III

Il y eut une commotion électrique autour de la table, un éclair dans tous les yeux, même dans ceux des domestiques. Cardailhac dit: «Mazette!» Le nez de Monpavon s'humanisa.

«Oui, mes enfants, vingt-cinq millions liquides, sans parler de tout ce que j'ai laissé à Tunis, de mes deux palais du Bardo, de mes navires dans le port de la Goulette, de mes diamants, de mes pierreries, qui valent certainement plus du double. Et vous savez, ajouta-t-il avec son bon sourire, sa voix éraillée et canaille, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.»

Toute la table se leva, galvanisée.

«Bravo… Ah! bravo…

—Superbe.

—Très chic… très chic…

—Ça c'est envoyé.

—Un homme comme celui-là devrait être à la Chambre.

—Il y sera, per Bacco, j'en réponds,» dit le gouverneur d'une voix éclatante; et, dans un transport d'admiration, ne sachant comment prouver son enthousiasme, il prit la grosse main velue du Nabab et la porta à ses lèvres par un mouvement irréfléchi. Ils sont démonstratifs dans ce pays-là… Tout le monde était debout; on ne se rassit pas.

Jansoulet, rayonnant, s'était levé à son tour et jetant sa serviette:

«Allons prendre le café…»

Aussitôt un tumulte joyeux se répandit dans les salons, vastes pièces dont l'or composait à lui seul la lumière, l'ornementation, la somptuosité. Il tombait du plafond en rayons aveuglants, suintait des murs en filets, croisillons, encadrements de toute sorte. On en gardait un peu aux mains lorsqu'on roulait un meuble ou qu'on ouvrait une fenêtre; et les tentures elles-mêmes, trempées dans ce Pactole, conservaient sur leurs plis droits la raideur, le scintillement d'un métal. Mais rien de personnel, d'intime, de cherché. Le luxe uniforme de l'appartement garni. Et ce qui ajoutait à cette impression de camp volant, d'installation provisoire, c'était l'idée de voyage planant sur cette fortune aux sources lointaines, comme une incertitude ou une menace.

Le café servi à l'orientale, avec tout son marc, dans de petites tasses filigranées d'argent, les convives se groupèrent autour, se hâtant de boire, s'échaudant, se surveillant du regard, guettant surtout le Nabab et l'instant favorable pour lui sauter dessus, l'entraîner dans un coin de ces immenses pièces et négocier enfin leur emprunt. Car voilà ce qu'ils attendaient depuis deux heures, voilà l'objet de leur visite et l'idée fixe qui leur donnait, pendant le repas, cet air égaré, faussement attentif. Mais ici plus de gêne, plus de grimace. Cela se sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombrée du Nabab l'heure du café reste la seule libre pour les audiences confidentielles, et chacun voulant en profiter, tous venus là pour arracher une poignée à cette toison d'or qui s'offre d'elle-même avec tant de bonhomie, on ne cause plus, on n'écoute plus, on est tout à son affaire.

C'est le bon Jenkins qui commence. Il a pris son ami Jansoulet dans une embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des frais considérables d'installation, le personnel, la literie, les chèvres nourricières, la voiture du directeur, les omnibus allant chercher les enfants à chaque train… Beaucoup d'argent… Mais comme ils seront bien là, ces chers petits êtres; quel service rendu à Paris, à l'humanité! Le gouvernement ne peut pas manquer de récompenser d'un bout de ruban rouge un dévouement philanthropique aussi désintéressé. «La croix, le 15 août…» avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours héler un canot dans le brouillard, le Nabab appelle: «Bompain.» L'homme au fez, s'arrachant à la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement, chuchote, s'éloigne et revient avec un encrier et un cahier à souches dont les feuilles se détachent, s'envolent toutes seules. Belle chose que la richesse! Signer sur son genou un chèque de deux cent mille francs ne coûte pas plus à Jansoulet que de tirer un louis de sa poche.

Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette petite scène. Puis, lorsque Jenkins s'en va, léger, souriant, saluant d'un geste les différents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: «A nous.» Et tous deux, s'élançant sur le Nabab, l'entraînent vers un divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire féroce qui semble signifier: «Qu'est-ce que nous allons lui faire?» Lui tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre à flot laCaisse territoriale, ensablée depuis des années, enlisée jusqu'en haut de sa mature… Une opération superbe, ce renflouement, s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submergée est remplie de lingots, de matières précieuses, des mille richesses variées d'un pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connaît. En fondant cet établissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer, de soufre, de cuivre, carrières de marbre, corailleries, huitrières, eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forêts de thuyas, de chênes-liège, et d'établir pour faciliter cette exploitation, un réseau de chemins de fer à travers l'île, plus un service de paquebots. Telle est l'oeuvre gigantesque à laquelle il s'est attelé. Il y a englouti des capitaux considérables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la dernière heure, qui bénéficiera de tout.

Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrénés, le Corse énumère les «splendeurs» de l'affaire, Monpavon, hautain et digne, approuve de la tête avec conviction, et de temps en temps, quand il juge le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora, qui fait toujours son effet sur le Nabab.

«Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait?

—Des millions,» dit Monpavon fièrement, du ton d'un homme qui n'est pas embarrassé pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait là pour un capitaliste une haute situation à prendre, même une situation politique. Pensez donc! dans ce pays sans numéraire. On pouvait devenir conseiller général, député… Le Nabab tressaille… Et le petit Paganetti, qui sent l'appât frémir sur son hameçon: «Oui, député, vous le serez quand je voudrai… Sur un signe de moi, toute la Corse est à votre dévotion…» Puis il se lance dans une improvisation étourdissante, comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se lèveront à son appel. «Vous m'apportez vos capitaux… moi zé vous donne tout oun pople.» L'affaire est enlevée.

«Bompain… Bompain…» appelle le Nabab enthousiasmé. Il n'a plus qu'une peur, c'est que la chose lui échappe; et pour engager Paganetti, qui n'a pas caché ses besoins d'argent, il se hâte d'opérer un premier versement à laCaisse territoriale. Nouvelle apparition de l'homme en calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine gravement, comme un enfant de choeur changeant l'évangile de côté. Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le gouverneur enfourne d'un air négligent et qui opère sur sa personne une subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout à l'heure, s'éloigne avec l'aplomb d'un homme équilibré de quatre cent mille francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle.

«Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon café.» Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l'emporte dans un salon à l'écart: «Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre théâtre.» Très compliquée, sans doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur… A qui le tour maintenant? C'est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l'article duMessager; le Nabab saura ce qu'il en coûte pour se faire appeler «bienfaiteur de l'enfance» dans les journaux du matin. C'est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d'assaut avec la brutalité d'un Pierre l'Ermite. C'est le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de l'oeil d'un air mystérieux. «Chut!… il a drufé une berle» pour la galerie de monsieur, un Hobbéma qui vient de la collection du duc de Mora. Mais ils sont plusieurs à le guigner. Ce sera difficile. «Je le veux à tout prix, dit le Nabab amorcé par le nom de Mora… Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ceNobbéma… Vingt mille francs pour vous si vous le décrochez.

—J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet.»

Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt mille du Nabab ajoutés aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le débarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bénéfice.

Pendant que ces heureux défilent, d'autres surveillent à l'entour, enragés d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car tous sont venus dans la même intention. Depuis le bon Jenkins, qui a ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramènent le Nabab dans un salon écarté. Mais si loin qu'ils l'entraînent dans cette galerie de pièces de réception, il se trouve quelque glace indiscrète pour refléter la silhouette du maître de la maison et la mimique de son large dos. Ce dos est d'une éloquence! Par moments, il se redresse indigné. «Oh! non… c'est trop.» Ou bien il s'affaisse avec une résignation comique: «Allons, puisqu'il le faut.» Et toujours le fez de Bompain dans quelque coin du paysage…

Quand ceux-là ont fini, il en arrive encore; c'est le frétin qui vient à la suite des gros mangeurs dans les chasses féroces des rivières. Il y a un va-et-vient continuel à travers ces beaux salons blanc et or, un bruit de portes, un courant établi d'exploitation effrontée et banale attiré des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque fortune et cette incroyable facilité.

Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas recours au livre à souches. Le Nabab gardait à cet effet, dans un de ses salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble représentant des économies de concierge, le premier que Jansoulet eut acheté lorsqu'il avait pu renoncer aux garnis, qu'il conservait depuis, comme un fétiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours deux cent mille francs en monnaie courante. C'est à cette ressource constante qu'il avait recours les jours de grandes audiences, mettant une certaine ostentation à remuer l'or, l'argent, à pleines mains brutales, à l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de là avec un geste de marchand de boeufs, une certaine façon canaille de relever les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main «à fond et dans le tas.» Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible brèche…

Après tant de chuchotements mystérieux, de demandes plus ou moins nettement formulées, d'entrées fortuites, de sorties triomphantes, le dernier client expédié, la commode refermée à clef, l'appartement de la place Vendôme se désemplissait sous le jour douteux de quatre heures, cette fin des journées de novembre si longuement prolongées ensuite aux lumières. Les domestiques desservaient le café, le raki, emportaient les boîtes à cigares ouvertes et à moitié vides. Le Nabab se croyant seul, eut un soupir de soulagement: «Ouf!.., c'est fini…» Mais non. En face de lui, quelqu'un se détache d'un angle déjà obscur et s'approche une lettre à la main.

Encore!

Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste éloquent de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de recul si prompt, si offensé, que le Nabab comprit qu'il se méprenait et se donna la peine de regarder le jeune homme qui se présentait devant lui, simplement mais correctement vêtu, le teint mat, sans le moindre frisson de barbe, les traits réguliers, peut-être un peu trop sérieux et fermés pour son âge, ce qui, avec ses cheveux d'un blond pâle, frisés par petites boucles comme une perruque poudrée, lui donnait l'aspect d'un jeune député du tiers sous Louis XVI, la tête d'un Barnave à vingt ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la première fois, ne lui était pas absolument inconnue.

«Que désirez-vous, Monsieur?»

Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une fenêtre pour la lire.

«Té!… C'est de maman…»

Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de «maman» illumina toute sa figure d'un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d'abord repoussé par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour lui.

A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse écriture incorrecte et tremblée, qui contrastait avec le grand papier satiné, ayant pour en-tête: «Château de Saint Romans.»

«Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'aîné des enfants de M. de Géry, l'ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andéol, qui s'est montré si bon pour nous…»

Le Nabab s'interrompit:

«J'aurais dû vous reconnaître, monsieur de Géry… Vous ressemblez à votre père… Asseyez-vous, je vous en prie.»

Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mère ne lui demandait rien de précis, mais, au nom des services que la famille de Géry leur avait rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, chargé de ses deux jeunes frères, il s'était fait recevoir avocat dans le Midi et venait à Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l'aider, «car il en avait bien besoin, le pauvre.» Et elle signait: «Ta mère qui se languit de toi, Françoise.»

Cette lettre de sa mère, qu'il n'avait pas vue depuis six ans, ces expressions méridionales où il trouvait des intonations connues, cette grosse écriture qui dessinait pour lui un visage adoré, tout ridé, brûlé, crevassé, mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient ému le Nabab. Depuis six semaines qu'il était en France, perdu dans le tourbillon de Paris, de son installation, il n'avait pas encore pensé à sa chère vieille; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes. Il resta un moment à regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros doigts…

Puis, cette émotion passée:

«Monsieur de Géry, dit-il, je suis heureux de l'occasion qui va me permettre de vous rendre un peu des bontés que les vôtres ont eu pour les miens… Dès aujourd'hui, si vous y consentez, je vous prends avec moi… Vous êtes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me rendre de grands services… J'ai mille projets, mille affaires. On me mêle à une foule de grosses entreprises industrielles… Il me faut quelqu'un qui m'aide, qui me supplée au besoin… J'ai bien un secrétaire, un intendant, ce brave Bompain; mais le malheureux ne connaît rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrivée… Vous me direz que vous tombez de votre province, vous aussi… Mais ça ne fait rien… Bien élevé comme vous l'êtes, Méridional, alerte et souple, ça se prend vite le courant du boulevard… D'ailleurs je me charge de faire votre éducation à ce point de vue-là. Dans quelques semaines vous aurez, j'en réponds, le pied aussi parisien que moi.»

Pauvre homme. C'était attendrissant de l'entendre parler de son piedparisieïnet de son expérience, lui qui devait en être toujours à ses débuts.

«… Voilà qui est entendu, n'est-ce pas?… Je vous prends comme secrétaire… Vous aurez un appointement fixe que nous allons régler tout à l'heure; et je vous fournirai l'occasion de faire votre fortune rapidement…»

Et comme de Géry, tiré subitement de toutes ses incertitudes d'arrivant, de solliciteur, de néophyte, ne bougeait pas de peur de s'éveiller d'un rêve:

«Maintenant, lui dit le Nabab d'une voix douce, asseyez-vous là, près de moi, et parlons un peu de maman.»

Je venais d'achever mon humble collation du matin, et de serrer selon mon habitude le restant de mes petites provisions dans le coffre-fort de la salle du conseil, un magnifique coffre-fort à secret, qui me sert de garde-manger depuis bientôt quatre ans que je suis à laTerritoriale; soudain, le gouverneur entre dans les bureaux, tout rouge, les yeux allumés comme au sortir d'une bombance, respire bruyamment, et me dit en termes grossiers, avec son accent d'Italie:

«Mais ça empeste ici,MoussiouPassajon.»

Ça n'empestait pas, si vous voulez. Seulement, le dirai-je? J'avais fait revenir quelques oignons, pour mettre autour d'un morceau de jarret de veau, que m'avait descendu mademoiselle Séraphine, la cuisinière du second, dont j'écris la dépense tous les soirs. J'ai voulu expliquer la chose au gouverneur; mais il s'est mis furieux, disant par sa raison qu'il n'y avait point de bon sens d'empoisonner des bureaux de cette manière, et que ce n'était pas la peine d'avoir un local de douze mille francs de loyer, avec huit fenêtres de façade en plein boulevard Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me suis vexé de m'entendre parler sur ce ton insolent. C'est bien le moins qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors, je lui ai répondu que c'était bien fâcheux, en effet; mais que si laCaisse territorialeme réglait ce qu'elle me doit, assavoir quatre ans d'appointements arriérés, plus sept mille francs d'avances personnelles par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares et grogs américains, les jours de conseil,—je m'en irais manger honnêtement à la gargote prochaine et je ne serais pas réduit à faire cuire dans la salle de nos séances un malheureux fricot dû à la commisération publique des cuisinières. Attrape…

En parlant ainsi, j'avais cédé à un mouvement d'indignation bien excusable aux yeux de toute personne quelconque connaissant ma situation ici. Encore n'avais-je rien dit de malséant, et m'étais-je tenu dans les bornes d'un langage conforme à mon âge et à mon éducation. (Je dois avoir consigné quelque part dans ces mémoires que, sur mes soixante-cinq ans révolus, j'en avais passé plus de trente comme appariteur à la Faculté des lettres de Dijon. De là mon goût pour les rapports, les mémoires et ces notions de style académique dont on trouvera la trace en maint endroit de cette élucubration.) Je m'étais donc exprimé vis-à-vis du gouverneur avec la plus grande réserve, sans employer aucune de ces injures dont tout chacun ici l'abreuve à la journée, depuis nos deux censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il vient l'appelle en riant «Fleur-de-Mazas,» et M. de Bois-l'Héry, du cercle des Trompettes, grossier comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: «A ton bois de lit, punaise!» jusqu'à notre caissier, que j'ai entendu lui répéter cent fois en tapant sur son grand livre: «qu'il a là de quoi le faire fiche aux galères quand il voudra.» Eh bien! c'est égal, ma simple observation a produit sur lui un effet extraordinaire. Le tour de ses yeux est devenu tout jaune, et il a proféré ces paroles en tremblant de colère, une de ces mauvaises colères de son pays: «Passajon, vous êtes un goujat… Un mot de plus et je vous chasse.» J'en suis resté cloué de stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arriéré, et mes sept mille francs d'avances?… Comme s'il lisait couramment mon idée, le gouverneur m'a répondu que tous les comptes allaient être réglés, y compris le mien. «Du reste, a-t-il ajouté, faites venir ces messieurs dans mon cabinet. J'ai une grande nouvelle à leur apprendre.» Là-dessus, il est entré chez lui en claquant les portes.

