XI

Dont la mère interdit la lecture à sa fille?

Dont la mère interdit la lecture à sa fille?

Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé laLaitière de Montfermeil,Mon voisin Raymond,la Pucelle de BellevilleetMonsieur Dupont, œuvres égrillardes, mais plus saines que la dissection du cœur humain qui fait le fond du roman moderne: c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste. Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on, étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.

Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait, celui-là:

«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil, le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le cœur et se jetaient quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur cœur comme on ferait des tranches de rosbif.»

Les femmes de Paul de Kock! mais le mot est resté si les modèles ont disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu au dénouement de toutes ces œuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.

Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes, dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards; on y lit ces mots:Vin pour le bois! C'est là que tous les braves gens vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe dans la cafetière à alcool.

Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas, les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe; les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une camisole.

Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.

Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice d'un sou que sa mère a pu lui donner.

Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires partis de ces gazouillements énormes.

Et les joueurs de boule constitués en société! et le chalet-restaurant avec son concert, ce restaurant où, chaque samedi et jeudi d'été, se rencontrent, comme il a été dit, des noces plus riches de gaîté que d'argent; et le manège de chevaux de bois, où vont se reposer de la danse les mariées, les parents et les amis des nouveaux époux. Et Guignol offrant à l'enfance laTentation de saint Antoineavec enlèvement du saint par le diable, sur l'air de laValse des Roses! O Métra, tu n'avais pas prévu que ton rythme si voluptueux et si tendre serait un jour la marche infernale qui conduirait le solitaire de la Thébaïde au séjour des damnés.

Mademoiselle Piédevache montra à ses invités les pelouses, désertes ce jour-là:— C'est demain, dit-elle, que ce sera curieux! Noir de monde, le dimanche.... Il faudra venir un dimanche! Aujourd'hui c'est le jour des mariés, tenez... on danse. Entendez-vous la musique?

—Oui, dit Athalie; c'est une polka.... Oh! que j'aime ça, la polka. Et vous, monsieur Bengali... polkez-vous bien?

—Elève de Grille-d'Egout, mademoiselle. Tenez!

Et, enlaçant Athalie, il l'entraîna dans une polka vertigineuse.

—Oh! maman, cria la jeune fille ravie, comme il polke bien!

Les époux Jujube étaient bien un peu humiliés de voir polker leur fille en plein chemin; mais ils attribuèrent l'acte spontané de Bengali à un sentiment de bon augure, au plaisir de tenir Athalie dans ses bras; et d'ailleurs on n'était pas exposé à rencontrer personne de connaissance dans un bois fréquenté par de petites gens; et puis il était de bonne politique d'applaudir à tout ce que diraient ou feraient la tante et le neveu; or, mademoiselle Piédevache riait fort de cette danse improvisée par son Bengali gâté, et s'extasiait sur la gaîté exubérante de ce cher enfant. La vérité est que le cher enfant s'étourdissait, que la pensée de Georgette ne le quittait pas et qu'un dépit bien près de devenir un chagrin, se cachait derrière cette gaîté factice.

On approchait du lieu de rendez-vous des mariés; déjà des gens des noces se montraient: là, un jeune couple bras dessus bras dessous, marchant d'un pas de promenade en causant à demi-voix; ici, des groupes munis de petits pains de seigle.

—Tenez, dit mademoiselle Piédevache, ils vont jeter ça aux canards et aux cygnes du lac; encore un des plaisirs du bois. C'est très amusant tous ces canards qui se disputent goulûment ce qu'on leur jette... et les cygnes qui battent les canards pour avoir tout; allons donc voir ça, c'est à deux pas.

Jujube se tourna vers les distributeurs de pain de seigle et s'arrêta en avançant sa poitrine comme si l'on ne voyait pas sa croix; mais on l'avait vue, et on la regardait en ricanant:

—C'est probablement un garde champêtre qui est d'une des noces, dit l'un des passants.

—Ça ne peut être que ça, répondit un autre.

Jujube, qui comptait sur un autre genre d'admiration, se retourna avec humeur et, prétextant de son impatience de voir le bal, entraîna mademoiselle Piédevache:

—Nous voilà rendus, dit celle-ci.

En effet, on était arrivé en vue de l'emplacement, but de la promenade, et, du terrain surélevé où l'on se trouvait, on embrassait d'un coup d'œil le spectacle des curieux qui entouraient l'établissement du chalet, les consommateurs attablés et, au milieu de ceux-ci, quatre noces, polkant pêle-mêle, heurtant les garçons chargés de bocks. On distinguait trois jeunes mariées et, au manège de chevaux de bois établi à quelques pas de là, une quatrième chevauchant en posture d'amazone près de son mari qui avait enfourché le coursier voisin.

—Entrons, dit la tante.

—Garde champêtre! grommelait Jujube, dont le désir d'être contemplé avec respect s'était refroidi.

La petite porte d'entrée était obstruée par la foule; mademoiselle Piédevache tenta de se frayer un passage.

—Mais ne poussez donc pas, madame! lui dirent les personnes qu'elle voulait écarter.

—Qu'est-ce que c'est? elle arrive la dernière et elle veut passer devant, dirent d'autres voix.

—Monsieur Jujubès, dit-elle alors, passez le premier: votre croix fera ranger le monde.

Jujube essaya son prestige; mais un rire éclatant fit se retourner la foule, et alors ce fut un élan de gaîté général. C'était l'effet de la croix.—Manants! grommelait le légionnaire.—Garçon, criait la vieille demoiselle, nous voulons entrer et nous ne le pouvons pas!

—Allons-nous-en, disaient mesdames Jujube; mais Bengali intervint et écarta brusquement les gêneurs.

—Dégagez la porte! cria le maître de l'établissement attiré par le bruit, ou je vais envoyer un garde.

On obéit à cet ordre et mademoiselle Piédevache put pénétrer avec sa société au milieu des rires ironiques de la foule.

—Une table! dit Bengali.

—Pour nous seuls, ajouta la tante, nous sommes cinq.

—Par ici, mesdames et messieurs.

La société traversa non sans peine la cohue conjugale et fut, enfin, s'asseoir à une table près de laquelle se trouvait un agent en uniforme; cet ancien militaire porta la main à son képi au passage de Jujube, à qui cet hommage fit oublier la qualification de garde champêtre et les rires moqueurs des goujats de la porte.

On servit des bocks, des sirops et des petits gâteaux, dont la vue fit faire la grimace à la famille Jujube.

—Ça ne vaut pas le lunch exquis et distingué que vous m'avez offert, grand maître, dit Bengali, mais à la guerre comme à la guerre.

—Certainement, répondirent les deux époux.

—Ils ne sont pas de chez Frascati, affirma Athalie en mangeant un gâteau, mais qu'est-ce que ça fait?

—Nous ne sommes pas fiers, fit Jujube.

—Nous savons nous prêter aux circonstances, confirma madame Jujube.

Un prélude de valse se fit entendre; aussitôt un tumultueux mouvement se produisit: ce n'étaient que bras s'avançant, que tailles s'offrant aux enlacements, que balancements de couples prêts à tourbillonner aux premières mesures du rythme à trois temps.

