V

Le naïf Méridional répandait ainsi ses projets dans la nuit avec force gestes expressifs, et, de temps à autre, en arpentant la place agrandie et déserte, majestueusement entourée de ses palais muets et clos, il levait la tête vers l'homme de bronze de la colonne, comme s'il prenait à témoin ce grand parvenu dont la présence au milieu de Paris autorise toutes les ambitions, rend toutes les chimères vraisemblables.

Il y a chez la jeunesse une chaleur de coeur, un besoin d'enthousiasme que réveille le moindre effleurement. A mesure que le Nabab parlait, de Géry sentait fuir ses soupçons et toute sa sympathie renaître avec une nuance de pitié… Non, bien certainement cet homme-là n'était pas un coquin, mais un pauvre être illusionné à qui la fortune montait à la tête comme un vin trop capiteux pour un estomac longtemps abreuvé d'eau. Seul au milieu de Paris, entouré d'ennemis et d'exploiteurs, Jansoulet lui faisait l'effet d'un piéton chargé d'or traversant un bois mal hanté, dans l'ombre et sans armes. Et il pensait qu'il serait bien au protégé de veiller sans en avoir l'air sur le protecteur, de devenir le Télémaque clairvoyant de ce Mentor aveugle, de lui montrer les fondrières, de le défendre contre les détrousseurs, de l'aider enfin à se débattre dans tout ce fourmillement d'embuscades nocturnes qu'il sentait rôder férocement autour du Nabab et de ses millions.

Tous les matins de l'année, à huit heures très précises, une maison neuve et presque inhabitée d'un quartier perdu de Paris s'emplissait de cris, d'appels, de jolis rires sonnant clair dans le désert de l'escalier:

«Père, n'oublie pas ma musique…

—Père, ma laine à broder…

—Père, rapporte-nous des petits pains…»

Et la voix du père qui appelait d'en bas:

«Yaia, descends-moi donc ma serviette…

—Allons, bon! il a oublié sa serviette…»

Et c'était un empressement joyeux du haut en bas de la maison, une course de tous ces minois brouillés de sommeil, de toutes ces chevelures ébouriffées que l'on rajustait en chemin, jusqu'au moment où, penchées sur la rampe, une demi-douzaine de jeunes filles adressaient leurs adieux sonores à un petit vieux monsieur, net et bien brossé, dont la face rougeaude, la silhouette étriquée, disparaissaient enfin dans la perspective tournante des marches. M. Joyeuse était parti pour son bureau… Alors, toute cette échappée de volière remontait vite au quatrième et, la porte tirée, se groupait à une croisée ouverte pour regarder le père encore une fois. Le petit homme se retournait, des baisers s'échangeaient de loin, puis les fenêtres se fermaient; la maison neuve et déserte redevenait tranquille, à part les écriteaux dansant leur folle sarabande au vent de la rue inachevée, comme mis en gaieté eux aussi par toutes ces évolutions. Un moment après, le photographe du cinquième descendait suspendre à la porte sa vitrine d'exposition, toujours la même, où l'on voyait le vieux monsieur en cravate blanche entouré de ses filles en groupes variés; il remontait à son tour, et le calme succédant tout à coup à ce petit tapage matinal laissait à supposer que «le père» et ses demoiselles étaient rentrés dans le cadre de photographies, où ils se tenaient souriants et immobiles jusqu'au soir.

De la rue Saint-Ferdinand chez Hemerlingue et fils, ses patrons, M. Joyeuse avait bien trois quarts d'heure de route. Il marchait, la tête droite et raide, comme s'il avait craint de déranger le beau noeud de cravate attaché par ses filles, son chapeau posé par elles; et lorsque l'aînée, toujours inquiète et prudente, lui relevait au moment de sortir le collet de sa redingote pour éviter le maudit coup de vent du coin de la rue, même avec une température de serre chaude M. Joyeuse ne le rabattait plus jusqu'au bureau, pareil à l'amoureux qui sort des mains de sa maîtresse et n'ose plus bouger de peur de perdre l'enivrant parfum.

Veuf depuis quelques années, ce brave homme n'existait que pour ses enfants, ne songeait qu'à elles, s'en allait dans la vie entouré de ces petites têtes blondes qui voletaient autour de lui confusément comme dans un tableau d'Assomption. Tous ses désirs, tous ses projets se rapportaient à «ces demoiselles,» y revenaient sans cesse, parfois après de grands circuits, car M. Joyeuse—cela tenait sans doute à son cou très court, à sa petite taille où son sang bouillant ne faisait qu'un tour—était un homme de féconde, d'étonnante imagination. Les idées évoluaient chez lui avec la rapidité de pailles vides autour d'un crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement positif; mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il connaissait les moindres incidents donnaient toute liberté à ses facultés imaginatives. Il inventait alors des aventures extraordinaires, de quoi défrayer vingt romans-feuilletons.

Si, par exemple, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Honoré, sur le trottoir de droite—il prenait toujours celui-là—apercevait une lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot, conduite par une femme de campagne dont l'enfant se penchait un peu, juché sur un paquet de linge:

«L'enfant! criait le bonhomme effrayé, prenez garde à l'enfant!»

Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le secret de la providence. La charrette passait. Il la suivait de l'oeil un moment, puis se remettait en route; mais le drame commencé dans son esprit continuait à s'y dérouler, avec mille péripéties… L'enfant était tombé… Les roues allaient lui passer dessus… M. Joyeuse s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort; seulement le timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans son sang. Alors, il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la foule amassée. On le mettait sur une civière, on le montait chez lui, puis tout à coup il entendait le cri déchiré du ses filles, de ses bien-aimées, en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré l'atteignait si bien au coeur, il le percevait si distinctement, si profondément: «Papa, mon cher papa…» qu'il le poussait lui-même dans la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar inventif.

Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse?… Il pleut, il gèle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller à son bureau. Comme il est assis en face d'une espèce de colosse, tête brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chétif, sa serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux énormes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans le train du véhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend à songer. Et tout à coup le colosse de vis-à-vis, qui a une bonne figure en somme, est très surpris de voir ce petit homme changer de couleur, le regarder en grinçant des dents, avec des yeux féroces, des yeux d'assassin. Oui, d'assassin véritable, car en ce moment M. Joyeuse fait un rêve terrible… Une de ses filles est assise là, en face de lui, à côté de cette brute géante, et le misérable lui prend la taille sous son mantelet.

«Retirez votre main, Monsieur…» a déjà dit deux fois M. Joyeuse…L'autre n'a fait que ricaner… Maintenant, il veut embrasser Élise…

«Ah! bandit!…»

Trop faible pour défendre sa fille, M. Joyeuse, écumant de rage, cherche son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et s'en va la tête droite, fort de son droit de père outragé, faire sa déclaration au premier bureau de police.

«Je viens de tuer un homme dans un omnibus!…»

Au son de sa propre voix prononçant bien, en effet, ces paroles sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se réveille, devine à l'effarement des voyageurs qu'il a dû parler tout haut, et profite bien vite de l'appel du conducteur: «Saint-Philippe… Panthéon… Bastille…» pour descendre, tout confus, au milieu d'une stupéfaction générale.

Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fiévreuse, ravagée, contrastant avec son enveloppe correcte de petit bureaucrate. Il vivait tant d'existences passionnées en un jour… La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés chez qui une destinée trop restreinte comprime des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur du fournaise et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions les uns sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se retrouvant au terre-à-terre de tous les jours. M. Joyeuse était de ceux-là, s'élevant sans cesse à des hauteurs d'où l'on ne peut que redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.

