CHAPITRE XXXVLES POISSONS.

CHAPITRE XXXVLES POISSONS.Des mers pour eux il entr’ouvrit les eaux.(Racine.)ILes Poissons sont les habitants de l’eau par excellence. Ils naissent dans l’eau, vivent dans l’eau et meurent dans l’eau. Quand on les retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d’asphyxie. Les Poissons sont les principaux hôtes de l’Océan, c’est-à-dire, les plus nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants.....Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers. On serait tenté de croire, disait un homme d’esprit, frappé de cette immense étendue d’eau, quenotre globe a été créé surtout pour les Poissons!Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons parlé jusqu’à présent.Pline n’a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé tant bien que mal 478; les savants d’aujourd’hui en connaissent plus de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l’eau douce.....Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer d’habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple leChauffe-soleil[197]des Antilles. D’autres, au contraire, ne quittent pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons leChien de mer, nomméHexanche[198]à cause des six fentes respiratoires qu’il a sur les côtés; leMalarmat cuirassé[199], qui ne sort de ses abîmes qu’à l’époque de la ponte; leTélescope[200], si remarquable par la grosseur de ses yeux, et leGrenadier[201], si singulier par la carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l’année à 1 200 mètres de profondeur.Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, laClavelade[202], laPastenague[203]et laBaudroie[204].Presque tous les Poissons marins réclament l’eau salée; c’est pourquoi ils se tiennent éloignés de l’embouchure des grands fleuves. Il en est, au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait un mélange habituel d’eau douce et d’eau de mer. LeMuge[205], laDaurade[206], leFlet[207],offrent de remarquables exemples de cette nécessité d’un séjour dans un milieu saumâtre.Certains Poissons vivent à peu près isolés; d’autres se réunissent en troupes innombrables.Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les Grues, à un instinct d’émigration. Ils se rassemblent par millions, et forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent de plusieurs lieues.IILes Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière, renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont admirablement taillés pour l’élément auquel ils appartiennent. Beaucoup ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés.SCORPÈNE DE L’ILE DE FRANCE(Scorpæna nesogallicaCuvier, Valenciennes).Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit souvent très-différente!Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du rivage ou l’embouchure des cours d’eau; qu’ils soient écailleux ou chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils sont semblables et néanmoins divers. Toujours l’unité et toujours le changement!LE MARTEAU MAILLET(Zygæna tudes[CestracionKlein] Valenciennes).Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre, exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau. Envoici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s’allonge en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes percées comme les trous d’un flageolet!...LE COFFRE TRIANGULAIRE(Ostracion triqueterLinné).Les Poissons sont couverts d’écailles minces, dures et serrées, nacrées ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans l’Anguille[208].MONOCENTRE DU JAPON(Monocentris japonicusBloch, Schneider).La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux. Leur tissu est pénétré d’une graisse huileuse qui l’empêche d’être altéré par l’eau salée.Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés de l’Océan.ROUGET(Mullus barbatusLinné).LesRougetssont vêtus de pourpre. LaCoquette[209]est tachetée de vermillon et de violet. LaJarretière[210]ressemble à un serpent argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et d’azur. LesZéessont décorés d’une riche et somptueuse broderie. LesScares, lesMaquereaux, lesDaurades, étincellent de l’éclat de l’émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir.....Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses ou en taches ocellées.La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement fugaces: elles s’affaiblissent quand l’animal devient malade ou vieux; elles se ternissent quand il n’est plus dans son élément; elles se transforment dans l’hiver; elles s’évanouissent au moment de la mort... Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur qu’éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque).On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.)Bennet a fait connaître unRequinremarquable par la phosphorescence d’un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement. Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de l’eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres parties s’éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge.La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu’elle ne nage pas facilement.Comme elle vit de rapine et qu’elle est nocturne, Bennet conjecture qu’avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur avec une torche attire le poisson.IIILes Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d’autres Poissons, et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le plus souvent même sans les couper.SCORPION DE MER OU CHABOT.(Cottus bubalisEuphrasen.)Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et demie plus long que lui.John Barrow rapporte qu’unChien de merharponné près de l’île de Java avait dans son estomac un grand nombre d’ossements, fragments d’une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau.Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva, dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé.Dans un troisième individu des mêmes parages, l’estomac contenait un soldat avec son sabre.Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes, pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif renfermait unCheval tout entier!Ce fait est-il bien authentique?Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau françaisle César, plusieurs matelots qui s’étaient jetés à la mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec acharnement, sans être effrayés par les bordées d’artillerie qui tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.)Le père Labat affirme, dela façon la plus formelle, que les Requinspréfèrent la chair des noirs à celle des blancs, et cela parce qu’elle est plus savoureuse etplus parfumée. Il ajoute que lesAnglais sont plus prisésdes Requinsque les Français.Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires, mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la langue.Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n’y a que trois os qui puissent porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit.Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes, ou bien encore déprimées et arrondies.Celles de laRaiereprésentent de petites plaques d’ivoire serrées les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d’un pavé. Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et ressemblent moins à des dents qu’à des crochets.Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux desLoups de mer. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes et quelquefoisgarnies de denticules sur les bords. Le poisson en possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu’on prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L’animal saisit avec la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l’empreinte de ses dents sur les ancres des navires.Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l’herbe?On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si rapprochées, qu’en promenant les doigts dessus, on croit toucher du velours.Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits tubes attachés en séries parallèles à des espèces d’arcs osseux, comme les brins d’une frange. Chez lesAiguilles de mer[211]et lesChevaux chenilles[212], au lieu d’être disposés en peigne, ces organes sont groupés en touffes arrondies.Les orifices des branchies sont lesouïes, fermées par lesopercules.Les mouvements habituels de la bouche et des operculesont donné lieu à l’opinion vulgaire que le Poissonboit constamment de l’eau. De là le proverbe:Altéré comme un Poisson; proverbe absurde, attendu que, lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J. Franklin.)Les branchies offrent l’admirable propriété de s’emparer d’une quantité d’oxygène d’autant plus considérable, qu’elles fonctionnent à une plus grande profondeur. (Biot et Delaroche.)IVLes Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d’entre eux produisent des sons bien caractérisés. LeCoin-coin[213]fait entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la voix peu harmonieuse du Canard. LaVieille[214]jette un cri plaintif quand on s’empare d’elle. LesThons[215]vagissent comme des enfants, quand on les tire de l’eau. LeTambour[216]fait, en nageant, un bruit étrange qui ressemble au roulement d’une baguette sur une peau d’âne bien tendue. Ce n’est qu’à l’époque du frai que ce Poisson se fait entendre; le reste de l’année, il est muet: la basane est détendue.On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou, située au nord de la province d’Esmeraldas, dans la république de l’Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, maisune sorte de chant.M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucherdu soleil, quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint frapper son oreille. Notre voyageur crut d’abord au voisinage de quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et ne vit rien; il questionna un rameur.