Ce diable d'homme. On a beau le connaître à fond, savoir comme il est menteur, comédien, il s'arrange toujours pour vous retourner avec ses histoires… Mon compte, à moi!… à moi!… J'en étais si ému que mes jambes se dérobaient pendant que j'allais prévenir le personnel.

Réglementairement, nous sommes douze employés à laCaisse territoriale, y compris le gouverneur, et le beau Moëssard, directeur de laVérité financière; mais il y en a plus de la moitié qui manque. D'abord, depuis que laVériténe paraît plus—voilà deux ans de ça—M. Moëssard n'a pas remis une fois les pieds chez nous. Il paraît qu'il est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour bonne amie une reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut… Oh! ce Paris, quelle Babylone… Les autres viennent de temps en temps s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau à la caisse; et, comme il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou cinq fidèles, tous des pauvres vieux comme moi, s'entêtent à paraître régulièrement tous les matins à la même heure, par habitude, par désoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe de choses tout à fait étrangères au bureau. Il faut vivre, écoutez donc! Et puis on ne peut pas passer sa journée à se traîner de fauteuil en fauteuil, de fenêtre en fenêtre, pour regarder au dehors (huit fenêtres de façade sur le boulevard). Alors on tâche de travailler comme on peut. Moi, n'est-ce pas, je tiens les écritures de Mademoiselle Séraphine et d'une autre cuisinière de la maison. Puis j'écris mes mémoires, ce qui me prend encore pas mal de temps. Notre garçon de recette,—en voilà un qui n'a pas grande besogne chez nous,—fait du filet pour une maison d'ustensiles de pêche. De nos deux expéditionnaires, l'un, qui a une belle main, copie des pièces pour une agence dramatique; l'autre invente des petits jouets d'un sou que les camelots vendent au coin des rues au moment du jour de l'an, et trouve moyen avec cela de s'empêcher de mourir de faim tout le reste de l'année. Il n'y a que notre caissier qui ne travaille pas pour le dehors. Il se croirait perdu d'honneur. C'est un homme très fier, qui ne se plaint jamais, et dont la seule crainte est d'avoir l'air de manquer de linge. Fermé à clef dans son bureau, il s'occupe du matin au soir à fabriquer des devants de chemise, des cols et des manchettes en papier. Il est arrivé à y être d'une très grande adresse, et son linge toujours éblouissant fait illusion, sinon qu'au moindre mouvement, quand il marche, quand il s'assied, ça craque sur lui comme s'il avait une boîte en carton dans l'estomac. Malheureusement tout ce papier ne le nourrit pas; et il est maigre, il vous a une mine, on se demande de quoi il peut vivre. Entre nous, je le soupçonne de faire quelquefois une visite à mon garde-manger. Cela lui est facile; car, en qualité du caissier, il a le «mot» qui ouvre le coffre à secret, et je crois que, quand j'ai le dos tourné, il fourrage un peu dans mes nourritures.

Voilà certainement un intérieur de maison de banque bien extraordinaire, bien incroyable. C'est pourtant la vérité pure que je raconte, et Paris est plein d'institutions financières du genre de la nôtre. Ah! si jamais je publie mes mémoires… Mais reprenons le fil interrompu de mon récit.

En nous voyant tous réunis dans son cabinet, le directeur nous a dit avec solennité:

«Messieurs et chers camarades, le temps des éprouves est fini… LaCaisse territorialeinaugure une nouvelle phase.» Sur ce, il s'est mis à nous parler d'une superbecombinazione—c'est son mot favori, et il le dit d'une façon insinuante,—unecombinazionedans laquelle entrait ce fameux Nabab, dont parlent tous les journaux. LaCaisse territorialeallait donc pouvoir s'acquitter envers les serviteurs fidèles, reconnaître les dévouements, se défaire des inutilités. Ceci pour moi, j'imagine. Et enfin: «Préparez vos notes… Tous les comptes seront soldés dès demain.» Par malheur, il nous a si souvent bercés de paroles mensongères, que l'effet de son discours a été perdu. Autrefois, ces belles promesses prenaient toujours. A l'annonce d'une nouvellecombinazione, on sautait, on pleurait de joie dans les bureaux, on s'embrassait comme des naufragés apercevant une voile.

Chacun préparait sa note pour le lendemain, comme il nous l'avait dit.Mais le lendemain, pas de gouverneur. Le surlendemain, encore personne.Il était allé faire un petit voyage.

Enfin, quand on se trouvait tous là, exaspérés, tirant la langue, enragés de cette eau qu'il vous avait fait venir à la bouche, le gouverneur arrivait, se laissait choir dans un fauteuil, la tête dans ses mains, et, avant qu'on eût pu lui parler: «Tuez-moi, disait-il, tuez-moi. Je suis un misérable imposteur… Lacombinazionea manqué… Elle a manqué,pechero!lacombinazione.» Et il criait, sanglotait, se jetait à genoux, s'arrachait les cheveux par poignées, se roulait sur le tapis; il nous appelait tous par nos petits noms, nous suppliait de prendre ses jours, parlait de sa femme et de ses enfants dont il avait consommé la ruine. Et personne de nous n'avait la force de réclamer devant un désespoir pareil. Que dis-je? On finissait par s'attendrir avec lui. Non, depuis qu'il y a des théâtres, jamais il ne s'est vu un comédien de cette force. Seulement aujourd'hui c'est fini, la confiance est perdue. Quand il a été parti, tout le monde a levé les épaules. Je dois avouer pourtant qu'un moment j'avais été ébranlé. Cet aplomb de me donner mon compte, puis le nom du Nabab, cet homme si riche…

«Vous croyez ça, vous? m'a dit le caissier… Vous serez donc toujours aussi naïf, mon pauvre Passajon… Soyez tranquille, allez! Il en sera du Nabab, comme de la reine à Moëssard.»

Et il est retourné fabriquer ses devants de chemise.

Ce qu'il disait là se rapportait au temps où Moëssard faisait la cour à sa reine et où il avait promis au gouverneur, qu'en cas de réussite, il engagerait Sa Majesté à mettre des fonds dans notre entreprise. Au bureau, nous étions tous informés de cette nouvelle affaire, et très intéressés, vous pensez bien, à ce qu'elle réussit vite, puisqu'il y avait notre argent au bout. Pendant deux mois, cette histoire nous tint tous en haleine. On s'inquiétait, on épiait la figure de Moëssard, on trouvait que la dame y mettait bien des façons; et notre vieux caissier, avec son air fier et sérieux, quand on l'interrogeait là-dessus, répondait gravement derrière son grillage: «Rien de nouveau,» ou bien: «L'affaire est en bonne voie.» Alors, tout le monde était content, l'on se disait des uns aux autres: «Ça marche… ça marche…» comme s'il s'agissait d'une entreprise ordinaire… Non, vrai, il n'y a qu'un Paris, où l'on puisse voir des choses semblables… Positivement, la tête vous en tourne quelquefois… En définitive, Moëssard, un beau matin, cessa de venir au bureau. Il avait réussi, paraît-il; mais laCaisse territorialene lui avait pas semblé un placement assez avantageux pour l'argent de sa bonne amie. Est-ce honnête, voyons?

D'ailleurs, le sentiment de l'honnêteté se perd si aisément que c'est à ne pas le croire. Quand je pense que moi, Passajon, avec mes cheveux blancs, mon air vénérable, mon passé si pur,—trente ans de services académiques,—je me suis habitué à vivre comme un poisson dans l'eau, au milieu de ces infamies, de ces tripotages! C'est à se demander ce que je fais ici, pourquoi j'y reste, comment j'y suis venu.