Or, un matin que notre «imaginaire» avait quitté sa maison à l'heure et dans les circonstances habituelles, il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'année toute proche, peut-être une baraque en planches que l'on clouait dans le chantier voisin lui fit penser «étrennes… jour de l'an.» Et tout de suite le mot de gratification se planta dans son esprit comme le premier jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre, tous les employés d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles, et vous savez que, dans les petits ménages, on base sur ces sortes d'aubaines mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à remplacer, une petite somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.

C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint-Arnaud, tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité, avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans qu'elle était morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien. Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était permis de dire dans les bureaux que cette fois «Hemerlingue et fils avaient tondu le turc un peu trop ras.»

«Certainement, oui, la gratification sera doublée,» pensait l'imaginaire tout en marchant; et déjà il se voyait à un mois de là, montant avec ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle; puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voilà que ce patron si froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un ballot de soie grége, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait savoir combien M. Joyeuse avait de filles.

«J'en ai trois… non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron… Je confonds toujours. L'aînée est si raisonnable.»

Savoir aussi quel âge elles avaient?

«Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée… Puis nous avons Élise qui prépare son examen de dix-huit ans… Henriette qui en a quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.»

Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante famille.

«Mes appointements, monsieur le baron… pas autre chose… J'avais un peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de ces demoiselles…

—Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse… Je vous porte à mille francs par mois.

—Oh! monsieur le baron, c'est trop…»

Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles, les conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet heureux jour. Dieu! qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles! Et puis, le lendemain, voilà les deux aînées demandées en mariage par… Impossible de savoir par qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte de l'hôtel Hemerlingue, devant la porte battante surmontée d'un «Caisse» en lettres d'or.

«Je serai donc toujours le même,» se dit-il en riant un peu et passant sa main sur son front où la sueur perlait.

Mis en belle humeur par sa chimère, par le feu ronflant dans l'enfilade des bureaux parquetés, grillagés, discrets sous le jour froid du rez-de-chaussée, où l'on pouvait compter les pièces d'or sans s'éblouir les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employés, passa sa jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet, entendit la voix grasse et gélatineuse d'Hemerlingue, le seul, le véritable Hemerlingue,—l'autre, le fils, était toujours absent,—qui demandait M. Joyeuse. Comment! Est-ce que le rêve continuait?… Il se sentit tout ému, prit le petit escalier intérieur qu'il montait tout à l'heure si gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pièce étroite, très haute de plafond, meublée seulement de rideaux verts et d'énormes fauteuils de cuir proportionnés à l'effroyable capacité du chef de la maison. Il était là, assis à son pupitre dont son ventre l'empêchait de s'approcher, obèse, anhelant et si jaune que sa face ronde au nez crochu, tête de hibou gras et malade, faisait comme une lumière au fond de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans l'humidité de sa petite cour. Sous ses lourdes paupières soulevées péniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra; il lui fit signe de venir près de lui, et lentement, froidement, coupant de repos ses phrases essoufflées, au lieu de: «M. Joyeuse, combien avez-vous de filles?» Il dit ceci:

«Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos dernières opérations sur la place de Tunis. Inutile de vous défendre. Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison.»

Un flot de sang monta à la figure du comptable, redescendit, revint encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à son cerveau un tumulte de pensées et d'images.

Ses filles!

Qu'allaient-elles devenir?

Les places sont si rares à cette époque de l'année.

La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation passa sur son visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes de gouffres mobiles; mais il resta muet, debout à la même place, et sur l'avis du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant reprendre sa tâche à la caisse.

Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand, M. Joyeuse ne parla de rien à ses filles. Il n'osa pas. L'idée d'assombrir cette gaieté rayonnante dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et faible, de ceux qui disent toujours: «Attendons à demain.» Il attendit donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne connaissait pas cette volonté de mollusque flasque et tenace sur son lingot d'or. Puis quand, ses appointements soldés, un autre comptable eut pris sa place devant le haut pupitre où il s'était tenu debout si longtemps, il espéra trouver promptement autre chose et réparer son malheur avant d'être obligé de l'avouer.

Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper et conduire comme à l'ordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prête pour les nombreuses commissions du soir. Quoiqu'il en oubliât exprès quelques-unes à cause de la prochaine fin de mois si problématique, le temps ne lui manquait plus maintenant pour les faire. Il avait sa journée à lui, toute une journée interminable, qu'il passait à courir Paris à la recherche d'une place. On lui donnait des adresses, des recommandations excellentes. Mais en ce terrible mois de décembre, si froid et si court de jour, chargé de dépenses et de préoccupations, les employés patientent et les patrons aussi. Chacun tâche de finir l'année dans le calme, remettant au mois de janvier, à ce grand saut du temps vers une autre étape, les changements, les améliorations, des tentatives de vie nouvelle.

Partout où M. Joyeuse se présentait, il voyait les visages se refroidir subitement dès qu'il expliquait le but de sa visite: «Tiens! vous n'êtes plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il?» Il expliquait la chose de son mieux par un caprice du patron, ce féroce Hemerlingue que Paris connaissait; mais il sentait de la froideur, de la méfiance, dans cette réponse uniforme: «Revenez nous voir après les fêtes.» Et, timide comme il était déjà, il en arrivait à ne plus se présenter nulle part, à passer vingt fois devant la même porte, dont il n'aurait jamais franchi le seuil sans la pensée de ses filles. Cela seul le poussait par les épaules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la même journée aux extrémités opposées de Paris, à des adresses très vagues que des camarades lui donnaient, à Aubervilliers, dans une grande fabrique de noir animal, où on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.

Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, l'énervement des longues attentes, les humiliations réservées à tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si c'était une honte d'en manquer; M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de «l'homme qui cherche une place» fut décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il l'arpentait en tous sens.

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant, gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante: «Je l'avais bien dit,» ou «gardez-vous d'en douter, Monsieur.» On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant l'inconscience de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.

Dans les petits intérieurs, il y a toujours un nom qui revient plus souvent que les autres, qu'on invoque aux jours d'orage, qui se mêle à tous les souhaits, à tous les espoirs, même aux jeux des enfants pénétrés de son importance, un nom qui tient dans la maison le rôle d'une sous-providence, on plutôt d'un dieu lare familier et surnaturel. C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propriétaire, du ministre, de l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur, l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'était Hemerlingue, toujours Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la conversation de ces demoiselles, qui l'associaient à tous leurs projets, aux plus petits détails de leurs ambitions féminines: «Si Hemerlingue voulait… Tout cela dépend d'Hemerlingue.» Et rien de plus charmant que la familiarité avec laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard, qu'elles n'avaient jamais vu.

On demandait de ses nouvelles… Le père lui avait-il parlé?… Était-il de bonne humeur?… Et dire que tous, tant que nous sommes, si humbles, si courbés que le destin nous tienne, nous avons toujours au-dessous de nous de pauvres êtres plus humbles, plus courbés, pour qui nous sommes grands, pour qui nous sommes dieux, et en notre qualité de dieux, indifférents, dédaigneux ou cruels.

On se figure le supplice de M. Joyeuse, obligé d'inventer des épisodes, des anecdotes sur le misérable qui l'avait si férocement congédié après dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comédie, de façon à tromper complètement tout le monde. On n'avait remarqué qu'une chose, c'est que le père en rentrant le soir se mettait toujours à table avec un grand appétit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa place, le bonhomme ne déjeunait plus.

Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de comptable à laCaisse territoriale, mais qu'il refusait, trop au courant des opérations de banque, de tous les coins et recoins de la bohème financière en général, et de laCaisse territorialeen particulier, pour mettre les pieds dans cet antre.

«Mais, lui disait Passajon… car c'était Passajon qui, rencontrant le bonhomme et le voyant sans emploi, lui avait parlé de venir chez Paganetti… Mais puisque je vous répète que c'est sérieux. Nous avons beaucoup d'argent. On paye, on m'a payé, regardez comme je suis flambant.»