«Monsieur, répondit celui-ci, c’est un Poisson qui chante.—Comment, un Poisson qui chante!—Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l’appellentSirène, les autresMusico(musicien).»M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène. Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier concert.Ce chant est sonore; il ressemble, à s’y méprendre, aux sons moyens des orgues d’église entendus d’une certaine distance.Les Poissons chantent sans sortir de l’eau, comme lasirènede M. Cagniard-Latour..... C’est vers le coucher du soleil qu’ils commencent à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence des auditeurs n’intimide nullement ces musiciens d’une nouvelle espèce[217]. (Thoron.)Nous ne dirons plus:Muet comme un Poisson!Les Poissons possèdent des espèces de rames appeléesnageoires, qui leur servent à se soutenir dans l’eau et à nager. Le plus grand nombre en ont deux paires: deux devant (pectorales), qui sont les bras, et deux plus ou moins en arrière (abdominales), qui sont les jambes. Quand on redresse l’animal sur sa queue, la seconde paire se trouve placée, le plus généralement, à une certaine distanceau-dessous de la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière. Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des autres, quand l’animal est dans sa position habituelle, ou sur le même niveau, quand il est vertical.AMPHACANTHE CERCLÉ(Amphacanthus doliatusCuvier et Valenciennes).Les autres nageoires sont ordinairement impaires: lacaudale(c’est-à-dire la queue); l’anale(simple ou double), à la racine de cette dernière, en dessous; et ladorsale(simple, double ou triple), sur le bord supérieur.Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six impaires.Ces organes ont desrayonsplus ou moins nombreux, tantôt durs, tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s’élancer et s’arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d’air, remontent perpendiculairementdu sein des plantes submergées. Les autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu’aux régions les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse; ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des navettes d’or et d’argent ou comme des paillons d’acier poli. Tous s’avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons, s’éparpillent, se réunissent de nouveau, s’égarent, disparaissent, et la trace de feu qu’ils ont laissée scintille encore à nos yeux émerveillés.L’agitation et l’inconstance de la mer semblent s’empreindre, sur les êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité et la vivacité de leurs allures. Que d’harmonies ravissantes dans le sein de l’Océan!Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d’autres, au contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu desBonites[218]et desOrbes[219]amenés par le Gulf-stream dans la Manche, sur la côte du Devonshire.La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée, échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée, c’est-à-dire verticale.Chez l’Hippocampe, cette nageoire est grêle et susceptible de s’enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à saisir tous les corps qu’elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes se rencontrent étourdiment, ils s’entrelacent souvent l’un l’autre.GRONDIN(Trigla gurnardusLinné).Certains Poissons, comme leGrondin, ont des nageoirestrès-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux sont lesExocets[220], leTrigle[221]et laRascasse[222]..... Ces poissons s’élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent une étendue d’environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l’animal retombe dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu’ils sont poursuivis par une Dauradeou par un Dauphin, ils ont beau s’élancer hors du milieu qu’ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux et manque rarement son coup. Danger dans l’eau, danger dans l’air, danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle destinée[223].POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.LesTrigles milans[224]offrent l’intérieur de la bouche lumineux. Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus de la mer, on croit voir un groupe d’étoiles filantes[225].On trouve au Malabar un petit poisson appeléSennal, qui se donne le plaisir de sortir de l’eau, non pas envolant, mais en rampant et grimpant le long d’une tige de Palmier. On en a vu s’élever jusqu’à deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une certaine quantité d’eau, et l’animal peut vivre quelque temps dans l’air.SENNAL(Anabas scandensCuvier).LeHassar[226], de l’Amérique méridionale, quand son marais se dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec ses écailles et ses nageoires. On dit qu’il résiste plusieurs heures au soleil le plus chaud. S’il trouve tous les marais desséchés, il s’enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui jusqu’au retour de l’eau.VLes Poissons ne manquent pas d’intelligence.LeRémore, que les marins français nommentSucet, porte sur la tête un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A l’aide de cette espèce de ventouse, l’animal se fixe aux corps solides sous-marins. Il s’attache quelquefois au ventre du Requin,et se met ainsi sous la protection de ce monstre, qui l’emporte avec lui et malgré lui.Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue.LE RÉMORE OU SUCET(Echeneis remoraLinné).Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvaitarrêter dans sa coursele plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les flots soulevés par la tempête, rien n’était capable de vaincre la puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place où il l’avait fixé. A la bataille d’Actium, le vaisseau d’Antoine fut retenu par cet invisible obstacle, et c’est ainsi qu’Auguste obtint la victoire et l’empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire, généralement admise de son temps.«Que les vents soufflent tant qu’ils voudront, s’écrie le naturaliste romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].»Cette fable ridicule n’était pas la seule, du reste, dont leRémore était l’objet. L’innocente bête passait encore pourentraver le cours de la justice, pouréteindre les feux de l’amour, et pourprotéger les femmes dans une situation intéressante.....LesRaieset lesPastenaguesse tiennent en embuscade pour saisir les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite.LeFilou[229]demeure immobile au fond de l’eau; quand il voit un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et s’empare aussitôt de l’imprudent.LaBaudroiepossède des appendices flexibles, terminés par deux lobes charnus qu’elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât. Rondelet rapporte qu’une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques saisit avec les dents la patte d’un jeune Renard, et le retint prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes aquatiques?LesRascassespoursuivent avec audace et déchirent avec acharnement les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands qu’elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!LeSoufflet[230]de l’Inde, dont le museau est long et tubuleux, quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent dans ses eaux, s’en approche doucement; puis, avec une dextérité surprenante, il lance une goutte d’eau, qui frappe le diptère et le précipite dans la mer.L’Archer[231]de Java fait la chasse aux insectes de la même manière, avec la même adresse et le même succès.La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires, et percent vivement la main qui les saisit; d’autres ont le corps tout couvert d’aiguillons, ils s’arrondissent en boule et prennent l’apparence d’un Hérisson contracté.Ces derniers sont appelésOrbes épineux[232]. Le père Dutertre raconte d’une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles: «La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon d’acier, couvert d’un morceau de cancre de mer, duquel il s’approche tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l’ameçon, il entre en deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte à l’encontre et le frappe de sa queuë, comme s’il n’en avoit aucune envie: et s’il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement dessus, avalle l’ameçon et l’appas, et se met en estat de fuyr. Mais, se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre en une telle rage et furie, qu’il dresse et herisse toutes ses armes, s’enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d’Inde qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s’il faut ainsi dire, qu’il enrage de bon cœur et creve de despit, les spectateurs s’eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait ses pointes, soufletout son vent dehors, et devient flasque comme un gand moüillé: en sorte qu’il semble, qu’au lieu du poisson armé qui menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d’avoir sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes, qu’il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si bien qu’on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»Dans l’Espadon[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme d’épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale, puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus grands animaux marins. Les coups qu’il porte sous l’eau, contre les navires, sont assez forts pour enpercerles bordages. On possède, au Musée royal de Londres, un fragment de carènetraversépar l’épée d’un Espadon.LaScie[234]offre en avant du museau, non plus un glaive, mais, comme son nom l’indique, une véritable scie. C’est une lame longue (quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur les deux bords d’épines osseuses un peu écartées, très-fortes et très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et ressemblent à des dents, mais elles n’en ont pas la texture. (Les vraies dents de l’animal se trouvent sur ses mâchoires; elles ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, lemonstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des Cachalots... Quelles affreuses blessures!LeChirurgien[235]et leDocteur[236]présentent aussi une arme dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve à la queue et non à la bouche; elle est petite. C’est une sorte delancette.Enfin, plusieurs espèces sont armées d’un appareil admirable, avec lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et frapper avec la rapidité de l’éclair. Nous voulons parler des Poissons électriques, dont le plus connu est laTorpille[237], poissons qui semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l’eau, une étincelle du majestueux météore qui éclate dans les airs.VILa Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la reproduction de l’espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le grand but ne manque jamais d’être atteint.A l’époque de la reproduction, les femelles s’approchent du rivage et des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs. Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.Pour que le vœu de la Nature s’accomplisse, il n’est pas nécessaire que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les tendres sentiments! A quoi leur servirait l’affection sexuelle? Sous ce rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].Chez lesÉpinoches[239], les choses se passent un peu différemment. Quoique ces poissons appartiennent à l’eau douce, nous devons dire quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d’amour, construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu’il est prêt, l’Épinoche appelle une femelle, l’encourage à le suivre. Si elle oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l’entraîne violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille pendant qu’elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse etreglissepar-dessus enfrétillant; les quitte pour réparer le dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près de pondre, et répète le même manége jusqu’à ce que le berceau soit suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse qu’une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid, le museau à l’entrée, il agite l’eau sans cesse avec ses nageoires. Il paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien longtemps, que lesGobieset lesHippocampesont aussi l’habitude de construire des nids pour recevoir leurs œufs.Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées. Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière. Les plus célèbres sont lesEsturgeons[240], qui abandonnent la mer, et particulièrementla mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du Danube; lesAloses[241], si recherchées pour la table quand on les prend à l’époque de l’émigration, et si peu estimées au contraire au moment de leur retour; et lesSaumons, qui remontent les fleuves et les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant, à l’aide d’une force musculaire excessive, des obstacles en apparence insurmontables.PÉGASE VOLANT(Pegasus volansLinné, Gmelin).Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux, après être retournés à la mer. (A. Duméril.)Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en reprit quelques-uns.Les Poissons sont d’une fécondité excessive. Leur multiplicité dépasserait tout ce qu’on peut imaginer, si mille causes de destruction ne s’y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent, le soleilles dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs, produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont dévorés; des quantités considérables d’adultes servent de nourriture à d’autres Poissons, à des Oiseaux, à d’autres animaux marins et à l’Homme lui-même.....On a trouvé par le calcul:Chez unRouget.[242]81 586 œufs.Chez uneSole.[243]100 362Chez unMaquereau.[244]546 681Chez uneCarpe.[245]de 45 centim.600 000 à 700 000Chez unEsturgeonpris à Neuilly.1 467 856Chez unePlie[246]de 30 centimètres.6 000 000Chez unTurbot[247]de 50 centimètres.9 000 000Chez unMuge à grosses lèvres.[248]13 000 000Après la ponte[249], l’œuf devient plus transparent, et l’on voit apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu d’un amas de gouttelettes d’huile, une petite tache circulaire blanchâtre. Chez les Poissons d’été, une heure ou deux suffisent pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis qu’il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe s’affaisser, diminuer d’épaisseur, mais en même temps s’agrandir et se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus, envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de l’œuf. En même temps l’embryon se manifeste sous la forme d’une ligne blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l’œuf. Plus tard, les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe, et les yeux apparaissent comme des points noirâtres.Enfin, les œufs ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d’incubation dans la Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois chez la Truite et le Saumon.La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les Salmonidés portent, au sortir de l’œuf, une énorme vésicule, qui les rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs ennemis; ils se retirent à l’abri de la vive lumière, et se nourrissent des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le jeune Poisson est semblable à ses parents.Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu d’exceptions à cette règle.On cite comme exemple du contraire leHassar[250], dont nous avons déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu’on a comparé au nid de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de manière que sa partie supérieure arrive jusqu’à la surface de l’eau. L’orifice est petit: il a juste ce qu’il faut pour laisser passer une femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu’à la sortie des petits.Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid; on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses piquants et sort à l’instant de la couchette; il se précipite dans le panier. (R. Schomburgk.)Le père poisson, qui montre quelquefois tant d’affection pour les œufs à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent, il n’est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!On assure cependant que l’Épinoche mâle, après avoir courageusement protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui viennent d’éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins, les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur apporte progressivement une nourriture convenable.On dit aussi que l’Aiguille de mermâle[251]présente sous la queue deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant. Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont ainsi soumis à une sorte d’incubation. Au mois de juin, les petits éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes les fois qu’un danger les menace, ils retournent chercher un refuge dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit poisson, c’est le mâle qui est la mère.Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que leRequinne le cède enbonté paternelleà aucune créature vivante. L’illustre historien dit que le père et la mère se disputent le soin d’alimenter leurs tendres nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu’ils les reçoivent dans leurgueule protectrice, quand il survient quelque ennemi.Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.VIILa mer est une abondante source de productions pour les population des côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La ligne ou la drague, le filet flottantou le chalut[252], tout est bon pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être de quelque utilité ou de quelque agrément.Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu’on réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la pisciculture.Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement et au luxe de leur table.On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu’amenait la marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés.Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L’industrie du lac Comacchio est l’une des plus considérables.Au milieu duXVIIesiècle, une découverte vint transformer la pisciculture.

