L'annonce, sur les colonnes Morice et dans les journaux, de l'ouverture du théâtre au nom joyeux et de la pièce au titre alléchant qui devait l'inaugurer, ne pouvait laisser indifférents Bengali et ses compagnons de plaisirs; et, malgré une chaleur à vendre le beurre en bouteilles, ils s'étaient mis d'accord pour aller tous ensemble à la première représentation duVeuf à l'huile, et ils avaient loué six fauteuils de balcon, premier rang, se suivant sans interruption.
Le nouveau théâtre était un ancien café-concert transformé en salle de spectacle, par adjonction de deux galeries, d'un balcon et de quelques loges, théâtre de quartier vu sa situation excentrique; ce quartier, du reste, ne pouvait fournir un public dehigh lifeet on s'en apercevait, dès en entrant dans la salle, aux nombreuses casquettes et aux cravates rouges ou vert-pomme qui l'émaillaient, mêlées aux chapeaux du Temple des dames, même aux simples bonnets et, par-dessus tout, au bruit des conversations, des interpellations et des appels à longue distance, entre spectateurs reconnaissant des amis; tout cela dans une température d'Ethiopie et un grouillement de visages en sueur, continuellement essuyés par des mouchoirs de poche ou des manches de paletot.
Dans la confusion des voix, on distinguait les réflexions de circonstance, échangées du paradis au parterre et réciproquement:
—Très chic, ce théâtre-là!
—Y a du velours.
—Et de l'or.
—Et leVeuf à l'huile, ça doit être rien rigolboche.
—Qu'est-ce que ça peut être qu'un veuf à l'huile?
—Un veuf à l'huile? ça doit être un vieux veuf bien conservé.
—Dans l'huile?
—Dam! y a bien les sardines.
Et tout le monde de rire.
—Les sardines! Espèce de serin!
—Eh ben, qu'est-ce que c'est, toi?
—Va donc t'asseoir sur ma veste, et prends garde de casser ma pipe.
—Mais dis donc ce que c'est, toi, puisque t'es si malin.
Autre voix.—Moi je parie que je sais ce que c'est que le veuf à l'huile.
Tout le monde.—Ah! ah!... dis-le.
—Eh ben, c'est le contraire d'un cornichon, parce que le cornichon est au vinaigre.
On conspue l'auteur de cette explication.
—Ferme donc ta boîte à bêtises! crie l'un.
—Tiens, tu m'affliges, comme le grenadier de la chanson, dit un autre.
Troisième voix.—Vous êtes tous des melons; v'la ce que c'est: c'est pas le veuf en personne; simplement qu'il a fait faire son portrait à l'huile.
Cette nouvelle explication est accueillie par des huées unanimes.
—Tu ferais bien mieux de nous payer des rafraîchissements que de dire des choses bêtes comme tes pieds, crie un ami du préopinant.
—Oui, oui, approuve en chœur toute la société altérée.
—On crève de soif, disent les uns.
—N'y a donc pas de limonadier? demande un autre.
Ici, le chœur, sur le rythme des lampions:—Le garçon! le garçon!
Le silence se fit tout à coup; c'était l'arrivée de Bengali et de ses amis, au balcon, qui produisait son effet.
—Des messieurs de la haute, murmurait-on.
—Ils ont des gants, observaient les uns.
—Et des lorgnettes, ajoutaient les autres.
—Ça doit être des Russes, affirma un physionomiste; et l'opinion ayant circulé, de nombreuses voix crièrent:—Vive la Russie!
Bengali et sa société saluèrent gracieusement en mettant la main sur leur cœur, ce qui prouva que le physionomiste avait deviné, et les cris: Vive la Russie! de redoubler.
—Demandez: vin, bière, cognac, sucre d'orge à l'absinthe! cria un garçon limonadier qui entrait en ce moment.
Des bravos retentirent de toutes parts, accompagnés des ordres:
—Garçon, quatre verres!—Garçon, deux cognacs!—Garçon, cinq bocks!
—Des bons chaussons! ajouta le garçon.
—Trois chaussons! crièrent des voix.
Pas de confusion sur le mot chausson. Un grammairien fantaisiste l'a défini: objet de lisière ou de pâte ferme, contenant des pieds ou des pommes.—Les chaussons dont il s'agit ici contenaient des pommes.
Les plus pressés soulagés par l'absorption des liquides, et un silence relatif s'étant produit, Bengali se leva et cria d'une voix retentissante:
—Garçon! six sucres d'orge à l'absinthe.
Et quand on vit les six sucres d'orge sucés par les six bouches amies, ce fut un enthousiasme tenant du délire, et toute la salle de crier: L'Hyme russe! l'Hyme russe!
—Mais les musiciens n'y sont pas! cria un spectateur; chantons laMarseillais.
Et tout le monde entonna laMarseillaiseaux acclamations de Bengali et de ses compagnons, debout et la main sur le cœur. Un œil parut à chacun des trous du rideau, dont l'agitation trahissait la présence des comédiens impatients de voir les Russes et, tous ne pouvant pas mettre leur œil au trou, les empêchés soulevaient les coins du rideau et montraient leurs têtes curieuses.
Marocain, placé dans une baignoire de face, sous le balcon où étaient les spectateurs, cause de cet enthousiasme, et qu'il ne pouvait pas voir, Marocain de se réjouir de l'heureux incident qui devait assurer le succès duVeuf à l'huile; et quand les quatre musiciens composant l'orchestre parurent à leur place, il s'associa de tous ses poumons au cri, de nouveau poussé: L'Hyme russe! l'Hyme russe!
Les artistes, qui ne connaissaient pas ce chant national, jouèrentGod Save the Queen, aux applaudissements des spectateurs qui avaient pris cet air anglais pour l'air russe. Ceux du parterre, tournés vers les prétendus Russes, les acclamaient, battaient des mains, faisaient un tapage assourdissant.
Les petits coups précipités, frappés derrière le rideau pour avertir les musiciens de se tenir prêts aux trois coups officiels, ce signal n'arrêta pas les acclamations des amis de la Russie.
—Silence! dans la fosse commune! cria un amateur de chaussons, en essuyant à ses cheveux ses doigts pleins de marmelade de pomme; on va commencer.
On frappa les trois coups, l'orchestre joua l'ouverture et le rideau se leva.
Marocain était haletant et avoua à sa femme et à Georgette qu'il avait le trac; puis remarquant une place vide à l'orchestre:—Je vais la prendre, dit-il; je serai mieux pour chauffer la pièce et encourager les artistes.
Il quitta la loge et alla s'asseoir à la stalle vacante:—Cette place est celle d'un monsieur qui va rentrer et il m'a prié de la lui garder, dit le voisin de stalle.
