CHAPITRE XXXVILE HARENG.«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»(Michelet.)I«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n’a jamais blâmé leur occupation; tandis qu’il a condamné celle des scribes et des changeurs d’argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.» (J. Walton.)La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable.Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d’autres genres de pêche plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs.....On assure que les pêcheurs d’Angleterre retirent annuellement, de l’Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n’avons pas de peine à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547 francs de marée!IIParmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à l’eau salée, on doit ranger lesHarengs.Tout le monde connaît ces poissons. Il n’est personne qui n’en ait vu, sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à l’état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées.TÊTE DE HARENG(Clupea harengusLinné).Les Harengs sont des Poissons sociaux et voyageurs, qui se réunissent en bandes nombreuses et serrées, lesquelles présentent jusqu’à 30 kilomètres de longueur et 5 ou 6 de largeur!..... Qui pourrait calculer le nombre immense des individus qui composent ces effrayantes masses! Elles émigrent du pôle boréal vers les côtes de la Norvége, de la Hollande et de l’Angleterre..... Philippe de Maizières écrivait à Charles VI: «Les Harengs font leur passage de la mer du Nord dans la Baltique de septembre en octobre, et tant y en passe, qu’on pourroitles tailler avec l’espée.»Les Harengs glissent rapidement à travers les flots. La lumière, décomposée dans leurs écailles, semble se transformer en rubans de nacre ou en navettes de métal, qui contrastent avec l’azur de leur habitation; et leurs lueursphosphorescentes scintillent, ondulent et dansent sur les flots, comme le dit si bien M. Michelet.Le poids de ces poissons atteint bien rarement deux cents grammes. Ils ont le dos d’un bleu verdâtre, et le reste du corps d’un blanc argenté. Leur mâchoire inférieure est un peu plus courte que la supérieure. L’une et l’autre sont garnies de jolies petites dents; on observe même, sur leur langue, des papilles pointues, assez fortes pour retenir une proie. Ils aiment à lever la tête au-dessus de l’eau, comme pour humer l’air. Les mille mouvements d’une colonne de Harengs imitent le bruit d’une pluie qui tombe à grosses gouttes. (J. Franklin.)Quelques centaines de Cétacés et plusieurs milliers d’Oiseaux de mer accompagnent ces pauvres bêtes et les détruisent par millions. On assure que, dans le voisinage des Hébrides, les seuls Fous dévorent annuellement plus de cent millions de Harengs. Un autre poisson, appelé Sey[253], poursuit nos voyageurs à outrance, se jette au milieu de leurs colonnes, et les disperse, au grand préjudice des pêcheurs.La mer, comme la terre, est un théâtre éternel de naissances et de destructions. Tout s’y reproduit pour s’y détruire, et s’y détruit pour s’y reconstituer! (Virey.)«Les Harengs vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voguent toujours. Il ne faut pas s’en étonner: c’est qu’en naviguant, ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans l’électricité commune, flottent livrées uniquement à la grande œuvre du bonheur. Le tout va à l’impulsion du flot, et du flotélectrique. Prenez dans la masse, au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en trouverez qui le furent, et d’autres qui voudraient l’être. Dans ce monde qui ne connaît pas l’union fixe, le plaisir est une aventure, l’amour une navigation. Sur toute la route ils épanchent des torrents de fécondité.» (Michelet.)On a trouvé dans un Hareng 20 000 œufs; dans un autre, 36 000[; dans un troisième, 70 000!.....Aussi, malgré les pertes annuelles, si considérables, si effroyables que leur font éprouver les autres hôtes de la mer... et les filets des pêcheurs, on ne s’est jamais aperçu que leur nombre diminuât. Cette fécondité a bien de quoi calmer les inquiétudes des économistes alarmés sur le sort des générations futures.IIIEn Norvége, à la côte méridionale et occidentale de l’île de Karnsa, l’avant-garde des Harengs d’hiver se présente vers les premiers jours de janvier. Ces Harengs sont bientôt suivis de phalanges nombreuses et