—Une valse, mademoiselle? demanda Bengali à Athalie, et, sans attendre la réponse, il enlaça la jeune fille et tous deux se joignirent au flot des valseurs.

Jujube fit mine de s'opposer à ce que sa fille valsât en pareil lieu, surtout se mêlât à des noces auxquelles elle n'était pas invitée.—Chaque noce croira qu'elle est d'une autre, fit remarquer mademoiselle Piédevache; c'est une si bonne occasion de laisser ensemble ces chers enfants!

Madame Jujube appuya ce raisonnement et Jujube se résigna.

La valse finie, Bengali ramena Athalie rouge, essoufflée, mais radieuse.

—A-t-elle chaud! dit sa mère.

—Oh! ça n'est rien, maman; quel plaisir que d'avoir un valseur comme M. Bengali! Mais, lui dit-elle en souriant, vous me serriez trop fort.

—Il la serrait trop fort! Ça va très bien, murmura mademoiselle Piédevache aux oreilles des parents.

—Alors, vous ne voulez plus danser avec moi? demanda l'éminent valseur en riant à son tour.

—Oh! je ne dis pas ça.

—C'est assez, ma fille, déclara Jujube; repose-toi et nous nous en irons après.

—Quand vous voudrez, fit la tante.

—Oh! papa, encore une, rien qu'une.

—Mais, ma fille....

—Laissez-la donc, dit bas la vieille demoiselle au père d'Athalie, ça va si bien!

Jujube céda encore une fois et la mère présenta à sa fille un verre de sirop qu'elle lui avait préparé.

—Un quadrille! crièrent des voix.

—Non, non, une valse! Une polka, répondirent d'autres voix.

—Les vieux ne valsent ni ne polkent, cria une voix de stentor, un quadrille pour eux!

—Oui, oui! acclama-t-on en masse.

Bengali avait prêté l'oreille et se disait:

—Je connais cette voix-là.

—Allons, dit mademoiselle Piédevache à son neveu, c'est la dernière; invite mademoiselle et nous partirons après.

Athalie n'attendit pas l'invitation; elle se leva, prit le bras de Bengali, et tous deux se mêlèrent à la foule des couples cherchant une place, et c'était un bruit assourdissant de danseurs criant:—Un vis-à-vis!...

—Voilà! voilà!—Par ici!—En place! On commence.

En effet, le prélude du quadrille se faisait entendre.

—Il manque un vis-à-vis! fit une voix.

—Voilà! répondirent Athalie et son cavalier.

Et ils se mirent, immédiatement, à la chaîne anglaise déjà commencée. Bengali saisit vivement la main de femme tendue vers lui et sursauta tout bouleversé; cette main qu'il avait prise en enchaînant, et qu'il ne tenait déjà plus, c'était celle de Georgette; et la jeune fille, qui n'avait pas regardé son vis-à-vis dans cette évolution machinale, avait présenté sa main au danseur suivant, et quand, la figure achevée, notre amoureux se retrouva à sa place, il s'aperçut qu'il avait pour vis-à-vis Georgette, tout en blanc comme une mariée et un bouquet à la ceinture, Georgette qui ne le voyait pas encore, occupée qu'elle était de répondre avec sa gaîté ordinaire à son cavalier, un très joli garçon, fort empressé auprès d'elle.

Le quadrille étantcroise, c'est-à-dire doublé par des danseurs placés aux côtés latéraux et alternant, à chaque même figure, avec ceux du premier quadrille, Bengali ne quittait pas Georgette des yeux, au grand étonnement d'Athalie.

Tout à coup, il poussa un cri de douleur.

—Faites donc attention, monsieur, dit-il, vous m'avez écrasé le pied.

—Rangez vos pieds, répondit brusquement le monsieur, de la même voix remarquée par Bengali.

Nouvelle stupéfaction de celui-ci; c'était Marocain dansant avec une femme d'une hauteur invraisemblable, et d'une maigreur équivalente.

—Oh! madame Blanquette! fit Athalie en se retournant vivement.

—Qui ça, Blanquette?

—Cette grande dame. C'est la noce de sa fille; allons-nous-en, je ne veux pas qu'elle me voie ici.

Bengali ne comprenait pas.

—Je vous expliquerai cela, dit-elle, reconduisez-moi!

Il la reconduisit, prétexta quelques mots à dire à un individu de sa connaissance qu'il avait aperçu.

—Ne m'attendez pas! ajouta-t-il; ma tante, monsieur, mesdames, allez devant, je serai à la maison un quart d'heure après vous.

Et il se mit aussitôt à la recherche de Georgette, marchant de l'allure de quelqu'un qui n'a pas eu le pied écrasé, bousculant tout le monde pour se frayer un passage, n'entendant même pas les clameurs qu'il soulevait et, enfin, il se heurta dans Marocain, ayant au bras son immense danseuse. Il dissimula sa mauvaise humeur, salua la dame et dit gaîment à Marocain:

—Je ne vous demande pas de vos nouvelles, je viens de vous voir danser et même danser sur mon pied: j'en boite encore.

—Je vous fais mes excuses, répondit Marocain, mais dans une pareille cohue....

—Oh! monsieur Marocain, vous êtes tout excusé; et... vous êtes de noce à ce que je vois, monsieur Marocain?

—Oui, nous sommes à la noce de la fille de madame Blanquette, que je viens de faire danser; la filleule de ma femme est la demoiselle d'honneur de la mariée.

—Ah! la filleule de madame Marocain est ici?

—Caffard! murmura Marocain; (puis haut): elle vous faisait vis-à-vis, ajouta-t-il.

—Ah! vraiment? Je n'ai pas remarqué.

—Elle dansait avec le garçon d'honneur.

Et Marocain ajouta en jetant un regard d'intelligence à Grand-Ressort: Son fiancé.

Bengali resta abasourdi et balbutia:

—Ah!... son....

—Oui, une nouvelle noce pour nous, dans deux mois.... Mais pardon... j'ai à reconduire madame.... Enchanté de vous avoir rencontré.

Marocain s'éloigna et dit à madame Blanquette qui le questionnait du regard:

—Je lui ai dit que Georgette se mariait pour qu'il renonce à ses tentatives. Je vais vous conter cela.

Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.

Si l'amour, ici-bas, ne causait que des peines,Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.

dit un vieux refrain d'opéra-comique; et le vaudeville nous chante:

L'amour, que' qu' c'est qu' ça?

L'amour, que' qu' c'est qu' ça?

C'est peut-être aux chansons, c'est peut-être aux oiseaux qu'il faudrait le demander; c'est certainement une maladie, puisqu'on en souffre et qu'on en guérit, grâce à ce grand médecin qu'on appelle le Temps; que si on veut recourir à une médication plus rapide, il y a celle indiquée par un docteur à une mère affligée du dépérissement de son fils atteint du mal d'amour pour une beauté dont elle le tenait éloigné:

—C'est là votre tort, madame; elle est son meilleur remède: une cuillerée le matin et une le soir, et votre fils sera guéri dans deux mois.

Parbleu! comme cela, Bengali aussi guérirait peut-être; car, il ne cherchait plus à se le dissimuler, l'annonce du mariage prochain de Georgette l'avait frappé au cœur et, pour la première fois, il se sentait atteint du vrai mal d'amour, d'amour sans espoir, d'un mal sans remède.