--On ne retient pas de place, répondit-il; celle-ci est inoccupée, je la prends.
—Vous vous arrangerez avec son propriétaire, répliqua le gardien de la place.
—C'est tout arrangé, fit le commanditaire, et il s'installa dans la stalle au moment où le rideau se levait.
—Oh! une idée, dit à demi-voix Bengali à ses amis; nous ferons les mots continués.
Les amis approuvèrent en étouffant le rire qui les gagnait à la pensée de cette scie pendant la pièce.
Le théâtre représentait un petit salon modestement meublé; il fait nuit. Entre avec précaution, par une porte latérale, une vieille femme portant une lampe allumée.
—Je crois, dit-elle, que mon savoyard de maître s'est décidé à taper de l'œil; foi de veuve Tubéreux qui est mon nom, j'en ai attrapé une courbature dans la gorge, de lui lire les journaux. (On entend sonner deux heures.) Deux heures du matin; vous croyez qu'il n'est pas à tuer, ce ravagé-là, de ne pas vouloir que les autres dorment, parce qu'il ne peut plus dormir? ni que les autres mangent, parce qu'il n'a pas d'appétit et qu'il est condamné à l'huile de foie de morue?
Désappointement des spectateurs, rumeur dans la salle.
—Ah!... C'est pour ça que ça s'appelle leVeuf à l'huile....
—C'est idiot!
—C'est imbécile.
—On se fiche de nous.
—Laissez continuer! s'écria Marocain. Puis s'adressant à l'actrice:—Continuez, madame! dit-il.
Et la mère Tubéreux continua:
—Et ça n'a que 42 ans; voilà où mène la noce... et encore il y a noce et noce. Ainsi moi, par exemple....
Ici un rire général.
Marocain, voulant chauffer le premier succès, se tord avec des éclats joyeux, à croire qu'il allait suffoquer.
—Attention aux mots continués, dit Bengali à ses compagnons; je commencerai.
La mère Tubéreux, qui a cru devoir saluer le public, reprend la suite de son monologue:—Eh bien, moi, ça ne m'empêche pas d'être bien conservée, j'espère?
—De bottes, dit Bengali à haute voix. Et nos farceurs continuant, le public stupéfait entendit:
—De bottes—anique—olas Flamel—odrame de Denneri—de veau—aux petits pois—lon—comme le bras.
Bengali fit signe d'arrêter ici la série; le public se dit:—C'est du russe; ils parlent en russe.
Et la pièce continua:
La mère Tubéreux.—Avec ça qu'il prend des pilules très échauffantes qui lui donnent une constipation!
Rumeurs et protestations dans la salle: Oh! oh! oh!
—Charge-le d'huile! crie une voix.
—Mets-le à l'huile de ricin, ajoute une autre.
Et toute la salle de rire.
—Silence! hurle Marocain furieux.
La chaleur allant toujours croissant, les dames, peu à peu, retirent les unes leur chapeau, les autres leur bonnet et les suspendent à l'étoffe de la rampe à l'aide d'épingles.
La mère Tubéreux continuait, lorsqu'une altercation se produisit dans la salle; c'était le titulaire de la place occupée par Marocain qui la lui réclamait.
—Hein! quoi, dit celui-ci avec humeur, vous troublez le spectacle.
—C'est vous qui le troublez; je vous réclame ma place, voilà tout.
Marocain ne répondit pas et se remit à écouter la pièce.
Le réclamant lui frappa sur l'épaule:—Vous n'entendez donc pas ce que je vous dis? Vous avez ma place, je la veux.
Marocain refuse de la rendre.—Altercation; gifle retentissante appliquée à Marocain:—A bas la claque! crie un loustic, et le public de rire. Tout le monde est levé et la mère Tubéreux attend que l'émotion soit calmée.
Un agent arrive et expulse le gifleur.
Marocain, alors, de rouler des yeux effrayants et de crier d'une voix terrible:
—Eh bien, ça m'est égal! je la garde! et il se rassit à la place réclamée.
—C'est ça, gardez-la, cria le public mis en belle humeur.
Pendant cette scène, nos six farceurs avaient remarqué l'exposition à la galerie des chapeaux et des bonnets, et, après avoir chuchoté entr'eux, Bengali était sorti, puis était rentré après une courte absence.
La mère Tubéreux avait repris son monologue, le public écoutait la pièce et la bande joyeuse profita de l'attention générale pour exécuter le plan conçu par Bengali et qui était celui-ci: les dames s'étant allégées de leurs coiffures pour avoir moins chaud à la tête, nos farceurs s'allégèrent de leurs chaussures pour avoir moins chaud aux pieds, et bientôt on vit pendre au balcon six paires de bottes accrochées à la rampe du balcon par les tirants à l'aide des épingles que Bengali s'était procurées pendant sa sortie.—Seconde série des mots continués, dit-il à voix basse, attention.
La mère Tubéreux continuait toujours:
—Si ça n'était pas qu'il est riche et qu'il me couchera sur son testament....
Bengali continua sur:ment: Comme un arracheur de dents.
Et les autres de continuer sur la syllabedent:—seur de corde—à puits—très profond—de culottes.
—Ah! assez! cria Marocain avec colère.
Et tout le monde, se retournant vers les interrupteurs, de jeter un cri de surprise à l'aspect de l'étalage de cordonnerie. Marocain bondit à la vue de Bengali.
—C'est des Russes, dit un des spectateurs; il paraît que ça se fait dans leur pays quand on a trop chaud.
—Ça des Russes! hurle Marocain; je les connais, ce sont des faiseurs de farces; ils sont venus ici pour se fiche de nous.
Des clameurs, alors, accueillirent cette révélation; des menaces aux faux Russes se firent entendre, des poings se tendirent vers la galerie; Bengali et les siens, devinant qu'un mauvais parti leur était réservé, décrochèrent vivement leurs bottes et disparurent.
Il est à peu près inutile de dire que les bonnes dispositions de Marocain à accueillir le candidat à la main de Georgette, s'il venait à exposer sa demande, ne résistèrent pas à la chute deVeuf à l'huilequ'il attribuait à Bengali.