compactes.Divers auteurs ont prétendu que les migrations régulières des Harengs sont soumises à une discipline rigoureuse, et que leurs nombreuses évolutions étaient dirigées par un ou plusieurs chefs, qu’on a nommésHarengs royauxourois. Les Hollandais respectent beaucoup ces prétendus chefs. Ils les épargnent avec soin, quand ils les trouvent dans leurs filets, et les rejettent dans la mer, afin de ne pas détruire les guides de la nation Hareng. Les ichthyologistes n’ont pas confirmé cette discipline; ils ont reconnu seulement que les divers mouvements des bandes voyageuses sont gouvernés par les saisons.L’arrivée annuelle de ces poissons dans les diverses régions de l’Océan est ordinairement assez régulière. Cependant elle éprouve, de temps à autre, des vicissitudes qui influent non-seulement sur l’époque de la visite, mais encore sur la quantité de visiteurs.On a eu l’idée tout récemment de mettre à profit le télégraphe électrique qui longe la Scandinavie, pour annoncer aux pêcheurs l’avant-garde et le corps d’armée de ces malheureux et bienfaisants poissons.Le document le plus ancien, relatif à la pêche du Hareng, est daté de 709. Il existe dans les chroniques du monastère d’Evesham.Les Français s’occupaient déjà de cette pêche dès leXIesiècle: on connaît une charte authentique de 1030. Il paraît qu’à cette époque, des vaisseaux sortis de Dieppe allaient prendre ce précieux poisson dans la mer du Nord. Mais ces premiers industriels ne furent pas imités par leurs compatriotes.Dans leXIIesiècle, la pêche du Hareng commença en Hollande; elle y prit une grande faveur, à tel point que, dans le siècle suivant, les Hollandais allaient pêcher jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne. Ils consacraient au moins deux mille bâtiments à cette exploitation.Les Anglais suivirent bientôt cet exemple lucratif, et donnèrent à cette industrie un développement considérable. Les Français, de leur côté, ne voulurent pas rester en arrière. Les Danois, les Suédois et les Norvégiens arrivèrent à leur tour.Parmi ces peuples, les Anglais, les Hollandais et peut-être les Norvégiens, semblent avoir aujourd’hui le monopole de l’exportation. Les pêcheries françaises, danoises et suédoises n’excèdent guère la consommation de leurs pays respectifs.La quantité de Harengs récoltée chaque année par nos voisins d’outre-Manche est véritablement énorme. Dans le petit port de Yarmouth seulement, on équipe quatre cents navires de 40 à 70 tonnes, dont les plus grands sont montés par douze hommes. Le revenu est d’environ 17 500 000 francs. En 1857, trois de ces navires, appartenant au même propriétaire, apportèrent 3 762 000 poissons.Depuis le commencement de ce siècle, les pêcheurs de l’Écosse ont commencé à rivaliser de zèle avec ceux de l’Angleterre. En 1826, les pêcheries écossaises employaient déjà 40 633 bateaux, 44 695 pêcheurs et 74 041 saleurs.En 1603, la valeur des Harengs exportés par la Hollande s’élevait à près de 50 millions. Leur pêche occupait 2000 bateaux et 37 000 marins. Trois ans plus tard, nous trouvons que les Provinces-Unies envoyaient 3000 barques à la mer; que 9000 navires transportaient les Harengs dans les autres pays, et que le commerce de ce précieux poisson employait environ 200 000 personnes.Bloch rapporte que, de son temps, les Hollandais salaient jusqu’à 624 millions de ces animaux. Suivant un dicton des Pays-Bas,Amsterdam est fondée sur des têtes de Hareng.Quoique aujourd’hui très-active, la pêche hollandaise est loin de la splendeur qu’elle avait il y a deux siècles. En 1858, elle a employé quatre-vingt-quinze navires; en 1859, quatre-vingt-dix-sept, et en 1860, quatre-vingt-douze. En 1858, la Hollande a importé 16 940 tonnes de 1 000 pièces; en 1859, 23 198, et en 1860, 27 230. Cette dernière année, la pêche a rapporté 1 191 179 francs, soit 12 749 francs par navire.Le Hareng, dit Lacépède, est une des productions dont l’emploi décide de la destinée des empires. Aussi, dans le nord de l’Europe, la pêche de ce poisson est-elle appelée lagrande pêche, tandis que celle de la Baleine est appelée lapetite.Quelquefois, chez les peuples où la pêche du Hareng n’est pas habituellement l’objet d’un grand mouvement industriel, il se fait, par exception, des prises extraordinaires.Cuvier et Valenciennes assurent qu’un pêcheur de Dieppe rapporta, dans une seule nuit, 280 000 Harengs, et qu’il en avait rejeté un nombre égal à la mer. Total, 560 000 individus.En 1781, la ville de Gothembourg, en Suède, exporta 136 649 barils de Harengs, contenant chacun 1 200 poissons. Ce qui donne un chiffre de 163 978 800 Harengs.UNE PÊCHE AU HARENG.