III

«Monsieur,«J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; toutà l'heure elle sera derrière.«Je vous salue.«Jujubès.»

«Monsieur,

«J'ai reçu votre lettre de faire-part; elle est là devant moi; toutà l'heure elle sera derrière.

«Je vous salue.

«Jujubès.»

Pour l'instant, les deux époux avaient, pour leur fille, des vues de deux côtés; ils pensaient, d'abord, à une riche cliente, mademoiselle Piédevache, qui se faisait peindre par Jujube, tous les cinq ans, et se peignait, elle-même, au pastel tous les jours. Maintes fois elle avait parlé, pendant les poses, d'un neveu, son seul héritier, avait fait des allusions au sujet d'Athalie et on ne doutait pas que ces allusions ne fussent des ballons d'essai; aussi, lui envoyait-on de fréquentes invitations, tant pour les grandes soirées que pour les réunions intimes.

L'autre époux, des idées matrimoniales duquel on ne doutait pas, c'était M. Quatpuces, jeune savant, plein d'attentions pour Athalie qu'il comblait d'éloges, et de prévenances pour madame Jujube, à qui, déjà, il avait apporté des bouquets, galanterie très significative. Il ne tarderait, sans doute, pas à se déclarer; ce soir, peut-être, car on espérait le voir.

Il arriva le premier et les deux époux virent, dans cet empressement, un nouvel indice des dispositions qu'ils lui supposaient.

M. Quatpuces était un jeune homme grave: il entra, portant avec gravité un bouquet, qu'il offrit gravement à madame Jujube, laquelle s'extasia sur la beauté des fleurs dont il était composé:—Ce sont des orchidées, dit-il, et il expliqua que cette herbelée vivace appartient à la famille des Monocotylédum, laquelle est divisée en sept grandes tribus: les malaxidées, les épidondrées, les vandées, les orphydées, les néothiées et les cypripediées, dont la racine est accompagnée de tubercules charnus, ovoïdes ou globuleux, et la tige garnie de feuilles engainantes, naissant de rameaux nommés pseudobales.

—Oh! pseudobales! c'est délicieux, dit madame Jujube.

Elle allait probablement embrasser Quatpuces pour pseudobales, lorsque la bonne annonça madame Saint-Sauveur. La maîtresse de la maison courut au-devant de la visiteuse.—Oh! que c'est aimable à vous, dit-elle, et ce furent des caresses à n'en plus finir.—Madame de La Dolve! cria la bonne; et madame Jujube quitta madame Saint-Sauveur pour la nouvelle venue:—Oh! que c'est aimable à vous, lui répéta-t-elle.... Puis arrivèrent successivement d'autres dames qu'elle accueillit avec le même empressement, les mêmes minauderies, et le même:—Oh! que c'est aimable à vous!

Et, naturellement, elle leur présenta le jeune et illustre savant, M. Quatpuces, qu'elles félicitèrent de confiance. L'une des dames ayant aperçu le bouquet, s'extasia sur sa beauté.—C'est une galanterie de monsieur, dit madame Jujube; ce sont des orchidées. Quand vous êtes entrées, mesdames, M. Quatpuces me décrivait ce genre de fleurs; c'est extrêmement intéressant; je regrette bien que vous n'ayez pas été là pour entendre cette savante définition.

—Je crois, dit Jujube, que si ces dames le priaient bien, M. Quatpuces, qui est la galanterie même, recommencerait pour vous.

Quatpuces alla au-devant du geste suppliant esquissé par les visiteuses:—Je vous en prie, mesdames, dit-il, je suis trop heureux....

—Ah! bravo! dit madame Jujube; mais d'abord, un verre de punch! ajouta-t-elle, en voyant entrer la bonne portant un plateau.

Les dames Jujube présentèrent les verres de punch et bientôt le jeune savant reprit la parole; arrivé au point où il était resté:

—Tenez, mesdames, continua-t-il, en montrant une des fleurs, voyez: au centre de cette fleur s'élève une sorte de columelle!

—Oui, oui, répondirent les dames.

—Columelle? dites-vous, demanda madame Jujube.

—Oui, columelle, dit Jujube, enchanté d'étaler son savoir, du latincolumna, colonne.

—Pas précisément, répondit Quatpuces, mais decolumella, petite colonne.

—Enfin, c'est toujours une colonne, répliqua Jujube, qui n'avait jamais tort.

Quatpuces reprit: «Columelle est le nom donné, en botanique, à l'axe vertical de quelques fruits, qui persiste, après la chute de leurs autres parties, comme dans le géranium. En conchiologie, on nomme aussi columelle l'espèce de petite colonne qui forme l'axe de toutes les coquilles spirales. Cette sorte de columelle se nomme gynosthème.

—Oh! gynosthème! exclama madame Jujube avec enthousiasme.... Gynosthème!

Quatpuces continua:—Au sommet du gynosthème, on trouve, excepté dans le genre Cypripédium....

Madame Jujube allait se pâmer sur Cypripédium, quand on annonça MM. et mesdames Blanquette. Elle eut un mouvement d'humeur et Jujube laissa échapper un ah! d'impatience:

—On ne les voit à peu près jamais, dit-il à demi-voix, à sa femme, et aujourd'hui que nous avons des visiteurs distingués....

La famille Blanquette fit son apparition.

Le chef était une espèce de nabot rougeaud et grassouillet qui formait un singulier contraste avec son épouse grande comme le hasard et plus maigre que la plus étique des vaches de la bible; près d'elle, marchait mademoiselle Léonie, leur fille, et près de son père, le jeune Léon. Léonie a dix-huit ans, Léon en a onze et, tenant de sa mère, il dépasse déjà son père de toute la tête; ce qui n'empêche pas l'auteur de ses jours de le tenir par la main. Quant à son embonpoint il fait songer à une longue paire de pincettes culottée; au moral, il est ce qu'on appelle vulgairement un grand serin.

M. Blanquette, sous-chef de bureau au ministère des travaux publics, est un homme de mœurs paisibles, n'allant jamais au café et occupant ses loisirs à exercer en simple amateur l'art de l'horlogerie que ses parents avaient refusé de lui faire apprendre, préférant pour lui, et aussi pour leur amour-propre, qu'il entrât dans l'administration. Il s'était adonné à une spécialité plus facile que les montres et les pendules: les réveille-matin, et il reconnaissait les invitations à dîner de ses amis par l'hommage de ses produits; ses seuls livres familiers étaient des traités de mécanique; ses meubles étaient couverts de rouages, de timbres et de vis; quand il allait avec sa famille passer la soirée chez des amis, il emportait dans un petit sac des pièces d'horlogerie, des outils, se mettait dans un coin et travaillait de son art favori, pendant que d'autres jouaient au whist ou faisaient de la musique. Enfin, il avait surnommé sa femme Grand-Ressort, son fils Cadran et sa fille Cuvette.

Madame Blanquette se courba en deux pour embrasser les dames Jujube; Athalie accapara Léonie, l'emmena causer à l'écart et Blanquette s'empara tout de suite du maître de la maison pour lui expliquer la rareté de ses visites, depuis si longtemps; il cherchait un nouveau système d'échappement pour ses réveille-matin:—Je l'ai enfin trouvé, ajouta-t-il, d'un air triomphant. Il ne me fallait peut-être pas deux heures pour faire mon expérience et je la voulais ce soir même, mais ma femme m'a dit: «Allons, tu vas encore nous empêcher d'aller chez nos amis Jujubès....» Alors je lui ai répondu: Allons-y, je finirai ça chez eux... et j'ai apporté mon petit sac. Je me mettrai dans un coin, vous savez... ça ne dérange personne; qu'on ne s'occupe pas de moi.