—Allons, allons! de la philosophie, se dit-il, et ne laissons pas voir ce qu'il y a là-dessous.

En effet, on ne le vit pas, parce qu'au rebours des autres maladies, celle-ci peut se dissimuler et, même, certaine façon de la combattre peut donner l'illusion d'une exubérante gaîté.

C'est ainsi que notre coureur d'aventures put revenir le visage épanoui et la voix pleine de rires à la maison où la société l'avait précédé.

—On t'attendait pour servir, lui dit sa tante; le dîner est prêt depuis longtemps.

—Je me suis attardé, dit-il, à voir une noce monter dans une voiture de courses, pour se faire conduire au restaurant de la Porte Dorée; il y avait, vous savez, mademoiselle Athalie, cette dame longue et plate comme l'épée de Charlemagne, qui dansait à notre quadrille?

—Ah! oui, madame Blanquette, la mère de la mariée, répondit Athalie; je te l'ai dit, papa.

M. et madame Jujube rirent beaucoup.

—Quand je pense que nous pouvions être de cette noce, fit madame Jujube, d'un air de dédain.

—Nous vois-tu, ajouta l'artiste en riant aux éclats, nous!... allant au repas dans une voiture de courses.

Et la famille de redoubler son rire ironique.

—Et avez-vous vu monsieur Blanquette? demanda madame Jujube, qui est haut comme ça.

—Oui, mais j'ignorais ce qu'était ce petit homme: je lui demande, en lui montrant la dame phénomène:

—Quel est ce mât de cocagne en jupons, monsieur?

Il me regarda d'un air furibond:

—Ce mât de cocagne, me répondit-il, en roulant des yeux terribles, c'est ma femme, monsieur.

Et la société de se tordre.

—Vous avez dû être bien embarrassé, fit Jujube, d'avoir appelé sa femme mât de cocagne.

—Du tout, je l'ai félicité d'avoir gagné la timbale.

Mademoiselle Piédevache saisit l'occasion de sonder les idées de son neveu et, après un signe d'intelligence aux époux Jujube:

—Et ta noce, à toi, quand irons-nous? demanda-t-elle.

—Ma noce?

—Oui. Tous ces couples que tu viens de voir si gais, si heureux, est-ce que ça ne te donne pas des idées de mariage?

La pensée de Georgette fiancée au rival qui la lui enlevait lui dicta brusquement une réponse:

—Mais si!... Je n'y avais jamais songé: c'est une bonne idée que vous me donnez là, ma tante.

—Vraiment?

—Excellente! Ah! elle se marie, pensa-t-il, eh bien, je me marierai aussi. Cherchez-moi une petite femme bien gentille, bien douce, ma tante, dit-il.

—Je te trouverai ça....

—Ça y est! murmura Jujube à sa compagne ravie.

L'extravint annoncer que le dîner était servi; Jujube offrit son bras à mademoiselle Piédevache et on passa dans la salle à manger.

—Ça ira tout seul, dit la vieille demoiselle, à voix basse, à son cavalier.

—Je l'espère, répondit-il.

Naturellement, l'hôtesse plaça en face d'elle Athalie à côté de Bengali; elle fit asseoir Jujube à sa droite, madame Jujube à sa gauche, et pendant le potage on n'entendit plus que le bruit causé par le choc des cuillères sur les assiettes.

Pendant ce temps, l'extraavait rempli les verres.

—Madère, dit-il à chaque convive.

—Parfaitement! répondit Bengali; je le connais, ce madère, premier choix comme toute la cave de ma tante. Nous allons le boire à votre santé, ma chère tante, et ne soyez pas avare de vos vins généreux.

Puis, levant son verre:

—A la santé de sainte Antoinette!

Et la famille Jujube de faire chorus avec enthousiasme.

L'extravenait d'apporter une truite saumonée, lorsque Dindoie entra et dit:

—Madame, c'est un vieux monsieur qui demande de la cire jaune et un baromètre.

—Quoi? fit mademoiselle Piédevache... un vieux monsieur qui demande quoi?

—De la cire jaune et un baromètre....

—Qu'est-ce qu'il me chante là, cette vieille bête?... Quelle est cette carte que vous tenez à la main?

—Madame, c'est celle du vieux monsieur.

—Mais donnez donc!

Elle lui prit la carte des mains, puis la remettant à son neveu:

—Lis donc! lui dit-elle, je n'ai pas mon pince-nez.

Bengali prit la carte et partit d'un éclat de rire, non simulé celui-là....—Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre! Ah! ah! ah! ce pauvre Dindoie! il n'avait pas assez de la moitié de son nom, il lui fallait l'autre moitié! Ah! ah! ah! de la cire jaune et un baromètre!

—Mais qu'y a-t-il donc sur cette carte? demanda mademoiselle Piédevache impatientée.

Bengali lut: Sir John, baronnet.

La famille Jujube éclata de rire à son tour.

—Lui! s'écria l'hôtesse.

Et elle sortit précipitamment, laissant la famille Jujube fort contrariée par la crainte qu'il y eût là un nouvel empêchement à la conversation matrimoniale inachevée.

Mademoiselle Piédevache rentra au bras d'un grand vieillard, sec comme du bois mort dont il avait, d'ailleurs, la couleur, raide, flegmatique, marchant comme un compas et aussi comme un aveugle, car ses yeux regardaient indécis et ses pieds heurtaient tous les meubles.

—Sir John, baronnet, dit-elle en le présentant à la société; un vieil ami que je n'avais pas vu depuis trente ans.

—Qu'on donnait à manger beaucoup fort à mon chien, il était très gros, dit le vieil Anglais.

—Je vais donner l'ordre, sir John, répondit sa vieille amie.

Et elle sortit précipitamment.

Sir John, alors, tira un étui de sa poche, en sortit des lunettes ayant des verres d'une invraisemblable convexité, se les adapta et regarda fixement les personnes auxquelles on l'avait présenté; mais comme on ne les lui avait pas présentées, il resta immobile.

La maîtresse de la maison rentra toute joyeuse:

—Oh! vous n'avez pas oublié ma fête, dit-elle à l'Anglais; puis s'adressant à ses invités:

—Quelle belle collection d'arbustes il m'a apportée des Indes; des plantes merveilleuses!

Sir John tira un nouvel étui de sa poche, en sortit deux acoustiques qu'il se mit dans les oreilles et demanda:

—Le chien il mange?

—Il a tout ce qu'il lui faut.

—Oh! merci, je avais faim aussi.

Un couvert fut immédiatement ajouté.

—Présentez ces personnes à moâ! dit sir John.

—Ah! c'est juste: mon neveu, monsieur, madame et mademoiselle Jujubès, de bons amis.

—Bonjour! dit alors sir John.

Mademoiselle Piédevache le prit par la main, le conduisit à la table, le fit asseoir à sa droite, lui donna pour voisin Bengali, à côté duquel elle plaça Athalie; elle mit madame Jujube à sa gauche; Jujube prit la place libre.

On apporta du potage à sir John, et les autres convives qui avaient mangé le leur attendirent qu'il eût vidé son assiette.

L'assiette enlevée, sir John se fouilla de nouveau, tira de sa poche un troisième étui, en sortit un râtelier complet et se l'adapta dans la bouche.