CHAPITRE XXXVLES POISSONS.Des mers pour eux il entr’ouvrit les eaux.(Racine.)I

Des mers pour eux il entr’ouvrit les eaux.(Racine.)

Des mers pour eux il entr’ouvrit les eaux.

(Racine.)

I

Les Poissons sont les habitants de l’eau par excellence. Ils naissent dans l’eau, vivent dans l’eau et meurent dans l’eau. Quand on les retire de ce milieu, ils succombent à une sorte d’asphyxie. Les Poissons sont les principaux hôtes de l’Océan, c’est-à-dire, les plus nombreux, les plus variés, les plus vifs et les plus brillants.....

Dans le premier chapitre de cet ouvrage, nous avons rappelé que les sept dixièmes de la surface de la terre sont baignés par les mers. On serait tenté de croire, disait un homme d’esprit, frappé de cette immense étendue d’eau, quenotre globe a été créé surtout pour les Poissons!

Les Poissons sont en quelque sorte le lien qui unit les Animaux vertébrés aux Animaux sans vertèbres. Ils ont une organisation plus compliquée que toutes les bêtes, petites ou grandes, dont nous avons parlé jusqu’à présent.

Pline n’a signalé que 94 espèces de Poissons; Linné en a caractérisé tant bien que mal 478; les savants d’aujourd’hui en connaissent plus de 13 000, parmi lesquelles le dixième tout au plus appartient à l’eau douce.....

Les Poissons ne sont pas dispersés çà et là au hasard. Au milieu des mers, comme sur la terre, la distribution des animaux est soumise à des lois. Poussée par son instinct, chaque race choisit les eaux les plus favorables à son organisation. Beaucoup de Poissons occupent des localités déterminées, et ne peuvent point impunément changer d’habitation. Les uns sont répandus dans de vastes espaces, les autres cantonnés, pour ainsi dire, dans des localités restreintes. Il y en a qui vivent tout à fait à la surface des eaux, par exemple leChauffe-soleil[197]des Antilles. D’autres, au contraire, ne quittent pas les profondeurs. Au nombre de ces derniers, citons leChien de mer, nomméHexanche[198]à cause des six fentes respiratoires qu’il a sur les côtés; leMalarmat cuirassé[199], qui ne sort de ses abîmes qu’à l’époque de la ponte; leTélescope[200], si remarquable par la grosseur de ses yeux, et leGrenadier[201], si singulier par la carène de ses écailles. Ce dernier, suivant Risso, vit toute l’année à 1 200 mètres de profondeur.

Quelques espèces ne quittent que rarement la vase: par exemple, laClavelade[202], laPastenague[203]et laBaudroie[204].

Presque tous les Poissons marins réclament l’eau salée; c’est pourquoi ils se tiennent éloignés de l’embouchure des grands fleuves. Il en est, au contraire, qui cherchent de préférence les endroits où il se fait un mélange habituel d’eau douce et d’eau de mer. LeMuge[205], laDaurade[206], leFlet[207],offrent de remarquables exemples de cette nécessité d’un séjour dans un milieu saumâtre.

Certains Poissons vivent à peu près isolés; d’autres se réunissent en troupes innombrables.

Il y en a qui semblent obéir, chaque année, comme les Pigeons et les Grues, à un instinct d’émigration. Ils se rassemblent par millions, et forment dans la mer des colonnes épaisses et serrées, longues souvent de plusieurs lieues.

II

Les Poissons ont une forme allongée, amincie en avant et en arrière, renflée vers le centre, et plus ou moins comprimée. Ils sont admirablement taillés pour l’élément auquel ils appartiennent. Beaucoup ressemblent à des navettes glissantes ou à des fuseaux effilés.

SCORPÈNE DE L’ILE DE FRANCE(Scorpæna nesogallicaCuvier, Valenciennes).

SCORPÈNE DE L’ILE DE FRANCE(Scorpæna nesogallicaCuvier, Valenciennes).

SCORPÈNE DE L’ILE DE FRANCE(Scorpæna nesogallicaCuvier, Valenciennes).

Chez les animaux supérieurs, à organisme très-complexe, la Nature a fort peu modulé les nuances de leur structure intérieure. Il existe une parenté bien étroite entre tous les membres de la nombreuse classe des Poissons; leur anatomie varie à peine, quoique leur physionomie soit souvent très-différente!

Que ces animaux habitent les profondeurs de la mer, les rochers du rivage ou l’embouchure des cours d’eau; qu’ils soient écailleux ou chagrinés, osseux ou cartilagineux, leur composition organique reste la même ou à peu près la même, dans ses éléments essentiels. Ils ont tous un fond constant, à travers des milliers de broderies. Ils sont semblables et néanmoins divers. Toujours l’unité et toujours le changement!

LE MARTEAU MAILLET(Zygæna tudes[CestracionKlein] Valenciennes).

LE MARTEAU MAILLET(Zygæna tudes[CestracionKlein] Valenciennes).

LE MARTEAU MAILLET(Zygæna tudes[CestracionKlein] Valenciennes).

Cependant, dans la classe des Poissons, comme dans les groupes les plus naturels, on rencontre quelques espèces de forme bizarre, exceptionnelle, et pour ainsi dire anomale. Celui-ci est ventru comme une outre, ou comprimé comme une lame; celui-là ressemble à un marteau. Envoici un qui paraît plus haut que long, avec la bouche au milieu du ventre et des nageoires en croissant. En voilà un autre qui s’allonge en spatule, avec la tête à peine distincte de la queue, et des ouïes percées comme les trous d’un flageolet!...

LE COFFRE TRIANGULAIRE(Ostracion triqueterLinné).

LE COFFRE TRIANGULAIRE(Ostracion triqueterLinné).

LE COFFRE TRIANGULAIRE(Ostracion triqueterLinné).

Les Poissons sont couverts d’écailles minces, dures et serrées, nacrées ou colorées, aplaties, carénées ou ciselées, toujours disposées avec symétrie et le plus généralement comme les tuiles sur un toit. Ces écailles, quelquefois très-petites, semblent ne pas exister dans l’Anguille[208].

MONOCENTRE DU JAPON(Monocentris japonicusBloch, Schneider).

MONOCENTRE DU JAPON(Monocentris japonicusBloch, Schneider).

MONOCENTRE DU JAPON(Monocentris japonicusBloch, Schneider).

La peau des Poissons est toujours lubrifiée par un enduit visqueux. Leur tissu est pénétré d’une graisse huileuse qui l’empêche d’être altéré par l’eau salée.

Ces animaux présentent les couleurs les plus brillantes et les costumes les plus élégants. Ils ne le cèdent en rien, pour la beauté de la parure, ni aux Papillons, ni aux Oiseaux, ni aux coquillages si variés de l’Océan.

ROUGET(Mullus barbatusLinné).

ROUGET(Mullus barbatusLinné).

ROUGET(Mullus barbatusLinné).

LesRougetssont vêtus de pourpre. LaCoquette[209]est tachetée de vermillon et de violet. LaJarretière[210]ressemble à un serpent argenté, qui nage par ondulations, réfléchissant des teintes de rose et d’azur. LesZéessont décorés d’une riche et somptueuse broderie. LesScares, lesMaquereaux, lesDaurades, étincellent de l’éclat de l’émeraude, du rubis, de la topaze et du saphir.....

Toutes ces couleurs sont souvent distribuées en banderoles flexueuses ou en taches ocellées.

La plupart des teintes, même les plus vives, paraissent extrêmement fugaces: elles s’affaiblissent quand l’animal devient malade ou vieux; elles se ternissent quand il n’est plus dans son élément; elles se transforment dans l’hiver; elles s’évanouissent au moment de la mort... Les Romains prenaient plaisir à contempler les changements de couleur qu’éprouve le Rouget pendant son agonie (Sénèque).

On assure que certaines espèces phosphorescentes ont été vues distinctement à 7 mètres de profondeur, pendant une mer calme. (Borda.)