—Eh bien, installez-vous où vous voudrez, répondit Jujube; en attendant prenez un verre de punch... il est excellent. Cadran entraîna son père vers le plateau et Jujube retourna vers Quatpuces qui, à ce moment, répondait aux remerciements des dames qu'il était trop heureux.... Jujube insinua qu'on fatiguait peut-être le savant; Quatpuces protesta, mais les dames qui avaient suffisamment de Gynosthème, de Cypripédium et d'Epidondrée, appuyèrent l'artiste, allèrent se grouper dans un coin du salon, tirèrent, qui sa broderie, qui sa tapisserie, et les langues ne tardèrent pas à marcher avec autant d'activité que les aiguilles, tandis que, dans un autre coin, Jujube tenait l'homme qu'il espérait amener, par des allusions, à se déclarer:—Seul, la vie est bien triste, lui dit-il, car vous vivez seul, je crois.

—Seul avec une vieille bonne.

—Et vous prenez vos repas au restaurant; bien mauvaise nourriture! ou alors, fort coûteuse si vous allez dans des établissements renommés.

—Non, ma vieille bonne me prépare mes repas.

—Alors, vous mangez seul?

—Je lis en mangeant.

—Faute d'une compagne je conçois cela, mais la table de famille, le père, la mère, les enfants, sont choses préférables.

—Sans doute, sans doute.

—Une femme instruite, à qui rien de ce qui fait l'attrait de la causerie n'est étranger, qui est musicienne.... vous aimez la musique?

—Beaucoup, j'ai même fait un travail sur la musique des anciens, sur la musique religieuse, sur la musique des sauvages.

—Ça doit être très intéressant?

—Extrêmement intéressant.

—Au fait, dit Jujube, en se levant, je ne sais pas pourquoi Athalie ne nous fait pas un peu de musique.

Et il cria:—Athalie, on demande que tu joues quelque chose.

—Oui, oui, firent les dames.

—Elle va jouer:Comme un éclair, dit madame Jujube; pendant ce temps, moi, je vais m'occuper du thé.

Elle sortit.

—Il faut que je t'appelle pour te mettre au piano, dit à demi-voix Jujube à sa fille; c'était donc bien intéressant ce que te disait cette petite grue de Blanquette?

—Oui, très intéressant, elle m'a confié qu'elle se marie....

—Ah! fit Jujube avec dépit... une fille sans talent, sans fortune, pas jolie.... Qui diable peut s'allier à cette famille d'idiots.... Un cordonnier?

—Non, un employé qui a une bonne place. Elle veut m'avoir pour demoiselle d'honneur.

—Jamais... s'écria Jujube; nous nous excuserons pour refuser l'invitation si nous la recevons. Voyons, mets-toi au piano!

Athalie s'installa et Jujube tourna les pages du morceau de musique, suivant son habitude, afin de pouvoir adresser à sa fille desa partequi, entendus de la société, eussent pu refroidir l'enthousiasme final attendu:

—La bémol, donc! fichue bête; plus de sentiment! ça n'exprime rien...pianissimo! Trop fort!... Tu ne sens donc rien, dinde, buse! Si je n'étais pas, probablement, ton père, je ne sais pas de qui tu tiendrais....

Tout à coup le morceau fut interrompu par des cris de douleur et Cadran, fou, éperdu, montra sa main à laquelle adhérait un verre à punch qu'il ne pouvait plus retirer. La main qu'il contenait s'était enflée démesurément; au fond du verre était un papier brûlé:

—Ah! mon Dieu! s'écria madame Blanquette, il s'est fait une ventouse.

—C'est les camarades qui m'ont appris ça! hurlait Cadran.... Oh! la, la! ma main.

On lui retira non sans peine le malencontreux verre; sa mère le traita d'imbécile et l'envoya à la cuisine:—Demande de l'eau froide à la bonne, lui dit-elle, et plonge ta main dedans. Cadran sortit et Athalie, alors, put reprendre son morceau qu'elle termina à la satisfaction générale, sauf celle de son père.

Madame Jujube rentra au milieu des applaudissements.

—Elle a jouéComme un éclair? demanda-t-elle à son mari.

—Elle a joué comme un cochon, répondit-il à voix basse; et il ajouta: Les Blanquette marient leur fille! Puis très haut:—Extrêmement bien, ma fille, un charme, un sentiment....—Ah! dit-il à Quatpuces, elle a le feu sacré; ce sera une grande artiste, qui fera honneur à son mari.

—Il est certain, répondit Quatpuces, qu'avec ses talents et la fortune que lui gagne si glorieusement son illustre père, Mademoiselle fera, de son mari, l'époux le plus envié.

—V'lan! se dit notre artiste, que cette nouvelle déception empêcha d'aspirer l'encens du motillustre, et les Blanquette trouvent un mari pour leur fille, eux!

Et Jujube cherchait une réponse empreinte de fine ironie, pour en blesser Quatpuces, lorsqu'Athalie commença un autre morceau, à la demande des dames, et Jujube retourna à son poste de tourneur de feuilles.

Le nouveau morceau fut, comme le précédent, interrompu par les cris de Blanquette fils:—Allons! qu'est-ce qu'il a encore? demanda la mère.

Cadran entra, pâle, défait et la langue tirée, au bout de laquelle pendait et se balançait une bouteille; c'était une bouteille qui avait contenu du sirop; il avait fourré sa langue dans le goulot: en aspirant, il avait fait le vide et sa langue était restée prisonnière.

—Ah! quel galopin embêtant, grommela Jujube, c'est toujours la même chose.

—Hi! ma langue! ma langue! faisait Cadran.

—On va être obligé de te la couper, dit la mère.

—Non, non, je ne veux pas! Et il tira sur la bouteille....

—Alors, tu vas te l'arracher, ajouta madame Blanquette.

Quant à l'horloger, rien n'avait pu le distraire de son travail.

—Je veux qu'on casse la bouteille, criait le galopin.

Bref, on dégagea sa langue comme on avait dégagé sa main et Athalie reprenait son morceau, quand un carillon se fit entendre;—tout le monde sursauta:

—Ça y est! cria Blanquette... ça y est!

—Mais arrêtez donc ça, vociférait Jujube, c'est déplorable! Un enfant insupportable, un père qui jette le trouble....

—Mais, mon cher monsieur... balbutia Blanquette.

—Un salon n'est pas un atelier d'horlogerie, répliqua Jujube avec emportement; quand on veut faire de l'horlogerie, on reste chez soi.

—C'est bien, monsieur, dit Blanquette en ramassant ses ustensiles; vous ne me direz pas cela deux fois.

—Tu as raison, cria sa longue épouse, allons-nous-en! Et ne remettons jamais les pieds ici....

—Comme vous voudrez! fit Jujube.

Et la famille Blanquette se retira majestueusement.

Après un moment de trouble, causé par cet incident:—Ne nous occupons plus de ces grotesques, dit Jujube. Continue ton morceau, ma fille.

Et Athalie se remit à son piano.

Au milieu du morceau, la porte s'entr'ouvrit doucement et Pistache entra avec précaution, accompagné de Bengali. Il fit signe de la main qu'on ne s'occupât pas de leur arrivée et qu'on les laissât écouter Athalie, puis il dit tout bas à Bengali, avec émotion:—C'est elle qui joue.

—Ah! c'est votre adorée?

—Oui; chut! ne perdons pas une note.

Et il écouta l'exécutante avec un enthousiasme que trahissaient ses gestes et ses exclamations:—Ah! bravi, brava!

Puis, après un nombre incalculable de mesures de l'interminable morceau:

—Comment trouvez-vous ça? demanda-t-il à son ami.

—Bigrement long, répondit celui-ci.

—Ah! fit Pistache déconcerté; vous n'aimez peut-être pas le piano?

—Moi? si; seulement je le comprends autrement.

—Ah!

—Oui, j'en ai un à la campagne; il y était avec le mobilier; j'ai acheté la propriété toute meublée.

—Ah! et alors, le piano?

—J'en ai retiré la mécanique et j'ai mis des lapins dans la caisse; voilà comment je comprends le piano. Quel est ce grand monsieur qui est près de votre virtuose, dont le visage exprime le noble spleen des lords?

—Je ne le connais pas.

—Je le regrette, je vous aurais prié de me présenter à lui; il a l'air gai.

Le morceau fini et applaudi, particulièrement par Pistache qui se fit remarquer par ses transports d'admiration, madame Jujube dit à son mari:—C'est ce monsieur qui est venu pour son portrait.