—Je suppose, dit Bengali à l'oreille d'Athalie, qu'en vue d'une danse après dîner, il a apporté, dans sa voiture, deux jambes mécaniques.

Et Athalie de rire aux éclats.

Mademoiselle Piédevache fit signe à Bengali de causer avec sir John, tout à son travail de mastication, et se tourna vers madame Jujube:

—Il sera bien difficile, dit celle-ci à demi-voix, de causer de notre affaire.

Et les deux femmes de chuchoter pendant que le neveu se conformait aux désirs de sa tante:

—Alors, monsieur arrive des Indes?

L'Anglais, tout à sa truite, ne répondit pas. Bengali continua:

—Adorable pays, monsieur; nous lui devons les dindons, les cobayes, dits cochons d'Inde, les œillets d'Inde, les étoffes dites indiennes et cette marche en rangs d'oignons appelée file indienne.... Ah! les Indes, cette terre des nababs, des rajahs et des Bouddhas.

Bengali fut interrompu par l'arrivée d'un chien colossal; celui de sir John. Il alla droit à son maître qui le caressa et lui adressa quelques paroles en anglais.

—Tiens! il sait donc l'anglais, votre chien? dit Bengali.

Alors, s'adressant au molosse:—You, speach, English, beefteack, rosbeaf! yes, godadem, five o'cloc, sport! turf, garden parti, mac farlane.

Et la famille Jujube de rire aux éclats, ce qui mit sir John de fort mauvaise humeur.

—Il est bête, ce monsieur, dit-il, bas à son amie.

—Chapon au gros sel! fit l'extraen présentant un plat.

Sir John prit une cuisse, en retira l'os et le jeta sous la table, où son chien alla le ronger.

Bientôt, attiré par l'odeur, Turban, le chien de garde de la maison, entra à son tour.

—Attendez! dit à voix basse Bengali à sa voisine, nous allons rire: Turban ne sait que le français, l'autre ne comprend que l'anglais; ils ne pourront pas s'entendre. Et il jeta sous la table un morceau de viande que Turban alla y chercher.

—Bordeaux-Léoville! fit l'extraen emplissant les verres.

Jujube se leva et proposa un nouveau toast à sainte Antoinette; chacun applaudit à cette bonne pensée et l'artiste adressa un spech des plus flatteurs à sa future alliée; Bengali y ajouta quelques paroles bien senties.

Sir John, alors, levant son verre, commençait une allocution en anglais, lorsque, tout à coup, le perroquet, à qui le bruit des bouteilles qu'on débouche avait rappelé le seul bruit qu'il eût retenu, exécuta son imitation avec une vigueur inusitée:

—Oh! schoking! fit sir John indigné.

—Encore! dit Jujube en cherchant à deviner l'auteur de cette incongruité.

—C'est mon perroquet! s'écria vivement mademoiselle Piédevache; il veut imiter le canon de Vincennes, qu'on entend quand le vent souffle par ici.

—Je crois en effet que le vent y est pour quelque chose, dit Bengali qui savait la vérité et se tordait de rire en voyant le visage des convives.

L'incident fut clos par des grognements aussitôt suivis d'une lutte des deux chiens qui se disputaient un os; la table vacilla, puis fut soulevée par les deux combattants se dressant, se dévorant, roulant à terre, se relevant en bonds effrayants; et les bouteilles, les carafes, les verres, de danser une sarabande effrénée. Les dames se lèvent épouvantées; trop tard: la table venait d'être jetée à bas, entraînant dans sa chute les plats, les assiettes, tout le service, envoyant le vin et la sauce sur les robes et les pantalons. Cris des dames, hurlements des chiens. Et au milieu de cet effroi général Bengali riant à perdre haleine.

Dans son dépit du prochain mariage de Georgette, Bengali, comme on l'a vu, avait hautement affirmé son désir de se marier et prié même sa tante de lui chercher un parti convenable. Sa gaîté factice tomba brusquement après le départ de la société.

—Tu ne retournes pas à Paris? lui demanda sa tante.

—Je suis fatigué, lui répondit-il, et, à moins que vous ne me renvoyiez....

—Par exemple! te renvoyer! Au contraire! tu as ta chambre ici et tu me feras grand plaisir si tu veux rester à coucher et à déjeuner demain avec moi.

—Très volontiers, ma tante.

—Nous causerons de la chose dont tu m'as parlé.

—Une chose dont je vous ai parlé?... Quelle chose?

—Tu ne te rappelles plus m'avoir dit que tu voulais te marier et m'avoir chargée de te chercher une femme?

—Ah! oui... oui.

—Est-ce que tu n'es plus dans les mêmes dispositions?

Il répondit sans enthousiasme:

—Heu... si... si.

—Eh bien, j'en ai une à te proposer.

—Ah!... déjà?

—Oh! je pensais à elle depuis longtemps.

—Eh bien, vous m'en parlerez demain; bonne nuit! ma tante.

—Et toi aussi, cher enfant; embrasse-moi et ne fais pas de mauvais rêves.

Il n'en fit qu'un qui l'éveilla en sursaut, dans une vive agitation, et il ne put retrouver le sommeil: il avait vu en songe le mariage de Georgette.

Quand, le lendemain, au déjeuner, sa tante lui cita mademoiselle Jujube comme la femme qu'elle lui avait choisie, il resta stupéfait:

—C'est celle-là? fit-il.

—Eh bien... qu'y a-t-il d'étonnant?

—Il y a d'abord, ma tante, une chose qui suffirait seule à justifier mon étonnement: mademoiselle Athalie doit épouser un jeune serin de ma connaissance, un élève en pharmacie.

—Qu'est-ce que tu me contes là? C'est d'accord avec les parents de la jeune personne et avec elle-même que je te la propose.

—Mais, ma tante, c'est lui-même, un nommé Pistache, qui me l'a dit.

—Il t'a dit qu'il était agréé par les parents?

—Pas tout à fait; mais il m'a juré que la demoiselle et la mère consentaient à ce mariage.

—Et le père?

—Ah! le père, lui, ne sait rien encore.

—J'irai aujourd'hui même le trouver et savoir, des dames, ce qu'il y a de vrai dans ce que t'a dit ton apothicaire.

—Comme il vous plaira, ma tante; mais votre demoiselle ne me va pas du tout.

—Parce que?

—Parce que mademoiselle Athalie, c'est une petite dinde.

—Tant mieux, tu feras d'elle tout ce que tu voudras.

—Ah! tout ce que je voudrai, je veux bien.

—A la bonne heure.

—Mais ma femme, jamais de la vie; cherchez-m'en une autre.

—C'est la quatrième que je te propose, dit mademoiselle Piédevache irritée; tu refuserais comme tu refuses celle-ci, comme tu as refusé les précédentes. Eh bien, j'en ai assez!... de ta noce perpétuelle; ce n'est pas une existence, la noce.

—Mais si, ma tante, c'est même la plus agréable.

—J'en ai assez de cette existence-là.

—Oh! vous, ma tante.

—Comment, oh! vous? Que veux-tu dire?

—Rien, ma tante... seulement, moi, je suis jeune.

—La jeunesse n'a qu'un temps.

—Le mien n'est pas fini.

