«Il faut que vous soyez ivre ou fou pour vous être permis une chose pareille? Comment, vous osez entrer chez moi quand je ne veux pas recevoir?… Pourquoi cette violence? de quel droit?…
—Du droit que donne la passion désespérée et invincible.
—Taisez-vous, Jenkins, vous prononcez des paroles que je ne peux pas entendre… Je vous laisse venir ici par pitié, par habitude, parce que mon père vous aimait… Mais ne me reparlez jamais de votre… amour,—elle dit le mot très bas, comme une honte,—ou vous ne me reverrez plus, oui, dussé-je mourir pour vous échapper une bonne fois.»
Un enfant pris en faute ne courbe pas plus humblement la tête queJenkins répondant:
«C'est vrai… J'ai eu tort… Un moment de folie, d'aveuglement. Mais pourquoi vous plaisez-vous à me déchirer le coeur comme vous faites?
—Je pense bien à vous, seulement!
—Que vous pensiez ou non à moi, je suis là, je vois ce qui se passe, et votre coquetterie me fait un mal affreux.»
Un peu de rouge lui vint aux joues devant ce reproche:
«Coquette, moi?… et avec qui?
—Avec ça…» dit l'Irlandais en montrant le buste simiesque et superbe.
Elle essaya de rire:
«Le Nabab… Quelle folie!
—Ne mentez donc pas… Croyez-vous que je sois aveugle, que je ne me rende pas compte de tous vos manèges? Vous restez seule avec lui très longtemps… Tout à l'heure, j'étais là… Je vous voyais…» Il baissait la voix comme si le souffle lui eût manqué… «Que cherchez-vous donc, étrange et cruelle enfant? Je vous ai vu repousser les plus beaux, les plus nobles, les plus grands. Ce petit de Géry vous dévore des yeux, vous n'y prenez pas garde, le duc de Mora lui-même n'a pas pu arriver jusqu'à votre coeur. Et c'est celui-là, qui est affreux, vulgaire, qui ne pensait pas à vous, qui a toute autre chose que l'amour en tête… Vous avez vu comme il est parti! Où voulez-vous donc en venir? Qu'attendez-vous de lui?
—Je veux… Je veux qu'il m'épouse. Voilà.»
Froidement, d'un ton radouci, comme si cet aveu l'avait rapprochée de celui qu'elle méprisait tant, elle exposa ses motifs. La vie qu'elle menait la poussait à une impasse. Elle avait des goûts de luxe, de dépense, des habitudes de désordre que rien ne pouvait vaincre et qui la conduiraient fatalement à la misère, elle et cette bonne Crenmitz, qui se laissait ruiner sans rien dire. Dans trois ans, quatre ans au plus, tout serait fini. Et alors les expédients, les dettes, la loque et les savates des petits ménages d'artistes. Ou bien l'amant, l'entreteneur, c'est-à-dire la servitude et l'infamie.
«Allons donc, dit Jenkins… Et moi, est-ce que je ne suis pas là?
—Tout plutôt que vous, fit-elle en se redressant… Non, ce qu'il me faut, ce que je veux, c'est un mari qui me défende des autres et de moi-même, qui me garde d'un tas de choses noires dont j'ai peur quand je m'ennuie, des gouffres où je sens que je puis m'abîmer, quelqu'un qui m'aime pendant que je travaille, et relève de faction ma pauvre vieille fée à bout de forces… Celui-là me convient et j'ai pensé à lui dès que je l'ai vu. Il est laid, mais il a l'air bon; puis il est follement riche et la fortune, à ce degré-là, ce doit être amusant… Oh! je sais bien. Il y a sans doute dans sa vie quelque tare qui lui a porté chance. Tout cet or ne peut pas être fait d'honnêteté… Mais là, vrai, Jenkins, la main sur ce coeur que vous invoquez si souvent, pensez-vous que je sois une épouse bien tentante pour un honnête homme? Voyez: de tous ces jeunes gens qui sollicitent comme une grâce de venir ici, lequel a songé à demander ma main? Jamais un seul. Pas plus de Géry que les autres… Je séduis, mais je fais peur… Cela se comprend… Que peut-on supposer d'une fille élevée comme je l'ai été, sans mère, sans famille, en tas avec les modèles, les maîtresses de mon père?… Quelles maîtresses, mon Dieu!… Et Jenkins pour seul protecteur… Oh! quand je pense… Quand je pense…»
Et de cette mémoire déjà lointaine, des choses lui arrivaient qui montaient d'un ton sa colère: «Eh! oui, parbleu! Je suis une fille d'aventure, et cet aventurier est bien le mari qu'il me faut.