Jujube alla exprimer à notre jeune homme tous ses regrets d'avoir été absent.

—Oh! monsieur, répondit l'élève pharmacien, votre absence m'a valu une invitation et la joie d'entendre mademoiselle; quel talent, monsieur! J'ai entendu bien des fois Dumaine, Taillade, Paulin, Ménier, et je peux dire, sans comparaison....

—En effet, monsieur, répliqua Jujube, en souriant, la comparaison....

Madame Jujube s'était approchée:—Vous nous avez fait le plaisir d'amener un de vos amis, monsieur?

—Sur l'invitation de mademoiselle, oui, madame.

—Vous avez bien fait, dirent les deux époux.

Bengali s'inclina.

—Monsieur Bengali! dit Pistache en présentant son nouvel ami.

Et ici, nouveaux saluts.

Pistache continua:—Un jeune homme de beaucoup d'esprit.

—Oh! oh! fit Bengali, vous exposez monsieur et madame à des déceptions.

—Non, non, répliqua Pistache, vous m'avez fait rire pendant notre dîner, avec toutes les calembredaines que vous m'avez débitées et tous ces tours de société que vous faites et qui sont à mourir de rire!

—Ah! vraiment? fit madame Jujube.

Et elle courut annoncer à ses invités qu'un jeune homme, amené par un client de son mari, faisait des tours de société à mourir de rire.

—Oh! il nous en fera, dirent les dames.

—Je l'espère, répondit la maîtresse de la maison.

La bonne apporta le thé et les petits fours; Athalie et sa mère présentèrent les tasses pleines, sans manquer de dire à chaque personne:—C'est du thé de la Porte Chinoise; prenez donc de ces petits gâteaux, ils sont de chez Frascati.

Et Bengali, qui avait déjà jugé ses hôtes, de se demander:—Où diable cet apothicaire m'a-t-il amené? Et il refusa le thé.—Vous ne l'aimez pas, monsieur? demanda Athalie; de la Porte Chinoise.—Mademoiselle, je ne l'aime que brûlant; si je peux le boire, je n'en veux pas.

Cependant, sur l'insistance d'Athalie, il accepta une tasse et un gâteau.

Pendant qu'il se livrait à la dégustation de ces choses de premier choix, le peintre causait avec son futur modèle du portrait à faire, et on fixait le premier jour de pose; Madame Jujube vint interrompre l'entretien.—Puis-je dire un mot? demanda-t-elle.—Oui, monsieur et moi, nous sommes d'accord pour le prix et les heures de séances; qu'est-ce que tu voulais dire?

—Je voulais demander à monsieur si son ami ne nous ferait pas un de ces tours de société si amusants, dont il nous a parlé; ces dames en seraient bien heureuses.

—Je suis convaincu, madame, répondit Pistache, qu'il se fera un vrai plaisir de vous être agréable; je vais le lui demander.

Et il s'approcha de Bengali:—Je viens, lui dit-il, vous exposer une requête de toute la société.

—A moi? Mais personne ne me connaît ici; que peut-on avoir à me demander?

—On sait que vous connaissez un tas de tours très drôles, et....

—C'est vous qui avez dit cela? demanda Bengali avec une parfaite mauvaise humeur.

—Mais... oui... oui.

—Que le diable vous emporte! et on veut que j'amuse ces grotesques!

Pistache fut tout interdit:—C'est que, balbutia-t-il, j'ai fait espérer... j'ai même promis....

—Jamais de la vie! Je fiche mon camp d'ici; par exemple! Comment! on se figure que, pour une tasse de thé de la Porte Chinoise et un croquet de chez Frascati, je vais....

A ce moment, Athalie s'approcha:

—Je viens, dit-elle, en ambassadrice auprès de monsieur qui fait, paraît-il, des tours de société si amusants; ces dames espèrent que....

—Mon Dieu, mademoiselle, dit Bengali, je n'étais pas préparé à....

Madame Jujube et ses amies, qui suivaient, de l'œil, les négociations entamées par Athalie, devinant aux gestes du monsieur si amusant des objections que l'intelligence limitée de l'ambassadrice serait impuissante à vaincre, arrivèrent toutes à la rescousse et arrachèrent à Bengali un consentement qui fut accueilli par de joyeux battements de mains, et toutes les dames retournèrent à leurs places, en disant:—Ah! il veut bien! il veut bien!

—Voyez-vous comme tout le monde est enchanté, dit Pistache; oh! vous me faites bien plaisir; j'aurais été si vexé de votre refus.... Parce que, vous comprenez, ça me mettra bien dans la famille; mais vous serez récompensé par un succès monstre. Tâchez de trouver quelque chose de bien drôle.... Ah! bon, je vois que vous réfléchissez.

Bengali cherchait, dans sa tête, une mystification colossale.

—Des imitations! lui conseilla Pistache; vous m'en avez fait pendant notre dîner; vous savez bien: celle d'une clé dans une serrure qu'on ferme à double tour; celle d'une bouteille qu'on débouche; celle de....

—Ah! oui, des imitations; vous avez raison.

Pistache courut tout joyeux annoncer à la société que son ami Bengali allait faire des imitations très drôles.

Cette bonne nouvelle fut accueillie par des bravos, pendant que Bengali se disait:—Je les attends au dernier tour.

Il s'avança au milieu du salon et, après s'être incliné devant les joyeux battements de mains avec lesquels il fut accueilli, il demanda une bouteille vide et un tire-bouchon. La bonne apporta les deux objets; il plaça, alors, la bouteille entre ses jambes, fit tourner le tire-bouchon dans le goulot vide, puis feignant de tirer, avec des efforts comiques et une torsion de bouche qui mirent tout le monde en belle humeur, le bouchon absent, il imita, avec sa bouche, leflocretentissant, causé par la sortie pénible d'un bouchon trop serré.

Des bravos unanimes accueillirent cette onomatopée saisissante.

Après ce tour, notre farceur demanda un tabouret de cuisine; il le déposa les pieds en l'air, fit le geste de prendre, à terre, une grosse bûche, mima le vacillement causé par l'enlèvement d'un lourd fardeau, plaça censé la bûche entre les pieds du tabouret, mit son pied dessus, comme pour l'assujettir; puis, saisissant des deux mains une scie imaginaire et en présentant la lame au milieu de la bûche supposée, il imita le bruit de la scie, aux rires fous et aux battements de mains de l'assemblée en délire.

—Monsieur, demande Quatpuces, est-ce que vous pourriez imiter un timbre de pendule?

—J'imite tous les timbres, monsieur, répondit-il, même les timbres-poste.

Tout le monde rit excepté le questionneur qui, comme Caton, son modèle, n'a jamais ri.

Quant à l'intelligente Athalie, elle demanda comment on pouvait bien imiter un timbre-poste.

—De la même façon qu'on imite les billets de banque, mademoiselle, répondit Bengali, seulement on s'expose à aller au bagne; c'est pourquoi je m'abstiens de faire cette imitation; mais vous n'y perdrez rien, je vais exécuter le tour nomméla surprise, parce qu'en effet, personne ne s'attend à ce qui arrive.

Une nouvelle manifestation joyeuse se produisit, à l'énoncé d'un résultat mystérieux et imprévu.

—Pour faire ce tour, dit notre mystificateur, j'ai besoin de divers objets. Et il demanda une ficelle longue de 5 à 6 mètres, des bougies, un moulin à café et un cor de chasse qu'il avait vu, dans l'antichambre, pendu à un clou, accessoire à l'usage de l'artiste pour les portraits de chasseurs.

Ces divers objets lui ayant été apportés, Bengali fit tenir un bout de la ficelle par M. Quatpuces, l'autre bout par Jujube, rangea les dames côte à côte le long de la ficelle et leur remit à chacune une bougie allumée, plaça au milieu d'elles madame Jujube armée du moulin à café et mit, en face d'elle et à distance, Pistache qu'il chargea du cor de chasse.

La mise en scène ainsi préparée à la grande gaîté des comparses de l'opérateur, celui-ci donna comme instructions: à madame Jujube, de moudre; à Pistache, de souffler dans le cor de chasse, et il sortit pour préparer, soi-disant, la surprise; affaire de quelques minutes, ajouta-t-il.