—Eh bien, tu le finiras.

—Je ne demande que cela, ma tante.

—Tu le finiras dans ton ménage; est-ce que tu crois que je te ferai toujours une pension pour la manger je ne sais comment?

—Je vous le dirai si vous voulez.

—Non, ne me le dis pas, s'écria mademoiselle Piédevache.

—Vous voyez bien que vous le savez, ma tante, ma petite tante, mon excellente tante, la plus tendre des tantes.

Et il cajola sa vieille parente dont il connaissait la faiblesse pour lui.

—Mauvais sujet, murmura-t-elle.

—Allons, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous ne parlerons plus de ce mariage-là?

—Comment, nous n'en parlerons plus?

—Ah! nous en parlons encore?

—Je t'ai posé, hier, à table, le question du mariage; tu m'as répondu que tu ne demandais qu'à te marier, tu m'as chargée de te trouver une femme, et tu veux que maintenant j'aille dire au père et à la mère, qui attendent ta réponse: «Mon neveu veut bien se marier, mais pas avec votre fille.» Est-ce que c'est possible, ça?

—Il y a toujours une façon de dire les choses; parbleu! si vous dites: «Il veut bien se marier, mais pas avec votre fille.»

—Qu'est-ce qu'il faut que je dise, alors?

—Eh bien... heu.... Dites qu'avant d'aller plus loin, je ne veux pas tromper leur dinde de... non pas dinde; leur fille... que j'aime mieux leur faire connaître mon infirmité.

—Quelle infirmité? Tu n'en as pas.

—Non, mais je pourrais en avoir.

—Mais quoi?

—Dame... heu... dites que j'ai une jambe de bois... articulée... qui ne se voit pas.

—Après ta danse et ta polka avec la jeune fille?

—Ah! c'est juste; autre chose alors... je trouverai ça.

—Rien, du tout; tu veux continuer ta vie de bâton de chaise avec mon argent, en attendant mon héritage... que tu n'auras pas, je t'en préviens; je le léguerai pour fonder un hospice d'invalides.

—Du travail?

—Non.

—De l'amour?

—Et pour commencer, je te coupe les vivres net... comme torchette, tu verras si je tiens ma parole....

Bengali connaissait l'obstination de sa tante; il se soumit.

—C'est bien, dit mademoiselle Piédevache.... Puis, ouvrant un meuble, elle en tira plusieurs billets de banque:—Tiens, dit-elle, voilà de quoi enterrer ta vie de garçon. Maintenant je vais m'habiller pour aller où je viens de te dire.

Et elle alla, en effet, s'expliquer. Jujube entra dans une violente colère contre sa femme et sa fille qui lui avaient caché des projets qu'elles avaient caressés, encouragés, peut-être même fait naître. Elles protestèrent, affirmèrent qu'elles ignoraient l'amour de Pistache; Athalie jura ses grands dieux qu'elle était libre de son cœur; Jujube déclara qu'il n'avait pas fait de sa fille une artiste éminente pour la donner à un apothicaire, et la question fut d'autant plus vite tranchée que mademoiselle Piédevache avait affirmé que son neveu n'avait opposé à la proposition de la main d'Athalie que la confidence à lui faite par Pistache.

—Ce que je vais flanquer l'apothicaire à la porte! dit Jujube après le départ de mademoiselle Piédevache.

Mais madame Jujube fit observer que le portrait du jeune pharmacien était loin d'être terminé.

—Je ne le terminerai pas! dit fermement l'artiste.

—Un portrait de 500 francs, mon ami... nous n'avons pas le moyen de perdre 500 francs; le mariage d'Athalie nous occasionnera de grands frais....

Ceci fit réfléchir l'irascible père.

—D'ailleurs, ajouta madame Jujube, le pauvre garçon n'a pas demandé la main d'Athalie, et tu n'as aucun prétexte pour l'éconduire.

Exceptionnellement Jujube se rangea à l'avis de son épouse; mais il fut décidé qu'Athalie se retirerait dans sa chambre à l'heure des poses et ne se montrerait pas pendant que Pistache attendrait la rentrée de son peintre, lequel, d'ailleurs, s'arrangerait de façon à être exact et à finir promptement le tableau.

—J'enverrai mon neveu, dès demain, vous faire sa première visite, avait dit mademoiselle Piédevache; bien entendu, il ne sera soufflé mot de nos projets; je vous l'ai dit: il veut, avant de s'engager, mieux connaître sa future, étudier ses goûts, son caractère....

—Oui, oui, c'est tout naturel, répondit Jujube.

—Athalie est très douce, très aimante, ajouta la mère, et à cet égard il n'y a rien à craindre.

—Quant au caractère de mon neveu, vous savez ce qu'il est; il faudra pardonner à ce cher enfant sa gaîté, ses excentricités!...

—Bons défauts, répliqua Jujube, il jettera la gaîté dans son ménage.

Et la promesse de la tante fut tenue. Bengali vint faire la visite annoncée, fut reçu avec empressement, comblé d'attentions; il fit beaucoup rire sa future famille en rappelant le vieil Anglais qui se démonte par morceaux, le perroquet qui imite le canon de Vincennes, le pugilat des chiens sous la table, etc., etc.

Et il se retira laissant monsieur, madame et mademoiselle Jujube enchantés de lui.

Et cherchant à s'illusionner, à semonter le coup, comme on dit, il pensait:—Ces braves gens-là gagnent à être connus; j'aurai un beau-père un peu vaniteux, mais instruit, artiste distingué, décoré de la Légion d'honneur; une belle-mère qui ne troublera pas mon ménage.... Enfin je serai heureux... très heureux.

Et, pour se le prouver à lui-même, il fut d'une gaîté si bruyante avec ses amis que ceux-ci ne purent s'empêcher de lui dire:

—Qu'est-ce qui t'arrive donc, qui te rend si joyeux?

—A moi?... je suis comme toujours,—mais non....—J'ai mon humeur ordinaire, je vous assure.

Pendant que notre héros jouait la comédie de l'homme joyeux et insouciant qu'il avait toujours été, courait avec ses amis les bals, les théâtres et les aventures nocturnes, le pauvre Pistache constatait avec étonnement d'abord, avec inquiétude ensuite, un nouvel état de choses inexplicable pour lui:

C'était maintenant son peintre qui l'attendait avec une exactitude constante; et les dames Jujube, jusqu'alors empressées à le recevoir en l'absence de l'artiste, ne paraissaient plus à l'heure de ses poses; s'il demandait de leurs nouvelles:

—Elles vont très bien, répondait Jujube.

—Ah! tant mieux, répliquait-il; est-ce que j'aurai l'honneur de leur présenter mes devoirs?

—Impossible, elles ont une visite en ce moment.

Une autre fois, elles étaient allées faire des achats; le lendemain, elles étaient allées voir une amie malade; à la séance suivante, elles étaient allées louer une loge de théâtre, et c'était tous les jours un nouveau motif qui empêchait l'amoureux pharmacien de voir sa bien-aimée.

Et, comme, par une cruelle ironie, après chacune de ces réponses affligeantes, le peintre ne manquait jamais de dire à son modèle: «Souriez!» le malheureux, dont le visage trahissait les plus sombres pressentiments, de faire une horrible grimace en voulant esquisser un gracieux sourire.