En effet, le vieux garçon de bureau avait une livrée neuve, et, sous sa tunique à boutons argentés, sa bedaine s'avançait, majestueuse… N'importe, M. Joyeuse ne s'était pas laissé tenter, même après que Passajon, arrondissant ses yeux bleus à fleur de tête, lui eut glissé emphatiquement dans l'oreille ces mots gros de promesse:

«Le Nabab est dans l'affaire.»

Même après cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne valait-il pas mieux mourir de faim que d'entrer dans une maison fallacieuse dont il serait peut-être un jour appelé à expertiser les livres devant les tribunaux?

Il continua donc à courir; mais, découragé, il ne cherchait plus. Comme il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux étalages sur les quais, s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les bateaux qu'on déchargeait. Il devenait ce flâneur qu'on rencontre au premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous les porches, s'approchant pour se chauffer des poêles en plein air où fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.

Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!

A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse était trop las ou le ciel trop féroce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent refermé leur croisée, et, revenant à la maison le long des murailles, montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son souffle, et se réfugiait chez le photographe André Maranne qui, au courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoyé que les pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si près des banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier à causer tout bas, à lire à côté de son ami, à écouter la pluie sur les vitres ou le vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes et les châssis, en bas, dans le chantier de démolitions. Au-dessous il entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envolées du contentement d'une tâché, des rires assemblés, la leçon de piano que donnait Bonne Maman, le tic-tac du métronome, tout un remue-ménage délicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chéries, qui certes ne croyaient pas l'avoir si près d'elle.

Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidèlement l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups ou plafond du quatrième, deux coups séparés, très distincts, puis un roulement discret comme un trot de souris. L'intimité du photographe avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais qu'est-ce que cela signifiait? Comment répondre à ce qui semblait un appel? A tout hasard, il répéta les deux coups, le tambourinement léger, et la conversation en resta là. Au retour d'André Maranne, il eut l'explication du fait. C'était bien simple: quelquefois, au courant de la journée, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir, s'informaient de ses nouvelles, si la clientèle allait un peu. Le signal entendu voulait dire: «Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?» Et M. Joyeuse avait répondu d'instinct, sans savoir: «Pas trop mal pour la saison.» Bien que le jeune Maranne fût très rouge en affirmant cela, M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette idée de communication fréquente entre les deux ménages lui fit peur pour le secret de sa situation, et dès lors il s'abstint de ce qu'il appelait «ses journées artistiques.» D'ailleurs, le moment approchait où il ne pourrait plus dissimuler sa détresse, la fin du mois arrivant compliquée d'une fin d'année.

Paris prenait déjà sa physionomie de fête des dernières semaines de décembre. En fait de réjouissance nationale ou populaire, il n'a guère plus que celle-là. Les folies du carnaval sont mortes en même temps que Gavarni, les fêtes religieuses, dont on entend à peine le carillon sur le bruit des rues, s'enferment derrière leurs lourdes portes d'église, le quinze août n'a jamais été que la Saint-Charlemagne des casernes; mais Paris a gardé le respect du jour de l'an.

Dès le commencement de décembre, un immense enfantillage se répand par la ville. On voit passer par la ville des voitures à bras remplies de tambours dorés, de chevaux de bois, de jouets à la douzaine. Dans les quartiers industrieux, du haut en bas des maisons à cinq étages, des vieux hôtels du marais, où les magasins ont de si hauts plafonds et des doubles portes majestueuses, on passe les nuits à manier de la gaze, des fleurs et du paillon, à coller des étiquettes sur des boîtes satinées, à trier, marquer, emballer; les mille détails du joujou, ce grand commerce auquel Paris donne le cachet de son élégance. Cela sent le bois neuf, la peinture fraîchie, le vernis reluisant, et, dans la poussière des mansardes, par les escaliers misérables où le peuple met toutes les boues qu'il a traversées, traînent des copeaux de bois de rose, des rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les débris du luxe employé pour l'éblouissement des yeux enfantins. Puis les étalages se parent. Derrière les vitrines claires, la dorure des livres d'étrennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les étoffes de couleurs variées et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds, pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en étage, un ruban sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.

Mais, en face de ce commerce bourgeois, bien chez lui, chauffé, retranché derrière ses riches devantures, s'installe l'industrie improvisée de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et dont la double rangée donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain. C'est là qu'est le vrai intérêt et la poésie des étrennes. Luxueuses dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard Saint-Denis, plus «peuple» en remontant à la Bastille, ces petites baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de succès au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles, se dressent des tables volantes, chargées de menus objets, miracles de la petite industrie parisienne, bâtis de rien, frêles et chétifs, et que la vogue entraîne quelquefois dans son grand coup de vent, à cause de leur légèreté même. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file des voitures qui frôlent leur marche errante, les marchandes d'oranges complètent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil sous leur lanterne de papier rouge, criant: «La Valence,» dans le brouillard, le tumulte, la hâte excessive que Paris met à finir son année.

D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affairée qui circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman à la recherche des étrennes pour ces demoiselles, s'arrêtait devant ces petits marchands émus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont basé sur cette courte phase des projets de bénéfices extraordinaires.

Et c'étaient des colloques, des réflexions, un embarras du choix interminable dans ce petit cerveau compliqué, toujours au-delà de la minute présente et de l'occupation du moment.

Cette année, hélas! rien de semblable, il errait mélancoliquement dans la ville en liesse, plus triste, plus désoeuvré de toute l'activité environnante, heurté, bousculé, comme tous ceux qui gênent la circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perpétuelle, car Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait à table des allusions clairvoyantes et significatives à propos des étrennes. Aussi, évitait-il de se trouver seul avec elle, et lui avait-il défendu de venir le chercher à la sortie du bureau. Mais, malgré tous ses efforts, le moment approchait, il le sentait bien, où le mystère serait impossible et son lourd secret dévoilé… Elle était donc bien terrible, cette Bonne Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?… Mon Dieu, non. Un peu sévère, voilà tout, avec un joli sourire qui graciait à la minute tous les coupables. Mais M. Joyeuse était un craintif, un timide de naissance; vingt ans de ménage avec une maîtresse femme, «une personne de la noblesse,» l'ayant esclavagé pour toujours, comme ces forçats qui, après leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui en avait pour toute sa vie.

Un soir, la famille Joyeuse était réunie dans le petit salon, dernière épave de sa splendeur, où il restait deux fauteuils capitonnés, beaucoup de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffées de petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.

La vraie famille est chez les humbles.

Par économie, on n'allumait pour la maison entière qu'un seul feu et qu'une lampe autour de laquelle toutes les occupations, toutes les distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil abat-jour,—des scènes de nuit, semées de points brillants,—avait été l'étonnement et la joie de toutes ces fillettes dans leur petite enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pièce, quatre jeunes têtes se penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliquées, sous ce rayon intime et réchauffant qui les éclairait à la hauteur des yeux, semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid noir ventant dehors, des fantômes, des embûches, des misères et des terreurs, de tout ce que promène de sinistre une nuit d'hiver parisien au fond d'un quartier perdu.