Comment j'y suis venu? Oh! mon Dieu, bien simplement. Il y a quatre ans, ma femme étant morte, mes enfants mariés, je venais de prendre ma retraite de garçon de salle à la Faculté, lorsqu'une annonce de journal me tomba incidemment sous les yeux: «On demande un garçon de bureau d'un certain âge à laCaisse territoriale, 56, boulevard Malesherbes. Bonnes références.» Faisons-en l'aveu tout d'abord. La Babylone moderne m'avait toujours tenté. Puis, je me sentais encore vert, je voyais devant moi dix bonnes années pendant lesquelles je pourrais gagner un peu d'argent, beaucoup peut-être, en plaçant mes économies dans la maison de banque où j'entrerais. J'écrivis donc en envoyant ma photographie, celle de chez Crespon, de la place du Marché, où je suis représenté le menton bien rasé, l'oeil vif sous mes gros sourcils blancs, avec ma chaîne d'acier au cou, mon ruban d'officier d'académie, «l'air d'un père conscrit sur sa chaise curule!» comme disait notre doyen, M. Chalmette. (Il prétendait encore que je ressemblais beaucoup à feu Louis XVIII; moins fort cependant.)

Je fournis aussi les meilleures références, les apostilles les plus flatteuses de ces messieurs de la Faculté. Courrier par courrier, le gouverneur me répondit que ma figure lui convenait,—je crois bien, parbleu! c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre gardée par un visage imposant comme le mien,—et que je pouvais arriver quand je voudrais. J'aurais dû, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant à fournir sur moi-même, que la pensée ne me vint pas de leur en demander sur eux. Comment se méfier, d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts plafonds, ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces où l'on se voit de la tête aux genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises colossales à bénéfices fabuleux. Je fus ébloui, fasciné… Il faut dire aussi, qu'à l'époque, la maison avait une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement, les affaires allaient déjà mal,—elles sont toujours allées mal, nos affaires,—le journal ne paraissait plus que d'une façon irrégulière. Mais une petitecombinazionedu gouverneur lui permettait de sauver les apparences.

Il avait eu l'idée, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique pour élever une statue au général Paolo, Paoli, enfin, à un grand homme de son pays. Les Corses ne sont pas riches, mais ils sont vaniteux comme des dindons. Aussi l'argent affluait à laTerritoriale. Malheureusement, cela ne dura pas. Au bout de deux mois, la statue était dévorée avant d'être construite et la série des protêts, des assignations recommençait. Aujourd'hui je m'y suis habitué. Mais, en arrivant de ma province, les affiches par autorité de justice, les Auvergnats devant la porte me causaient une impression fâcheuse. Dans la maison, on n'y faisait plus attention. On savait qu'au dernier moment il arriverait toujours un Monpavon, un Bois-l'Héry, pour apaiser les huissiers; car, tous ces messieurs, engagés très avant dans l'affaire, sont intéressés à éviter la faillite. C'est bien ce qui le sauve, notre malin gouverneur. Les autres courent après leur argent,—on sait ce que cela veut dire au jeu,—et ils ne seraient pas flattés que toutes les actions qu'ils ont dans les mains ne fussent plus bonnes qu'à vendre au poids du papier.

Du petit au grand, nous en sommes tous là dans la maison. Depuis le propriétaire, à qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout perdre, nous garde pour rien, jusqu'à nous autres, pauvres employés, jusqu'à moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'économies, et mes quatre ans d'arriéré, nous courons après notre argent. C'est pour cela que je m'entête à rester ici.

Sans doute, j'aurais pu, malgré mon grand âge, grâce à ma bonne tournure, à mon éducation, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes, me présenter dans une autre administration. Il y a une personne fort honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honoré, qui, à chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire:

«Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras moins; mais tu toucheras beaucoup plus.»

Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que moi, je ne peux pas me décider à m'en aller. Elle n'est pourtant pas gaie, la vie que je mène ici, dans ces grandes salles froides, où il ne vient jamais personne, où chacun se rencoigne sans parler… Que voulez-vous? On se connaît trop, on s'est tout dit… Encore, jusqu'à l'année dernière, nous avions des réunions du conseil de surveillance, des assemblées d'actionnaires, séances orageuses et bruyantes, vraies batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu'à la Madeleine. Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indignés de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est là que notre gouverneur était beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son cabinet comme des loups altérés de carnage, et en sortir, au bout d'un quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassurés, et la poche soulagée de quelques billets de banque. Car, c'était cela la malice: extirper de l'argent à des malheureux qui venaient en réclamer. Aujourd'hui, les actionnaires de laCaisse territorialene bougent plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont résignés. Le Conseil ne se réunit jamais. Nous n'avons de séances que sur le papier; c'est moi qui suis chargé de faire un soi-disant compte rendu,—toujours le même,—que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais âme qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse quelque souscripteur à la statue de Paoli, curieux de savoir si le monument avance; ou encore un bon lecteur de laVérité financièredisparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de régularité dans les envois. Il y a des confiances que rien n'ébranle. Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affamée, c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tâche de l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de résistance, s'il ne veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses, ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,—ma plume rougit de l'écrire,—ce qu'ils appellent, dis-je, «le coup du camionneur.»

Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet préparé d'avance, une caisse bien ficelée qui arrive censément du chemin de fer, pendant que le visiteur est là. «C'est vingt francs de port,» dit celui d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente, selon la tête du patient.) Aussitôt chacun de se fouiller: «Vingt francs de port! mais je ne les ai pas.—Ni moi non plus.» Malheur! On court à la caisse. Fermée. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du camionneur qui s'impatiente: «Allons, allons, dépêchons-nous.» (C'est moi généralement qui imite le camionneur, à cause de mon organe.) Que faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas content. «Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.—Ah! Monsieur, par exemple…» Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu'à la porte, et dès qu'il a les talons tournés, on partage entre tous le fruit du crime, en riant comme des bandits.

Fi! monsieur Passajon… A votre âge, un métier pareil… Eh! mon Dieu, je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonçasse à tout ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste, au contraire, que je surveille, que je sois toujours là pour profiter au moins d'une aubaine, s'il en arrive, une… Oh! par exemple, j'en jure sur mon ruban, sur mes trente ans de services académiques, si jamais une affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes débours, je n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie petite vigne là-bas, vers Monbars, à tout jamais guéri de mes idées de spéculation. Mais hélas! c'est là un espoir bien chimérique. Usés, brûlés, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos actions qui ne sont plus cotées à la Bourse, nos obligations qui tournent à la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou qui se creuse de plus en plus… (Nous devons à l'heure qu'il est trois millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois millions-là qui nous gênent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient; mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. Ça c'est le terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand financier comme ce Nabab, fût-il arrivé du Congo, descendu de la lune le jour même, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque pareille… Allons donc!… Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon cher gouverneur.

«Monsieur Bernard Jansoulet!…»

Ce nom plébéien, accentué fièrement par la livrée, lancé d'une voix retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de cymbale, un de ces gongs qui, sur les théâtres de féerie, annoncent les apparitions fantastiques. Les lustres pâlirent, il y eut une montée de flamme dans tous les yeux, à l'éblouissante perspective des trésors d'Orient, des pluies de sequins et de perles secouées par les syllabes magiques de ce nom hier inconnu.

Lui, c'était lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosité parisienne, épicée de ce ragoût d'aventures qui plaît tant aux foules rassasiées. Toutes les têtes se tournèrent, toutes les conversations s'interrompirent; il y eut vers la porte une poussée de monde, une bousculade comme sur le quai d'un port de mer pour voir entrer une felouque chargée d'or.

Jenkins lui-même, si accueillant, si maître de lui, qui se tenait dans le premier salon pour recevoir ses invités, quitta brusquement le groupe d'hommes dont il faisait partie et s'élança au-devant des galions.

«Mille fois, mille fois aimable… Madame Jenkins va être bien heureuse, bien fière… Venez que je vous conduise.»

Et, dans sa hâte, dans sa vaniteuse jouissance, il entraîna si vite Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps de lui présenter son compagnon Paul de Géry, auquel il faisait faire son début dans le monde. Le jeune homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse d'habits noirs sans cesse refoulée plus loin à chaque nouvelle entrée, s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'éprouve tout jeune provincial introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une cotte de mailles sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres.

Vous tous, Parisiens de Paris, qui dès l'âge de seize ans avez, dans votre premier habit noir et le claque sur la cuisse, promené votre adolescence à travers les réceptions de tous les mondes, vous ne connaissez pas cette angoisse faite de vanité, de timidité, de souvenirs de lectures romanesques, qui nous visse les dents l'une dans l'autre, engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de porte, un meuble d'embrasure, un pauvre être errant et lamentable incapable de manifester son existence autrement qu'en changeant de place de temps en temps, mourant de soif plutôt que d'approcher du buffet, et s'en allant sans avoir dit un mot, à moins qu'il n'ait bégayé une de ces sottises égarées dont on se souvient pendant des mois et qui nous font, la nuit, en y songeant, pousser un «ah!» de rage honteuse, la tête cachée dans l'oreiller.