Il y avait un bon quart d'heure que madame Jujube tournait son moulin et que Pistache soufflait dans son instrument; on s'était d'abord tordu de rire, mais on commençait à se regarder et à trouver bien longs les préparatifs du tour, lorsque la bonne annonça mademoiselle Piédevache.

La nouvelle venue resta stupéfaite en voyant le tableau qui s'offrait à ses yeux.

—Excusez-nous, mademoiselle, cria Jujube, c'est un tour que va nous faire un jeune homme que nous a amené monsieur, qui joue du cor.

—Oui, mon ami Bengali, ajouta Pistache.

—Mon neveu! dit mademoiselle Piédevache.

—Votre neveu! s'écrièrent monsieur, madame et mademoiselle Jujube, c'est votre neveu?

—Oui, et je viens de le rencontrer à cent pas d'ici, qui racontait je ne sais pas quoi à plusieurs jeunes gens; ils riaient tous comme des fous.

Tableau!

Bengali, pourtant, avait eu, ce jour-là même, une déception qui aurait pu influer sur son humeur, naturellement joyeuse; l'acceptation de son bras et de son parapluie, par la gentille Georgette, lui avait fait concevoir des espérances, sinon d'une réalisation immédiate, du moins à délai plus ou moins bref; sa conversation avait amusé la jeune fille, il vit qu'elle aimait à rire et il se savait en fond pour la mettre en gaîté; aujourd'hui, dans sa chambrette où elle lui permettrait d'aller se reposer, il soutiendrait son rôle de jeune homme sentimental, rêvant d'une épouse adorée et de bébés jolis et blonds comme leur mère; à la deuxième visite (car elle consentirait sans nul doute à ce qu'il allât s'informer si elle n'aurait pas attrapé un refroidissement sous la porte cochère), à cette deuxième visite, il s'enhardirait à prendre quelques petites libertés et, si elle se fâchait, il connaît le proverbe sur le rire qui désarme la colère.

Le voyage, d'ailleurs, n'avait été qu'une succession d'incidents et de rencontres qui avaient entretenu la belle humeur du jeune couple;—tout était matière à réflexions cocasses, pour Bengali, particulièrement les grincheux mouillés jusqu'aux os, dont sa gaîté, provoquée par l'état lamentable des infortunés, augmentait encore l'irritation.

Quoique tout à ses espérances de conquête, le joyeux garçon ne pouvait résister à son admiration des jolies jambes féminines, et les exclamations que lui arrachaient les beaux mollets lui avaient valu des plaisanteries de la part de sa compagne; il protestait, bien entendu, contre les réflexions enjouées de Georgette, qu'il qualifiait de simples taquineries, affirmant qu'il n'était occupé que d'elle seule, que du soin de l'abriter, de la préserver des éclaboussures....

—Voici où je vais, dit-elle en désignant un magasin, et elle quitta le bras de son cavalier, le remercia du service qu'il lui avait rendu et lui dit adieu.

—Adieu?... répondit-il, pas encore; votre éventail livré et votre compte réglé, il vous faudra retourner chez vous, et l'averse continue.

—On me prêtera un parapluie au magasin....

—Un parapluie!... mais si quelqu'un de la maison est sorti avec?... Y en eût-il plusieurs, qu'ils peuvent n'être pas disponibles; permettez-moi de vous attendre. Je tiens à vous accompagner jusqu'à votre porte.

Georgette refusa:—J'attendrai que la pluie ait cessé, dit-elle.

—Cessé! s'écria Bengali; mais voyez donc comme le ciel est gris; le temps est tout à fait gâté, regardez sur les toits; toutes les girouettes sont à l'eau; nous en avons peut-être pour plusieurs jours....

La jeune fille résista, renouvela ses remercîments et entra dans le magasin, en envoyant à Bengali un dernier adieu, exprimé par un gracieux mouvement de tête et un sourire.

Notre Don Juan de la pluie n'était pas homme à abandonner une idée fixe pour si peu; il entra dans une allée faisant face au magasin et attendit.

Il n'attendit pas longtemps; une éclaircie s'était subitement produite: Georgette en profita, reparut et hâta le pas sans avoir remarqué l'obligeant jeune homme, qu'elle croyait bien loin. Elle se retourna brusquement à sa voix:—Je savais bien, lui dit-il, qu'on n'aurait pas de parapluie à vous prêter et j'avais raison d'attendre votre sortie.—Mais, monsieur, répondit Georgette, la pluie a cessé.—Cessé, mademoiselle? Pour deux minutes... et encore! Vous ne voyez donc pas comme les nuages courent?... Tenez.... J'ai reçu des gouttes.... Ça va recommencer... ça recommence.

Et il ouvrit son parapluie:—Votre chapeau serait perdu, dit-il, si je ne m'étais pas trouvé là....

Une nouvelle averse, en effet, venait d'éclater; Bengali offrit son bras, la jeune fille l'accepta de nouveau, en riant de la persévérance obstinée de son compagnon de voyage et tous deux recommencèrent leur marche à travers les rues, égayée par les saillies du porteur de parapluie.

—Me voici à ma porte, dit enfin Georgette, en quittant le bras de son cavalier; cette fois, monsieur, je vous dis définitivement adieu, et je vous renouvelle mes remercîments.

—Vous me permettrez bien, au moins, mademoiselle, d'aller me reposer quelques instants chez vous.

Ici, la jeune fille devint sérieuse, et repoussa net la demande de Bengali.

—Mais je suis brisé, dit-il, cette longue course sur les pointes.... Car je n'ai pas cessé de marcher sur les pointes, comme les danseuses de l'Opéra... mais elles y ont été dressées toutes jeunes et cependant elles vous diront que c'est l'exercice le plus fatigant.... Jugez ce que ce doit être pour moi, qui n'ai pas été élevé à cela.... Je vous en prie, permettez-moi....

—Mais non, monsieur, je n'ai pas envie de me faire remarquer par mon concierge et mes voisins; je ne reçois jamais personne... que des amies, et ma marraine, madame Marocain, qui doit venir me voir précisément aujourd'hui, à moins que son mari, qui n'est pas la grâce même....

—Marocain! s'écria le jeune homme; une espèce de porc-épic?

—Oui, dit Georgette surprise, vous le connaissez?

—J'ai fait sa connaissance sous la porte cochère où j'ai eu le plaisir infiniment plus grand de faire la vôtre.... J'ai failli avoir un duel avec lui....

—Comment, un duel?

—Oh! toute une histoire qui serait trop longue à vous raconter ici.... Oh! c'est très amusant; montons chez vous et....

Georgette ne le laissa pas achever:

—Adieu, monsieur, dit-elle... et elle disparut dans l'allée de sa maison, laissant l'amoureux tout déconcerté:—C'est une vertu, se dit-il; puis, après réflexion:—Une vertu!... Je dis ça parce que.... Mais ça n'est pas une raison....

Tirant alors son carnet, il lut le numéro de la maison, l'inscrivit, ainsi que le nom de la rue et s'éloigna en murmurant:

—La vertu! ce n'est qu'un mot, a dit Caton; il faudra voir.... Je m'y suis mal pris.

Le lendemain, il alla guetter Georgette, l'aborda sous prétexte de s'informer si son séjour sous la porte cochère, après avoir reçu l'averse, ne lui avait pas causé un refroidissement et une indisposition; puis s'extasiant sur sa fraîcheur et sa belle mine de santé, il reconnut en riant l'inutilité de sa question; il revint alors sur sa propre justification.

—Vous m'avez bien mal jugé, lui dit-il, et malgré la défense de la jeune fille, il l'accompagna jusqu'à sa porte en la faisant rire par ses propos. Cette fois encore, elle opposa un refus formel à sa demande de monter chez elle.

Plusieurs jours de suite, il fit les mêmes et vaines tentatives et Georgette le menaça même de le signaler à des gardiens de la paix, s'il persistait à l'accoster et à la suivre.