Ainsi serrée dans une petite pièce en haut de la maison déserte, dans la chaleur, la sécurité de son intérieur, bien garni et soigné, la famille Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud, on lit, on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un pétillement du feu, voilà ce qu'on entend, avec de temps à autre une exclamation de M. Joyeuse, un peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre où il abrite son front anxieux et toutes les démences de son imagination. Maintenant, il se figure que, dans la détresse où il se trouve acculé, dans cette nécessité absolue de tout avouer à ses enfants, ce soir, au plus tard demain, il lui arrive un secours inespéré. Hemerlingue, pris de remords, lui envoie comme à tous ceux qui ont travaillé au Tunisien sa gratification de décembre. C'est un grand laquais qui l'apporte; «De la part de M. le baron.» L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages se tournent vers lui; on rit, on s'agite, et le malheureux se réveille en sursaut…

Oh! comme il s'en veut à présent de sa lenteur à tout avouer, de cette sécurité menteuse maintenue autour de lui et qu'il va falloir détruire tout à coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de Tunis! Il se reproche même à cette heure de n'avoir pas accepté une place à laCaisse territoriale. Est-ce qu'il avait le droit de refuser?… Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou défendre le bonheur des siens… Et, devant le joli groupe encerclé par l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si grand contraste avec ses agitations intérieures, il est pris d'un remords si violent pour son âme faible, que son secret lui vient aux lèvres, va lui échapper dans un débordement de sanglots, quand un coup de sonnette—pas chimérique, celui-là—les fait tous tressaillir et l'arrête au moment de parler.

Qui donc pouvait venir à cette heure? Ils vivaient à l'écart depuis la mort de la mère, ne fréquentaient presque personne. André Maranne, quand il descendait passer un moment avec eux, frappait familièrement comme ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le salon, long colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne—elle était dans la maison depuis aussi longtemps que la lampe—introduisit un jeune homme complètement inconnu, qui s'arrêta, saisi, devant l'adorable tableau des quatre chéries pressées autour de la table. Son entrée en fut intimidée, un peu gauche. Pourtant il expliqua fort bien le motif de sa visite. Il était adressé à M. Joyeuse par un brave homme de sa connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leçons de comptabilité. Un de ses amis se trouvait engagé dans de grosses affaires d'argent, une commandite considérable. Lui aurait voulu le servir en surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des opérations; mais il était avocat, peu au courant des systèmes financiers, du langage de la banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois, à trois ou quatre leçons par semaine…

«Mais si bien, Monsieur, si bien… bégayait le père tout étourdi de cette chance inespérée… Je me charge parfaitement, en quelques mois, de vous rendre apte à ce travail de vérification… Où prendrons-nous nos leçons?

—Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens à ce qu'on ne sache pas que je travaille… Seulement, je serai désolé si, chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce soir.»

En effet, dès les premiers mots du visiteur, les quatre têtes bouclées avaient disparu, avec des petits chuchotements, des froissements de jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle de lumière blanche était vide.

Toujours très ombrageux quand il s'agissait de ses filles, M. Joyeuse répondit, que «ces demoiselles se retiraient tous les soirs de bonne heure;» et cela d'un petit ton bref qui signifiait très nettement: «Parlons de nos leçons, jeune homme, je vous prie.» On convint alors des jours, des heures libres dans la soirée.

Quant aux conditions, ce serait ce que Monsieur voudrait.

Monsieur dit un chiffre.

Le comptable devint tout rouge: c'était ce qu'il gagnait chezHemerlingue.

«Oh! non, c'est trop.»

Mais l'autre ne l'écoutait plus, cherchait, tortillait sa langue, comme pour une chose très difficile à dire, et tout à coup résolument:

«Voilà votre premier mois…

—Mais, Monsieur…»

Le jeune homme insista. On ne le connaissait pas. Il était juste qu'il payât d'avance… Évidemment Passajon l'avait prévenu… M. Joyeuse le comprit et dit à demi-voix: «Merci, oh! merci…» tellement ému, que les paroles lui manquaient. La vie, c'était la vie pendant quelques mois, le temps de se retourner, de retrouver une place. Ses mignonnes ne manqueraient de rien. Elles auraient leurs étrennes. O Providence!

—Alors à mercredi… monsieur?…

—De Géry… Paul de Géry.»

Et tous deux se séparèrent ravis, éblouis, l'un de l'apparition de ce sauveur inattendu, l'autre de l'adorable tableau qu'il n'avait fait qu'entrevoir, toute cette jeunesse féminine groupée autour de la table couverte de livres, de cahiers et d'écheveaux, avec un air de pureté, d'honnêteté laborieuse. Il y avait là pour de Géry tout un Paris nouveau, courageux, familial, bien différent de celui qu'il connaissait déjà, un Paris dont les feuilletonistes ni les reporters ne parlent jamais, et qui lui rappelait sa province, avec un raffinement en plus, ce que la mêlée, le tumulte environnants prêtent de charme au tranquille refuge épargné.

«Et votre fils, Jenkins, qu'est-ce que vous en faites?… Pourquoi ne le voit-on plus chez vous?… Il était gentil, ce garçon.»

Tout en disant cela de ce ton de brusquerie dédaigneuse qu'elle avait presque toujours lorsqu'elle parlait à l'Irlandais, Félicia travaillait au buste du Nabab qu'elle venait de commencer, posait son modèle, quittait et reprenait l'ébauchoir, essuyait lestement ses doigts à la petite éponge, tandis que la lumière et la tranquillité d'une belle après-midi de dimanche tombaient sur la rotonde vitrée de l'atelier. Félicia «recevait» tous les dimanches, si c'est recevoir que laisser sa porte ouverte, les gens entrer, sortir, s'asseoir un moment, sans bouger pour eux de son travail ni même interrompre la discussion commencée pour faire accueil aux arrivants. C'étaient des artistes, têtes fines, barbes rutilantes, avec çà et là une toison blanche de vieux romantiques amis du père Ruys; puis des amateurs, des hommes du monde, banquiers, agents de change et quelques jeunes gandins venus plutôt pour la belle fille que pour sa sculpture, pour avoir le droit de dire au club le soir: «J'étais aujourd'hui chez Félicia.» Parmi eux, Paul de Géry, silencieux, absorbé dans une admiration qui lui entrait au coeur chaque jour un peu plus, cherchait à comprendre le beau sphynx enveloppé de cachemire pourpre et de guipures écrues qui taillait bravement en pleine glaise, un tablier de brunisseuse—remonté presque jusqu'au cou,—laissant la tête petite et fière émerger avec ces tons transparents, ces lueurs de rayons voilés dont l'esprit, l'inspiration colorent les visages en passant. Paul se rappelait toujours ce qu'on avait dit d'elle devant lui, essayait de se faire une opinion, doutait, plein de trouble et charmé, se jurant à chaque fois qu'il ne reviendrait plus, et ne manquant pas un dimanche. Il y avait là aussi de fondation, toujours à la même place, une petite femme en cheveux gris et poudrés, une fanchon autour de sa figure rose, pastel un peu effacé par les ans qui, sous le jour discret d'une embrasure, souriait doucement, les mains abandonnées sur ses genoux, dans une immobilité de fakir. Jenkins, aimable, la face ouverte, avec ses yeux noirs et son air d'apôtre, allait de l'un à l'autre, aimé et connu de tous. Lui non plus ne manquait pas un des jours de Félicia; et vraiment il y mettait de la patience, toutes les rebuffades de l'artiste et de la jolie femme étant réservées à lui seul. Sans paraître s'en apercevoir, avec la même sérénité souriante, indulgente, il continuait à venir chez la fille de son vieux Ruys, de celui qu'il avait tant aimé, soigné jusqu'à la dernière minute.