—Vous attendrez au moins qu'il soit veuf, répondit Jenkins tranquillement… Et, dans ce cas, vous risquez d'attendre longtemps encore, car sa Valentine a l'air de se bien porter.»
Félicia Ruys devint blême.
«Il est marié?
—Marié, certes, et père d'une trimballée d'enfants. Toute la smala est débarquée depuis deux jours.»
Elle resta une minute atterrée, regardant le vide, un frisson aux joues.
En face d'elle, le large masque du Nabab, avec son nez épaté, sa bouche sensuelle et bonasse, criait de vie et de vérité dans les luisants de l'argile. Elle le contempla un moment, puis fit un pas, et, d'un geste de dégoût, renversa avec sa haute selle de bois le bloc luisant et gras qui s'écrasa par terre en tas de boue.
Marié, il l'était depuis douze ans, mais n'en avait parlé à personne de son entourage parisien, par une habitude orientale, ce silence que les gens de là-bas gardent sur le gynécée. Subitement on apprit que Madame allait venir, qu'il fallait préparer des appartements pour elle, ses enfants et ses femmes. Le Nabab loua tout le second étage de la maison de la place Vendôme, dont le locutaire fut exproprié à des prix de Nabab. On agrandit aussi les écuries, le personnel fut doublé; puis, un jour, cochers et voitures allèrent chercher à la gare de Lyon madame, qui arrivait emplissant d'une suite de négresses, de gazelles, de négrillons un train chauffé exprès pour elle depuis Marseille.
Elle débarqua dans un état d'affaissement épouvantable, anéantie, ahurie de son long voyage en wagon, le premier de sa vie, car, amenée tout enfant à Tunis, elle ne l'avait jamais quitté. De sa voiture, deux nègres la portèrent dans les appartements, sur un fauteuil qui depuis resta toujours en bas sous le porche, tout prêt pour ces déplacements difficiles. Madame Jansoulet ne pouvait monter l'escalier, qui l'étourdissait; elle ne voulut pas des ascenseurs que son poids faisait crier; d'ailleurs, elle ne marchait jamais. Énorme, boursouflée au point qu'il était impossible de lui assigner un âge, entre vingt-cinq ans et quarante, la figure assez jolie, mais tous les traits déformés, des yeux morts sous des paupières tombantes et striées comme des coquilles, fagotée dans des toilettes d'exportation, chargée de diamants et de bijoux en manière d'idole hindoue, c'était le plus bel échantillon de ces Européennes transplantées qu'on appelle des Levantines. Race singulière de créoles obèses, que le langage seul et la costume rattachent à notre monde, mais que l'Orient enveloppe de son atmosphère stupéfiante, des poisons subtils de son air opiacé où tout se détend, se relâche, depuis les tissus de la peau jusqu'aux ceintures des vêtements, jusqu'à l'âme même et la pensée.
Celle-ci était fille d'un Belge immensément riche qui faisait à Tunis le commerce du corail, et chez qui Jansoulet, à son arrivée dans le pays, avait été employé pendant quelques mois. Mademoiselle Afchin, alors une délicieuse poupée d'une dizaine d'années, éblouissante de teint, de cheveux, de santé, venait souvent chercher son père au comptoir dans le grand carrosse attelé de mules qui les emmenait à leur belle villa de la Marse, aux environs de Tunis. Cette gamine, toujours décolletée, aux épaules éclatantes, entrevue dans un cadre luxueux, avait ébloui l'aventurier; et, des années après, lorsque devenu riche, favori du bey, il songea à s'établir, ce fut à elle qu'il pensa. L'enfant s'était changé en une grosse fille, lourde et blanche. Son intelligence, déjà bien obtuse, s'était encore obscurcie dans l'engourdissement d'une existence de loir, l'incurie d'un père tout aux affaires, l'usage des tabacs saturés d'opium et des confitures de roses, la torpeur de son sang flamand compliquée de paresse orientale; en outre, mal élevée, gourmande, sensuelle, altière, un bijou levantin perfectionné.
Mais Jansoulet ne vit rien de tout cela.