Bennet a fait connaître unRequinremarquable par la phosphorescence d’un vert brillant qui régnait sur toute la partie inférieure de son corps. Un individu porté dans une chambre la remplit de lumière. Le poisson avait un aspect horrible; sa lumière était permanente, mais elle ne paraissait augmenter ni par le mouvement, ni par le frottement. Quand le Requin mourut (ce qui arriva trois heures après sa sortie de l’eau), la lumière du ventre disparut la première, celle des autres parties s’éteignit graduellement; les mâchoires et les nageoires restèrent les dernières phosphorescentes. La seule partie de la surface inférieure du monstre qui ne brilla pas, fut la bande noire de la gorge.

La petitesse des nageoires dans cette espèce est cause qu’elle ne nage pas facilement.

Comme elle vit de rapine et qu’elle est nocturne, Bennet conjecture qu’avec sa phosphorescence elle fait venir sa proie, comme le pêcheur avec une torche attire le poisson.

III

Les Poissons se nourrissent de plantes marines succulentes, de vers, de coquillages et de petits crustacés. Certains mangent d’autres Poissons, et même se dévorent entre eux. Les gros engloutissent les petits, sans respecter leur propre espèce, ni même leur famille! En général, ces animaux sont très-voraces; ils avalent les morceaux sans les mâcher, le plus souvent même sans les couper.

SCORPION DE MER OU CHABOT.(Cottus bubalisEuphrasen.)

SCORPION DE MER OU CHABOT.(Cottus bubalisEuphrasen.)

SCORPION DE MER OU CHABOT.(Cottus bubalisEuphrasen.)

Nous avons vu un Chabot qui avait avalé un jeune Rouget une fois et demie plus long que lui.

John Barrow rapporte qu’unChien de merharponné près de l’île de Java avait dans son estomac un grand nombre d’ossements, fragments d’une grosse Tortue; une tête de Vache buffle et un Veau.

Brünnich, étudiant à Marseille les Poissons de la Méditerranée, trouva, dans un autre Chien de mer, deux Thons et un matelot tout habillé.

Dans un troisième individu des mêmes parages, l’estomac contenait un soldat avec son sabre.

Müller assure que dans un de ces animaux, du poids de 750 kilogrammes, pris aux environs des îles Sainte-Marguerite, le tube digestif renfermait unCheval tout entier!Ce fait est-il bien authentique?

Au combat naval du 12 avril 1782, le feu ayant pris au vaisseau françaisle César, plusieurs matelots qui s’étaient jetés à la mer furent déchirés et dévorés par des Requins rangés entre les deux flottes. Ces monstres marins se disputaient leur proie avec acharnement, sans être effrayés par les bordées d’artillerie qui tonnaient des deux côtés. (Ch. Douglas.)

Le père Labat affirme, dela façon la plus formelle, que les Requinspréfèrent la chair des noirs à celle des blancs, et cela parce qu’elle est plus savoureuse etplus parfumée. Il ajoute que lesAnglais sont plus prisésdes Requinsque les Français.

Les Poissons ont des dents non-seulement sur les bords des mâchoires, mais quelquefois encore sur le palais, dans le gosier et même sur la langue.

Chez les Mammifères, dit Cuvier, il n’y a que trois os qui puissent porter les dents; chez les Poissons, il y en a huit.

Les dents sont coniques et pointues, ou bien comprimées et tranchantes, ou bien encore déprimées et arrondies.

Celles de laRaiereprésentent de petites plaques d’ivoire serrées les unes contre les autres, et disposées comme le carrelage d’un pavé. Celles de quelques autres Poissons sont arquées ou recourbées, et ressemblent moins à des dents qu’à des crochets.

Les plus terribles, parmi ces organes, sont peut-être ceux desLoups de mer. Ces dents sont triangulaires, aiguës, tranchantes et quelquefoisgarnies de denticules sur les bords. Le poisson en possède généralement six rangées. Steller était présent lorsqu’on prit un Loup de mer sur la côte du Kamtchatka. L’animal saisit avec la gueule un levier avec lequel on le frappait, et le brisa comme un morceau de verre. Schœnfeld assure que ce monstre laisse l’empreinte de ses dents sur les ancres des navires.

Existe-t-il réellement, dans la mer du Sud, des Poissons à dents acérées, qui broutent le Corail comme un mouton broute l’herbe?

On connaît des Poissons dont les dents nombreuses sont si fines et si rapprochées, qu’en promenant les doigts dessus, on croit toucher du velours.

Les organes respiratoires ou branchies des Poissons offrent une organisation peu variée. Ce sont généralement des filaments ou petits tubes attachés en séries parallèles à des espèces d’arcs osseux, comme les brins d’une frange. Chez lesAiguilles de mer[211]et lesChevaux chenilles[212], au lieu d’être disposés en peigne, ces organes sont groupés en touffes arrondies.

Les orifices des branchies sont lesouïes, fermées par lesopercules.

Les mouvements habituels de la bouche et des operculesont donné lieu à l’opinion vulgaire que le Poissonboit constamment de l’eau. De là le proverbe:Altéré comme un Poisson; proverbe absurde, attendu que, lorsque cet animal prend du liquide, il ne boit pas, il respire. (J. Franklin.)

Les branchies offrent l’admirable propriété de s’emparer d’une quantité d’oxygène d’autant plus considérable, qu’elles fonctionnent à une plus grande profondeur. (Biot et Delaroche.)

IV

Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d’entre eux produisent des sons bien caractérisés. LeCoin-coin[213]fait entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la voix peu harmonieuse du Canard. LaVieille[214]jette un cri plaintif quand on s’empare d’elle. LesThons[215]vagissent comme des enfants, quand on les tire de l’eau. LeTambour[216]fait, en nageant, un bruit étrange qui ressemble au roulement d’une baguette sur une peau d’âne bien tendue. Ce n’est qu’à l’époque du frai que ce Poisson se fait entendre; le reste de l’année, il est muet: la basane est détendue.

On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou, située au nord de la province d’Esmeraldas, dans la république de l’Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, maisune sorte de chant.

M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucherdu soleil, quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint frapper son oreille. Notre voyageur crut d’abord au voisinage de quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et ne vit rien; il questionna un rameur.

«Monsieur, répondit celui-ci, c’est un Poisson qui chante.

—Comment, un Poisson qui chante!

—Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l’appellentSirène, les autresMusico(musicien).»

M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène. Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier concert.

Ce chant est sonore; il ressemble, à s’y méprendre, aux sons moyens des orgues d’église entendus d’une certaine distance.

Les Poissons chantent sans sortir de l’eau, comme lasirènede M. Cagniard-Latour..... C’est vers le coucher du soleil qu’ils commencent à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence des auditeurs n’intimide nullement ces musiciens d’une nouvelle espèce[217]. (Thoron.)

Nous ne dirons plus:Muet comme un Poisson!