Cette fois cependant la question que venait de lui adresser Félicia à propos de son fils lui parut extrêmement désagréable; et c'est le sourcil froncé, avec une expression réelle de mauvaise humeur, qu'il répondit:

«Ce qu'il est devenu, ma foi! je n'en sais pas plus que vous… Il nous a quittés tout à fait. Il s'ennuyait chez nous… Il n'aime que sa bohème…»

Félicia eut un bond qui les fit tous tressaillir, et l'oeil dardé, la narine frémissante:

«C'est trop fort… Ah çà! voyons, Jenkins, qu'est-ce que vous appelez la bohème?… Un mot charmant, par parenthèse, et qui devrait évoquer de longues courses errantes au soleil, des haltes au coin d'un bois, toute la primeur des fruits et des fontaines prise au hasard des grands chemins… Mais puisque de toute cette grâce vous avez fait une injure, une souillure, à qui l'appliquez-vous?… à quelques pauvres diables à longs crins, épris de l'indépendance en guenilles, qui crèvent de faim à un cinquième, en regardant le bleu de trop près, ou en cherchant des rimes sous des tuiles où filtre la pluie, à ces fous de plus en plus rares, qui, par horreur du convenu, du traditionnel, du bêta de la vie, ont sauté à pieds joints dans sa marge?… Mais, voyons, c'est l'ancien jeu, ça. C'est la bohème de Murger, avec l'hôpital au bout, terreur des enfants, tranquillité des parents, le Chaperon-Rouge mangé par le loup. Elle est finie, il y a beau temps, cette histoire-là… Aujourd'hui, vous savez bien que les artistes sont les gens les plus rangés de la terre, qu'ils gagnent de l'argent, paient leurs dettes et s'arrangent pour ressembler au premier venu… Les vrais bohèmes ne manquent pas pourtant, notre société en est faite, seulement c'est dans votre monde surtout qu'on les trouve… Parbleu! Ils ne portent pas d'étiquette extérieure, et personne ne se méfie d'eux; mais pour l'incertain, le décousu de l'existence, ils n'ont rien à envier de ceux qu'ils appellent si dédaigneusement «des irréguliers…» Ah! si l'on savait tout ce qu'un habit noir, le plus correct de vos affreux vêtements modernes, peut masquer de turpitudes, d'histoires fantastiques ou monstrueuses. Tenez, Jenkins, l'autre soir chez vous, je m'amusais à les compter, tous ces aventuriers de la haute…

La petite vieille, rose et poudrée, lui dit doucement de sa place:

«Félicia… prends garde.»

Mais elle continua sans l'écouter:

«Qu'est-ce que c'est que Monpavon, docteur?… Et Bois-l'Héry?… Et deMora lui-même?… Et…»

Elle allait dire: et le Nabab? mais se contint.

«Et combien d'autres! Oh! vraiment, je vous conseille d'en parler avec mépris de la bohème… Mais votre clientèle de médecin à la mode, ô sublime Jenkins, n'est faite que de cela. Bohème de l'industrie, de la finance, de la politique; des déclassés, des tarés de toutes les castes, et plus on monte, plus il y en a, parce que le rang donne l'impunité et que la fortune paie bien des silences.»

Elle parlait, très animée, l'air dur, la lèvre retroussée par un dédain féroce. L'autre riait d'un rire faux, prenait un petit ton léger, condescendant: «Ah! tête folle… tête folle.» Et son regard se tournait, inquiet et suppliant, du côté du Nabab, comme pour lui demander grâce de toutes ces impertinences paradoxales.

Mais Jansoulet, bien loin de paraître vexé, lui qui était si fier de poser devant cette belle artiste, si orgueilleux de l'honneur qu'on lui faisait, remuait la tête d'un air approbatif:

«Elle a raison, Jenkins, dit-il à la fin, elle a raison. La vraie bohème, c'est nous autres. Regardez-moi, par exemple, regardez Hemerlingue, deux des plus gros manieurs d'écus de Paris. Quand je pense d'où nous sommes partis, tous les métiers à travers lesquels on a roulé sa bosse. Hemerlingue, un ancien cantinier de régiment; moi, qui, pour vivre, ai porté des sacs de blé sur le port de Marseille… Et les coups de raccroc dont notre fortune s'est faite, comme se font d'ailleurs toutes les fortunes maintenant… Nom d'un chien! Allez-vous-en sous le péristyle de la Bourse de trois à cinq… Mais, pardon, mademoiselle, avec ma manie de gesticuler en parlant, voilà que j'ai perdu la pose… voyons, comme ceci?…

—C'est inutile, dit Félicia en jetant son ébauchoir d'un geste d'enfant gâté. Je ne ferai plus rien aujourd'hui.»

C'est une étrange fille, cette Félicia. Une vraie fille d'artiste, d'un artiste génial et désordonné, bien dans la tradition romantique, comme était Sébastien Ruys. Elle n'avait pas connu sa mère, étant née d'un de ces amours de passage qui entraient tout à coup dans la vie de garçon du sculpteur comme des hirondelles dans un logis dont la porte est toujours ouverte, et en ressortaient aussitôt parce qu'on n'y pouvait faire un nid.

Cette fois, la dame, en s'envolant, avait laissé au grand artiste, alors âgé d'une quarantaine d'années, un bel enfant qu'il avait reconnu, fait élever, et qui devint la joie et la passion de sa vie. Jusqu'à treize ans, Félicia était restée chez son père, mettant une note enfantine et tendre dans cet atelier encombré de flâneurs, de modèles, de grands lévriers couchés en long sur les divans. Il y avait là un coin réservé pour elle, pour ses essais de sculpture, toute une installation microscopique, un trépied, de la cire; et le vieux Ruys criait à ceux qui entraient:

«Va pas par là… Dérange rien… C'est le coin de la petiote…»

Ce qui fait qu'à dix ans elle savait à peine lire et maniait l'ébauchoir avec une merveilleuse adresse. Ruys aurait voulu garder toujours auprès de lui cette enfant qui ne le gênait en rien, entrée toute petite dans la grande confrérie. Mais c'était pitié de voir cette fillette parmi la libre allure des habitués de la maison, l'éternel va-et-vient des modèles, les discussions d'un art pour ainsi dire tout physique, et même aux bruyantes tablées du dimanche, assise au milieu de cinq ou six femmes que le père tutoyait toutes, comédiennes, danseuses ou chanteuses, et qui, après le dîner, s'installaient à fumer, les coudes sur la nappe, avachies dans ces histoires grasses si goûtées du maître de la maison. Heureusement, l'enfance est protégée d'une candeur résistante, d'un émail sur lequel glissent toutes les souillures. Félicia devenait bruyante, turbulente, mal élevée, mais sans être atteinte par tout ce qui passait au-dessus de sa petite âme au ras de terre.

Tous les ans, à la belle saison, elle allait demeurer quelques jours chez sa marraine, Constance Crenmitz, la Crenmitz aînée, que l'Europe entière avait si longtemps appelée «l'illustre danseuse,» et qui vivait paisiblement retirée à Fontainebleau.

L'arrivée du «petit démon» mêlait pendant quelque temps à la vie de la vieille danseuse une agitation dont elle avait ensuite toute l'année pour se remettre. Les terreurs que l'enfant lui causait avec ses audaces à grimper, à sauter, à monter à cheval, tous les emportements de sa nature échappée, lui rendaient ce séjour à la fois délicieux et terrible; délicieux, car elle adorait Félicia, la seule attache familiale qui restât à cette pauvre vieille salamandre en retraite après trente ans de «battus» dans les flamboiements du gaz; terrible, car le démon fourrageait sans pitié l'intérieur de ta danseuse, paré, soigné, parfumé, comme sa loge à l'Opéra, et garni d'un musée de souvenirs datés de toutes les scènes du monde.

Constance Crenmitz fut le seul élément féminin dans l'enfance de Félicia. Futile, bornée, ayant gardé sur son esprit le rose du maillot pour toute sa vie, elle avait du moins un soin coquet, des doigts agiles sachant coudre, broder, ajuster, mettre dans tous les angles d'une pièce leur trace légère et minutieuse. Elle seule entreprit de redresser le jeune sauvageon, et d'éveiller discrètement la femme dans cet être étrange sur le dos duquel les manteaux, les fourrures, tout ce que la mode inventait d'élégant, prenait des plis trop droits ou des brusqueries singulières.