Paul de Géry était ce martyr. Là-bas dans son pays, il avait toujours vécu fort retiré près d'une vieille tante dévote et triste, jusqu'au moment où l'étudiant en droit, destiné d'abord à une carrière dans laquelle son père laissait d'excellents souvenirs, s'était vu attiré dans quelques salons de conseillers à la cour, anciennes demeures mélancoliques à trumeaux fanés où il allait faire un quatrième au whist avec de vénérables ombres. La soirée de Jenkins était donc un début pour ce provincial, que son ignorance même et sa souplesse méridionale firent du premier coup observateur.

De l'endroit où il se trouvait, il assistait au défilé curieux et non encore terminé à minuit des invités de Jenkins, toute la clientèle du médecin à la mode: la fine fleur de la société, beaucoup de politique et de finance, des banquiers, des députés, quelques artistes, tous les surmenés du high life parisien, blafards, les yeux brillants, saturés d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et de vie. Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enlevé les portes laissait voir l'escalier de l'hôtel chargé de fleurs sur les côtés, où se développaient les longues traînes dont le poids soyeux semblait rejeter en arrière le buste décolleté des femmes dans ce joli mouvement ascensionnel qui les faisait apparaître, peu à peu, jusqu'au complet épanouissement de leur gloire. Les couples arrivés en haut paraissaient entrer en scène; et cela était doublement vrai, chacun laissant sur la dernière marche les froncements de sourcils, les plis préoccupés, les airs excédés, ses colères, ses tristesses, pour montrer une physionomie satisfaite, un sourire épanoui sur l'ensemble reposé des traits. Les hommes échangeaient des poignées de mains loyales, des effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, préoccupées d'elles-mêmes, avec de petits caracolements sur place, des grâces frissonnantes, des jeux de prunelles et d'épaules, murmuraient quelques mois d'accueil.

«Merci… Oh! merci… comme vous êtes bonne…»

Puis les couples se séparaient, car les soirées ne sont plus ces réunions d'esprits aimables, où la finesse féminine forçait le caractère, les hautes connaissances, le génie même des hommes à s'incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'être belles ou de le paraître. De Géry, après avoir erré dans la bibliothèque du docteur, la serre, la salle de billard où l'on fumait, ennuyé de conversations graves et arides, qui lui semblaient détonner dans un lieu si paré et dans l'heure courte du plaisir—quelqu'un lui avait demandé négligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-là—se rapprocha de la porte du grand salon, que défendait un flot pressé d'habits noirs, une houle de têtes penchées les unes à côté des autres et regardant.

Une vaste pièce richement meublée avec le goût artistique qui caractérisait le maître et la maîtresse de la maison. Quelques tableaux anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminée monumentale, décorée d'un beau groupe de marbre, «les Saisons,» de Sébastien Ruys, autour duquel de longues tiges vertes découpées en dentelle ou d'une raideur gaufrée de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la limpidité d'une eau pure. Sur les sièges bas, les femmes groupées, pressées, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes, formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle flottaient le rayonnement des épaules nues, des chevelures semées de diamants, gouttes d'eau sur les brunes, reflets scintillants sur les blondes, et le même parfum capiteux, le même bourdonnement confus et doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse en été toute la floraison d'un parterre. Parfois un petit rire, montant dans cette atmosphère lumineuse, un souffle plus vif qui faisait trembler des aigrettes et des frisures, se détacher tout à coup un beau profil. Tel était l'aspect du salon.

Quelques hommes se trouvaient là, en très petit nombre, tous des personnages de marque, chargés d'années et de croix, qui causaient au bord d'un divan, appuyés au renversement d'un siège avec cet air de condescendance que l'on prend pour parler à des enfants. Mais dans le susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait éclatante et cuivrée, celle du Nabab, qui évoluait tranquillement à travers cette serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et un certain mépris de la femme, rapporté d'Orient.

En ce moment, étalé sur un siège, ses grosses mains gantées de jaune croisées sans façon l'une sur l'autre, il causait avec une très belle personne dont la physionomie originale—beaucoup de vie sur des traits sévères—se détachait en pâleur au milieu des minois environnants, comme sa toilette toute blanche, classique de plis et moulée sur sa grâce souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n'avait cette allure de simplicité hardie. De son coin, de Géry admirait ce front court et uni sous la frange des cheveux abaissés, ces yeux long ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abîme, cette bouche qui ne cessait de sourire que pour détendre sa forme pure dans une expression lassée et retombante. En tout, l'apparence un peu hautaine d'un être d'exception.

Quelqu'un près de lui la nomma… Félicia Ruys… Dès lors il comprit l'attrait rare de cette jeune fille, continuatrice du génie de son père, et dont la célébrité naissante était arrivée jusqu'à sa province, auréolée d'une réputation de beauté. Pendant qu'il la contemplait, qu'il admirait ses moindres gestes, un peu intrigué par l'énigme de ce beau visage, il entendit chuchoter derrière lui:

«Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab… Si le duc arrivait…

—Le duc de Mora doit venir?

—Certainement. C'est pour lui que la soirée est donnée; pour le faire rencontrer avec Jansoulet.

—Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys…

—D'où sortez-vous?… C'est une liaison connue de tout Paris… Ça date de la dernière exposition où elle a fait son buste.

—Et la duchesse?…

—Bah! Elle en a bien vu d'autres… Ah! voilà madame Jenkins qui va chanter.»

Il se fit un mouvement dans le salon, une pesée plus forte de la foule auprès de la porte, et les conversations cessèrent pour un moment. Paul de Géry respira. Ce qu'il venait d'entendre lui avait serré le coeur. Il se sentait atteint, sali par cette boue jetée à pleine main sur l'idéal qu'il s'était fait de cette jeunesse splendide, mûrie au soleil de l'art d'un charme si pénétrant. Il s'éloigna un peu, changea de place. Il avait peur d'entendre encore chuchoter quelque infamie… La voix de madame Jenkins lui fit du bien, une voix fameuse dans les salons de Paris et qui, malgré tout son éclat, n'avait rien de théâtral, mais semblait une parole émue vibrant sur des sonorités inapprises. La chanteuse, une femme de quarante à quarante-cinq ans, avec une magnifique chevelure cendrée, des traits fins un peu mous, une grande expression de bonté. Encore belle, elle était mise avec le goût coûteux d'une femme qui n'a pas renoncé à plaire. Elle n'y avait pas renoncé en effet; mariée en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine d'années, ils semblaient en être encore aux premiers mois de leur bonheur à deux. Pendant qu'elle chantait un air populaire de Russie, sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins était fier naïvement, sans chercher à le dissimuler, toute sa large figure épanouie; et elle, chaque fois qu'elle penchait la tête pour reprendre son souffle, adressait de son côté un sourire craintif, épris, qui allait le chercher pardessus la musique étalée. Puis, quand elle eut fini au milieu d'un murmure admiratif et ravi, c'était touchant de voir de quelle façon discrète elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Géry se sentait réconforté par la vue de ce couple heureux, quand tout prés de lui une voix murmura,—ce n'était pourtant pas la même qui avait parlé tout à l'heure:

«Vous savez ce qu'on dit… que les Jenkins ne sont pas mariés.

—Quelle folie!

—Je vous assure… il paraîtrait qu'il y a une véritable madame Jenkins quelque part, mais pas celle qu'on nous a montrée. Du reste, avez-vous remarqué…»

Le dialogue continua à voix basse, madame Jenkins s'approchait, saluant, souriant, tandis que le docteur, arrêtant un plateau au passage, lui apportait un verre de bordeaux avec l'empressement d'une mère, d'un imprésario, d'un amoureux. Calomnie, calomnie, souillure ineffaçable! Maintenant les attentions de Jenkins semblaient exagérées au provincial. Il trouvait qu'il y avait là quelque chose d'affecté, du voulu, et aussi dans le remercîment qu'elle adressa tout bas à son mari, il crut remarquer une crainte, une soumission contraires à la dignité de l'épouse légitime, heureuse et fière d'un bonheur assure… «Mais c'est hideux, le monde!» se disait de Géry épouvanté, les mains froides. Ces sourires qui l'entouraient lui faisaient tout l'effet de grimaces. Il avait de la honte et du dégoût. Puis tout à coup se révoltant: «Allons donc! ce n'est pas possible.» Et, comme si elle avait voulu répondre à cette exclamation, derrière lui, la médisance reprit d'un ton dégagé: «Après tout, vous savez, je n'en suis pas sûr autrement. Je répète ce qu'on m'a dit… Tiens! la baronne Hemerlingue… Il a tout Paris, ce Jenkins.»