«Les Harengs, dit Duhamel, entrent parfois en si grande quantité dans la Manche, qu’ils ressemblent aux flots d’une mer agitée: c’est ce que les pêcheurs nomment deslitsoubouillons de Harengs. Quand les filets donnent dans ces bouillons, il arrive qu’ils sont tellement chargés de poisson, qu’ils se rompent et coulent bas.»Les bâtiments équipés pour la pêche du Hareng sont du port d’une soixantaine de tonneaux. On les charge de petits bateaux, de filets, de sel et decaques.Comme on pêche pendant la nuit, pour prévenir toute espèce de collision, et peut-être aussi pour attirer le poisson, chaque embarcation porte un ou deux petits fanaux. Au banc de Yarmouth, où plusieurs milliers de bateaux sillonnent la mer à la fois, toutes ces lumièresqui se meuvent et s’entrecroisent, produisent une scène véritablement féerique. (L. Wraxall.)Les filets présentent jusqu’à 220 mètres de longueur, et la grandeur des mailles est telle, que le Hareng y est retenu par les ouïes et les nageoires pectorales, lorsque sa tête s’y engage.Le pauvre poisson s’embarrasse dans l’immense mur perpendiculaire qu’on lui oppose, et reste suspendu, sans pouvoir avancer ni reculer, jusqu’à ce que le pêcheur vienne le détacher et le prendre.Les caques sont de bois de chêne. Les autres qualités de bois, particulièrement les résineux, communiquent au poisson une odeur et une saveur désagréables.Les Harengs pêchés sont divisés en trois catégories: lesvierges, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas encore frayé; lespleins, ceux qui portent de la laite ou des œufs (laitésouœuvés); lesvides, ceux qui viennent de se débarrasser de leur laite ou de leurs œufs. Ces derniers sont les moins estimés.On fait une première salaison à bord des navires, ou bien sur la côte, si elle n’est pas trop éloignée. Plus tard, on les remanie et les sale de nouveau. Enfin, avant de les expédier, les négociants les changent ordinairement de sel, quelquefois même de caque.LesHarengs saurssont embrochés, suspendus et exposés à la fumée et à l’air chaud.Les Norvégiens accourent, de toute la partie méridionale de leur pays, vers les parages fréquentés par les Harengs. Ils préparent des filets de 25 à 30 mètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. Chaque bateau porte de quarante à soixante filets.Lorsque le Hareng pénètre dans l’intérieur des baies, on le barre avec de grands filets de 250 à 300 mètres delongueur, sur une largeur de 33 à 40. On se sert ensuite de filets plus petits pour l’amener à terre.Dès qu’il est pêché, le Hareng se vend, soit aux petits navires des environs, qui le transportent frais à Bergen et dans le voisinage, soit aux saleurs, qui ont des magasins dans tous les parages où se fait la pêche. (Baars.)La mi-janvier passée, d’autres masses de Harengs se jettent sur les côtes de Bremanger, de Batalden et de Kinn, à environ dix ou douze lieues au nord de Bergen, où les attendent d’autres milliers de pêcheurs. Ici la pêche se fait presque exclusivement à l’aide de filets ordinaires, les localités se prêtant moins au barrage que les parages du sud. A mesure que la saison avance, les masses de Harengs se dirigent un peu vers le sud-est, et, après avoir frayé vers le milieu de mars, elles quittent la côte. (Baars.)Au mois de février et au commencement de mars, on prend aussi beaucoup de Harengs entre Bremanger et Aalsund.Le produit de la pêche, au nord de Bergen, se sale sur les lieux mêmes, où se trouvent de grands magasins, ou bien il est transporté dans les environs par de petits navires. On l’évalue à 500 000 ou 600 000 barils. Chaque baril contient de 450 à 500 poissons. Ce qui fait, par conséquent, jusqu’à 300 millions d’individus. On assure qu’en 1860, le chiffre fut encore plus élevé. Ce sont les Harengs d’hiver.Cette pêche terminée, les avant-coureurs des Harengs d’été commencent à se montrer dans les environs de Bergen. Ceux-ci sont d’abord petits et maigres; mais au fur et à mesure que la saison avance, on les voit grossir et devenir de meilleure qualité: à la mi-juin, on en trouve de très-beaux.La