Le jour suivant, elle le trouva encore sur son chemin; elle tourna la tête et passa sur le trottoir opposé; il exécuta la même évolution et aborda la jeune fille.

—Oh! monsieur, fit-elle, avec un mouvement d'humeur, je vous ai prié de me laisser tranquille....

—Un seul mot, mademoiselle, et je vous jure de vous obéir, si, après m'avoir entendu, vous m'ordonnez encore de vous fuir.

—Quel mot, monsieur?

—Celui-ci: Je crois avoir eu le malheur de jouer avec vous à ce jeu appelé les propos discordants.

—Je ne comprends pas, monsieur.

—C'est précisément cela, mademoiselle: vous ne m'avez jamais compris, sans doute parce que je me suis mal expliqué. Je vous aime d'un amour honnête; que dis-je, je vous aime! je vous adore, je ne pense qu'à vous jour et nuit; mais c'est pour le bon motif; dès le premier jour que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, le jour où cette bienheureuse averse m'a permis de causer longuement avec vous, ne vous ai-je pas dit que vous me jugiez mal, que mes apparences vous donnaient, de moi, une opinion fausse; que mes vœux étaient de devenir l'époux fortuné d'une petite femme jolie comme vous, d'avoir des chérubins blonds et jolis comme leur mère? Voilà ce que je vous ai dit et ce que je pensais, voilà ce que je vous répète avec encore plus d'ardeur et de conviction que le premier jour, car maintenant je vous connais, je sais que vous êtes une honnête jeune fille, l'épouse que je cherche, ou plutôt que je ne cherche plus, puisque je l'ai trouvée en vous.

Georgette, devenue grave, lui répondit:

—En effet, monsieur, je n'avais pas compris et il m'était difficile de voir, dans les discours plaisants que vous me teniez, la pensée que vous venez de m'exprimer nettement.

Bengali voulut protester de sa sincérité, elle l'interrompit:—Jusqu'ici, dit-elle, je ne vous avais pas pris au sérieux.

—Et aujourd'hui? s'écria le jeune homme.

—Aujourd'hui, monsieur, vous voyez que je ne ris pas de vos paroles.

—Alors, vous me permettez d'aller vous rendre mes visites?

—Non, monsieur.

—Des fiancés!

—Avant de se fiancer, il faut se connaître mieux que par quelques rencontres dans la rue et quelques paroles échangées. Ces rencontres et ces paroles m'ont montré (bien à tort, je veux le croire) le coureur d'aventures....

—Oh! mademoiselle....

—N'ai-je pas fait mes réserves? dit Georgette en souriant; Bengali voulut parler:—Laissez-moi achever, dit-elle, et elle poursuivit:—Quand nous serons fiancés, c'est que nous connaîtrons bien nos caractères; alors....

Bengali l'interrompit:

—Mais... fiancés... on l'est quand on s'est promis de s'épouser, et, quant à moi, je vous fais cette promesse.

—Moi, répondit Georgette, j'attendrai pour vous faire la mienne.

—Qu'attendrez-vous? vous êtes orpheline, libre.

—J'attendrai que la demande de ma main ait été adressée à ma marraine qui me tient lieu de famille; cette demande, vous la lui ferez adresser par votre seule parente, cette tante dont vous m'avez parlé, après quoi on me consultera et, alors seulement, j'accepterai peut-être vos visites, en présence de ma marraine.

—Mais... dit Bengali, dérouté... faire demander votre main sans savoir si vous m'aimez....

A ce moment, Georgette eut un mouvement d'effroi:—Monsieur Marocain! s'écria-t-elle.

Et elle entra précipitamment dans sa maison.

Bengali se retourna, aperçut en effet Marocain qui s'était arrêté à la vue du jeune couple et s'éloigna après la disparition de la jeune fille.

Le portrait de Pistache n'avançait guère, ce dont se réjouissait l'aspirant pharmacien à qui les absences de son artiste procuraient de longues causeries avec mesdames Jujube mère et fille; la première, craignant toujours qu'il ne se lassât des inexactitudes réitérées de son mari et qu'il ne finît par laisser pour compte le portrait commencé, se confondait en excuses, en regrets, en impatiences.

—Oh! oh! madame Jujubès, disait alors Pistache, avec un geste de protestation; je vous en prie, ne parlez pas de ça, vrai, vous me feriez de la peine. Et si Athalie insistait dans le sens de sa mère:—Mais au contraire, mademoiselle, répliquait-il, j'ai tant de plaisir à attendre dans votre société, que ça me donne une physionomie que M. Jujubès attrape tout de suite. Dans les premiers temps il me disait toujours: Souriez! souriez!... A présent, ah! bien, il n'a pas besoin de me demander ça: je pense simplement à nos charmants entretiens et ça suffit pour que je garde ce sourire gracieux que M. Jujubès a si bien attrapé; aussi, il me dit toujours: C'est extraordinaire comme votre physionomie reste aimable; je n'ai jamais eu un modèle pareil à vous....

Et les deux dames de s'extasier sur la gracieuseté, la galanterie, le caractère charmant de notre amoureux jeune homme.

Amoureux! c'est ce qu'elles ignoraient encore, car depuis un mois que le futur pharmacien venait tous les jours, il n'avait pas osé faire connaître ses sentiments.

Et cependant, il ne manquait pas chaque samedi de venir prendre le thé de la Porte Chinoise aux petites réceptions de la famille Jujube et, même, on l'avait présenté à des dames qui lui avaient envoyé des invitations pour leurs soirées: il avait polké et valsé avec Athalie, danses chères aux amants à qui elles permettent d'enlacer la taille de l'objet adoré et de le presser sur leur cœur.

Ces tendres manifestations, permises tant qu'elles restent silencieuses et peuvent être attribuées à la vigueur du bras du cavalier et à l'entraînement du rythme musical, ne prennent leur véritable signification que s'il y a des paroles sur la musique, et chacun sait la difficulté de la conversation entre un cavalier inexpérimenté et sa danseuse; quand le premier a parlé de la chaleur, du mouvement trop vif ou trop lent des instrumentistes, du talent ou de l'insuffisance du pianiste, si l'on danse au piano; quand il a demandé à sa danseuse quelle est telle danse qu'il lui désigne; qu'il a fait remarquer, en riant, tel vieux monsieur qui a un nez ridicule, tous les sujets à causerie sont à peu près épuisés pour lui, et il ne lui reste plus qu'à reparler de la chaleur.

Il n'y a que deux genres de couples dont la conversation est inépuisable, pendant toute la durée de la danse: les gens d'esprit et les imbéciles, surtout ces derniers, les âneries étant bien plus abondantes que les observations fines et les saillies spirituelles.

Voilà pourquoi, chez Pistache et Athalie, les langues allaient autant que les pieds; l'aspirant pharmacien parlait remèdes, expliquait à Athalie la cocaïne, l'antipyrine et leurs effets sur l'organisme humain. Athalie lui demandait la différence qu'il y a entre le thé des soirées et le thé Chambard. Pistache lui répondait que le premier constipe, tandis que l'autre relâche, sans purger à proprement parler, et il arrivait tout naturellement à causer de son futur établissement, une excellente maison... malgré les spécialités sur lesquelles on gagne peu, mais qu'on est forcé de tenir, pour ne pas laisser aller les clients chez des confrères où ils les trouveraient et à qui ils pourraient conserver leur clientèle. Il ajoutait qu'il attendait son concours au diplôme de pharmacien de première classe, et l'obtention de ce diplôme pour entrer en possession de l'officine qu'il était disposé à acheter.

Ici, l'allusion à ses désirs arrivait aisément: il ne lui manquerait plus qu'une jolie petite femme pour tenir la caisse; cette petite femme, il la cherchait; il l'installerait, très coquettement habillée, au comptoir, près d'un globe d'eau minérale rose, dont le reflet illuminerait les joues de la jolie caissière; il devenait, on le voit, tout à fait poétique. Il avait même ajouté, après un silence et des regards éloquents:—Une jolie petite femme... n'osant pas dire: comme vous, il avait dit: dans votre genre.