La baronne s'avançait au bras du docteur, qui s'était précipité au devant d'elle, et si maître qu'il fût de tous les jeux de son visage, semblait un peu troublé et déconfit. Il avait imaginé cela, le bon Jenkins, de profiter de sa soirée pour réconcilier entre eux son ami Hemerlingue et son ami Jansoulet, ses deux clients les plus riches, et qui l'embarrassaient beaucoup avec leur guerre intestine. Le Nabab ne demandait pas mieux. Il n'en voulait pas à son ancien copain. Leur brouille était venue à la suite du mariage d'Hemerlingue avec une favorite de l'ancien bey. «Histoire de femme, en somme,» disait Jansoulet, et qu'il aurait été heureux de voir finir, toute antipathie pesant à cette nature exubérante. Mais il paraît que le baron ne tenait pas à un rapprochement; car, malgré la promesse qu'il avait faite à Jenkins, sa femme arrivait seule, au grand dépit de l'Irlandais.

C'était une longue, mince, frêle personne, aux sourcils en plumes d'oiseau, l'air jeune et intimidé, trente ans qui en paraissaient vingt, coiffée d'herbes et d'épis tombants dans des cheveux très noirs criblés de diamants. Avec ses longs cils sur ses joues blanches de cette limpidité de teint des femmes longtemps cloîtrées, un peu gênée dans sa toilette parisienne, elle ressemblait moins à une ancienne femme de harem qu'à une religieuse ayant renoncé à ses voeux et retournant au monde. Quelque chose de dévot, de confit dans le maintien, une certaine façon ecclésiastique de marcher en baissant les yeux, les coudes à la taille, les mains croisées, des manières qu'elle avait prises dans le milieu très pratiquant où elle vivait depuis sa conversion et son récent baptême, complétaient cette ressemblance. Et vous pensez si la curiosité mondaine s'empressait autour de cette ancienne odalisque devenue catholique fervente, s'avançant escortée d'une figure livide de sacristain à lunettes, maître Le Merquier, député de Lyon, l'homme d'affaires d'Hemerlingue, qui accompagnait la baronne quand le baron «était un peu souffrant,» comme ce soir.

A leur entrée dans le second salon, le Nabab vint droit à elle, croyant voir apparaître à la suite la figure bouffie de son vieux camarade, auquel il était convenu qu'il irait tendre la main. La baronne l'aperçut, devint encore plus blanche. Un éclair d'acier filtra sous ses longs cils. Ses narines s'ouvrirent, palpitèrent, et, comme Jansoulet s'inclinait, elle pressa le pas, la tête haute et droite, laissant tomber de ses lèvres minces un mot arabe que personne ne put comprendre, mais où le pauvre Nabab entendit bien l'injure, lui; car, en se relevant, son visage hâlé était de la couleur d'une terre cuite qui sort du four. Il resta un moment sans bouger, ses gros poings crispés, sa bouche tuméfiée de colère. Jenkins vint le rejoindre, et de Géry, qui avait suivi de loin toute cette scène, les vit causer ensemble vivement d'un air préoccupé.

L'affaire était manquée. Cette réconciliation, si savamment combinée, n'aurait pas lieu. Hemerlingue n'en voulait pas. Pourvu maintenant que le duc ne leur manquât pas de parole. C'est qu'il était tard. La Wauters, qui devait, en sortant de son théâtre, chanter l'air de la Nuit, de laFlûte enchantée, venait d'entrer tout emmitouflée dans ses capuchons de dentelles.

Et le ministre n'arrivait pas.

Pourtant c'était une affaire entendue, promise. Monpavon devait le prendre au cercle. De temps en temps le bon Jenkins tirait sa montre tout en jetant un bravo distrait au bouquet de notes perlées que la Wauters faisait jaillir de ses lèvres de fée, un bouquet de trois mille francs, inutile comme les autres frais de la soirée, si le duc ne venait pas.

Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants:

«Son Excellence M. le duc de Mora.»

Un long frémissement l'accueillit, une curiosité respectueuse, rangée sur deux haies, au lieu de la presse brutale qui s'était jetée sur les pas du Nabab.

Nul mieux que lui ne savait se présenter dans le monde, traverser un salon gravement, monter en souriant à la tribune, donner du sérieux aux choses futiles, traiter légèrement les choses graves; c'était le résumé de son attitude dans la vie, une distinction paradoxale. Encore beau malgré ses cinquante-six ans, d'une beauté faite d'élégance et de proportion où la grâce du dandy se raffermissait par quelque chose de militaire dans la taille et la fierté du visage, il portait merveilleusement l'habit noir, sur lequel, pour faire honneur à Jenkins, il avait mis quelques-unes de ses plaques, qu'il n'arborait jamais qu'aux jours officiels. Le reflet du linge, de la cravate blanche, l'argent mat des décorations, la douceur des cheveux rares et grisonnants ajoutaient à la pâleur de la tête, plus exsangue que tout ce qu'il y avait d'exsangue ce soir-là chez l'Irlandais.

Il menait une vie si terrible! La politique, le jeu sous toutes ses formes, coups de bourse et coups de baccarat, et cette réputation d'homme à bonnes fortunes qu'il fallait soutenir à tout prix. Oh! celui-là était un vrai client de Jenkins; et cette visite princière, il la devait bien à l'inventeur de ces mystérieuses perles qui donnaient à son regard cette flamme, à tout son être cet en-avant si vibrant et si extraordinaire.

«Mon cher duc, permettez-moi de vous…»

Monpavon, solennel, le jabot gonflé, essayait de faire la présentation si attendue; mais l'Excellence, distraite, n'entendait pas, continuait sa route vers le grand salon, emportée par un de ces courants électriques qui rompent la monotonie mondaine. Sur son passage, et pendant qu'il saluait la belle madame Jenkins, les femmes se penchaient un peu avec des airs attirants, un rire doux, une préoccupation de plaire. Mais lui n'en voyait qu'une seule, Félicia, debout au centre d'un groupe d'hommes, discutant comme au milieu de son atelier, et qui regardait venir le duc, tout en mangeant tranquillement un sorbet. Elle l'accueillit avec un naturel parfait. Discrètement l'entourage s'était retiré. Pourtant, et malgré ce qu'avait entendu Géry sur leurs relations présumées, il semblait n'y avoir entre eux qu'une camaraderie toute spirituelle, une familiarité enjouée.

«Je suis allé chez vous, Mademoiselle, en montant au bois.

—On me l'a dit. Vous êtes même entré dans l'atelier.

—Et j'ai vu le fameux groupe… mon groupe.

—Eh bien?

—C'est très beau… Le lévrier court comme un enragé… Le renard dételle admirablement… Seulement je n'ai pas bien compris… Vous m'aviez dit que c'était notre histoire à tous les deux?

—Ah! voilà… Cherchez… C'est un apologue que j'ai lu dans… Vous ne lisez pas Rabelais, monsieur le duc?

—Ma foi, non. Il est trop grossier…

—Eh bien, moi, j'ai appris à lire là-dedans. Très mal élevée, vous savez. Oh! très mal… Mon apologue est donc tiré de Rabelais. Voici: Bacchus a fait un renard prodigieux, imprenable à la course. Vulcain de son côté a donné à un chien de sa façon le pouvoir d'attraper toute bête qu'il poursuivra. «Or, comme dit mon auteur, advint qu'ils se rencontrèrent.» Vous voyez quelle course enragée et… interminable. Il me semble, mon cher duc, que le destin nous a mis ainsi en présence, munis de qualités contraires, vous qui avez reçu des dieux le don d'atteindre tous les coeurs, moi dont le coeur ne sera jamais pris.»