C'est encore la danseuse,—fallait-il qu'elle fût abandonnée, cette petite Ruys,—qui, triomphant de l'égoïsme paternel, exigea du sculpteur une séparation nécessaire, quand Félicia eut douze à treize ans; et elle prit de plus la responsabilité de chercher une pension convenable, une pension qu'elle choisit à dessein très cossue et très bourgeoise, tout en haut d'un faubourg aéré, installée dans une vraie demeure du vieux temps, entourée de grands murs, de grands arbres, une sorte de couvent, moins la contrainte et le mépris des sérieuses études.

On travaillait beaucoup au contraire dans l'institution de madame Belin, sans autres sorties que celles des grandes fêtes, sans communications du dehors que la visite des parents, le jeudi, dans un petit jardin planté d'arbustes en fleurs ou dans l'immense parloir aux dessus de portes sculptés et dorés. La première entrée de Félicia au milieu de cette maison presque monastique causa bien une certaine rumeur; sa toilette choisie par la danseuse autrichienne, ses cheveux bouclés jusqu'à la taille, cette allure déhanchée et garçon excitèrent quelque malveillance, mais elle était Parisienne, et vite assimilée à toutes les situations, à tous les endroits. Quelques jours après, mieux que personne elle portait le petit tablier noir, auquel les plus coquettes attachaient leur montre, la jupe droite—prescription sévère et dure, à cette époque, où la mode élargissait les femmes d'une infinité de volants,—la coiffure d'uniforme, deux nattes rattachées un peu bas, dans le cou, à la façon des paysannes romaines.

Chose étrange, l'assiduité des classes, leur calme exactitude convinrent à la nature de Félicia, toute intelligente et vivante, où le goût de l'étude s'égayait d'une expansion juvénile à l'aise dans la bonne humeur bruyante des récréations. On l'aima. Parmi ces filles de grands industriels, de notaires parisiens ou de fermiers gentilshommes, tout un petit monde solide, un peu gourmé, le nom bien connu du vieux Ruys, le respect dont s'entoure à Paris une réputation artistique, firent à Félicia une place à part et très enviée, rendue plus brillante encore par ses succès de classe, un véritable talent de dessinateur, et sa beauté, cette supériorité qui s'impose, même chez les toutes jeunes filles.

Dans l'atmosphère purifiée du pensionnat, elle ressentait une douceur extrême à se féminiser, à reprendre son sexe, à connaître l'ordre, la régularité, autrement que cette danseuse aimable dont les baisers gardaient toujours un goût de fard et les expansions des ronds de bras peu naturels. Le père Ruys s'extasiait, chaque fois qu'il venait voir sa fille, de la trouver plus demoiselle, sachant entrer, marcher, sortir d'une pièce avec cette jolie révérence qui faisait désirer à toutes les pensionnaires de madame Belin le frou-frou traînant d'une longue robe.

D'abord il vint souvent, puis comme le temps lui manquait pour tous les travaux acceptés, entrepris, dont les avances payaient les gâchis, les facilités de son existence, on le vit moins au parloir. Enfin, la maladie s'en mêla. Terrassé par une anémie invincible, il restait des semaines sans sortir, sans travailler. Alors il voulut revoir sa fille; et du pensionnat ombragé d'une paix si saine, Félicia retomba dans l'atelier paternel que hantaient toujours les mêmes commensaux, le parasitisme installé autour de toute célébrité, parmi lequel la maladie avait introduit un nouveau personnage, le docteur Jenkins.

Cette belle figure ouverte, l'air de franchise, de sérénité répandu sur la personne de ce médecin, déjà connu, qui parlait de son art avec tant de sans-façon et opérait pourtant des cures miraculeuses, les soins dont il entourait son père, firent une grande impression sur la jeune fille. Tout de suite Jenkins fut l'ami, le confident, un tuteur vigilant et doux. Parfois dans l'atelier lorsque quelqu'un—le père tout le premier—lançait un mot trop accentué, une plaisanterie risquée, l'Irlandais fronçait les sourcils, faisait un petit claquement de langue, ou bien détournait l'attention de Félicia. Il l'emmenait souvent passer la journée chez madame Jenkins, s'efforçant d'empêcher qu'elle redevint le sauvageon d'avant le pensionnat, ou même quelque chose de pis, ce qui la menaçait dans l'abandon moral, plus triste que tout autre, où on la laissait.

Mais la jeune fille avait pour la défendre, mieux encore que l'exemple irréprochable et mondain de la belle madame Jenkins: l'art qu'elle adorait, l'enthousiasme qu'il mettait dans sa nature tout en dehors, le sentiment de la beauté, de la vérité, qui de son cerveau réfléchi, plein d'idées, passait dans ses doigts avec un petit frémissement de nerfs, un désir de la chose faite, de l'image réalisée. Tout le jour elle travaillait à sa sculpture, fixait ses rêveries avec ce bonheur de la jeunesse instinctive qui prête tant de charmes aux premières oeuvres; cela l'empêchait de trop regretter l'austérité de l'institution Belin, abritante et légère comme le voile d'une novice sans voeux, et cela la gardait aussi des conversations dangereuses, inentendues dans sa préoccupation unique.

Ruys était fier de ce talent qui grandissait à son côté. De jour en jour plus affaibli, déjà dans cette phase où l'artiste se regrette, il suivait Félicia avec une consolation de sa propre carrière terminée. L'ébauchoir, qui tremblait dans sa main, était ressaisi tout près de lui avec une fermeté, une assurance viriles, tempérées par tout ce que la femme peut appliquer des finesses de son être à la réalisation d'un art. Sensation singulière que cette paternité double, cette survivance du génie abandonnant celui qui s'en va pour passer dans celui qui vient, comme ces beaux oiseaux familiers qui, dès la veille d'une mort, désertent le toit menacé pour voler sur un logis moins triste.

Aux derniers temps, Félicia—grande artiste et toujours enfant—exécutait la moitié des travaux paternels; et rien n'était plus touchant que cette collaboration du père et de la fille, dans le même atelier, autour du même groupe.

La chose ne se passait pas toujours paisiblement. Quoique élève de son père, Félicia sentait déjà sa personnalité rebelle à une direction despotique. Elle avait ces audaces des commençants, ces presciences de l'avenir réservées aux talents jeunes, et, contre les traditions romantiques de Sébastien Ruys, une tendance de réalisme moderne, un besoin de planter ce vieux drapeau glorieux sur quelque monument nouveau.

C'étaient alors de terribles empoignades, des discussions dont le père sortait vaincu, dompté par la logique de sa fille, étonné de tout le chemin que font les enfants sur les routes, alors que les vieux, qui leur ont ouvert les barrières, restent immobiles à l'endroit du départ. Quand elle travaillait pour lui, Félicia cédait plus facilement; mais, sur sa sculpture à elle, on la trouvait intraitable. Ainsi leJoueur de boules, sa première oeuvre exposée, qui obtint un si grand succès au Salon de 1862, fut l'objet de scènes violentes entre les deux artistes, de contradictions si fortes, que Jenkins dut intervenir et assister au départ du plâtre que Ruys avait menacé de briser.

A part ces petits drames qui ne touchaient en rien aux tendresses de leur coeur, ces deux êtres s'adoraient avec le pressentiment et peu à peu la cruelle certitude d'une séparation prochaine, quand tout à coup il se passa dans la vie de Félicia un événement horrible. Un jour, Jenkins l'avait emmenée dîner chez lui, comme cela arrivait souvent. Madame Jenkins était absente, en voyage ainsi que son fils pour deux jours; mais l'âge du docteur, son intimité quasi-paternelle l'autorisaient à garder près de lui, même en l'absence de sa femme, cette fillette que ses quinze ans, les quinze ans d'une juive d'Orient resplendissante de beauté hâtive, laissaient encore près de l'enfance.

