une poche longue et conique. Les Thons se précipitent dans cette poche. On tue les plus gros à coups de perche et de crochet, et l’on saisit vivants les plus petits.

III

Mais la plus curieuse des pêches qu’on ait imaginée est bien certainement celle à lamadrague[257], si connue des Marseillais.

La madrague est un véritable parc, avec des allées de chasse aboutissant à un vaste labyrinthe composé de chambres qui s’ouvrent les unes dans les autres. Ces chambres conduisent toutes à une chambre principale, appeléechambre de mortoucorpou, située à l’extrémité de la construction.

Les murs de ce parc ont quelquefois plusieurs lieues de développement. Aussi, pour transporter une madrague, faut-il souvent un navire ou un bateau à vapeur.

A l’aide de pierres attachées à la partie inférieure de ces filets et de bouées fixées à leur bord supérieur, on les fait plonger dans la mer et on les maintient verticaux. On amarre solidement l’édifice avec des ancres, de manière qu’il puisse résister pendant toute la belle saison aux plus violents orages. Ce filet gigantesque est plus perfide et plus meurtrier que la toile d’araignée la plus savante. On le tend ordinairement à l’entrée de quelque baie.

«Le Thon arrive sans défiance, jouant à fleur d’eau; il va devant lui, sans quitter la paroi, qu’il côtoie, soit parce qu’il espère en voir bientôt la fin, soit parce que cela lui plaît de heurter son museau sur cette surface résistante où il trouve probablement de petits poissons qui lui servent de pâture; soit encore parce que c’est le propre des Poissons en général, voire même de tous les animaux, d’avancer coûte que coûte, tant qu’ils peuvent, sans réfléchir à leur retraite.» (E. Carrey.)

Le Thon suit, suit toujours les allées de l’engin destructeur. Quelquefois les pêcheurs le poursuivent et le poussent de chambre en chambre. Le poisson passe des unes dans les autres, par des portes qui se referment derrière lui. Il arrive ainsi jusqu’à la chambre de mort. Celle-ci forme une prison spacieuse, où les captifs peuvent vivre plusieursjours, même plusieurs semaines. Là le Thon est pris sans salut possible, à moins de sauter par-dessus les bords; ce qu’il pourrait facilement exécuter, mais l’idée ne lui en vient jamais.

Ce filet-vivier possède un plancher mobile, formé par un petit filet horizontal, attaché à des cordages disposés de manière que, à un instant donné, on peut exhausser le plancher et le rapprocher de la surface de la mer.

Lorsqu’on a réussi à rassembler dans la chambre de mort un certain nombre de poissons, on élève peu à peu le plancher dont il vient d’être question. Généralement, on y travaille toute la nuit. On rend ainsi de moins en moins profonde l’enceinte où sont accumulés ces pauvres animaux.

Bientôt on voit les Thons s’agiter, nager, bondir dans tous les sens, passer les uns sur les autres, se précipiter contre les murailles des filets, les éviter, y revenir et s’en éloigner encore.

Au milieu de la chambre de mort se trouve une petite yole qui porte le chef principal de la pêche.

A mesure que le plancher s’élève et que les Thons deviennent apparents, la yole court sur eux, les effraye, les poursuit, et les oblige à s’élancer vers les bords du parc.

Là se trouvent tout autour un certain nombre d’embarcations montées par des pêcheurs expérimentés, qui harponnent les poissons, ou les tuent toutes les fois qu’ils s’approchent. Ils les manquent rarement.

Le massacre est bientôt général.

Les Thons, harponnés et retirés de l’eau, se tordent avec force, donnent de vigoureux coups de queue et vagissent comme des enfants.

Les blessés fuient l’ennemi et plongent au plus vite, mais ils rencontrent l’inévitable plancher qui les arrête. Ils vont, ils viennent, effarés, épouvantés et désorientés, rougissant la mer de leur sang. Ils ne tardent pas à se heurter contre un autre filet et contre une autre embarcation. On leur jette un nouveau harpon, plus adroit ou plus heureux que le premier, et, cette fois, les malheureuses bêtes, solidement accrochées et promptement hissées, sont jetées au milieu des morts et des mourants, que les pêcheurs acharnés entassent dans leurs barques.

Quand les Thons sont très-nombreux et qu’on peut les approcher, les pêcheurs leur plongent hardiment la main dans la gueule, et passent une corde dans une ouïe; ils tendent cette corde à un camarade, qui hale la victime sur le pont du bateau.

Il faut souvent deux ou trois hommes pour enlever un Thon ainsi saisi et enfilé.

Lorsque, par hasard, un d’eux se débat trop vivement aux mains de ses bourreaux, un pêcheur lui arrache brutalement, avec le doigt, quelque chose au fond de la bouche. Aussitôt le sang coule à flots, par jets, et presque en même temps la victime, épuisée, se laisse hisser sans mouvement.

En 1861, dans la baie de Porto-Ferrajo, on a pris à la madrague cent soixante Thons gros et petits, depuis des Thons bébés d’un kilogramme environ jusqu’à des Thons vieillards de 120 et même de 150 kilogrammes..... En estimant chaque poisson, en moyenne, à 25 kilogrammes, cette pêche a donné environ 4000 kilogrammes de Thon! (E. Carrey.)

Lorsque Louis XIII visita sa bonne ville de Marseille, on organisa en son honneur une grande pêche à la madrague. Ce massacre officiel enchanta tellement lemonarque, peu sensible et peu facile à divertir, comme chacun sait, qu’on l’entendit dire plusieurs fois que c’étaitla plus agréable journée de son voyage. Heureux roi!... et pauvres Thons!!

Ne pourrait-on pas pêcher sans massacrer?


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