pêche commence à se faire en grand vers le milieu du mois de juillet; elle dure jusqu’au mois de septembre.Elle s’opère avec de grands filets à barres. Vers la fin, cependant, on emploie quelques filets ordinaires.Cette pêche donne au moins 40 000 barils, ce qui fait jusqu’à 20 millions d’individus. La moitié environ de ces Harengs est consommée dans le pays.La pêche norvégienne a donné en 1862, dans la saison dite duprintemps, 659 000 tonnes de Harengs, c’est-à-dire 764 440 hectolitres, dont il faut retrancher 25 pour 100 pour la consommation intérieure. Il reste donc, comme objet de commerce avec l’étranger, 494 250 tonnes ou 573 330 hectolitres, représentant sur place une valeurminimumde 8 551 675 francs, etmaximumde 11 274 600 francs.Les Harengs fournissent une huile qui peut remplacer l’huile de Baleine. Pour préparer cette huile, on fait bouillir le poisson dans l’eau douce pendant cinq ou six heures, en ayant soin de remuer constamment. Lorsque le Hareng est réduit en bouillie, on laisse refroidir la masse, puis on recueille l’huile qui surnage. On la clarifie par le filtrage ou par de simples décantations successives, et on la met dans des barils. (La Morinière.)Le résidu qui reste au fond des chaudières est appelétangrum. Les Suédois le regardent comme un excellent engrais.
CHAPITRE XXXVILE HARENG.«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»(Michelet.)I
«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»(Michelet.)
«Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces légions?»
(Michelet.)
I
«Moïse était un pêcheur à la ligne. Jésus-Christ a choisi la plupart de ses apôtres parmi de simples pêcheurs, et n’a jamais blâmé leur occupation; tandis qu’il a condamné celle des scribes et des changeurs d’argent. Après sa résurrection, quand il revit plusieurs de ses disciples, il les retrouva pêchant, et se garda bien de les gronder.» (J. Walton.)
La pêche est donc une industrie fort ancienne et fort honorable.
Si Moïse revenait sur la terre, il trouverait le nombre des pêcheurs à la ligne prodigieusement augmenté et leur art singulièrement perfectionné. Mais il verrait, en même temps, d’autres genres de pêche plus ingénieux, plus rapides et surtout plus lucratifs.....
On assure que les pêcheurs d’Angleterre retirent annuellement, de l’Océan, une richesse de plus de 60 millions. Nous n’avons pas de peine à le croire. En 1857, la seule ville de Paris a consommé pour 9 169 547 francs de marée!
II
Parmi les bienfaits alimentaires les plus précieux que nous devons à l’eau salée, on doit ranger lesHarengs.
Tout le monde connaît ces poissons. Il n’est personne qui n’en ait vu, sinon vivants et dans la mer, du moins desséchés et dans des tonnes, à l’état de momies dorées, enfumées, entassées, symétrisées.
TÊTE DE HARENG(Clupea harengusLinné).
TÊTE DE HARENG(Clupea harengusLinné).
TÊTE DE HARENG(Clupea harengusLinné).
Les Harengs sont des Poissons sociaux et voyageurs, qui se réunissent en bandes nombreuses et serrées, lesquelles présentent jusqu’à 30 kilomètres de longueur et 5 ou 6 de largeur!..... Qui pourrait calculer le nombre immense des individus qui composent ces effrayantes masses! Elles émigrent du pôle boréal vers les côtes de la Norvége, de la Hollande et de l’Angleterre..... Philippe de Maizières écrivait à Charles VI: «Les Harengs font leur passage de la mer du Nord dans la Baltique de septembre en octobre, et tant y en passe, qu’on pourroitles tailler avec l’espée.»
Les Harengs glissent rapidement à travers les flots. La lumière, décomposée dans leurs écailles, semble se transformer en rubans de nacre ou en navettes de métal, qui contrastent avec l’azur de leur habitation; et leurs lueursphosphorescentes scintillent, ondulent et dansent sur les flots, comme le dit si bien M. Michelet.
Le poids de ces poissons atteint bien rarement deux cents grammes. Ils ont le dos d’un bleu verdâtre, et le reste du corps d’un blanc argenté. Leur mâchoire inférieure est un peu plus courte que la supérieure. L’une et l’autre sont garnies de jolies petites dents; on observe même, sur leur langue, des papilles pointues, assez fortes pour retenir une proie. Ils aiment à lever la tête au-dessus de l’eau, comme pour humer l’air. Les mille mouvements d’une colonne de Harengs imitent le bruit d’une pluie qui tombe à grosses gouttes. (J. Franklin.)