Le dîner fut très gai, Jenkins aimable, cordial à son ordinaire. Puis on passa dans le cabinet du docteur; et soudain, sur le divan, au milieu d'une conversation intime, tout amicale, sur son père, sa santé, leurs travaux, Félicia sentit comme le froid d'un gouffre entre elle et cet homme, puis l'étreinte brutale d'une patte de faune. Elle vit un Jenkins inconnu, égaré, bégayant, le rire hébété, les mains outrageantes. Dans la surprise, l'inattendu de ce ruement de brute, une autre que Félicia, une enfant de son âge, mais vraiment innocente, aurait été perdue. Elle, pauvre petite, ce qui la sauva, ce fut de savoir. Elle en avait tant entendu conter à la table de son père! Et puis l'art, la vie d'atelier… Ce n'était pas une ingénue. Tout de suite elle comprit ce que voulait cette étreinte, lutta, bondit, puis n'étant pas assez forte, cria. Il eut peur, lâcha prise, et subitement, elle se trouva debout, dégagée, avec l'homme à ses genoux pleurant, demandant pardon… Il avait cédé à une folie. Elle était si belle, il l'aimait tant. Depuis des mois il luttait… Mais maintenant c'était fini, jamais plus, oh! jamais plus… Pas même toucher le bord de sa robe… Elle ne répondait pas, tremblait, rajustait ses cheveux, ses vêtements avec ses doigts de folle. Partir, elle voulait partir sur l'heure, toute seule. Il la fit accompagner par une servante; et tout bas, comme elle montait en voiture: «Surtout pas un mot… Votre père en mourrait.» Il la connaissait si bien, il était si sûr de la tenir avec cette idée, le misérable, qu'il revint le lendemain comme si rien ne s'était passé, toujours épanoui et la face loyale. En effet, elle n'en parla jamais à son père, ni à personne. Mais à dater de ce jour, un changement se fit en elle, comme une détente de ses fiertés. Elle eut des caprices, des lassitudes, un pli de dégoût sur son sourire, et parfois contre son père des colères subites, un regard de mépris qui lui reprochait de n'avoir pas su veiller sur elle.

«Qu'est-ce qu'elle a?» disait le père Ruys; et Jenkins, avec l'autorité du médecin, mettait cela sur le compte de l'âge et d'un trouble physique. Lui-même évitait d'adresser la parole à la jeune fille, comptant sur les jours pour effacer l'impression sinistre, et ne désespérant pas d'arriver où il voulait, car il voulait encore, plus que jamais, pris d'un amour enragé d'homme de quarante-sept ans, d'une incurable passion de maturité; et c'était son châtiment, à cet hypocrite… Ce singulier état de sa fille constitua un vrai chagrin pour le sculpteur; mais ce chagrin fut de courte durée. Soudainement Ruys s'éteignit, s'écroula d'un coup, comme tous ceux que soignait l'Irlandais. Son dernier mot fut:

«Jenkins, je vous recommande ma fille.»

Il était si ironiquement lugubre, ce mot, que Jenkins, présent à l'agonie ne put s'empêcher de pâlir…

Félicia fut plus stupéfaite encore que désolée. A l'étonnement de la mort, qu'elle n'avait jamais vue et qui se présentait à elle sous des traits aussi chers, se joignait le sentiment d'une solitude immense entourée de nuit et de dangers.

Quelques amis du sculpteur se réunirent en conseil de famille pour délibérer sur le sort de cette malheureuse enfant sans parents ni fortune. On avait trouvé cinquante francs dans le vide-poche où Sébastien mettait son argent sur un meuble de l'atelier bien connu des besoigneux et qu'ils visitaient sans scrupule. Pas d'autre héritage, du moins en numéraire; seulement un mobilier d'art et de curiosité des plus somptueux, quelques tableaux de prix et des créances égarées couvrant à peine des dettes innombrables. On parla d'organiser une vente. Félicia, consultée, répondit que cela lui était égal qu'on vendît tout, mais, pour Dieu! qu'on la laissât tranquille.

La vente n'eut pas lieu cependant, grâce à la marraine, la bonne Crenmitz, qu'on vit apparaître tout à coup, tranquille et douce comme d'habitude:

«Ne les écoute pas, ma fille, ne vends rien. Ta vieille Constance a quinze mille francs de rente qui t'étaient destinés. Tu en profiteras dès à présent, voilà tout. Nous vivrons ensemble ici. Tu verras, je ne suis pas gênante. Tu feras ta sculpture, je mènerai la maison. Ça te va-t-il?»

C'était dit si tendrement, dans cet enfantillage d'accent des étrangers s'exprimant en français, que la jeune fille en fut profondément émue. Son coeur pétrifié s'ouvrit, un flot brûlant déborda de ses yeux, et elle se précipita, s'engloutit dans les bras de l'ancienne danseuse: «Ah! marraine, que tu es bonne… Oui, oui, ne me quitte plus… reste toujours avec moi… La vie me fait peur et dégoût… J'y vois tant d'hypocrisie, de mensonge!» Et la vieille femme s'étant arrangé un nid soyeux et brodé dans cet intérieur qui ressemblait à un campement de voyageurs chargés de richesses de tous les pays, la vie à deux s'établit entre ces natures si différentes.

Ce n'était pas un petit sacrifice que Constance avait fait au cher démon de quitter sa retraite de Fontainebleau pour Paris, dont elle avait la terreur. Du jour où cette danseuse, aux caprices extravagants, qui fit couler des fortunes princières entre ses cinq doigts écartés, descendue des apothéoses un reste de leur éblouissement dans les yeux, avait essayé de reprendre l'existence commune, d'administrer ses petites rentes et son modeste train de maison, elle avait été en butte à une foule d'exploitations effrontées, d'abus faciles devant l'ignorance de ce pauvre papillon effaré de la réalité, se cognant à toutes ses difficultés inconnues. Chez Félicia, la responsabilité devint autrement sérieuse à cause du gaspillage installé jadis par le père, continué par la fille, deux artistes dédaigneux de l'épargne. Elle eut encore d'autres difficultés à vaincre. L'atelier lui était insupportable avec cette fumée de tabac permanente, le nuage impénétrable pour elle où les discussions d'art, le déshabillement des idées se confondaient dans des tourbillons brillants et vagues, qui lui causaient infailliblement la migraine. La «blague» surtout lui faisait peur. En sa qualité d'étrangère, d'ancienne divinité du foyer de la danse, nourrie de politesses surannées, de galanteries à la Dorat, elle ne la comprenait pas bien, restait épouvantée devant les exagérations frénétiques, les paradoxes de ces Parisiens raffinés par la liberté de l'atelier.

Elle qui n'avait eu d'esprit que dans la vivacité de ses pieds, cela l'intimidait, la mettait au rang d'une simple dame de compagnie; et en regardant cette aimable vieille silencieuse et souriante, assise dans le jour de la rotonde vitrée, son tricot sur les genoux, comme une bourgeoise de Chardin, ou remontant à pas pressés, à côté de sa cuisinière, la longue rue de Chaillot, où se trouvait le plus proche marché, jamais on n'aurait pu se douter que cette bonne femme avait tenu des rois, des princes, toute la noblesse et la finance amoureuses, sous le caprice de ses pointes et de ses ballons.

Paris est plein de ces astres éteints, retombés dans la foule.