Le lendemain même de cette soirée désastreuse, le changement de domicile de la jeune fille était un fait accompli. On paya le terme près d'écheoir, le congé n'ayant pas été donné à temps; pour le terme suivant, on en consigna le prix en garantie de la non location possible; le modeste mobilier de la jeune locataire fut enlevé en quelques heures par un commissionnaire, sur une charrette à bras, et le lendemain et jours suivants l'obstiné amoureux guetta vainement la sortie et la rentrée de celle qui en était arrivée à occuper toutes ses pensées; car madame Marocain s'était trompée: les rigueurs de sa filleule, loin de décourager Bengali, avaient eu un résultat contraire. Habitué aux conquêtes faciles des dames qui acceptent sans façon le bras et le parapluie d'un inconnu, la résistance ferme et persistante de la jeune fille à ses tentatives pour pénétrer chez elle, ses refus réitérés d'accepter les rendez-vous qu'il lui demandait pour éloigner d'elle la crainte des réflexions de son concierge et de ses voisins; les menaces de Georgette de demander protection aux gardiens de la paix et de la morale publique; sa volonté, enfin, qu'il croyait irrévocable, de ne pas céder à ses désirs, tout cela n'avait fait qu'accroître la passion de notre Don Juan du parapluie, pour la première fois en face d'une vertu solide.
Étonné de ne plus rencontrer Georgette:
—Elle est peut-être malade, se dit-il. Et, pour en avoir le cœur net, il se décida à se renseigner auprès du concierge, sans laisser prise aux suppositions malveillantes du préposé au cordon.
—Je suis, lui dit-il, fabricant d'éventails; je donne des travaux à une demoiselle qui demeure ici, mademoiselle Georgette; je lui ai confié....
Le concierge l'interrompit:
—Elle n'y demeure plus! répondit-il.
—Elle n'y... fit Bengali désappointé.
—Elle est déménagée depuis quatre jours....
—Ah! alors, donnez-moi sa nouvelle adresse.
—Je ne l'ai pas; cette demoiselle est partie sans la laisser.
Et, sitôt dans la rue, notre amoureux, dont les menus soucis de la vie n'avaient jamais altéré la gaîté, resta tout rêveur; puis secouant enfin la tristesse qu'il sentait l'envahir:
—Ah! c'est trop bête, dit-il, une de perdue, dix de retrouvées.
—Tiens! Monsieur Bengali, dit une voix.
Le séducteur déçu regarda qui l'interpellait; c'était Pistache.
—Eh! c'est mon ami le pharmacien! s'écria Bengali. Puis, comme frappé d'un souvenir:—Oh! sapristi! dit-il, vous me rappelez cette soirée chez votre peintre.... Est-ce que madame Jujubès tourne toujours son moulin à café?
Pistache se mit à rire:—Ah! ah! ah! farceur! C'est égal, elle était mauvaise, celle-là.
—Comment, j'ai annoncé que ce tour-là était une surprise; on m'attendait, je ne suis pas revenu, tout le monde a été surpris.... Si j'étais revenu, il n'y aurait pas eu de surprise, ça n'aurait pas été drôle.
Et Pistache de rire de plus belle....
—Tout le monde était furieux, n'est-ce pas? demanda notre mystificateur.
—D'abord, oui, quand votre tante est venue annoncer qu'elle venait de vous voir avec....
—Ma tante Piédevache est venue?
—Un instant après votre départ, oui; alors, elle a expliqué que vous aimiez à faire un tas de blagues comme ça, mais que vous étiez un honnête garçon, qu'elle aimait beaucoup et à qui elle donnerait une belle dot en mariage, sans compter que vous serez son seul héritier. Alors, la famille Jujubès, qui n'était pas contente, par rapport aux dames à qui vous avez fait tenir des bougies....
Et, à ce souvenir, Pistache pouffa de rire.
—Pendant que vous jouiez du cor de chasse?
—Oui, pendant que.... Ah! ah! ah!... satané farceur.... Je n'en pouvais plus à force de souffler.... Ah! ah! ah! alors monsieur et madame Jujubès se sont mis à rire en disant que c'était une simple plaisanterie de jeune homme et on a beaucoup engagé madame votre tante à vous amener; elle ne vous l'a pas dit?
—Je ne l'ai pas vue depuis ce jour-là... et c'est vous qui m'apprenez.... Je ne savais même pas qu'elle connaissait la famille de votre adorée. Au fait, et vos amours?
—Ils vont très bien... très bien.
—Tant mieux.... Vous m'inviterez à la noce?
—Comment!... Garçon d'honneur, si vous voulez.
—Si je veux!... Ah! je vous crois.... A quand le mariage?
—Ah!... le mariage... je ne sais pas encore.
—Le jour n'est pas fixé?
—Non... parce que je vais vous dire: la demande n'est pas encore faite....
—Sauf cela, rien ne manque.
—Voilà tout.
—C'est peu de chose; la jeune fille vous aime?
—Je le pense.
—Elle ne vous l'a pas dit?
—Je ne le lui ai pas demandé.
—Pourquoi?... Vous ne trouvez pas la phrase?
—Si... oh! si... oh! la phrase, je la trouve bien.
—Oui, c'est ce qu'il faut mettre dedans, que vous ne trouvez pas. Enfin, à ce détail près, tout cela me paraît être en très bon chemin.
—N'est-ce pas? D'autant plus que la mère, madame Jujubès, à qui j'ai dit mes intentions, est tout à fait pour moi.
—Alors, ça y est.
—Oui, ça ne dépend plus que du père.
—C'est quelque chose, mais enfin votre situation est excellente.... Allons faire une partie de billard, je vous en rends vingt de cinquante.
—Je ne peux pas, je vais en ce moment poser pour mon portrait....
—Alors, il ne faut que ce soit l'artiste qui pose.
—Oh! il n'y a pas de danger; je l'attends toujours une heure et souvent il ne vient pas du tout.
—Diable! mais vous aurez des cheveux blancs quand votre portrait sera fini.
—Oh! que M. Jujubès soit en retard ou qu'il ne vienne pas du tout, ça m'est égal, et même j'aime mieux ça, pour être avec Athalie.
—C'est assez malin de votre part, et je comprends maintenant pourquoi vos affaires sont si avancées.
—Certainement, il n'y a plus que le père.
—Qu'il donne son consentement et crac! allons-y!
—Voilà!... Dites donc?
—Quoi, cher ami?
—Vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
—Je le sais si rarement....
—Et bien, vous devriez venir avec moi, voir mon portrait: vous me direz si c'est frappant.... Je le crois.... Et puis on sera enchanté de vous voir, chez monsieur Jujubès.
—Vous croyez?
—J'en suis sûr!
—Après tout, c'est possible, dit Bengali; ils connaissent ma tante.... C'est une bonne cliente, car tous les portraits d'elle dont j'ignorais l'auteur....
—Allons, venez! ajouta Pistache, en passant son bras sous celui de son ami. Et tous les deux arrivèrent chez l'artiste qui, par extraordinaire, était en avance et préparait sa palette. Il alla à Bengali, le sourire aux lèvres et la main tendue:—Ah! vous voilà donc, faiseur de surprises!