Et jusqu'à la fin de la soirée et toute la nuit, Athalie se demanda si c'était une allusion à son adresse. Elle fit part à sa mère de ses incertitudes et madame Jujube n'hésita pas à lui affirmer que l'allusion était claire et trahissait l'amour de Pistache. Devait-on encourager le soupirant à se déclarer nettement? il fallait d'abord savoir s'il conviendrait à Athalie pour mari et sa mère l'interrogea à ce sujet.

—Il me convient, oui; mais les autres aussi me convenaient; c'est moi qui ne leur ai pas convenu....

—Des coureurs de dot, pas autre chose; s'ils avaient été réellement amoureux, comme paraît l'être M. Pistache....

—Oh! il a l'air très amoureux, mais il tient peut-être aussi à la dot.

—Je le ferai causer à ce sujet, sur ses idées, en général... et avant de le faire s'expliquer sur ses sentiments pour toi.

—C'est ça, maman, et puis il faudrait savoir aussi, avant de le faire parler, si papa voudrait.

Si papa consentirait! toute l'affaire était là.—Parle-lui-en, maman, dit Athalie.—Lui en parler... nettement... non, répondit la mère, mais en causant avec lui je mettrai la conversation sur le chapitre du mariage; alors je prononcerai d'un air indifférent le nom de M. Pistache. Selon ce que dira ton père, je verrai si je dois aborder la question ou attendre, et le préparer peu à peu à l'idée de cette alliance.

La bonne entra:—C'est mademoiselle Georgette, dit-elle, qui demande si ces dames peuvent la recevoir.

Au nom de son amie, Athalie, sans attendre la réponse de sa mère, s'était élancée vers la porte.

—Mais entrez donc! cria-t-elle avec effusion, est-ce que vous avez besoin de permission? Et embrassant la jeune fille:—Vous êtes toujours la bienvenue ici. Oh! que je suis contente de vous voir.

—Chère amie! répondit Georgette en lui sautant au cou.

—Nous avons parlé de vous, l'autre jour, à propos de Monsieur Marocain, que mon mari avait rencontré, dit madame Jujube en embrassant à son tour Georgette.

—Monsieur Marocain me l'a dit, madame; il m'a même répété ce que M. Jujubès lui avait dit des sentiments de cette chère Athalie pour moi; j'ai les mêmes pour elle, je vous assure.

Madame Jujube continua:—Il paraît que vous avez beaucoup d'ouvrage.

—Beaucoup, madame, grâce aux excellentes leçons de M. Jujubès.

—Ah! vous lui devez une belle chandelle, dit l'épouse de l'artiste, qui ne manquait jamais l'occasion de faire valoir l'importance toute particulière des obligations qu'on devait à elle ou aux siens.

—Je lui suis très reconnaissante, oui, madame.

—Et, tenez, je l'entends qui rentre; je vais lui dire que vous êtes là, il sera enchanté de vous voir.

Madame Jujube sortit et, les deux jeunes filles restées seules, Athalie fit asseoir Georgette près d'elle, lui prit les mains:

—Y-a-t-il un temps que nous n'avons bavardé! dit-elle; nous devons avoir un tas de choses à nous dire.

—Moi, pas grand'chose, ma vie est si uniforme: mes sorties pour mon travail, une visite par semaine à ma marraine, sauf elle, je ne vois personne; c'est plutôt à moi à vous demander du nouveau, à vous qui voyez tant de monde.

—Ça, c'est vrai... et du beau monde; ma chère, nous ne connaissons que des gens qui ont 20, 30, 40,000 livres de rente....

—De bonnes connaissances, ça.

—Et tous sont nos amis.

—Ils vous trouveront un mari.

—Un mari! Oh! mais que je vous dise donc, ma chère, j'ai un soupirant.

—Bah! contez-moi donc cela.

Et Athalie, se rapprochant de son amie, lui conta ce que nous savons relativement à Pistache.

—De tout ce que vous me dites de ce jeune homme, je conclus qu'il doit vous rendre très heureuse.

—Je le crois, il a l'air si bon; seulement conviendra-t-il à papa? Voilà.

—Pourquoi ne lui conviendrait-il pas? Il a une situation très convenable.

—Certainement, mais papa a des idées.... Enfin je vous tiendrai au courant.

—Ah! j'y compte bien.

—Je vous le promets.

—J'ai déjà pensé au cadeau de noces que je vous ferais.

—A moi? un cadeau?

—Je veux vous peindre votre éventail de mariée.

—Oh! chère amie, que c'est gentil à vous.

—Vous demanderez à votre père la composition du sujet.

—C'est ça! oh! quelle bonne idée! mais et vous... est-ce que vous n'avez pas aussi un amoureux?

A cette question Georgette devint sérieuse.

—Moi?... Non.... J'en ai eu un.—Georgette alors raconta les poursuites de Bengali.

—Est-il gentil?

—Très gentil et amusant au possible; il me disait des choses si drôles et qui me faisaient tant rire que je ne pouvais pas me fâcher.

—Mais vous ne riez pas du tout, en me racontant ça.... Est-ce que ça n'a pas duré? —Non, répondit Georgette.

Et elle resta pensive.

—Qu'avez-vous donc? demanda Athalie; ma question paraît vous avoir attristée.

Georgette alors lui rapporta la scène dans laquelle Bengali lui avait déclaré la pureté de ses intentions; le conseil qu'elle lui avait donné, de les faire connaître à monsieur et à madame Marocain, conseil dont il n'avait pas tenu compte; la jeune fille soupira et se leva:—Adieu, dit-elle.

—Comment, adieu? fit Athalie; vous n'attendez pas mon père? Maman l'a prévenu, il va venir; je vais aller le chercher: tenez, le voici.

—Pas un mot de tout cela! dit Georgette.

—Soyez tranquille, c'est entre nous.

Jujube fit, à son ancienne élève, l'accueil affectueusement protecteur qu'il réservait à ceux qu'il considérait comme ses inférieurs, et la jeune fille, prétextant l'impossibilité de prolonger sa visite, se retira après avoir fait à Athalie la promesse de revenir un jour où elle serait moins pressée.

Athalie resta rêveuse.

C'était l'heure de la pose de Pistache et, par extraordinaire, l'artiste était exact:

—Eh bien, à quoi penses-tu? demanda-t-il à sa fille; va à ton piano.

—Pauvre Georgette, se dit Athalie en sortant; bien sûr elle me cache un chagrin.

—Je viens, dit aussitôt Jujube avec un sourire dédaigneux, de rencontrer le sieur Quatpuces, ce savant de quatre sous.

—Ce méchant professeur de je ne sais quoi? ajouta madame Jujube.

—Oui, continua Jujube, ce monsieur à qui il faudrait des dots princières. J'ai feint de ne pas le voir; mais il est venu à moi, la main tendue... que je n'ai pas prise; je l'ai salué, m'excusant de ne pouvoir m'arrêter et je me suis éloigné, le laissant, tout déconcerté, regarder à l'aise un militaire qui s'était arrêté devant moi, la main à son képi.... Monsieur Quatpuces a dû voir ce que je suis.... Et si j'ai besoin de doter ma fille pour lui trouver un mari.

Madame Jujube saisit l'occasion:—Nous en trouverons, tant que nous en voudrons, des gendres, dit-elle, et qui se croiraient suffisamment honorés de t'avoir comme beau-père, même sans dot.

—Parbleu! approuva Jujube.

—Ah! si nous voulions, nous n'avons pas à chercher bien loin..... j'en connais un qui....

La bonne annonça Pistache et il entra; il présenta ses devoirs à monsieur et madame Jujube, demanda des nouvelles de mademoiselle et fit, de sa bien-aimée, un tableau enthousiaste.

—Si vous voulez passer à l'atelier, dit le peintre, je vous suis; arrangez votre cravate et vos cheveux, en m'attendant.

Pistache passa dans l'atelier.

—De qui voulais-tu parler? demanda Jujube.

—Eh! mais de ton modèle, qui....

—L'apothicaire? interrompit brusquement le vaniteux personnage; il t'a parlé?...

—De rien du tout, répondit vivement sa compagne intimidée par le ton de cette question; il n'a pas dit un seul mot....