Les Poissons possèdent des espèces de rames appeléesnageoires, qui leur servent à se soutenir dans l’eau et à nager. Le plus grand nombre en ont deux paires: deux devant (pectorales), qui sont les bras, et deux plus ou moins en arrière (abdominales), qui sont les jambes. Quand on redresse l’animal sur sa queue, la seconde paire se trouve placée, le plus généralement, à une certaine distanceau-dessous de la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière. Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des autres, quand l’animal est dans sa position habituelle, ou sur le même niveau, quand il est vertical.

AMPHACANTHE CERCLÉ(Amphacanthus doliatusCuvier et Valenciennes).

AMPHACANTHE CERCLÉ(Amphacanthus doliatusCuvier et Valenciennes).

AMPHACANTHE CERCLÉ(Amphacanthus doliatusCuvier et Valenciennes).

Les autres nageoires sont ordinairement impaires: lacaudale(c’est-à-dire la queue); l’anale(simple ou double), à la racine de cette dernière, en dessous; et ladorsale(simple, double ou triple), sur le bord supérieur.

Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six impaires.

Ces organes ont desrayonsplus ou moins nombreux, tantôt durs, tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.

Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s’élancer et s’arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d’air, remontent perpendiculairementdu sein des plantes submergées. Les autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu’aux régions les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse; ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des navettes d’or et d’argent ou comme des paillons d’acier poli. Tous s’avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons, s’éparpillent, se réunissent de nouveau, s’égarent, disparaissent, et la trace de feu qu’ils ont laissée scintille encore à nos yeux émerveillés.

L’agitation et l’inconstance de la mer semblent s’empreindre, sur les êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité et la vivacité de leurs allures. Que d’harmonies ravissantes dans le sein de l’Océan!

Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d’autres, au contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu desBonites[218]et desOrbes[219]amenés par le Gulf-stream dans la Manche, sur la côte du Devonshire.

La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée, échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée, c’est-à-dire verticale.

Chez l’Hippocampe, cette nageoire est grêle et susceptible de s’enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à saisir tous les corps qu’elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes se rencontrent étourdiment, ils s’entrelacent souvent l’un l’autre.

GRONDIN(Trigla gurnardusLinné).

GRONDIN(Trigla gurnardusLinné).

GRONDIN(Trigla gurnardusLinné).

Certains Poissons, comme leGrondin, ont des nageoirestrès-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux sont lesExocets[220], leTrigle[221]et laRascasse[222]..... Ces poissons s’élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent une étendue d’environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l’animal retombe dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu’ils sont poursuivis par une Dauradeou par un Dauphin, ils ont beau s’élancer hors du milieu qu’ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux et manque rarement son coup. Danger dans l’eau, danger dans l’air, danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle destinée[223].

POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.

POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.

POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.

LesTrigles milans[224]offrent l’intérieur de la bouche lumineux. Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus de la mer, on croit voir un groupe d’étoiles filantes[225].

On trouve au Malabar un petit poisson appeléSennal, qui se donne le plaisir de sortir de l’eau, non pas envolant, mais en rampant et grimpant le long d’une tige de Palmier. On en a vu s’élever jusqu’à deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une certaine quantité d’eau, et l’animal peut vivre quelque temps dans l’air.

SENNAL(Anabas scandensCuvier).

SENNAL(Anabas scandensCuvier).

SENNAL(Anabas scandensCuvier).

LeHassar[226], de l’Amérique méridionale, quand son marais se dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec ses écailles et ses nageoires. On dit qu’il résiste plusieurs heures au soleil le plus chaud. S’il trouve tous les marais desséchés, il s’enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui jusqu’au retour de l’eau.

V

Les Poissons ne manquent pas d’intelligence.

LeRémore, que les marins français nommentSucet, porte sur la tête un disque ovale, à bords épais et contractiles et à fond plat, garni de plusieurs rangées de lames transversales, quelquefois denticulées. A l’aide de cette espèce de ventouse, l’animal se fixe aux corps solides sous-marins. Il s’attache quelquefois au ventre du Requin,et se met ainsi sous la protection de ce monstre, qui l’emporte avec lui et malgré lui.

Le Rémore voyage de la sorte rapidement, sans danger et sans fatigue.

LE RÉMORE OU SUCET(Echeneis remoraLinné).

LE RÉMORE OU SUCET(Echeneis remoraLinné).

LE RÉMORE OU SUCET(Echeneis remoraLinné).

Les anciens croyaient que ce bizarre poisson pouvaitarrêter dans sa coursele plus grand vaisseau[227]. Les rames, les voiles, les flots soulevés par la tempête, rien n’était capable de vaincre la puissance de notre petit animal. Le navire restait toujours à la place où il l’avait fixé. A la bataille d’Actium, le vaisseau d’Antoine fut retenu par cet invisible obstacle, et c’est ainsi qu’Auguste obtint la victoire et l’empire. Pline rapporte très-sérieusement cette histoire, généralement admise de son temps.

«Que les vents soufflent tant qu’ils voudront, s’écrie le naturaliste romain, que les tempêtes exercent leur rage, le petit poisson commande à leur furie et met des bornes à leur puissance[228].»

Cette fable ridicule n’était pas la seule, du reste, dont leRémore était l’objet. L’innocente bête passait encore pourentraver le cours de la justice, pouréteindre les feux de l’amour, et pourprotéger les femmes dans une situation intéressante.....

LesRaieset lesPastenaguesse tiennent en embuscade pour saisir les faibles animaux qui nagent sans méfiance au-dessus de leur retraite.

LeFilou[229]demeure immobile au fond de l’eau; quand il voit un jeune poisson à sa portée, il allonge brusquement le museau, et s’empare aussitôt de l’imprudent.

LaBaudroiepossède des appendices flexibles, terminés par deux lobes charnus qu’elle laisse flotter, et au moyen desquels elle entraîne dans sa bouche béante les poissons inexpérimentés trompés par ce faux appât. Rondelet rapporte qu’une Baudroie déposée parmi les herbes aquatiques saisit avec les dents la patte d’un jeune Renard, et le retint prisonnier. Que diable ce Renard allait-il faire parmi les herbes aquatiques?

LesRascassespoursuivent avec audace et déchirent avec acharnement les Morues les plus grosses, même des individus vingt fois plus grands qu’elles. Ce ne sont pas toujours les gros qui mangent les petits!

LeSoufflet[230]de l’Inde, dont le museau est long et tubuleux, quand il découvre une mouche posée sur une des plantes qui croissent dans ses eaux, s’en approche doucement; puis, avec une dextérité surprenante, il lance une goutte d’eau, qui frappe le diptère et le précipite dans la mer.

L’Archer[231]de Java fait la chasse aux insectes de la même manière, avec la même adresse et le même succès.