—Voyez-vous, fit Pistache, je vous l'avais bien dit qu'on n'était pas fâché contre vous.
—Fâchés! nous? s'écria Jujube; est-ce que les artistes se fâchent pour une plaisanterie spirituelle? C'est bon pour des bourgeois, de se fâcher en pareil cas.
Et Jujube serra de nouveau la main de Bengali stupéfait par cet accès de politesse foudroyante.
—Je vais prévenir ma femme et ma fille de votre bonne visite, dit l'artiste.
Et il disparut un moment:
—Vous direz du bien de moi, n'est-ce pas? supplia Pistache dès qu'il fut seul avec son ami.
—Comptez sur moi, répondit celui-ci.
—Et puis, n'oubliez pas de flatter M. Jujubès, il aime ça.
—Soyez tranquille, je lui ferai la bonne mesure.
—Ces dames vont venir, dit le peintre en rentrant; elles seront enchantées de vous voir.
—Croyez, illustre maître, que, de mon côté, je serai ravi.
Puis, bas à Pistache:—Illustre maître, est-ce suffisant?
Le pharmacien fit un signe approbatif:
—Mais voyez donc mon portrait, dit-il à Bengali.
—Ah! oui, au fait, je suis impatient....
Jujube retourna son chevalet et regarda son visiteur, pour juger de sa première impression.
—C'est stupéfiant! s'écria celui-ci.
—N'est-ce pas? fit Pistache; ne dirait-on pas qu'il va parler?
—On le dirait, oui, mais il vaut mieux qu'il ne parle pas.
Jujube poussa un éclat de rire:
—Comment? observa Pistache, vexé.
—Sans doute, répondit Bengali, parce qu'alors ce ne serait plus votre portrait, ce serait vous-même; on dirait:—Ah! quelle bonne farce! ce n'est pas une peinture; c'est une farce, c'est un monsieur qui passe sa tête par un trou.
—Ah! c'est juste, oui.
—Ce qui est absolument extraordinaire, renversant, continua notre blagueur à froid, c'est que... vous êtes joli là-dessus.
—Comment?... vous ne trouvez pas que c'est ressemblant?
—Frappant.... Mais vous êtes joli là-dessus; du reste, rien à cet égard ne m'étonne de la part d'un maître comme M. Jujubès. Tous les portraits qu'il fait de ma tante sont de plus en plus séduisants; ainsi son dernier, à l'âge de soixante-cinq ans, rendrait amoureux d'elle....
—Et c'est ressemblant, fit Jujube.
—Extraordinaire! répondit Bengali. Ah! monsieur Jujubès, j'ai vu les portraits de la Joconde, de la Fornarina....
—Ah! interrompit joyeusement l'artiste.
—Oui, maître, mais... c'est peut-être incompétence de ma part.... Et montrant le portrait du pharmacien:—J'aime mieux ça.... Pardonnez-moi, maître.... Je suis un ignorant....
—Oh! du tout, vous avez un goût très remarquable... mais, je vous assure que les portraits dont vous me parlez sont estimés des plus grands connaisseurs... quoique, personnellement, ils ne m'aient pas enchanté.
—Du reste, ajouta Bengali, le ruban qui brille à votre boutonnière est un peu mon excuse....
—Sans doute, sans doute, murmura Jujube qui avalait tout cela avec une facilité prodigieuse.
En ce moment, un bruit de voix et un froufrou d'étoffes annoncèrent madame et mademoiselle Jujube; elles entrèrent radieuses.
—Quelle aimable surprise! s'écria la mère. Vous ici, cher monsieur! Ah! quel plaisir! Et elle tendit la main à Bengali qui dut aussi serrer celle que lui tendait Athalie.
—C'est moi qui l'ai amené, dit Pistache à qui on s'était borné à faire un petit signe de tête, et, ajouta-t-il, il ne voulait pas venir, à cause de la farce de l'autre jour.
Toute la famille se récria; Jujube répéta ce qu'il avait dit de cette spirituelle plaisanterie, et on surenchérit encore sur son appréciation.
—Vous arrivez à propos, dit madame Jujube: nous avons, depuis cette soirée, fait une visite à votre chère tante et nous avons ri comme des folles de votre tour de la surprise.
Sur ce, tout le monde de se tordre en la rappelant.
—Cette excellente tante! ajouta madame Jujube; nous l'avons invitée à dîner et elle nous a promis de vous amener....
—Nous comptons sur vous, dit Jujube.
—Oh! positivement, ajoutèrent les deux dames.
—Il viendra, il viendra, dit Pistache, dans l'espoir d'être invité.
—M'ame Jujubès, dit l'artiste, fais-nous donc servir un petit lunch!
—Oh! oui, oui, s'écrièrent les deux femmes, et madame Jujube sortit vivement.
—Je vois le coup, pensa Bengali; on veut que je revienne amuser la société.
Et Pistache, qui espérait toujours son invitation, de répéter à Jujube:—Il viendra, vous verrez.
—Si votre pharmacie vous réclame, répondit celui-ci, ne vous gênez pas pour nous; les malades avant tout.
—Oh! j'ai le temps, fit piteusement notre amoureux; la séance n'a pas été longue.
Bengali, désireux d'éviter le lunch, tenta des excuses, mais le peintre insista:—Vous prendrez ce que vous voudrez, ne fût-ce qu'un biscuit trempé dans un verre de champagne.
—Pour trinquer avec moi, dit Athalie.
—Du champagne comme vous n'en trouverez dans aucun restaurant, ajouta Jujube, un cadeau des héritiers de la veuve Cliquot.
Madame Jujube rentra et offrit son bras à Bengali qui dut céder; Pistache présenta le sien à Athalie qui prit celui de son père et on passa au salon où le lunch avait été dressé sur un guéridon.
—Et les sandwichs? demanda Jujube, je ne les vois pas.
—La bonne est allée les chercher, mon ami; je ne sais pas ce qu'elle fait.
—Tu lui as dit que c'était très pressé?
—Mais oui.
—Il y a des personnes qui sont comme les foules, observa Bengali: plus elles sont pressées et moins elles vont vite....
—Ah! ah! ah! charmant, fit l'artiste.
Et tout le monde, de répéter:—Ah! ah! ah! charmant! Quant à Pistache, c'était un rire épileptique, et sa bouche démesurément fendue et entr'ouverte donnait l'idée d'un sac de conducteur d'omnibus.
—Goûtez-moi ce champagne, monsieur Bengali, dit l'artiste en lui présentant un verre.
—Je vais le boire au grand art dont vous êtes un des plus illustres représentants, maître.
—Ah! à propos, mesdames, dit Pistache, mon ami trouve mon portrait admirable.