—Eh bien alors?

—Je voulais dire seulement, que si on lui offrait....

—Oui, mais on ne lui offre pas.

Sur ce, le peintre alla rejoindre son modèle et madame Jujube alla raconter à sa fille ce qui s'était passé.

—Encore un de manqué! dit Athalie avec humeur.

—Manqué, manqué!... Qu'est-ce qu'il y a de manqué?... Ton père n'a opposé aucun refus. Ce jeune homme ne nous a rien dit, en définitive.

—Positivement, non, non, mais j'ai bien compris... et toi-même....

—Oui, je crois, mais enfin, s'il ne t'avait adressé que de simples galanteries?... Si tu t'étais méprise?... Qu'il parle, qu'il s'explique....

—Qu'il s'explique.... Il est si timide!

—Je le ferai bien parler; du train dont va ton père, le portrait durera longtemps, et je trouverai bien l'occasion de dénouer la langue à ton amoureux transi....

La séance terminée, Jujube sortit pour aller montrer sa croix au salon de peinture où il avait exposé son propre portrait, laissant le tendre pharmacien exprimer à madame Jujube son admiration pour le grand artiste.

Athalie était à son piano, et madame Jujube, seule avec Pistache, entreprit immédiatement de le faire déclarer ses intentions.

Sa diplomatie n'eut pas à se heurter à de grandes difficultés; il lui suffit de parler au timide jeune homme de son prochain établissement, de l'impossibilité où il se trouverait bientôt de rester garçon, ajoutant que l'éternel obstacle pour les jeunes gens à marier, c'était leur ambition des grosses dots.

—Oh! pas moi, madame, pas moi; un joli petit ménage où l'on s'aime bien, c'est tout ce que je demande, et pas un sou avec.

—Vous avez bien raison, dit madame Jujube, l'argent ne fait pas le bonheur.

—Oh! non, madame. Être heureux! voilà le vrai bonheur; ç'a toujours été mon principe.

—Et c'est le bon, c'est la sagesse même. Si les jeunes gens savaient à quoi il s'exposent en voulant des dots; s'ils connaissaient les exigences, les goûts dépensiers de la femme qui leur a apporté une dot: 100,000 francs par exemple, ça fait 4,000 francs de rente, mettons 4,500, et elles en dépensent 7 ou 8,000 mille en bijoux et en toilettes.

—Oh! c'est bien vrai, madame; ce que je voudrais, par exemple, c'est une famille où je serais fier d'entrer....

—Oui, dont le père serait célèbre.

—C'est ça; un artiste, un....

—Un artiste, avoir un beau-père artiste et une femme artiste aussi.

—Oh! oui, madame.

—Eh bien, avez-vous dans vos connaissances?...

—Oh! certainement que j'ai ça, s'écria Pistache.

—Et... connaissez-vous assez ses parents pour espérer?

—Beaucoup, madame, beaucoup....

—Eh bien, alors?

—C'est que... peut-être aussi, veulent-ils beaucoup de fortune....

—Mais avec un bon établissement, on peut faire fortune... je sais bien, quant à moi, que je n'aurais jamais pour ma fille de ces exigences d'argent....

—Oh! madame, que vous me faites de plaisir....

Et, après quelques hésitations bientôt détruites par madame Jujube, Pistache finit par ouvrir son cœur et demander s'il pouvait espérer que ses vœux seraient accueillis.

—Par ma fille et par moi, n'en doutez pas, répondit la mère.

—Et... monsieur Jujubès... pensez-vous que lui aussi?...

—Ah! avec mon mari, ce sera plus difficile, mais d'ici le jour où votre portrait sera terminé, nous avons du temps; quant à présent, ne lui dites pas un mot de vos intentions... laissez-nous faire et bornez-vous à gagner ses bonnes grâces; il est très accessible à la flatterie, ne craignez pas de le flatter; qu'il vous prenne en affection, cela rendra ma tâche plus facile.

—Soyez tranquille, madame; je vais lui en donner, de l'encensoir.

Et le bon Pistache sortit, plein d'espoir.

Madame Jujube courut retrouver Athalie.

—Eh bien, dit-elle, il s'est déclaré; il ne veut que toi, sans un sou de dot.

—Enfin! s'écria Athalie avec joie, en voilà donc un! Puis avec crainte:—Mais c'est papa, maintenant.

—Ne t'inquiète pas, ma fille, nous arriverons à le décider; laisse-moi faire.

Nous avons fait connaissance avec M. Marocain, le commanditaire d'entreprises industrielles et artistiques, l'homme nerveux; Marocain le terrible, que, seule, une offre de réparation par les armes calme immédiatement, ainsi qu'on l'a vu dans son altercation avec Bengali à qui, depuis ce jour, il avait gardé une dent. Quant à sa femme, madame Marocain, nous savons qu'elle est la marraine de Georgette; mais nous ne la connaissons pas encore. Pénétrons dans l'appartement de ce couple si différent du précepte de la chanson: Il faut des époux assortis, dans les liens du mariage.—Rien, en effet, de moins bien assorti que ces deux êtres destinés à vivre toujours ensemble, car l'incompatibilité d'humeur n'est pas un cas suffisant de divorce; madame Marocain, douce et résignée, ne le demanderait d'ailleurs jamais et, quant au mari, outre qu'il est très amoureux de sa femme, il peut, avec elle, donner libre cours à son humeur grincheuse et à ses emportements, supportés sans protestation et sans plainte, sauf toutefois à propos des scènes de jalousie, l'honnête femme se réveillant au moindre soupçon sur son inattaquable vertu; mais son ferme langage en pareille occasion ne pouvant que rassurer Marocain, il le tolérait tout en feignant de n'être pas convaincu.

L'irritabilité naturelle de celui qu'on qualifiait en général de vilain monsieur s'était aggravée de sa situation récente de commanditaire. Séduit par l'exemple d'un de ses amis dont des commandites heureuses avaient décuplé la fortune, il avait vendu ses titres de rentes et autres valeurs mobilières qui ne lui rapportaient que de 3 à 4 pour 100, convaincu que, comme son ami, il grossirait beaucoup son avoir en plaçant ses fonds dans des entreprises; malheureusement toutes n'avaient pas réussi et il avait bu des bouillons moins réconfortants que ceux des établissements Duval; de là son état nerveux dont nous avons vu un échantillon le jour de l'averse.

Au moment où nous pénétrons sous le toit conjugal, Marocain est plus nerveux que jamais; il a commandité de 50,000 francs le directeur d'un nouveau théâtre: leThéâtre Rigolo, qui ouvre ses portes dans quelques jours avec une pièce ayant pour titre:Le veuf à l'huile, et, préoccupé des destinées de l'entreprise, il passe tour à tour des plus grandes espérances aux plus sombres appréhensions.

—Le directeur, ce polisson, dit-il, qui me laisse assister aux répétitions, parce que c'est mon droit écrit dans le traité, et qui ne me permet pas de dire mon avis sur la pièce: j'ai des mots très drôles à mettre dans la pièce, il les refuse; il m'empêche de donner des conseils aux acteurs; je soumets mes idées sur les costumes, il m'impose silence.... Et ouvrir un théâtre par une chaleur pareille! ajouta-t-il. Je ne voulais pas, il m'a envoyé coucher.... Il s'en fiche... c'est mon argent.... Et dire que jusqu'à présent il a plu! Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là; la pluie a fini après le grand orage qui m'a fait faire la connaissance de ce monsieur Bengali... lequel, par la même occasion, a fait celle de ta filleule.

Et Marocain revint sur sa rencontre de la veille, avec force commentaires malveillants, rappela la fuite de la jeune fille en l'apercevant et persista dans sa conviction qu'il y avait là une intrigue d'amour.

—Je réponds de la vertu de Georgette comme de la mienne, dit madame Marocain; ce jeune homme a pu la rencontrer, lui adresser quelques paroles, sans que pour cela....

—Ta, ta, ta, ta! répondit notre bourru.

—J'ai écrit à Georgette de venir me parler, ajouta madame Marocain; une explication est nécessaire.