La Nature a donné aux Poissons divers moyens pour résister à leurs ennemis. Beaucoup ont le corps cuirassé de plaques osseuses ou garni de crochets pointus. Certains relèvent les piquants de leurs nageoires, et percent vivement la main qui les saisit; d’autres ont le corps tout couvert d’aiguillons, ils s’arrondissent en boule et prennent l’apparence d’un Hérisson contracté.

Ces derniers sont appelésOrbes épineux[232]. Le père Dutertre raconte d’une manière très-naïve comment on les prend aux Antilles: «La pesche de ce poisson, dit-il, est un tres-agreable passetemps. On luy jette la ligne, au bout de laquelle est attaché un petit ameçon d’acier, couvert d’un morceau de cancre de mer, duquel il s’approche tout incontinent. Mais, voyant la ligne qui tient l’ameçon, il entre en deffiance et fait mille petites caracolles autour de luy; il le gouste quelquefois sans le serrer, puis le lasche tout à coup: il se frotte à l’encontre et le frappe de sa queuë, comme s’il n’en avoit aucune envie: et s’il voit que pendant cette ceremonie, ou plustost pendant cette singerie, la ligne ne bransle point, il se jette brusquement dessus, avalle l’ameçon et l’appas, et se met en estat de fuyr. Mais, se sentant arresté par le pescheur qui tire la ligne à soy, il entre en une telle rage et furie, qu’il dresse et herisse toutes ses armes, s’enfle de vent comme un balon, et bouffe comme un poulet d’Inde qui fait la roüe. Il se darde en avant, à droite et à gauche, pour offenser ses ennemis de ses pointes, mais en vain; car, pendant, s’il faut ainsi dire, qu’il enrage de bon cœur et creve de despit, les spectateurs s’eventrent de rire. Enfin, voyant que toutes ses violences ne luy servent de rien, il employe les ruses: il besse tout à fait ses pointes, soufletout son vent dehors, et devient flasque comme un gand moüillé: en sorte qu’il semble, qu’au lieu du poisson armé qui menaçoit tout le monde de ses pointes, on ayt pris un méchant chiffon moüillé. Cependant on le tire à terre, et alors, connoissant que toute son artifice ne luy a de rien servy, que tout de bon on a envie d’avoir sa peau, et que desjà il touche le roch ou le gravier de la rive, il entre en de nouvelles boutades, fait le petit enragé, et se démene estrangement. Se voyant à terre, il herisse tellement ses pointes, qu’il est impossible de le prendre par aucune partie de son corps, si bien qu’on est contraint de le porter avec le bout de la ligne un peu loin du rivage, où il expire un peu de temps après.»

Dans l’Espadon[233], la mâchoire supérieure est prolongée en forme d’épée ou de broche aplatie, sorte de machine de guerre horizontale, puissante, terrible, avec laquelle le poisson peut attaquer les plus grands animaux marins. Les coups qu’il porte sous l’eau, contre les navires, sont assez forts pour enpercerles bordages. On possède, au Musée royal de Londres, un fragment de carènetraversépar l’épée d’un Espadon.

LaScie[234]offre en avant du museau, non plus un glaive, mais, comme son nom l’indique, une véritable scie. C’est une lame longue (quelquefois de trois mètres), large, extrêmement dure, armée sur les deux bords d’épines osseuses un peu écartées, très-fortes et très-pointues. Ces épines sont implantées dans les alvéoles et ressemblent à des dents, mais elles n’en ont pas la texture. (Les vraies dents de l’animal se trouvent sur ses mâchoires; elles ressemblent à de petits pavés.) Avec ce terrible instrument, lemonstre réussit à déchirer le ventre des Baleines ou les flancs des Cachalots... Quelles affreuses blessures!

LeChirurgien[235]et leDocteur[236]présentent aussi une arme dangereuse pour attaquer et se défendre, mais cette arme se trouve à la queue et non à la bouche; elle est petite. C’est une sorte delancette.

Enfin, plusieurs espèces sont armées d’un appareil admirable, avec lequel elles peuvent atteindre au loin, par une puissance invisible, et frapper avec la rapidité de l’éclair. Nous voulons parler des Poissons électriques, dont le plus connu est laTorpille[237], poissons qui semblent avoir dérobé au ciel, et transporté sous l’eau, une étincelle du majestueux météore qui éclate dans les airs.

VI

La Providence semble laisser au hasard, chez les Poissons, la reproduction de l’espèce, et pourtant tout est si bien disposé, que le grand but ne manque jamais d’être atteint.

A l’époque de la reproduction, les femelles s’approchent du rivage et des grèves sablonneuses exposées au soleil. Elles y pondent leurs œufs. Les mâles arrivent peu de temps après et les fécondent.

Pour que le vœu de la Nature s’accomplisse, il n’est pas nécessaire que ces derniers aient aucun rapport direct avec les femelles. Chez la plupart des espèces, les deux sexes ne se voient pas, peut-être même ne se sont-ils jamais vus. Par conséquent, ils ignorent tout à fait les tendres sentiments! A quoi leur servirait l’affection sexuelle? Sous ce rapport, les Escargots nous semblent plus heureux[238].

Chez lesÉpinoches[239], les choses se passent un peu différemment. Quoique ces poissons appartiennent à l’eau douce, nous devons dire quelques mots de leurs allures. Le mâle, revêtu de sa livrée d’amour, construit un nid avec des racines, des herbes et des fibres végétales artistement entrelacées. Ce nid a deux portes. Lorsqu’il est prêt, l’Épinoche appelle une femelle, l’encourage à le suivre. Si elle oppose quelque résistance, il la saisit par une nageoire et l’entraîne violemment. Il la fait entrer dans le domicile conjugal, la surveille pendant qu’elle pond, et puis la chasse par la seconde porte. Alors il entre lui-même dans le nid pour arranger et féconder les œufs, glisse etreglissepar-dessus enfrétillant; les quitte pour réparer le dégât fait à la couchette; puis court chercher une autre femelle près de pondre, et répète le même manége jusqu’à ce que le berceau soit suffisamment rempli. Alors il ferme la seconde ouverture et ne laisse qu’une porte. Il demeure en sentinelle près des œufs, pour les défendre contre les autres Épinoches. Suspendu verticalement au-dessus du nid, le museau à l’entrée, il agite l’eau sans cesse avec ses nageoires. Il paraît content, mais il est trop inquiet pour avoir un bonheur parfait.

Guillaume Pellicier, évêque de Montpellier, avait reconnu, il y a bien longtemps, que lesGobieset lesHippocampesont aussi l’habitude de construire des nids pour recevoir leurs œufs.

Certains Poissons ne peuvent pas frayer au milieu des eaux salées. Ils se rendent dans les fleuves, ainsi que dans leurs affluents. Ils ont la faculté de nager contre le courant; ils courent en arrière. Les plus célèbres sont lesEsturgeons[240], qui abandonnent la mer, et particulièrementla mer Caspienne et la mer Noire, où ils vivent en troupes nombreuses, pour gagner les eaux douces de la Volga et du Danube; lesAloses[241], si recherchées pour la table quand on les prend à l’époque de l’émigration, et si peu estimées au contraire au moment de leur retour; et lesSaumons, qui remontent les fleuves et les rivières, et vont le plus près possible des sources, franchissant, à l’aide d’une force musculaire excessive, des obstacles en apparence insurmontables.