Elle lui disait cela, bien en face, presque en riant, mais serrée et droite dans sa tunique blanche qui semblait garder sa personne contre les libertés de son esprit. Lui, le vainqueur, l'irrésistible, il n'en avait jamais rencontré de cette race audacieuse et volontaire. Aussi l'enveloppait-il de toutes les effluves magnétiques d'une séduction, pendant qu'autour d'eux le murmure montant de la fête, les rires flûtés, le frôlement des satins et des franges de perles faisaient l'accompagnement à ce duo de passion mondaine et de juvénile ironie.

Il reprit au bout d'une minute:

«Mais comment les dieux se sont-ils tirés de ce mauvais pas?

—En changeant les deux coureurs en pierre.

—Par exemple, dit-il, voilà un dénoûment que je n'accepte point… Je défie les dieux de jamais pétrifier mon coeur.»

Une flamme courte jaillit de ses prunelles, éteinte aussitôt à la pensée qu'on les regardait.

En effet, on les regardait beaucoup, mais personne aussi curieusement que Jenkins qui rôdait autour d'eux, impatient, crispé, comme s'il en eût voulu à Félicia de prendre pour elle seule le personnage important de la soirée. La jeune fille en fit, en riant, l'observation au duc:

«On va dire que je vous accapare.»

Elle lui montrait Monpavon attendant, debout près du Nabab qui, de loin, adressait à l'Excellence le regard quêteur et soumis d'un bon gros dogue. Le ministre d'État se souvint alors de ce qui l'avait amené. Il salua la jeune fille et revint à Monpavon, qui put lui présenter enfin à son honorable ami, M. Bernard Jansoulet.» L'Excellence s'inclina, le parvenu s'humilia plus bas que terre, puis ils causèrent un moment.

Un groupe curieux à observer. Jansoulet, grand, fort, l'air peuple, la peau tannée, son large dos voûté comme s'il s'était pour jamais arrondi dans les salamaleks de la courtisanerie orientale, ses grosses mains courtes faisant éclater ses gants clairs, sa mimique excessive, son exubérance méridionale découpant les mots à l'emporte-pièce. L'autre, gentilhomme de race, mondain, l'élégance même, aisé dans ses moindres gestes fort rares d'ailleurs, laissant tomber négligemment des phrases inachevées, éclairant d'un demi-sourire la gravité de son visage, cachant sous une politesse imperturbable le grand mépris qu'il avait des hommes et des femmes; et c'est de ce mépris surtout que sa force était faite… Dans un salon américain, l'antithèse eût été moins choquante. Les millions du Nabab auraient rétabli l'équilibre et fait même pencher le plateau de son côté. Mais Paris ne met pas encore l'argent au dessus de toutes les autres puissances, et, pour s'en rendre compte, il suffisait de voir ce gros traitant frétiller d'un air aimable devant ce grand seigneur, jeter sous ses pieds, comme le manteau d'hermine du courtisan, son épais orgueil d'enrichi.

De l'angle où il s'était blotti, de Géry regardait la scène avec intérêt, sachant quelle importance son ami attachait à cette présentation, quand le hasard qui avait si cruellement démenti, toute la soirée, ses naïvetés de débutant, lui fit distinguer ce court dialogue, près de lui, dans cette houle des conversations particulières où chacun entend juste le mot qui l'intéresse:

«C'est bien le moins que Monpavon lui fasse faire quelques bonnes connaissances. Il lui en a tant procuré de mauvaises… Vous savez qu'il vient de lui jeter sur les bras Paganetti et toute sa bande.

—Le malheureux!… Mais ils vont le dévorer.

—Bah! ce n'est que justice qu'on lui fasse un peu rendre gorge… Il en a tant volé là-bas chez les Turcs.

—Vraiment, vous croyez?…

—Si je crois! J'ai là-dessus des détails très précis que je tiens du baron Hemerlingue, le banquier qui a fait le dernier emprunt tunisien… Il en connaît des histoires, celui-là, sur le Nabab. Imaginez-vous…»

Et les infamies commencèrent. Pendant quinze ans, Jansoulet avait indignement exploité l'ancien bey. On citait des noms de fournisseurs et des tours admirables d'aplomb, d'effronterie; par exemple, l'histoire d'une frégate à musique, oui, véritablement à musique, comme un tableau de salle à manger, qu'il avait payée deux cent mille francs et revendue dix millions, un trône de trois millions, dont la note visible sur les livres d'un tapissier du faubourg Saint-Honoré n'allait pas à cent mille francs; et le plus comique, c'est que le bey ayant changé de fantaisie, le siège royal tombé en disgrâce avant même d'être déballé, était encore cloué dans sa caisse de voyage à la douane de Tripoli.

Puis en dehors de ces commissions effrénées sur l'envoi du moindre jouet, on accentuait des accusations plus graves mais aussi certaines, puisqu'elles venaient toujours de la même source. C'était à côté du sérail, un harem d'Européennes admirablement monté, pour Son Altesse, par le Nabab qui devait s'y connaître, ayant fait jadis à Paris—avant son départ pour l'Orient—les plus singuliers métiers: marchand de contre-marques, gérant d'un bal de barrière, d'une maison plus mal famée encore… Et les chuchotements se terminaient dans un rire étouffé, le rire lippu des hommes causant entre eux.

Le premier mouvement du jeune provincial, en entendant ces calomnies infâmes, fut de se retourner et de crier:

«Vous en avez menti.»

Quelques heures plus tôt, il l'aurait fait sans hésiter, mais, depuis qu'il était là, il avait appris la méfiance, le scepticisme. Il se contint donc et écouta jusqu'au bout, immobile à la même place, ayant tout au fond de lui-même le désir inavoué de connaître mieux celui qu'il servait. Quant au Nabab, sujet bien inconscient de cette hideuse chronique, tranquillement installé dans un petit salon auquel ses tentures bleues, deux lampes à abat-jour communiquaient un air recueilli, il faisait sa partie d'écarté avec le duc de Mora.

O magie du galion! Le fils du revendeur de ferraille seul à une table de jeu en face du premier personnage de l'empire. Jansoulet en croyait à peine la glace de Venise ou se reflétaient sa figure resplendissante et le crâne auguste, séparé d'une large raie. Aussi, pour reconnaître ce grand honneur, s'appliquait-il à perdre décemment le plus de billets de mille francs possible, se sentant quand même le gagnant de la partie et [illisible] de voir passer son argent dans ces mains aristocratiques dont il étudiait les moindres gestes pendant qu'elles jetaient, coupaient ou soutenaient les cartes.

Autour d'eux un cercle se faisait, mais toujours à distance, les dix pas exigés pour le salut d'un prince; c'était le public de ce triomphe où le Nabab assistait comme en rêve, grisé par ces accords féeriques un peu assourdis dans le lointain, ces chants qui lui arrivaient en phrases coupées comme par-dessus l'obstacle résonnant d'un étang, le parfum des fleurs épanouies d'une façon si singulière vers la fin des bals parisiens, alors que l'heure qui s'avance confondant toutes les notions du temps, la lassitude de la nuit blanche communiquent aux cerveaux allégés dans une atmosphère plus nerveuse, comme un étourdissement de jouissance. La robuste nature de Jansoulet, de ce sauvage civilisé, était plus sensible qu'une autre à ces raffinements inconnus; et il lui fallait toute sa force pour ne pas manifester par quelque joyeux hourrah, une intempestive effusion de gestes et de paroles, ce mouvement d'allégresse physique qui agitait tout son être, comme il arrive à ces grands chiens de montagne qu'une goutte d'essence respirée jette dans des folles épileptiques.

«Le ciel est beau, le pavé sec… Si vous voulez, mon cher enfant, nous renverrons la voiture et nous rentrerons à pied,» dit Jansoulet à son compagnon en sortant de chez Jenkins.