Ce supplice durait depuis quinze jours. Le portrait tirait à sa fin et Pistache voyait avec épouvante le peintre donner à sa toile les dernières touches, et il se disait:—Dans quelques jours ça sera fini et je n'aurai plus de prétexte pour aller dans la maison.

Le pauvre garçon avait la tête à l'envers; même comme pharmacien, il avait perdu la prudence et l'attention, indispensables dans sa profession....

Deux préparations commandées étaient prêtes à être remises aux clients qui devaient venir les prendre: une purgation et un collyre: il confondit les destinataires, de sorte que le client aux paupières malades se les lava avec de l'huile de ricin, tandis que celui qui avait besoin de se purger avala le collyre; et (chose moins singulière qu'elle ne le paraît) chacun des deux clients obtint un effet satisfaisant du remède destiné à l'autre, ce qui fit que l'erreur ne causa aucun désagrément à Pistache et n'aggrava pas ses tristes réflexions d'une assignation en police correctionnelle pour blessures par imprudence, ignorance, inattention ou inobservation des règlements.

Un des rêves qui troublaient ses nuits vint lui ouvrir un horizon d'espérance; un rire bruyant poussé par lui l'éveilla brusquement. Voici ce qu'il avait rêvé: Madame Jujube lui disait:—Vous continuez à venir chez nous, à soupirer, et vous ne faites pas votre demande officielle de la main de ma fille, que vos visites compromettent; vous connaissez ses bonnes dispositions et les miennes pour vous, mais mon mari n'en sait rien; qu'attendez-vous pour lui déclarer vos intentions et que voulez-vous qu'il pense?

—C'est juste, se dit Pistache; voilà pourquoi je ne vois plus ces dames; elles éludent mes visites compromettantes.

De leur côté la mère et la fille s'étaient fait d'accord un raisonnement un peu canaille peut-être, mais que comprendront tous les gens vraiment prévoyants et qui d'ailleurs a servi de thème à La Fontaine: «Ne lâchons pas la proie pour l'ombre.»

Voici les raisonnements faits par ces dames: «Nous n'avons pas de chance avec les épouseurs; M. Bengali n'est pas un jeune homme sérieux; en ce moment, il nous fait des visites; mais qui assure que le projet réussira? M. Pistache, lui, on ne peut douter de son amour et de ses intentions; pourquoi le renvoyer avant la demande officielle de son rival? Au moins, si celui-ci nous rate dans la main, comme cela est arrivé avec plusieurs prétendus, il nous reste l'autre comme pis-aller.» Et, avec la certitude que, le portrait fini, Jujube recommencerait à aller montrer sa croix des journées entières, il fut décidé qu'en son absence, les dames recevraient l'en-cas matrimonial sans rien changer à leur attitude encourageante.

Ce qu'elles avaient prévu arriva; il ne fallait pas être grand prophète pour le prédire; les dernières touches données et la toileembue, Jujube ayant annoncé à Pistache qu'il n'avait plus besoin de lui et que, sitôt la toile sèche, il la vernirait, Jujube reprit ses promenades quotidiennes; Pistache le rencontra au moment où notre légionnaire savourait la joie d'une vanité enfantine: un petit garçon dont la blouse était ornée d'une croix scolaire passait devant lui, en compagnie de son père; celui-ci, lui montrant la croix de Jujube, dit à son jeune fils:

—Regarde donc le monsieur, c'est lui qui en a une belle croix! C'est la croix d'honneur, ça; quand tu en auras une comme la sienne, hein!

Et Jujube, souriant, se courba et tapa doucement du bout du doigt la joue du gamin qui le regardait avec des yeux hébétés et pleins d'une admiration profonde.

Pistache pensa que c'était le moment d'aller voir les dames Jujube, ce qu'il fit sans plus attendre. Il fut accueilli par elles de façon à dissiper ses inquiétudes; il leur raconta son rêve et leur annonça sa décision bien arrêtée de se déclarer au père. Mais madame Jujube, sachant à merveille la réponse que celui-ci ferait à l'apothicaire:

—Non, non, pas encore, dit-elle, ne précipitons rien, pour ne pas nous exposer à tout gâter. Athalie et moi, nous préparons peu à peu M. Jujube: je vous avertirai dès que le moment sera venu de faire la démarche.

Et, après avoir obtenu des deux dames la permission de continuer à les venir voir, Pistache se retira enchanté.

Les visites de Bengali à la famille Jujube se continuaient depuis un mois et pas un mot de ses intentions matrimoniales n'était sorti de sa bouche; pas même une allusion au mariage ne lui était échappée, et pourtant ses empressements auprès d'Athalie, son langage ardent et tendre quand il lui parlait, étaient d'un homme épris de la femme objet de tant de soins, de tant d'attentions.

C'est que Bengali, si étourdi, si insouciant, si avide de plaisir, était au fond un honnête garçon, bien décidé à n'épouser qu'une femme qu'il saurait pouvoir rendre heureuse, chose difficile sans amour; il faisait donc tous ses efforts de très bonne foi pour éveiller en lui, par des causeries, les yeux dans les yeux, par des serrements de main, un sentiment dont aucun battement de son cœur n'indiquait l'éclosion.

Voilà pourquoi la demande de la main d'Athalie se faisait attendre, au grand étonnement de la famille Jujube qui ne comprenait rien à son silence.

Ce mutisme persistant devenait d'autant plus grave qu'Athalie qui, tout d'abord, ne voyait dans le mariage projeté pour elle que la cessation d'un célibat qui pouvait la rendre ridicule aux yeux des jeunes filles de sa connaissance, qui toutes trouvaient des maris; qu'Athalie, sensible aux discours et aux soins de Bengali, s'était sérieusement éprise de lui, et c'était de sa part des jérémiades à n'en plus finir, après chacune des visites du soi-disant prétendu; et Jujube, d'humeur naturellement irritable, d'entrer dans d'effroyables colères, de crier:

—Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? je ne peux pas le prendre à la gorge. Voilà cinq ou six fois que nous en parlons à sa tante; elle nous explique invariablement qu'elle le questionne, le presse et obtient de lui l'éternelle réponse qu'il étudie ton caractère, que le mariage est une chose grave; s'il pense, comme Voltaire, que cette chose est tellement grave que ce n'est pas trop de toute la vie pour y penser, tu n'as pas fini d'attendre. Sais-tu ce que je ferai, moi? Eh bien, je te marierai à un autre.

—Je n'en veux pas d'autre, s'écriait Athalie tout en larmes; c'est lui que je veux, c'est lui que j'aime.

—Enfin, dit la mère, il faut prendre un parti; les visites de ce jeune homme finiront par compromettre notre fille.

Jujube se décida donc à en finir par une dernière démarche auprès de mademoiselle Piédevache. Il se transporta à Saint-Mandé et exposa la situation.

—Vous avez raison, répondit la vieille demoiselle irritée, il faut en finir. Je vais voir mon neveu, lui mettre le marché au poing; je le mènerai chez vous et nous en finirons.