PÉGASE VOLANT(Pegasus volansLinné, Gmelin).

PÉGASE VOLANT(Pegasus volansLinné, Gmelin).

PÉGASE VOLANT(Pegasus volansLinné, Gmelin).

Poussés par un instinct analogue à celui qui ramène les Hirondelles à leurs nids, ces poissons reviennent chaque année dans les mêmes eaux, après être retournés à la mer. (A. Duméril.)

Deslandes, commissaire général de la marine, ayant acheté douze Saumons aux pêcheurs de Châteaulin, près de Brest, leur mit un anneau de cuivre à la queue, et leur rendit la liberté. Les années suivantes on en reprit quelques-uns.

Les Poissons sont d’une fécondité excessive. Leur multiplicité dépasserait tout ce qu’on peut imaginer, si mille causes de destruction ne s’y opposaient pas. Un nombre immense de germes périssent avant leur éclosion. Les courants les dispersent, les tempêtes les meurtrissent, le soleilles dessèche. A peine un pour cent, parmi ces œufs, produisent-ils une créature vivante. Des milliers de petits sont dévorés; des quantités considérables d’adultes servent de nourriture à d’autres Poissons, à des Oiseaux, à d’autres animaux marins et à l’Homme lui-même.....

On a trouvé par le calcul:

Après la ponte[249], l’œuf devient plus transparent, et l’on voit apparaître sur un point de la surface du globe intérieur, au milieu d’un amas de gouttelettes d’huile, une petite tache circulaire blanchâtre. Chez les Poissons d’été, une heure ou deux suffisent pour que cette tache, qui représente le germe, se réalise; tandis qu’il en faut huit ou dix chez les Salmonidés. Puis on voit ce germe s’affaisser, diminuer d’épaisseur, mais en même temps s’agrandir et se transformer en membrane. Son extension augmente de plus en plus, envahit le tiers, la moitié, enfin la totalité du globe intérieur de l’œuf. En même temps l’embryon se manifeste sous la forme d’une ligne blanchâtre occupant un quart de la circonférence de l’œuf. Plus tard, les formes du jeune Poisson se dessinent à travers la membrane externe, et les yeux apparaissent comme des points noirâtres.Enfin, les œufs ne tardent pas à éclore. Il faut une semaine d’incubation dans la Carpe, une vingtaine de jours chez le Brochet, et deux ou trois mois chez la Truite et le Saumon.

La plupart des Poissons blancs se dispersent presque aussitôt nés. Les Salmonidés portent, au sortir de l’œuf, une énorme vésicule, qui les rend incapables de se soustraire par la fuite à la voracité de leurs ennemis; ils se retirent à l’abri de la vive lumière, et se nourrissent des éléments renfermés dans leur énorme poche abdominale. Vers la cinquième ou sixième semaine, cette poche abdominale a disparu, et le jeune Poisson est semblable à ses parents.

Ordinairement la mère ne prend aucun soin des petits. Il y a peu d’exceptions à cette règle.

On cite comme exemple du contraire leHassar[250], dont nous avons déjà parlé. Cette espèce construit un berceau qu’on a comparé au nid de la Pie. Il est arrondi, un peu aplati vers les pôles, et disposé de manière que sa partie supérieure arrive jusqu’à la surface de l’eau. L’orifice est petit: il a juste ce qu’il faut pour laisser passer une femelle. Celle-ci veille, avec le soin maternel le plus actif, jusqu’à la sortie des petits.

Quand on veut prendre ce poisson, on place un panier devant son nid; on frappe légèrement sur ce dernier. Le Hassar, en colère, hérisse ses piquants et sort à l’instant de la couchette; il se précipite dans le panier. (R. Schomburgk.)

Le père poisson, qui montre quelquefois tant d’affection pour les œufs à une époque où ils ne sont pas encore vivifiés, et où, par conséquent, il n’est pour rien dans leur organisation, ne regarde plus ces mêmes œufs, fécondés par lui, quand ils éclosent, et les jeunes poissons, ses propres enfants, quand ils sont nés! O bizarrerie de la paternité!

On assure cependant que l’Épinoche mâle, après avoir courageusement protégé son nid et les œufs de ses femelles, prend soin des petits qui viennent d’éclore. Il les défend comme une Poule défend ses poussins, les empêche de sortir du berceau pendant les premiers temps, et leur apporte progressivement une nourriture convenable.

On dit aussi que l’Aiguille de mermâle[251]présente sous la queue deux appendices mous, qui peuvent former une poche en se rapprochant. Il enferme dans cette poche les œufs de sa femelle. Ces œufs sont ainsi soumis à une sorte d’incubation. Au mois de juin, les petits éclosent et quittent la bourse; mais ils suivent leur père. Toutes les fois qu’un danger les menace, ils retournent chercher un refuge dans la poche protectrice, comme font les jeunes Kanguroos de la Nouvelle-Hollande dans la poche maternelle. Mais, chez notre petit poisson, c’est le mâle qui est la mère.

Il ne faut pas croire, avec Plutarque, que leRequinne le cède enbonté paternelleà aucune créature vivante. L’illustre historien dit que le père et la mère se disputent le soin d’alimenter leurs tendres nourrissons et de leur apprendre à nager, et qu’ils les reçoivent dans leurgueule protectrice, quand il survient quelque ennemi.

Il est heureux que le bon Plutarque ait été plus exact sur les faits et gestes des grands hommes que sur les habitudes des Requins.

VII

La mer est une abondante source de productions pour les population des côtes. Elles puisent dans son sein les éléments de leurs richesses. La ligne ou la drague, le filet flottantou le chalut[252], tout est bon pour retirer du sombre abîme le coquillage ou le poisson qui peut être de quelque utilité ou de quelque agrément.

Les gouvernements ont dû mettre un frein à cette sorte de pillage, et protéger les populations contre elles-mêmes. Mais en même temps qu’on réglait les moissons marines, on a cherché à les multiplier par la pisciculture.

Cet art a une origine très-ancienne. Les Chinois le pratiquent depuis un temps immémorial; les Romains le faisaient servir à leur amusement et au luxe de leur table.

On retenait prisonniers dans des piscines les poissons qu’amenait la marée montante, ou que les pêcheurs rapportaient de leurs courses. On les élevait, on les engraissait comme les bestiaux de nos étables. On obtenait ainsi des élèves excellents et très-recherchés.

Cette sorte de parcage est pratiqué de nos jours sur des points nombreux de la côte où la montée du poisson est abondante. L’industrie du lac Comacchio est l’une des plus considérables.

Au milieu duXVIIesiècle, une découverte vint transformer la pisciculture.


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