—C'est-à-dire, fit Bengali, qu'il n'y a qu'à se prosterner et adorer, ou l'on est classé, pour le restant de ses jours, parmi les madrépores.
Jujube s'inclina modestement, mais sans protester.
—Vous devriez faire faire votre portrait à M. Jujubès, ajouta Pistache.
—Mon portrait? je l'ai.
—Par qui? demanda Jujube.
—Oh! vous ne connaissez pas l'artiste, c'est un jeune homme qui commence, mais qui ira loin....
—Et votre portrait, est-il ressemblant? demanda Pistache.
—Quand il fait beau, très, très ressemblant.
Une question se dessina sur tous les visages ébahis. Pistache la posa.
—Comment, quand il fait beau?
—Je ne saisis pas bien... ajouta Jujube.
—Je vais vous expliquer cela, répondit Bengali: mon jeune artiste, qui était dans la panne au point de ne pas pouvoir acheter une toile, avait une vieille peau de grosse caisse; il m'a peint dessus, de sorte que, quand il pleut, la peau se retire et le portrait fait des grimaces épouvantables comme ça, tenez.
Et Bengali se contorsionna affreusement le visage, aux rires de la société:—Ce qui fait, ajouta-t-il, que pendant la mauvaise saison je ne ressemble pas du tout.
La famille Jujube se tordait, et les verres de champagne présentés par Athalie et secoués par son rire débordaient sur le parquet.
—C'est vous qui m'avez touché le bras, dit Athalie à Pistache, avec humeur.
Et le pauvre garçon, tout piteux, d'affirmer qu'Athalie se trompait, qu'il ne l'avait pas touchée.
Bengali saisit l'occasion de parler en sa faveur, comme il le lui avait promis.
—Eh bien, cher ami, lui dit-il, vous voilà sombre comme un dénouement de Crébillon, pour une simple observation de mademoiselle.
—Aussi, il faut être bien maladroit, répondit Athalie.
—Vous êtes bien susceptible, ajouta la mère.
—Vous avez grand tort de faire cette mine-là, continua Bengali; je ne connais rien d'affligeant comme la vue d'un pharmacien qui boude.
—Je ne boude pas, balbutia Pistache.
—Mesdames, continua Bengali, ce garçon est très sensible; c'est son seul défaut et, pour la femme qu'il épousera, ce sera une qualité à ajouter à toutes les autres. Ah! heureuse la femme qui le possédera...; il ne vagabonde pas comme moi, dans les bocages de la fantaisie; il va droit à son but qui est la pharmacie.
—De 1reclasse, interrompit Pistache.
—De 1reclasse, je ne le lui fais pas dire; le soir, il étudie l'art de composer les sirops et les juleps, au lieu d'aller dans les brasseries de femmes, ces écoles préparatoires des candidats pour Charenton; c'est un bon jeune homme, sans passion, vivant comme une huître....
Ici Pistache quitta son sourire de béatitude:
—Comme une huître! fit-il d'un ton froissé.
—Eh bien, quoi, cher ami! l'huître est un mollusque délicieux, que toutes les jolies femmes gobent avec plaisir; voici mademoiselle qui est une jolie femme, ne seriez-vous pas heureux qu'elle vous gobât avec plaisir?
—Oh! certainement, fit notre amoureux, en regardant Athalie avec émotion.
Le mauvais plaisant continua:
—Comme caractère, il possède au plus haut point la vertu de Cadet-Roussel qui pourtant a laissé une réputation de bon enfant; il est doux, facile à vivre... il mange de tout.
Un éclat de rire de la famille Jujube coupa l'éloge du pauvre Pistache.
—Je ne lui connais qu'un défaut, dit en terminant Bengali; le dimanche il pêche à la ligne.... Mais l'Écriture l'a dit: Dieu ne veut pas la mort dupêcheur.
Ce dernier mot n'était pas fait pour ramener au sérieux la famille Jujube mise en gaîté....
—Ah ah ah!... du pêcheur! très joli, le mot, dit Pistache saisissant l'occasion de se rallier à la gaîté dont Bengali avait fait les frais sur son dos.
—Monsieur Bengali, un baba en attendant le sandwich, dit madame Jujube.
—J'accepte, madame, mais vous permettrez que ce soit en ne les attendant pas; je suis obligé de vous quitter.
Tout le monde se récria:—Oh! nous quitter si tôt!
La bonne entra.
—Tenez, voilà les sandwichs! s'écria Athalie.
Bengali dut céder aux instances de la famille Jujube, et, après avoir absorbé quelques sandwichs, il prit congé d'elle, suivi de Pistache qu'on n'avait pas cherché à retenir.
Il est, à peu près, inutile de dire que Bengali manqua à la presque promesse qui lui avait été arrachée, d'accompagner sa tante au dîner offert à cette riche parente; il s'était mis en tête de découvrir Georgette dont la pensée ne le quittait pas. La découvrir! Comment? C'est ce qui le préoccupait autrement que l'invitation de l'obséquieux trio.
Jujube avait bien fait les choses, car si, certains jours, on en était réduit au simple miroton et au fromage, quand on avait des convives on sortait la porcelaine de Saxe, les couteaux en vermeil, les verres de baccarat et le seau à glace, et on commandait le repas à Potel et Chabot qui envoyaient, avec le menu, un garçon en habit noir, cravate blanche et gants de même couleur, pour le service de la table.
On exprima à mademoiselle Piédevache les vifs regrets causés par l'absence de son neveu, dont on exalta l'esprit et la belle humeur, et Jujube qui, dans ses déceptions fréquentes, trouvait toujours une contrepartie consolante, pensa qu'après tout, la présence de Bengali aurait rendu difficiles les allusions au mariage désiré.
La tante était fort irritée contre lui:
—Voilà quinze jours que je ne l'ai vu, le chenapan, dit-elle.
On l'excusa; mademoiselle Piédevache habite Saint-Mandé, c'est un peu loin pour l'aller voir souvent. La vieille demoiselle répliqua que son vaurien de neveu avait toujours de bonnes raisons à lui donner.—Je vais chez lui, dit-elle, je ne le trouve jamais; je lui écris, il me répond des lettres charmantes, mais il ne vient pas. Cependant, ajouta-t-elle, il m'a formellement promis de venir samedi; c'est ma fête.... Oh! il sait que ce jour-là, je ne le tancerai pas.
—Il faut le marier, dit Jujube.
La ligne était jetée, la femme à moustaches mordrait-elle à l'hameçon? L'artiste pensa que la présence d'Athalie pourrait le gêner pour continuer ses petites manœuvres matrimoniales et, suivant son habitude quand il voulait l'éloigner, il l'envoya étudier son piano.
—Il faut le marier! répéta-t-il dès qu'elle eut disparu.