Quelques centaines de Cétacés et plusieurs milliers d’Oiseaux de mer accompagnent ces pauvres bêtes et les détruisent par millions. On assure que, dans le voisinage des Hébrides, les seuls Fous dévorent annuellement plus de cent millions de Harengs. Un autre poisson, appelé Sey[253], poursuit nos voyageurs à outrance, se jette au milieu de leurs colonnes, et les disperse, au grand préjudice des pêcheurs.
La mer, comme la terre, est un théâtre éternel de naissances et de destructions. Tout s’y reproduit pour s’y détruire, et s’y détruit pour s’y reconstituer! (Virey.)
«Les Harengs vont comme un élément aveugle et fatal, et nulle destruction ne les décourage. Hommes, poissons, tout fond sur eux; ils vont, ils voguent toujours. Il ne faut pas s’en étonner: c’est qu’en naviguant, ils aiment. Plus on en tue, plus ils produisent et multiplient chemin faisant. Les colonnes épaisses, profondes, dans l’électricité commune, flottent livrées uniquement à la grande œuvre du bonheur. Le tout va à l’impulsion du flot, et du flotélectrique. Prenez dans la masse, au hasard, vous en trouverez de féconds, vous en trouverez qui le furent, et d’autres qui voudraient l’être. Dans ce monde qui ne connaît pas l’union fixe, le plaisir est une aventure, l’amour une navigation. Sur toute la route ils épanchent des torrents de fécondité.» (Michelet.)
On a trouvé dans un Hareng 20 000 œufs; dans un autre, 36 000[; dans un troisième, 70 000!.....
Aussi, malgré les pertes annuelles, si considérables, si effroyables que leur font éprouver les autres hôtes de la mer... et les filets des pêcheurs, on ne s’est jamais aperçu que leur nombre diminuât. Cette fécondité a bien de quoi calmer les inquiétudes des économistes alarmés sur le sort des générations futures.
III
En Norvége, à la côte méridionale et occidentale de l’île de Karnsa, l’avant-garde des Harengs d’hiver se présente vers les premiers jours de janvier. Ces Harengs sont bientôt suivis de phalanges nombreuses et compactes.
Divers auteurs ont prétendu que les migrations régulières des Harengs sont soumises à une discipline rigoureuse, et que leurs nombreuses évolutions étaient dirigées par un ou plusieurs chefs, qu’on a nommésHarengs royauxourois. Les Hollandais respectent beaucoup ces prétendus chefs. Ils les épargnent avec soin, quand ils les trouvent dans leurs filets, et les rejettent dans la mer, afin de ne pas détruire les guides de la nation Hareng. Les ichthyologistes n’ont pas confirmé cette discipline; ils ont reconnu seulement que les divers mouvements des bandes voyageuses sont gouvernés par les saisons.
L’arrivée annuelle de ces poissons dans les diverses régions de l’Océan est ordinairement assez régulière. Cependant elle éprouve, de temps à autre, des vicissitudes qui influent non-seulement sur l’époque de la visite, mais encore sur la quantité de visiteurs.
On a eu l’idée tout récemment de mettre à profit le télégraphe électrique qui longe la Scandinavie, pour annoncer aux pêcheurs l’avant-garde et le corps d’armée de ces malheureux et bienfaisants poissons.
Le document le plus ancien, relatif à la pêche du Hareng, est daté de 709. Il existe dans les chroniques du monastère d’Evesham.
Les Français s’occupaient déjà de cette pêche dès leXIesiècle: on connaît une charte authentique de 1030. Il paraît qu’à cette époque, des vaisseaux sortis de Dieppe allaient prendre ce précieux poisson dans la mer du Nord. Mais ces premiers industriels ne furent pas imités par leurs compatriotes.
Dans leXIIesiècle, la pêche du Hareng commença en Hollande; elle y prit une grande faveur, à tel point que, dans le siècle suivant, les Hollandais allaient pêcher jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne. Ils consacraient au moins deux mille bâtiments à cette exploitation.
Les Anglais suivirent bientôt cet exemple lucratif, et donnèrent à cette industrie un développement considérable. Les Français, de leur côté, ne voulurent pas rester en arrière. Les Danois, les Suédois et les Norvégiens arrivèrent à leur tour.