Pendant ce temps, l'infortuné pharmacien, convaincu de l'amour d'Athalie pour lui, continuait ses tentatives de visites, qui échouaient toujours. Souvent il se présentait au moment où son rival était dans la place. Ce jour-là, le pauvre garçon n'était pas reçu. Une autre fois, ces dames étaient sorties, ou bien Jujube était là, et c'était tous les jours un nouveau prétexte; le malheureux Pistache retournait piteusement à son officine, en se disant: «C'est drôle, depuis quelque temps, on a bien souvent des motifs de ne pas me recevoir.» Si bien qu'un jour où il avait été de nouveau éconduit, certain, d'après l'affirmation du concierge, que ces dames étaient chez elles, il s'aposta au palier de l'étage supérieur pour voir sortir le visiteur cause de sa non-réception.

Au bout d'un quart d'heure d'attente, il vit sortir Bengali, reconduit par les deux dames avec mille paroles gracieuses:—Lui! se dit-il avec stupéfaction; c'est pour lui qu'on ne me reçoit pas!

Le pauvre garçon ne vivait plus, depuis ce jour; il ne savait comment demander à ces dames une explication; avouer son espionnage, c'était impossible. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il leur raconta que, le jour en question, il avait rencontré dans l'escalier une personne de connaissance avec laquelle il avait causé, et qu'à ce moment il avait vu sortir Bengali reconduit par elles. Athalie, tout interdite, ne savait que répondre; la mère, sans hésitation ni embarras, expliqua que ce jeune homme était venu les entretenir d'une affaire d'intérêt concernant sa tante, et qu'il n'était pas possible, même Pistache étant son ami, de le faire assister à des confidences sur des affaires de famille.

Le naïf garçon, qui ne désirait rien tant que d'être rassuré, se récria, s'excusa d'avoir involontairement amené des explications dont il n'avait pas besoin; que jamais l'idée d'un manque de parole, de la part de ces dames, ne lui serait venu à la pensée, etc., etc. Puis il demanda si le moment de se déclarer à M. Jujubès était proche....

—Vous serez bientôt fixé, répondit madame Jujube.

—Fixé... agréablement? demanda-t-il.

—Je prépare mon mari en vue d'une réponse favorable, répondit-elle.

Et le bon Pistache partit plein de confiance, non cependant sans avoir remarqué qu'Athalie était restée étrangère à la justification.

Le lendemain même de cette entrevue qui l'avait rassuré, mademoiselle Piédevache et son neveu se présentaient dans la famille Jujube.

Bengali, après quelque résistance, avait fini par céder à la volonté de sa tante, se disant qu'après tout, il aurait une petite femme un peu bébête, mais aimante et bonne, qui lui ferait la vie douce, qu'il finirait probablement par aimer. Bref, la main d'Athalie fut officiellement demandée, accordée cela va sans dire, et cet heureux événement jeta une joie inaccoutumée dans la famille Jujube.

Et le soir, en rentrant chez lui, vers dix heures, toujours la tête occupée de Georgette, Bengali se disait: «Elle aussi est sans doute mariée; M. Marocain m'avait dit que le mariage était pour dans un mois et voilà plus de cinq semaines.»

—Ah! je suis stupide, pensa-t-il, j'ai beau faire tout au monde pour l'oublier, je ne peux pas... pourtant, je n'ai rien à espérer, elle est mariée... à un homme qu'elle aime; il est bien heureux celui-là.... Allons! n'y pensons plus!... oui... je dis toujours cela... et j'y pense tout de même.

Ses réflexions furent troublées par les cris d'une femme appelant à l'aide; Bengali se précipita du côté d'où partaient les cris et vit un jeune homme enlaçant une femme qui se débattait dans son étreinte:

—Voyons, disait l'auteur de cette entreprise galante, un petit souper fin... dans un joli cabinet particulier....

Il fut interrompu par l'intervention de Bengali, qui l'écarta violemment de sa victime, avec accompagnement d'épithètes:

—Ah! dit le monsieur, vous êtes le souteneur de cette promeneuse nocturne que je prenais pour une ouvrière attardée... et moi qui allais vous remettre ma carte. Puis avec un rire de mépris:—Ah! non! non! on ne se bat pas avec....

Il n'acheva pas, une paire de gifles lui ayant coupé net la parole.

La jeune fille poussa un cri; Bengali se retourna:

—Georgette! s'écria-t-il.

Puis, présentant sa carte à l'inconnu:

—Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il. Vous vous renseignerez et vous verrez qu'on peut se battre avec moi.

Le jeune homme prit la carte, s'approcha d'un bec de gaz et lut à haute voix:Alfred Bengali, rue Laffitte, 14.

—Très bien, monsieur, dit-il.

Puis remettant sa carte:

—Vous recevrez demain la visite de deux amis.

—Je les attendrai, monsieur.

L'inconnu s'éloigna.

—Vous allez vous battre... pour moi! s'écria Georgette éperdue.... Oh! mon Dieu, s'il vous arrivait malheur....

—Merci de cette marque d'intérêt, madame; je regrette de ne l'avoir pas méritée plus tôt.

—Madame! fit la jeune fille étonnée.

—Mais comment êtes-vous dans la rue, seule, à cette heure?

—De l'ouvrage pressé que j'ai dû reporter.

—Mais comment votre mari ne vous accompagnait-il pas?

—Mon mari?

—Sans doute; n'êtes-vous pas mariée?

—Mais non, monsieur.

Bengali eut un mouvement de joie.—Non? fit-il. Puis il ajouta tristement.—C'est pour bientôt, alors, dans quelques jours.

—Je ne sais ce que vous voulez me dire; je n'ai aucun projet de mariage.

—Comment! s'écria l'amoureux jeune homme, tout ému... mais M. Marocain m'a annoncé lui-même....

Georgette comprit; elle se rappela le danger que sa marraine et Marocain lui avaient montré, son changement de domicile pour dérouter l'homme qui voulait la séduire:—M. Marocain, dit-elle alors, nous avait aperçus causant ensemble un soir que vous m'aviez accostée, et j'avais fui à son approche; le lendemain je lui ai fait connaître, ainsi qu'à ma marraine, dans quelles circonstances je vous avais connu et comment je me trouvais causant avec vous; les intentions qu'on vous prêtait, j'y croyais avant le dernier langage que vous m'avez tenu; après vos déclarations si formelles, je protestai contre l'accusation dont vous étiez l'objet et déclarai vos intentions véritables; on a attendu la démarche que vous deviez faire....

Bengali balbutia des allégations d'empêchements qui avaient retardé cette démarche, retardé seulement.

—Voilà pourquoi, interrompit la jeune fille, le mari de ma marraine vous a dit que j'étais sur le point de me marier, pensant, ainsi, mettre fin à vos obsessions.

—Je vous jure... s'écria Bengali.

Georgette l'interrompit de nouveau.

—Ce n'est pas, dit-elle, le moment de parler de cela; qui sait le sort que ce combat vous réserve?... et c'est pour moi, ajouta-t-elle, la voix étranglée par l'émotion.

Bengali lui saisit la main; elle la retira vivement:

—Et quand aura lieu ce duel? demanda-t-elle.

—Mais... après-demain matin, sans doute.

—Que Dieu m'épargne le chagrin d'apprendre que vous avez été victime de votre dévouement.