—Oui, il n'y a que cela pour faire se ranger un jeune homme, ajouta la mère.
—J'y ai bien pensé, répondit la tante; mais il n'est guère mariable.
—Il aime la vie de garçon, c'est de son âge; mais l'amour peut changer ses idées.
—Changer ses idées?... Changer ses maîtresses, oui, trois par semaine, autant que de chemises. Parbleu! le marier; je ne demande pas mieux... ça ne serait pas difficile; je ne tiens pas à la fortune; la jeune fille n'aurait pas un sou de dot, ça me serait égal.
—Ah! vous avez bien raison, s'écrièrent les deux époux.
Mademoiselle Piédevache continua:
—Je donnerai à mon neveu une dot suffisante pour qu'il puisse se marier à son goût, par amour, à condition cependant que l'absence de fortune de la demoiselle sera compensée par l'honneur, pour lui, d'entrer dans une famille distinguée.
Madame Jujube jeta une sonde:
—Une famille d'artistes, par exemple, dit-elle.
—De grands artistes, d'artistes renommés, ajouta le mari.
—Oui, j'aime beaucoup les artistes, répondit la tante qui, on le voit, mordait à l'hameçon; ce que voyant, Jujube lança cette deuxième sonde qu'il jugea devoir être triomphante:
—Un beau-père chevalier de la Légion d'honneur?
Et il ne s'était pas trompé:
—Une jeune fille artiste, un père décoré, dit mademoiselle Piédevache, mais nous avons tout cela ici.
L'entente se fit donc promptement; les auteurs des jours d'Athalie se portèrent garants de son consentement et il fut convenu que la famille irait dîner à Saint-Mandé, le samedi suivant, pour faire se trouver ensemble les deux jeunes gens qu'on voulait marier.
Bengali ne se doutait guère qu'on disposait de lui, absorbé qu'il était par son idée fixe de retrouver son inhumaine; assis devant un café, il regardait, avec soin, toutes les femmes qui passaient; parcourant, au hasard, les rues, les boulevards, les passages, il se livrait au même examen, bousculant les passants s'il apercevait au loin une taille, une démarche, une chevelure blonde lui rappelant Georgette, et ce n'était qu'une éternelle illusion. Avant la rencontre sous la porte cochère, peu lui eût importé son erreur; si la passante eût été jeune et jolie, il aurait tenté l'aventure; maintenant il s'arrêtait tout déçu: ce n'était pas elle!
Elle hantait même ses rêves, et, exaspéré par cette vision obsédante:
—Ah ça! est-ce qu'elle ne va pas me laisser tranquille? se disait-il; on n'est pas serin comme moi... tout ça pour une question d'amour-propre.... Parce que je suis vexé qu'elle n'ait pas voulu m'écouter.... Si elle en aime un autre... un autre pour le mariage; oh! le mariage, merci!... Eh bien, et cette belle jeunesse, comment l'emploierait-on? et la liberté de faire tout ce qui passe par la tête. Elle m'a déjà fait oublier un tas de rendez-vous... de parties de plaisir.... Ah! A propos; la fête de ma tante que j'allais oublier... ça, ce n'est pas une partie de plaisir, mais.... Ah! et puis....
Et puis, tout en marchant, Bengali retombait dans ses incessantes rêveries.
—Oh! c'est elle! cria-t-il tout à coup; et, en s'élançant pour se mettre à la poursuite de celle qu'il venait d'envoyer au diable, il se heurta dans un passant qui le repoussa brusquement en accompagnant sa voie de fait d'un juron énergique. Bengali se prépara à bousculer le malencontreux personnage: c'était Marocain.
Notre jeune homme se rappela immédiatement que Georgette lui avait dit être la filleule de madame Marocain; peut-être venait-elle de quitter le mari de sa marraine, ce n'était pas le moment de la poursuivre; mais il pensa qu'en interrogeant adroitement l'homme que le hasard plaçait sous ses pas, il pourrait connaître le nouveau domicile de celle qu'il avait vainement cherchée.... Il ignorait que Marocain savait tout et que le changement de domicile, c'est lui qui l'avait exigé.
—Eh mais, dit notre amoureux, je ne me trompe pas, c'est M. Marocain, commanditaire....
—Moi-même, répondit celui-ci, d'un ton amer: monsieur Bengali, marchand de pièges à tortues?
—Ah! une plaisanterie, dit-il en riant. Puis lui tendant la main:—Enchanté de vous revoir.
Marocain répondit froidement à ce chaleureux accueil et Bengali se demanda comment amener la conversation sur un terrain propice au but qu'il se proposait. Il y en avait un excellent qui lui revint en mémoire:
—Le jour de cette fameuse averse, dit-il, vous alliez tenir, sur les fonts, un petit citoyen français.
—Oui, monsieur.
—Alors, vous êtes parrain?
—Oui, monsieur.
—Et, comment va-t-il, votre filleul?
—Très bien, monsieur.
—Et... c'est madame qui était marraine peut-être?
—Non, monsieur.
—Ah!... c'est qu'elle a peut-être déjà un filleul, ou une filleule....
—Oui, monsieur, une filleule, sur laquelle elle veille... nous veillons, veux-je dire, avec le plus grand soin....—Je vous demande pardon de vous quitter, je suis attendu.... J'ai bien l'honneur....
Et Marocain s'éloigna:
—C'est un four! se dit Bengali; il m'en veut encore de ma blague des pièges à tortues; il faut trouver autre chose... autre chose... mais quoi?
Tout à coup, il se frappa le front:—Ah! suis-je assez bête! dit-il, une chose si simple, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?... Elle est peintre sur éventails; en allant chez tous les éventaillistes.... Parbleu! c'est ça.
Et il entra dans un café, se fit servir une consommation et demanda l'almanach Bottin.
Mademoiselle Piédevache, on le sait, demeure à Saint-Mandé; son habitation est sur l'avenue de l'Etang: c'est un élégant cottage avec écurie et remise que lui a fait construire, il y a trente-deux ans, un riche Anglais, sir John, baronnet, alors officier dans l'armée des Indes. Grièvement blessé en combattant la révolte des cipayes, il avait obtenu un congé de convalescence, était venu à Paris, y avait fait la connaissance de mademoiselle Piédevache, célèbre alors par sa beauté et ses aventures galantes, l'avait enlevée à tous ses rivaux et cachée dans le joli refuge qu'il lui avait fait construire; cachée en effet, car l'endroit était alors solitaire, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui.
Rappelé après deux ans de repos, sir John était retourné aux Indes et mademoiselle Piédevache ne l'avait jamais revu.