Georgette entra à ce moment et, voyant Marocain bondir à sa vue:—Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.

—Ce qu'il y a? fit l'aimable homme, avec un sourire ou plutôt avec une grimace ironique, ce qu'il y a!... Regardez-moi cet air d'innocence... cette figure de sainte Nitouche.

Et comme Georgette le regardait avec stupéfaction, il continua:—J'étais en train de parler à madame ta marraine... de ma rencontre d'hier au soir. Puis, s'adressant à sa femme:—Vous voyez! elle feint d'ignorer de quoi je parle.... Et, s'avançant sur Georgette:—Ce jeune homme avec qui vous faisiez route, ce monsieur Bengali! Ce n'est pas vrai, hein? Je me suis trompé?

—Mais, pas du tout, répondit-elle, c'est très vrai....

—Elle l'avoue cyniquement! s'écria Marocain.

—Quand je ne dis rien, je suis une sainte Nitouche; quand j'avoue, je suis cynique; je ne sais comment faire, répondit Georgette. Je vais vous expliquer....

—Quelle explication? hurla notre homme. Ai-je vu ou n'ai-je pas vu?

—Mais, mon ami, laisse-la s'expliquer, dit doucement madame Marocain.

—Oh! elle trouvera une explication; les femmes vous expliqueront tout ce que vous voudrez; allons, va, explique!...

—Mais, c'est bien simple, dit la jeune fille; depuis le jour de ce grand orage, où ce monsieur, que je n'avais jamais vu, a voulu absolument m'abriter sous son parapluie....

—Jusque chez toi, interrompit Marocain.

—Jusqu'à la porte de ma maison, oui; jusque chez moi, non....

Et Georgette raconta dans ses moindres détails l'aventure que l'on connaît.—Depuis ce jour, ajouta-t-elle, ce monsieur vient me guetter, me poursuit de ses galanteries....

—Il fallait le signaler aux agents; ils t'auraient débarrassé de lui.

—C'eût été un scandale, je n'ai pas osé; je l'en ai menacé chaque fois. Alors, il me répondait un tas de folies qui me faisaient rire.... Et aller dire aux agents: «Arrêtez ce monsieur; il ne m'a rien dit de malhonnête ni d'inconvenant, mais il me fait rire»; on n'arrête pas les gens parce qu'ils font rire.

—C'est un polisson! un de ces farceurs qui devraient être chassés à coups de pied dans le derrière.

—Je ne pouvais pourtant pas, moi demoiselle... dit en riant Georgette....

—Elle rit! elle ose rire! vociféra notre porc-épic.

—C'était à vous de le faire hier au soir, ajouta Georgette, puisque vous étiez là.

L'invitation à donner son pied au derrière à Bengali calma l'homme terrible.

—D'ailleurs, ajouta la jeune fille, ce qu'il me disait au moment de votre arrivée ne méritait pas pareil traitement. Georgette, alors, répéta le langage que lui avait tenu son amoureux et le conseil qu'elle lui avait donné d'exprimer ses intentions à madame Marocain sa marraine.

—Tu as bien fait, ma chère enfant, dit celle-ci.

—Le truc du bon motif! s'écria Marocain, je le connais celui-là.

—Mais, mon ami, répliqua sa femme, ne condamne pas ce jeune homme avant d'être sûr.

—Bon! bon! je veux bien, mais qu'il vienne nous adresser sa demande, nous l'attendons de pied ferme, et nous l'attendrons longtemps.

—Je ne crois pas, répliqua Georgette: ce jeune homme avait l'air sincère, il était très ému....

—Emu!... Parbleu! moi aussi, j'étais ému... dans le temps... et ce que je rigolais quand j'avais fait gober mon émotion à une petite dinde.... Tu as gobé son émotion, toi... tu es toquée de lui.

Georgette balbutia une protestation timide contre le mot toquée, suivie de quelques mots d'appréciation des sentiments de cœur du jeune homme, sous ses dehors d'insouciante gaieté, et ce, aux rires ironiques de l'incrédule Marocain, convaincu que le censé prétendant à la main de Georgette se bornerait à continuer ses obsessions.

—Alors, répondit madame Marocain, il se lassera des rigueurs de Georgette et ira chercher fortune ailleurs.

—S'il voulait réellement épouser Georgette, il serait déjà venu nous déclarer ses intentions.

—Mais, dit la jeune fille, il n'y a pas de temps de perdu; c'est hier au soir qu'il me les a fait connaître et il n'est pas deux heures.

Marocain exprimait sa volonté de faire changer de domicile à Georgette pour dérouter le séducteur, lorsqu'une lettre apportée par la bonne vint le mettre en belle humeur.

Cette lettre était du directeur du Théâtre Rigolo et lui annonçait que la répétition générale duVeuf à l'huile, devant plusieurs journalistes, avait eu lieu, que cette pièce avait provoqué un fou rire et que de l'aveu des critiques, le théâtre ouvrirait par un grand succès.

—Tu vois bien, mon ami, dit madame Marocain; je te le disais: tu as assisté à toutes les répétitions, tu es blasé sur la pièce, hors d'état de la juger.

Le commanditaire, rassuré, presque aimable, convint que la forte somme engagée par lui dans la nouvelle entreprise théâtrale le rendait nerveux, incapable de voir aussi juste que des personnes désintéressées... il avoua même: et plus compétentes que moi.

—Et puis nous serons là pour applaudir, dit Georgette, car vous m'emmènerez, n'est-ce pas?

—Comment, si je t'emmènerai! mais tu seras avec nous, dans la plus belle loge de face.... Et puis je dois avoir quarante places pour des amis qui claqueront ferme.... Allons, allons, ça ira bien.. Qu'est-ce que je disais donc quand cette lettre est arrivée?

—Vous me disiez de donner congé de mon logement.

—Ah! oui... pas tout de suite; attendons. Si ce jeune homme vient, comme je l'espère, cette précaution sera inutile; et s'il te convient pour mari, si malgré ses excentricités de jeunesse c'est un honnête garçon, si sa position.... Enfin nous verrons....

Madame Marocain, le voyant arrivé à l'état d'esprit désirable pour le faire adhérer à un projet conçu par elle et sa filleule, dit, en embrassant celle-ci:—Pauvre mignonne qui arrivait si contente, si heureuse, et monsieur mon mari, si bon au fond, lui cause une épouvante....

—Ah! oui, une épouvante, répondit notre butor, sur le ton de la plaisanterie, en voilà une, facile à épouvanter!...

Et il se mit à rire aux éclats.

Madame Marocain saisit ce nouveau prétexte à flatterie:—Tu épouvantes les hommes, à plus forte raison une pauvre fillette.

Et Marocain de redoubler de rire:

—A la bonne heure, dit alors sa femme, si tu étais toujours comme cela....

—J'ai mes moments... j'en ai... d'autres... comme tout le monde.

—Oui, mais ces autres-là!... C'est tout à coup, chez toi, une fusée, une soupe au lait.

—Moi, dit Georgette, qui venais vous annoncer qu'on serait bien heureux de vous avoir, vous et ma marraine, à une noce....

—Une noce? demanda d'un air aimable le petit tyran.

—Une très jolie noce, et on m'avait chargée de m'assurer, avec précaution, si on pourrait venir vous inviter avec la certitude de réussir à vous faire accepter l'invitation.

—Si ce sont des gens que je connais....

—Vous les connaissez beaucoup: monsieur et madame Blanquette.

—Les Blanquette!... Ils marient leur fille?

—Dans huit jours... et elle voudrait bien m'avoir pour demoiselle d'honneur.... Je n'ai pas voulu promettre sans vous consulter... parce que, si ça vous avait contrarié le moins du monde....

Et voilà comment on domptait la bête féroce.

Tout marcha donc au gré des deux dompteuses; Marocain alla même au devant du désir de la marraine en l'engageant à offrir à sa filleule une jolie toilette blanche de circonstance; toutes deux sautèrent au cou de Marocain que la pensée d'un bon dîner et les flatteries à son adresse avaient rendu tout à fait charmant, et il déclara nettement que les Blanquette pouvaient en toute assurance lui faire leur invitation.


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