—Et... demanda Bengali, en s'approchant, si Dieu vous épargne ce chagrin, me permettez vous d'aller vous porter la bonne nouvelle?

—Je la connaîtrai avant votre démarche, répondit Georgette. Puis lui tendant la main:—Merci, monsieur... et elle s'éloigna en étouffant un sanglot dans son mouchoir.

Bengali resta seul et interdit:

—Elle la connaîtra avant ma démarche! pensa-t-il... comment? par quel moyen?

Georgette avait entendu la lecture de la carte remise par Bengali: «Rue Laffitte, 14, dit-elle, je ne l'oublierai pas.»

Et en effet, le surlendemain, à 7 heures du matin, elle arrivait en fiacre à l'adresse indiquée; une voiture de remise stationnait à la porte et le cocher allait et venait sur le trottoir.

Georgette appela le sien; il descendit de son siège et ouvrit la portière:

—Je vous donnerai un bon pourboire, lui dit-elle, si vous faites bien ce que je vais vous dire.

—Si ça se peut, madame, je veux bien; qu'est-ce que c'est?

—Il s'agit d'aller causer avec le cocher de cette voiture et de savoir ce qu'il fait là; s'il attend deux messieurs qu'il a amenés à cette adresse, ou un locataire de cette maison qui l'a fait retenir.

—Oh! ça n'est pas difficile, madame; on vous dira ça au juste.

Par le carreau, Georgette vit son cocher accoster son confrère et une conversation s'engager entr'eux. Bientôt, son mandataire revint:—Madame, dit-il, il attend deux messieurs qu'il a amenés et il m'a dit que c'était, sans doute, pour des particuliers qui vont se battre, vu qu'il y a des épées dans la voiture et qu'il doit conduire ses clients au bois de Ville-d'Avray.

A ce moment, Bengali et ses deux témoins sortaient de la maison et montaient dans la voiture.

—Suivez cette voiture! dit Georgette.

—Jusqu'où, madame?

—Jusqu'à l'endroit du bois où elle s'arrêtera... assez loin d'elle, cependant, et vous vous placerez de façon à n'être pas aperçu.

—Bon! compris; madame veut voir la chose, sans....

—Faites ce que je vous dis!

Le cocher monta sur son siège et suivit la voiture à distance.

Arrivée à un endroit désert du bois, elle s'arrêta; un coupé était là et quatre personnes en sortaient. Ces personnes étaient l'adversaire de Bengali, ses témoins et un médecin.

Georgette descendit du fiacre:

—Attendez-moi ici! dit-elle d'une voix émue à son cocher, et elle s'avança d'un pas chancelant vers le lieu où deux hommes allaient peut-être s'entr'égorger, et c'était pour elle; parce qu'à une heure tardive de la soirée, l'un d'eux lui avait adressé des galanteries; que l'autre l'avait protégée contre les entreprises du premier; c'était pour cela que ces deux hommes pleins de jeunesse et de santé allaient chercher, dans le sang l'un de l'autre, la satisfaction imposée par un préjugé social.

Les deux adversaires se saluèrent, mirent habit bas, prirent chacun une des épées qui leur furent présentées, et se mirent en garde; le directeur du combat croisa les deux épées par le bout, se rangea près du deuxième témoin et du médecin et dit: «Allez, messieurs!»

Georgette, entre les branches d'un massif d'arbres, avait assisté à ces préliminaires solennels, dans une agitation qu'elle avait peine à maîtriser; à l'ordre: «Allez messieurs!» elle appuya fortement sa main sur son cœur qui battait à lui briser la poitrine, et, haletante, elle attendit.

Dès le premier engagement, elle trembla pour les jours de Bengali, ardent, téméraire, devant l'épée d'un adversaire froid, calme, paraissant sûr de sa force et prêt à saisir le passage imprudemment ouvert à son arme. Bengali, lui, n'était plus le simple auteur d'une injure donnant la réparation par lui due, c'était le fou d'amour combattant l'homme qui a outragé la femme aimée. Et Georgette, dont la pensée dirigeait son bras, ne pouvait s'empêcher, malgré son anxiété, de l'admirer: «Qu'il est beau! qu'il est brave!» murmurait-elle.

Elle jeta soudain un cri terrible; Bengali venait de tomber, atteint par une riposte en pleine poitrine. Au cri, tous les hommes s'étaient retournés. L'un d'eux avait couru au-devant de Georgette qui s'avançait en trébuchant, et la soutenait pour qu'elle ne tombât pas; les autres s'étaient précipités vers le blessé et, pendant qu'ils lui déchiraient à l'endroit de la blessure, sa chemise inondée de sang, le médecin tirait de sa boîte de secours de la charpie, des bandes de toile et des fioles.

Georgette s'échappa du bras de son cavalier et vint tomber à genoux près du blessé évanoui:

—Il est mort, monsieur? demanda-t-elle, en suffoquant.

—Vous me gênez madame, répondit le médecin; je ne puis rien vous dire encore, laissez-moi examiner la blessure.

L'adversaire, debout et chapeau bas, attendait l'opinion du médecin.

Un silence d'anxiété régnait.

Le docteur, après avoir lavé la plaie avec le contenu d'une des fioles, procéda à un premier pansement; l'effusion du sang arrêtée, il appuya longuement son oreille sur la poitrine du blessé; Georgette haletante attendait en murmurant:—Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... et c'est pour moi....

—Enfin, le médecin releva sa tête et montra un visage exempt d'inquiétudes; Georgette, se redressant comme un ressort:—Ah! fit-elle, ça n'est pas grave?—Du moins, madame, répondit le médecin, il n'y a pas danger de mort, le cœur et le poumon fonctionnent régulièrement: ils n'ont donc pas été atteints; la blessure a cependant une certaine gravité; mais, je vous le répète, sauf complications imprévues, ce ne sera qu'une question de soins et de temps.

L'auteur de la blessure, alors, dit aux témoins de Bengali:—J'enverrai ce soir même ma carte à votre client et je ferai prendre régulièrement de ses nouvelles. Puis s'adressant à Georgette:—Je vous adresse, madame, mes plus humbles excuses; j'ai été trompé par les circonstances de lieu et d'heure. Veuillez, je vous prie, croire à mes vifs regrets.

Il salua et remonta dans son coupé avec ses deux amis, et la voiture s'éloigna.

On transporta avec précaution Bengali dans la sienne. Georgette exprima le désir d'y monter:

—Vous êtes sa parente, son amie? demanda le docteur.

—Ni l'une ni l'autre, monsieur, répondit-elle; vous avez entendu ce qui vient d'être dit par l'adversaire de ce malheureux jeune homme, je n'ai rien à y ajouter. Il m'avait insultée; celui qu'il a si gravement blessé m'avait protégée sans même avoir su celle dont il se faisait le défenseur; je n'ai d'autre mobile que ma reconnaissance.

—Votre conduite est très naturelle, madame; malheureusement, nous ne pouvons tenir cinq dans cette voiture; le malade, d'ailleurs, en souffrirait.

Georgette alors se résigna à regagner sa propre voiture; ce que voyant, les deux témoins s'offrirent pour y monter à sa place: elle accepta, monta dans celle où on avait placé le blessé, s'installa près de lui, lui mit la tête sur ses genoux et les deux voitures partirent.


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