Elle s'était empressée, bien entendu, de lui donner de nombreux successeurs, qui, eux aussi, lui avaient laissé d'opulents souvenirs, et c'est ainsi que la tante de Bengali possédait une jolie fortune qu'elle devait lui laisser un jour; n'ayant, d'ailleurs, pas de train de maison, elle était loin de dépenser ses revenus. Une cuisinière et un vieil imbécile de domestique nommé Dindoie servant de sommelier, de jardinier et de cocher, suffisaient à son service; les jours de gala elle leur adjoignait unextra. C'est ce qu'elle avait fait, à l'occasion de sa fête, pour recevoir la famille Jujube.
La maison, d'ailleurs, était animée par divers commensaux à poil et à plumes: un grand chien de garde, un vieil épagneul asthmatique, des pigeons et un perroquet, l'animal le plus extraordinaire qu'on eût pu trouver dans cette espèce réputée pour répéter tout ce qu'elle entend; il n'avait retenu qu'un seul bruit assez difficile à expliquer congrument; il suffira de dire que le perroquet l'imitait à s'y méprendre, et quand mademoiselle Piédevache avait des visiteurs ou des convives, et que le perroquet faisait son imitation, tout le monde se regardait, les jeunes filles rougissaient et chacun semblait se demander:—Qui donc est si mal appris?—Veux-tu te taire, Jacquot! criait sa maîtresse avec colère; il ne sait que cela, cet imbécile d'oiseau.
Et tout le monde, alors, de rire et de se direin pettoqui lui avait appris ce qu'il avait si bien retenu ou plutôt ce qu'il ne retenait pas plus que le professeur dont il révélait les habitudes; mademoiselle Piédevache mettait cela sur le compte du vieux Dindoie.—Moi? madame? protestait le bonhomme ahuri, et sa maîtresse de mettre fin à la discussion par cet ordre impératif:—Ne répétez pas! ce qui achevait de mettre la compagnie en gaieté.
La fête de mademoiselle Piédevache se trouvait être un dimanche: c'était la veille, suivant l'usage, qu'on devait la lui souhaiter. Le samedi est aussi le jour préféré des jeunes mariés: ouvriers ou petits employés qui seraient obligés d'aller le lendemain de leur mariage à leur atelier ou à leur bureau, si ce lendemain n'était pas un dimanche; bon nombre de ces modestes noces vont, avant dîner, se promener et se réjouir au bois de Saint-Mandé.
Mademoiselle Piédevache avait projeté de conduire ses hôtes au café restaurant du bois: leChalet, où se rencontrent et se confondent plusieurs noces étrangères les unes aux autres, dans une joyeuse sauterie, au son du violon ou de la clarinette d'un ménétrier plus ou moins récompensé par les pièces de deux sous des danseurs.
Bengali lui avait bien promis d'être chez elle à trois heures; elle voulait le préparer aux projets d'alliance avec la famille Jujube et celle-ci, d'accord avec elle, ne devait venir que plus tard, afin de connaître le résultat de ce qu'on appelle, en politique, un échange de vues; elle arriva donc à quatre heures. Jujube ne s'était pas contenté d'orner sa boutonnière du simple ruban; il portait sur sa poitrine la croix, grand modèle, pour éblouir les regards respectueux des braves gens au milieu desquels on devait aller s'encanailler.
—Oh! des folies! s'écria mademoiselle Piédevache, en voyant ses futurs alliés retirer de la voiture qui les avait amenés de magnifiques bouquets de fête, achetés à son intention, et qu'elle ne cessait d'admirer, s'extasiant sur chacune des fleurs qui les composaient, sur le goût qui avait présidé à leur confection. Naturellement, on ne manqua pas de dire que cela venait de chez Isabelle; puis on embrassa l'héroïne de la fête, après quoi on s'informa de Bengali. A ce moment une espèce de toux se faisait entendre dans une pièce voisine:
—C'est lui qui tousse? demanda Athalie.
—Non, répondit la tante, c'est Aristide, mon petit chien qui a son asthme.... Mon neveu n'est pas encore arrivé, mais il sera ici dans quelques instants; jamais il n'a manqué de venir me souhaiter ma fête.
—Il sait que vous nous avez fait l'honneur de nous convier à cette fête de famille? demanda Jujube.
—Non, je l'avais vu avant de vous faire cette invitation et depuis ce jour je n'ai pas entendu parler de lui; s'il vous savait ici, il ne se serait pas laissé attarder par je ne sais qui ni quoi. Je lui ai écrit de venir à trois heures, il en est bientôt quatre, il va certainement arriver. Quant à nos projets, je trouverai bien un moment pour sonder ses intentions.
Ici, la toux d'Aristide prenant un caractère plus aigu:—Pauvre bête! dit mademoiselle Piédevache. Je vais lui faire une fumigation dedatura stramonium; excusez-moi!
Et elle sortit précipitamment, laissant ses invités fort contrariés du retard de Bengali:—Sa tante lui aurait parlé, dit madame Jujube, et nous saurions ses intentions!
—Ses intentions, fit Jujube avec ironie. Alors, elle lui aurait demandé comme cela, brusquement: Veux-tu épouser mademoiselle Jujubès?
—Oh! non, mon ami, je voulais seulement....
—Allons, tais-toi, c'est stupide.
—Mais, papa, hasarda Athalie.
—Assez! ordonna Jujube, et comme on ne répliquait jamais quand ce petit tyran imposait silence, les deux femmes se turent.
Et, de la pièce voisine, on entendait la maîtresse du chien asthmatique adresser des encouragements à son malade:—Ça va se passer, mon chéri.... Vois-tu la bonne fumigation?—c'est pour guérir Aristide.... Pour le petit toutou à sa mémère.... Il ne va plus tousser.... Allons, tiens-toi un peu tranquille, et après tu auras ça.... Ah! pour qui est ce sucre-là?... pour Aristide.... Non, pas encore... tout à l'heure... si tu es bien sage....
Et l'artiste, après avoir regardé plusieurs fois à sa montre, de reprendre:—Pourvu qu'il vienne! Quarante francs de fleurs, une voiture; tout cela pour rien, ça ne serait pas drôle.
A ce moment, un bruit déplacé entre gens bien élevés se fit entendre. C'était le perroquet qui faisait son imitation. Jujube lança des regards courroucés à sa femme:
—C'est toi qui as fait cela? dit-il.
—Moi? mais non, répondit madame Jujube ahurie.
—Alors, c'est toi, dit-il à Athalie.
—Oh! papa, répondit la pauvre fille toute honteuse.
—Enfin nous ne sommes que nous trois, et comme ça n'est pas moi....
Mademoiselle Piédevache rentra et on se tut:
—Quatre heures et demie, dit-elle, et il n'arrive pas; je n'y comprends rien.