Parmi ces peuples, les Anglais, les Hollandais et peut-être les Norvégiens, semblent avoir aujourd’hui le monopole de l’exportation. Les pêcheries françaises, danoises et suédoises n’excèdent guère la consommation de leurs pays respectifs.
La quantité de Harengs récoltée chaque année par nos voisins d’outre-Manche est véritablement énorme. Dans le petit port de Yarmouth seulement, on équipe quatre cents navires de 40 à 70 tonnes, dont les plus grands sont montés par douze hommes. Le revenu est d’environ 17 500 000 francs. En 1857, trois de ces navires, appartenant au même propriétaire, apportèrent 3 762 000 poissons.
Depuis le commencement de ce siècle, les pêcheurs de l’Écosse ont commencé à rivaliser de zèle avec ceux de l’Angleterre. En 1826, les pêcheries écossaises employaient déjà 40 633 bateaux, 44 695 pêcheurs et 74 041 saleurs.
En 1603, la valeur des Harengs exportés par la Hollande s’élevait à près de 50 millions. Leur pêche occupait 2000 bateaux et 37 000 marins. Trois ans plus tard, nous trouvons que les Provinces-Unies envoyaient 3000 barques à la mer; que 9000 navires transportaient les Harengs dans les autres pays, et que le commerce de ce précieux poisson employait environ 200 000 personnes.
Bloch rapporte que, de son temps, les Hollandais salaient jusqu’à 624 millions de ces animaux. Suivant un dicton des Pays-Bas,Amsterdam est fondée sur des têtes de Hareng.
Quoique aujourd’hui très-active, la pêche hollandaise est loin de la splendeur qu’elle avait il y a deux siècles. En 1858, elle a employé quatre-vingt-quinze navires; en 1859, quatre-vingt-dix-sept, et en 1860, quatre-vingt-douze. En 1858, la Hollande a importé 16 940 tonnes de 1 000 pièces; en 1859, 23 198, et en 1860, 27 230. Cette dernière année, la pêche a rapporté 1 191 179 francs, soit 12 749 francs par navire.
Le Hareng, dit Lacépède, est une des productions dont l’emploi décide de la destinée des empires. Aussi, dans le nord de l’Europe, la pêche de ce poisson est-elle appelée lagrande pêche, tandis que celle de la Baleine est appelée lapetite.
Quelquefois, chez les peuples où la pêche du Hareng n’est pas habituellement l’objet d’un grand mouvement industriel, il se fait, par exception, des prises extraordinaires.
Cuvier et Valenciennes assurent qu’un pêcheur de Dieppe rapporta, dans une seule nuit, 280 000 Harengs, et qu’il en avait rejeté un nombre égal à la mer. Total, 560 000 individus.
En 1781, la ville de Gothembourg, en Suède, exporta 136 649 barils de Harengs, contenant chacun 1 200 poissons. Ce qui donne un chiffre de 163 978 800 Harengs.
UNE PÊCHE AU HARENG.
UNE PÊCHE AU HARENG.
UNE PÊCHE AU HARENG.
«Les Harengs, dit Duhamel, entrent parfois en si grande quantité dans la Manche, qu’ils ressemblent aux flots d’une mer agitée: c’est ce que les pêcheurs nomment deslitsoubouillons de Harengs. Quand les filets donnent dans ces bouillons, il arrive qu’ils sont tellement chargés de poisson, qu’ils se rompent et coulent bas.»
Les bâtiments équipés pour la pêche du Hareng sont du port d’une soixantaine de tonneaux. On les charge de petits bateaux, de filets, de sel et decaques.
Comme on pêche pendant la nuit, pour prévenir toute espèce de collision, et peut-être aussi pour attirer le poisson, chaque embarcation porte un ou deux petits fanaux. Au banc de Yarmouth, où plusieurs milliers de bateaux sillonnent la mer à la fois, toutes ces lumièresqui se meuvent et s’entrecroisent, produisent une scène véritablement féerique. (L. Wraxall.)
Les filets présentent jusqu’à 220 mètres de longueur, et la grandeur des mailles est telle, que le Hareng y est retenu par les ouïes et les nageoires pectorales, lorsque sa tête s’y engage.
Le pauvre poisson s’embarrasse dans l’immense mur perpendiculaire qu’on lui oppose, et reste suspendu, sans pouvoir avancer ni reculer, jusqu’à ce que le pêcheur vienne le détacher et le prendre.