Quelques-uns de ces illustres, de ces triomphateurs de jadis, gardent une rage au coeur; d'autres, au contraire, savourent le passé béatement, digèrent dans un bien-être ineffable toutes leurs joies glorieuses et finies, ne demandent que du repos, le silence et l'ombre, de quoi se souvenir et se recueillir, si bien que, quand ils meurent, on est tout étonné d'apprendre qu'ils vivaient encore.

Constance Crenmitz était de ces heureux. Mais quel singulier ménage d'artistes que celui de ces deux femmes, aussi enfants l'une que l'autre, mettant en commun l'inexpérience et l'ambition, la tranquillité d'une destinée accomplie et la fièvre d'une vie en pleine lutte, toutes les différences visibles même dans la tournure tranquille de cette blonde, toute blanche comme une rose déteinte, paraissant habillée sous ses couleurs claires d'un reste de feu de bengale, et cette brune aux traits corrects, enveloppant presque toujours sa beauté d'étoffes sombres, aux plis simples, comme d'un semblant de virilité.

L'imprévu, le caprice, l'ignorance des moindres choses amenaient dans les ressources du ménage un désordre extrême, d'où l'on ne sortait parfois qu'à force de privations, de renvois de domestiques, de réformes risibles dans leur exagération. Pendant une de ces crises, Jenkins avait fait des offres voilées, délicates, repoussées avec mépris par Félicia.

«Ce n'est pas bien, lui disait Constance, de rudoyer ainsi ce pauvre docteur. En somme, ce qu'il faisait là, n'avait rien d'offensant. Un vieil ami de ton père.

—Lui! l'ami de quelqu'un… Ah! le beau tartufe!»

Et Félicia ayant peine à se contenir, tournait en ironie sa rancune, imitait Jenkins, le geste arrondi, la main sur son coeur, puis, gonflant ses joues, disait d'une grosse voix soufflée, pleine d'effusions menteuses:

«Soyons humains, soyons bons… Le bien sans espérance!… tout est là.»

Constance riait aux larmes malgré elle, tellement la ressemblance était vraie.

«C'est égal, tu es trop dure… tu finiras par l'éloigner.

—Ah bien oui!…» disait un hochement de tête de la jeune fille.

En effet, il revenait toujours, doux, aimable, dissimulant sa passion visible seulement quand elle se faisait jalouse à l'égard des nouveaux venus, comblant d'assiduités l'ancienne danseuse à laquelle plaisait malgré tout sa douceur, et qui reconnaissait en lui un homme de son temps à elle, du temps où l'on abordait les femmes en leur baisant la main, avec un compliment sur la bonne mine de leur visage.

Un matin, Jenkins, étant venu pendant sa tournée, trouva Constance seule dans l'antichambre et désoeuvrée.

«Vous voyez, docteur, je monte la garde, fit-elle tranquillement.

—Comment cela?

—Oui, Félicia travaille. Elle ne veut pas être dérangée, et les domestiques sont si bêtes. Je veille moi-même à la consigne.»

Puis voyant l'Irlandais faire un pas vers l'atelier.

«Non, non, n'y-allez pas… Elle m'a bien recommandé de ne laisser entrer personne…

—Mais moi?

—Je vous en prie… vous me feriez gronder.»

Jenkins allait se retirer, quand un éclat de rire de Félicia passant à travers les tentures lui fit lever la tête.

«Elle n'est donc pas seule?

—Non. Le Nabab est avec elle… Ils ont séance… pour le portrait.

—Et pourquoi ce mystère?… Voilà qui est singulier…»

Il marchait de long en large, l'air furieux, mais se contenant.

Enfin, il éclata.

C'était d'une inconvenance inouïe de laisser une jeune fille s'enfermer ainsi avec un homme.

Il s'étonnait qu'une personne aussi sérieuse, aussi dévouée queConstance… De quoi avait-on l'air?…

La vieille dame le regardait avec stupeur. Comme si Félicia était une jeune fille pareille aux autres! Et puis quel danger y avait-il avec le Nabab, un homme si sérieux, si laid? D'ailleurs Jenkins devait bien savoir que Félicia ne consultait jamais personne, qu'elle n'agissait qu'à sa tête.

«Non, non, c'est impossible, je ne peux pas tolérer cela,» fit l'Irlandais.

Et, sans s'inquiéter autrement de la danseuse qui levait les bras au ciel pour le prendre à témoin de ce qui allait se passer, il se dirigea vers l'atelier; mais, au lieu d'entrer droit, il entr'ouvrit la porte doucement, et souleva un coin de tenture par lequel une partie de la pièce, celle où posait précisément le Nabab, devint visible pour lui, quoique à une assez grande distance.

Jansoulet assis, sans cravate, le gilet ouvert, causait avec un air d'agitation, à demi-voix. Félicia répondait de même en chuchotements rieurs. La séance était très animée… Puis un silence, un «frou» de jupes, et l'artiste, s'approchant de son modèle, lui rabattit d'un geste familier son col de toile tout autour en faisant courir sa main légère sur cette peau basanée.

Ce masque éthiopien dont les muscles tressaillaient d'une ivresse de bien-être avec ses grands cils baissés de fauve endormi qu'on chatouille, la silhouette hardie de la jeune fille penchée sur cet étrange visage pour en vérifier les proportions, puis un geste violent, irrésistible, agrippant la main fine au passage et l'appliquant sur deux grosses lèvres éperdues, Jenkins vit tout cela dans un éclair rouge…

Le bruit qu'il fit en entrant remit les deux personnages dans leurs positions respectives, et, sous le grand jour qui éblouissait ses yeux de chat guetteur, il aperçut la jeune fille debout devant lui, indignée, stupéfaite: «Qui est là? Qui se permet?» et le Nabab sur son estrade, le col rabattu, pétrifié, monumental.

Jenkins, un peu penaud, effaré de sa propre audace, balbutia quelques excuses. Il avait une chose très pressée à dire à M. Jansoulet, une nouvelle très importante et qui ne souffrait aucun retard… «Il savait de source certaine qu'il y aurait des croix données pour le 16 mars.» Aussitôt la figure du Nabab, un instant contractée, se détendit.

«Ah! vraiment?»

Il quitta la pose… L'affaire en valait la peine, diable! M. de la Perrière, un secrétaire des commandements, avait été chargé par l'impératrice de visiter l'asile de Bethléem. Jenkins venait chercher le Nabab pour le mener aux Tuileries chez le secrétaire et prendre jour. Cette visite à Bethléem, c'était la croix pour lui.

«Vite, partons; mon cher docteur, je vous suis.»

Il n'en voulait plus à Jenkins d'être venu le déranger, et fébrilement il rattachait sa cravate, oubliant sous l'émotion nouvelle le bouleversement de tout à l'heure, car chez lui l'ambition primait tout.

Pendant que les deux hommes causaient à demi-voix, Félicia, immobile devant eux, les narines frémissantes, le mépris retroussant sa lèvre, les regardait de l'air de dire: «Eh bien! j'attends.»

Jansoulet s'excusa d'être obligé d'interrompre la séance; mais une visite de la plus haute importance… Elle eut un sourire de pitié:

«Faites, faites… Au point où nous en sommes, je puis travailler sans vous.

—Oh! oui, dit le docteur, l'oeuvre est à peu près terminée.»

Il ajouta d'un air connaisseur:

«C'est un beau morceau.»

Et, comptant sur ce compliment pour se faire une sortie, il s'esquivait, les épaules basses; mais Félicia le retint violemment:

«Restez, vous… J'ai à vous parler.»

Il vit bien à son regard qu'il fallait céder, sous peine d'un éclat:

«Vous permettez, cher ami?… Mademoiselle a un mot à me dire… Mon coupé est à la porte… Montez. Je vous rejoins.»

L'atelier refermé sur ce pas lourd qui s'éloignait, ils se regardèrent tous deux bien en face.


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