Bengali n'avait pas oublié ce devoir auquel il ne manquait jamais; il cherchait l'adresse de Georgette chez tous les éventaillistes de Paris, dont il avait dressé la liste. Il avait retenu une voiture à la journée, se faisait conduire à toutes les adresses par lui relevées dans le Bottin, se présentait comme fabricant d'éventails à Mexico; il avait beaucoup entendu parler d'une jeune artiste, mademoiselle Georgette, qu'il désirait employer; il s'était présenté chez elle, mais elle avait déménagé, on ignorait son nouveau domicile, etc., etc. Et, partout, on lui avait répondu qu'on ne connaissait pas cette demoiselle. Enfin, le jour même où sa tante l'attendait, la maîtresse d'un magasin répondit à sa question:
—Mademoiselle Georgette, une blonde, très jolie.
—C'est cela même, oui, madame.
—Vous la connaissez donc? demanda la dame surprise; vous venez de me dire que vous arrivez de Mexico, qu'on vous avait parlé de cette jeune fille?
—Je ne la connais pas, non, madame; on me l'a dépeinte telle que vous venez de le faire.
—Ah! très bien, monsieur; j'ai pris note de sa nouvelle adresse, je vais vous la donner.
—Enfin! se dit Bengali tout joyeux.
—Madame, dit un nouveau venu, je viens chercher l'éventail que madame Jujubès a donné à réparer.
Bengali se retourna à ce nom et se trouva en face de Galfâtre, le concierge dont il avait emporté le parapluie. L'irascible portier bondit:
—Ah! mon voleur de parapluie! je te tiens!
Et il le saisit au collet.
—Mais vous vous trompez, cria la dame, monsieur est un fabricant d'éventails, il arrive du Mexique.
—Lui! hurla Galfâtre... il m'a dit qu'il était chef d'orchestre à la halle au beurre.
Les demoiselles de magasin et leur maîtresse, que l'esclandre de Galfâtre avait troublées, éclatèrent de rire à l'énoncé de cette profession.
—Et, ajouta le concierge, il a dit à un monsieur, un instant après, qu'il était fabricant de pièges à tortues.
Et le rire des dames de redoubler.
Bengali se débattait sous l'étreinte de son agresseur.
—Fabricant d'éventails, continua celui-ci; savez-vous ce que c'est que ce particulier-là?... C'est un homme qui profite des orages pour offrir son bras et son parapluie aux jolies femmes qui passent. Rends-moi mon parapluie! ajouta-t-il.
—Mais je ne l'ai pas là, cria le Don Juan de l'averse.
—Où est-il?
—Il est chez moi, je vous le renverrai ce soir.
—Ta, ta, ta, allons chez toi, tu me le donneras tout de suite.
—Je n'ai pas le temps, j'aime mieux vous le payer.
Et Galfâtre qui, lui aussi, préférait cela, se fit payer comme bon son vieux riflard crevé; après quoi Bengali put s'échapper sans plus savoir où trouver son idole.
Et voilà pourquoi mademoiselle Piédevache attendait impatiemment son neveu.
Tout à coup des aboiements se firent entendre:
—Ah! le voilà, dit-elle, je reconnais les cris de joie de mon chien quand mon neveu arrive.
Et, en effet, Bengali entra, accompagné d'un énorme dogue qui lui manifestait sa joie par des bonds, lui posait ses pattes sur les épaules en avançant une langue démesurée, dans le but évident de la lui passer sur le visage:
—A bas, Turban! criait Bengali.
—A bas, vilaine bête! allez coucher! criait sa maîtresse; pourquoi l'a-t-on lâché?
Et, allant à la porte:—Dindoie! cria-t-elle, emmenez le chien d'ici!
Le vieux domestique accourut, prit Turban par son collier et l'entraîna.
Bengali, chargé d'un volumineux bouquet, resta stupéfait en voyant la famille Jujube souriante.
—Une surprise! dit la tante; de bons amis qui sont venus m'apporter, eux aussi, de jolis bouquets....
—Voici le mien, ma chère tante, dit-il, et il l'embrassa.
—Je ne devrais pas t'embrasser, flâneur, ingrat.... Tu m'avais promis de venir à trois heures; mais... qu'as-tu donc? cette figure bouleversée!...
Bengali, dont le visage trahissait encore la colère contre le malencontreux concierge, rejeta son air contrarié sur la difficulté de trouver un bouquet:
—J'ai eu tant d'ennuis pour en trouver un digne de vous, dit-il. J'ai été chez Isabelle; elle venait de vendre ses derniers.
—Les voilà, les derniers! s'écria madame Jujube radieuse.
—Nous avons dévalisé la boutique, ajouta Jujube.
—Alors, continua Bengali, j'ai été obligé d'aller rue de la Paix, puis rue de la Chaussée-d'Antin, puis... où encore?... Enfin, me voilà.
Et s'efforçant de reprendre l'air enjoué qui lui était habituel:
—Mille excuses, mesdames, de vous avoir fait attendre, dit-il en souriant.
—Oh! attendre dans la société de votre aimable tante, dit madame Jujube.
—C'est un plaisir, compléta le mari.
Athalie plaça aussi sa petite flagornerie. Bengali donna du grand artiste au chef de la famille; ce fut un chassé-croisé de gracieusetés.
—Assez de compliments, dit mademoiselle Piédevache; il est temps de partir pour le bois.
Et elle fit part à Bengali de son projet d'aller voir les mariés du Chalet:—Offre ton bras à mademoiselle Athalie! dit-elle.
Jujube offrit le sien à mademoiselle Piédevache et l'on se dirigea vers l'endroit indiqué.
N'écoutez pas les gens qui vous diront: «Charmant, Saint-Mandé, avec ses villas coquettes, le joli bois qui lui sert de bordure et son petit lac dans lequel se mirent, penchés sur l'onde, des saules pleureurs qui semblent vouloir y baigner leurs branches; oui, charmant, absolument charmant, mais c'est si peuple!»
Si peuple! O bon Paul de Kock, toi qui as dépeint avec tant de verve naïve la franche et riche gaîté du commis et de la grisette, de ces couples amoureux, de ces familles de petits bourgeois ignorants de la villégiature, des courses de chevaux et des stations balnéaires; de tout ce monde dînant joyeusement sur l'herbe du bois de Romainville; de quelle indignation ne serais-tu pas saisi à cette appellation dédaigneuse depeuple, si tu n'avais pas quitté ce monde où tu paraissais tant te plaire, pour un autre qu'on dit meilleur, ce dont tu as peut-être douté.
Pauvre cher romancier de nos pères!
A-t-on assez calomnié ses livres