Les caques sont de bois de chêne. Les autres qualités de bois, particulièrement les résineux, communiquent au poisson une odeur et une saveur désagréables.
Les Harengs pêchés sont divisés en trois catégories: lesvierges, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas encore frayé; lespleins, ceux qui portent de la laite ou des œufs (laitésouœuvés); lesvides, ceux qui viennent de se débarrasser de leur laite ou de leurs œufs. Ces derniers sont les moins estimés.
On fait une première salaison à bord des navires, ou bien sur la côte, si elle n’est pas trop éloignée. Plus tard, on les remanie et les sale de nouveau. Enfin, avant de les expédier, les négociants les changent ordinairement de sel, quelquefois même de caque.
LesHarengs saurssont embrochés, suspendus et exposés à la fumée et à l’air chaud.
Les Norvégiens accourent, de toute la partie méridionale de leur pays, vers les parages fréquentés par les Harengs. Ils préparent des filets de 25 à 30 mètres de longueur sur 7 à 8 de largeur. Chaque bateau porte de quarante à soixante filets.
Lorsque le Hareng pénètre dans l’intérieur des baies, on le barre avec de grands filets de 250 à 300 mètres delongueur, sur une largeur de 33 à 40. On se sert ensuite de filets plus petits pour l’amener à terre.
Dès qu’il est pêché, le Hareng se vend, soit aux petits navires des environs, qui le transportent frais à Bergen et dans le voisinage, soit aux saleurs, qui ont des magasins dans tous les parages où se fait la pêche. (Baars.)
La mi-janvier passée, d’autres masses de Harengs se jettent sur les côtes de Bremanger, de Batalden et de Kinn, à environ dix ou douze lieues au nord de Bergen, où les attendent d’autres milliers de pêcheurs. Ici la pêche se fait presque exclusivement à l’aide de filets ordinaires, les localités se prêtant moins au barrage que les parages du sud. A mesure que la saison avance, les masses de Harengs se dirigent un peu vers le sud-est, et, après avoir frayé vers le milieu de mars, elles quittent la côte. (Baars.)
Au mois de février et au commencement de mars, on prend aussi beaucoup de Harengs entre Bremanger et Aalsund.
Le produit de la pêche, au nord de Bergen, se sale sur les lieux mêmes, où se trouvent de grands magasins, ou bien il est transporté dans les environs par de petits navires. On l’évalue à 500 000 ou 600 000 barils. Chaque baril contient de 450 à 500 poissons. Ce qui fait, par conséquent, jusqu’à 300 millions d’individus. On assure qu’en 1860, le chiffre fut encore plus élevé. Ce sont les Harengs d’hiver.
Cette pêche terminée, les avant-coureurs des Harengs d’été commencent à se montrer dans les environs de Bergen. Ceux-ci sont d’abord petits et maigres; mais au fur et à mesure que la saison avance, on les voit grossir et devenir de meilleure qualité: à la mi-juin, on en trouve de très-beaux.
La pêche commence à se faire en grand vers le milieu du mois de juillet; elle dure jusqu’au mois de septembre.
Elle s’opère avec de grands filets à barres. Vers la fin, cependant, on emploie quelques filets ordinaires.
Cette pêche donne au moins 40 000 barils, ce qui fait jusqu’à 20 millions d’individus. La moitié environ de ces Harengs est consommée dans le pays.
La pêche norvégienne a donné en 1862, dans la saison dite duprintemps, 659 000 tonnes de Harengs, c’est-à-dire 764 440 hectolitres, dont il faut retrancher 25 pour 100 pour la consommation intérieure. Il reste donc, comme objet de commerce avec l’étranger, 494 250 tonnes ou 573 330 hectolitres, représentant sur place une valeurminimumde 8 551 675 francs, etmaximumde 11 274 600 francs.
Les Harengs fournissent une huile qui peut remplacer l’huile de Baleine. Pour préparer cette huile, on fait bouillir le poisson dans l’eau douce pendant cinq ou six heures, en ayant soin de remuer constamment. Lorsque le Hareng est réduit en bouillie, on laisse refroidir la masse, puis on recueille l’huile qui surnage. On la clarifie par le filtrage ou par de simples décantations successives, et on la met dans des barils. (La Morinière.)
Le résidu qui reste au fond des chaudières est appelétangrum. Les Suédois le regardent comme un excellent engrais.