De Géry accepta avec empressement. Il avait besoin de se promener, de secouer dans l'air vif les infamies et les mensonges de cette comédie mondaine qui lui laissait le coeur froid et serré, tout le sang de sa vie réfugié sous ses tempes dont il entendait battre les veines gonflées. Il chancelait en marchant, semblable à ces malheureux opérés de la cataracte qui, dans l'effroi de la vision reconquise, n'osent plus mettre un pied devant l'autre. Mais avec quelle brutalité de main l'opération avait été faite! Ainsi cette grande artiste au nom glorieux, cette beauté pure et farouche, dont l'aspect seul l'avait troublé comme une apparition, n'était qu'une courtisane. Madame Jenkins, cette femme imposante, d'un maintien à la fois si fier et si doux, ne s'appelait pas madame Jenkins. Cet illustre savant au visage ouvert, à l'accueil si cordial avait l'impudence d'étaler ainsi un concubinage honteux. Et Paris s'en doutait, mais cela n'empêchait pas d'accourir à leurs fêtes. Enfin, ce Jansoulet, si bon, si généreux, pour lequel il se sentait au coeur tant de reconnaissance, il le savait tombé aux mains d'une troupe de bandits, bandit lui-même et bien digne de l'exploitation organisée pour faire rendre gorge à ses millions…

Était-ce possible et qu'en fallait-il croire?

Un coup d'oeil de côté jeté sur le Nabab, dont la vaste personne encombrait le trottoir, lui révéla tout à coup dans cette démarche calée par le poids des écus, quelque chose de bas et de canaille qu'il n'avait pas encore remarqué. Oui, c'était bien l'aventurier du Midi, pétri de ce limon qui couvre les quais de Marseille piétinés par tous les nomades, les errants de ports de mer. Bon, généreux, parbleu! comme les filles, comme les voleurs. Et l'or coulant par torrents dans ce milieu taré et luxueux, éclaboussant jusqu'aux murailles, lui semblait charrier maintenant toutes les scories, toutes les boues de sa source impure et fangeuse. Alors, lui, de Géry, n'avait plus qu'une chose à faire, partir, quitter au plus vite cette place où il risquait de compromettre son nom, l'unique héritage paternel. Sans doute. Mais les deux frérots, là-bas au pays, qui payerait leur pension? Qui soutiendrait le modeste foyer miraculeusement relevé par les beaux appointements du l'aîné, du chef de famille? Ce mot de chef du famille le rejetait aussitôt dans un de ces combats intérieurs où luttent l'intérêt et la conscience,—l'une brutale, solide, attaquant à fond avec des coups droits, l'autre fuyant, rompant par des dégagements subtils,—pendant que le brave Jansoulet, cause ignorante du conflit, marchait à grandes enjambées près de son jeune ami, aspirant l'air avec délices du bout de son cigare allumé.

Jamais il n'avait été si heureux de vivre; et cette soirée chez Jenkins, son entrée dans le monde, à lui aussi, lui avait laissé une impression de portiques dressés comme pour un triomphe, de foule accourue, de fleurs jetées sur son passage… Tant il est vrai que les choses n'existent que par les yeux qui les regardent… Quel succès! Le duc, au moment de le quitter, l'engageant à venir voir sa galerie; ce qui signifiait les portes de l'hôtel Mora ouvertes pour lui avant huit jours. Félicia Ruys consentant à faire son buste, de sorte qu'à la prochaine exposition le fils du cloutier aurait son portrait en marbre par la même grande artiste qui avait signé celui du ministre d'État. N'était-ce pas le contentement de toutes ses vanités enfantines?

Et tous deux ruminant leurs pensées sombres ou joyeuses, ils marchaient l'un près de l'autre, absorbés, absents d'eux-mêmes, si bien que la place Vendôme, silencieuse, inondée d'une lumière bleue et glacée, sonné sous leurs pas avant qu'ils se fussent dit un mot.

«Déjà, dit le Nabab… J'aurais bien voulu marcher encore un peu… Ça vous va-t-il?» Et, tout en faisant deux ou trois fois le tour de la place, il laissait aller, par bouffées, l'immense joie dont il était plein:

«Comme il fait bon! Comme on respire!… Tonnerre de Dieu! ma soirée de ce soir, je ne la donnerais pas pour cent mille francs… Quel brave coeur que ce Jenkins… Aimez-vous le genre de beauté de Félicia Ruys? Moi, j'en raffole… Et le duc, quel grand seigneur! si simple, si aimable… C'est beau Paris, n'est-ce pas, mon fils?

—C'est trop compliqué pour moi… ça me fait peur, répondit Paul deGéry d'une voix sourde.

—Oui, oui, je comprends, reprit l'autre avec une fatuité adorable. Vous n'avez pas encore l'habitude, mais on s'y fait vite, allez! Regardez comme en un mois je me suis mis à l'aise.

—C'est que vous étiez déjà venu à Paris, vous… Vous l'aviez habité autrefois.

—Moi? jamais de la vie… Qui vous a dit cela?

—Tiens, je croyais… répondit le jeune homme; et tout de suite une foule de réflexions se précipitant dans son esprit:

—Que lui avez-vous donc fait à ce baron Hemerlingue? C'est une haine à mort entre vous.

Le Nabab resta une minute interdit. Ce nom d'Hemerlingue, jeté tout à coup dans sa joie, lui rappelait le seul épisode fâcheux de la soirée:

«A celui-là comme aux autres, dit-il d'une voix attristée, je n'ai jamais fait que du bien. Nous avons commencé ensemble, misérablement. Nous avons grandi, prospéré côte à côte. Quand il a voulu partir de ses propres ailes, je l'ai toujours aidé, soutenu de mon mieux. C'est moi qui lui ai fait avoir dix ans de suite les fournitures de la flotte et de l'armée; presque toute sa fortune vient de là. Puis un beau matin, cet imbécile de Bernois à sang lourd ne va-t-il pas se toquer d'une odalisque que la mère du bey avait fait chasser du harem? La drôlesse était belle, ambitieuse, elle s'est fait épouser, et naturellement, après ce beau mariage, Hemerlingue a été obligé de quitter Tunis… On lui avait fait croire que j'excitais le bey à lui fermer la principauté. Ce n'est pas vrai. J'ai obtenu, au contraire, de Son Altesse, qu'Hemerlingue fils—un enfant de sa première femme—resterait à Tunis pour surveiller leurs intérêts en suspens, pendant que le père venait à Paris fonder sa maison de banque… Lorsque, à la mort de mon pauvre Ahmed, le mouchir, son frère, est monté sur le trône, les Hemerlingue, rentrés en faveur, n'ont cessé de me desservir auprès du nouveau maître. Le bey me fait toujours bon visage; mais mon crédit est ébranlé. Eh bien! malgré cela, malgré tous les mauvais tours qu'Hemerlingue m'a joués, qu'il me joue encore, j'étais prêt ce soir à lui tendre la main… Non seulement ce misérable-là me la refuse; mais il me fait insulter par sa femme, une bête sauvage et méchante, qui ne me pardonne pas de n'avoir jamais voulu la recevoir à Tunis… Savez-vous comment elle m'a appelé tout à l'heure en passant devant moi? «Voleur et fils de chien…» Pas plus gênée que cela l'odalisque… C'est-à-dire que si je ne connaissais pas mon Hemerlingue aussi capon qu'il est gros… Après tout, bah! qu'ils disent ce qu'ils voudront. Je me moque d'eux. Qu'est-ce qu'ils peuvent contre moi? Me démolir près du bey? Ça m'est égal. Je n'ai plus rien à faire en Tunisie, et je m'en retirerai le plus tôt possible… Il n'y a qu'une ville, qu'un pays au monde, c'est Paris, Paris accueillant, hospitalier, pas bégueule, où tout homme intelligent trouve du large pour faire de grandes choses… Et moi, maintenant, voyez-vous, de Géry, je veux faire de grandes choses… J'en ai assez de la vie de mercati… J'ai travaillé pendant vingt ans pour l'argent; à présent je suis goulu de gloire, de considération, de renommée. Je veux être quelqu'un dans l'histoire de mon pays, et cela me sera facile. Avec mon immense fortune, ma connaissance des hommes, des affaires, ce que je sens là dans ma tête, je puis arriver à tout et j'aspire à tout… Aussi croyez-moi, mon cher enfant, ne me quittez jamais—on eût dit qu'il répondait à la pensée secrète de son jeune compagnon—restez fidèlement à mon bord. La mâture est solide: j'ai du charbon plein mes soutes… Je vous jure que nous irons loin, et vite, nom d'un sort!»


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