Pour lui elle était, elle fut toujours, jusqu'à son arrivée à Paris, une créature supérieure, une personne du plus grand monde, une demoiselle Afchin; il lui parlait avec respect, gardait vis-à-vis d'elle une attitude un peu courbée et timide, lui donnait l'argent sans compter, satisfaisait ses fantaisies les plus coûteuses, ses caprices les plus fous, toutes les bizarreries d'un cerveau de Levantine détraqué par l'ennui et l'oisiveté. Un seul mot excusait tout: c'était une demoiselle Afchin. Du reste, aucun rapport entre-eux: lui toujours à la Kasbah ou au Bardo, près du bey, à faire sa cour, ou bien dans ses comptoirs; elle, passant sa journée au lit, coiffée d'un diadème de trois cent mille francs qu'elle ne quittait jamais, s'abrutissant à fumer, vivant comme dans un harem, se mirant, se parant, en compagnie de quelques autres Levantines dont la distraction suprême consistait à mesurer avec leurs colliers des bras et des jambes qui rivalisaient d'embonpoint, faisant des enfants dont elle ne s'occupait pas, qu'elle ne voyait jamais, dont elle n'avait pas même souffert, car on l'accouchait au chloroforme. Un paquet de chair blanche, parfumée au musc. Et, comme disait Jansoulet avec fierté: «J'ai épousé une demoiselle Afchin!»
Sous le ciel de Paris et sa lumière froide, la désillusion commença. Résolu à s'installer, à recevoir, à donner des fêtes, le Nabab avait fait venir sa femme pour la mettre à la tête de la maison; mais quand il vit débarquer cet étalage d'étoffes criardes, de bijouterie du Palais-Royal, et tout l'attirail bizarre qui suivait, il eut vaguement l'impression d'une reine Pomaré en exil. C'est que maintenant il avait vu de vraies mondaines, et il comparait. Après avoir projeté un grand bal pour l'arrivée, prudemment il s'abstint. D'ailleurs, madame Jansoulet ne voulait voir personne. Ici son indolence naturelle s'augmentait de la nostalgie que lui causèrent, dès en débarquant, le froid d'un brouillard jaune et la pluie qui ruisselait. Elle passa plusieurs jours sans se lever, pleurant tout haut comme un enfant, disant que c'était pour la faire mourir qu'on l'avait amenée à Paris, et ne souffrant pas même le soin de ses femmes. Elle restait là à rugir dans les dentelles de son oreiller, ses cheveux embroussaillés autour de son diadème, les fenêtres de l'appartement fermées, les rideaux joints, les lampes allumées nuit et jour, criant qu'elle voulait s'en aller…er, s'en aller…er; et c'était lamentable de voir, dans cette nuit de catafalque, les malles à moitié pleines errant sur les tapis, ces gazelles effarées, ces négresses accroupies autour de la crise de nerfs de leur maîtresse, gémissant elles aussi et l'oeil hagard comme ces chiens des voyageurs polaires qui deviennent fous à ne plus apercevoir le soleil.
Le docteur irlandais introduit dans cette détresse n'eut aucun succès avec ses manières paternes, ses belles phrases de bouche-en-coeur. La Levantine ne voulut à aucun prix des perles à base d'arsenic pour se donner du ton. Le Nabab était consterné. Que faire? La renvoyer à Tunis avec les enfants? Ce n'était guère possible. Il se trouvait décidément en disgrâce là-bas. Les Hemerlingue triomphaient. Un dernier affront avait comblé la mesure: au départ de Jansoulet, la bey l'avait chargé de faire frapper à la Monnaie de Paris pour plusieurs millions de pièces d'or d'un nouveau module; puis la commande, retirée tout à coup, avait été donnée à Hemerlingue. Outragé publiquement, Jansoulet riposta par une manifestation publique, mettant en vente tous ses biens, son palais du Bardo donné par l'ancien bey, ses villas de la Marse, tout en marbre blanc, entourées de jardins splendides, ses comptoirs les plus vastes, les plus somptueux de la ville, chargeant enfin l'intelligent Bompain de lui ramener sa femme et ses enfants pour bien affirmer un départ définitif. Après un éclat pareil, il ne lui était pas facile de retourner là-bas; c'est ce qu'il essayait de faire comprendre à mademoiselle Afchin, qui ne lui répondait que par de longs gémissements. Il tâcha de la consoler, de l'amuser, mais quelle distraction faire arriver jusqu'à cette nature monstrueusement apathique? Et puis, pouvait-il changer le ciel de Paris, rendre à la malheureuse Levantine son patio dallé de marbre où elle passait de longues heures dans un assoupissement frais, délicieux, à entendre l'eau ruisseler sur la grande fontaine d'albâtre à trois bassins superposés, et sa barque dorée, recouverte d'un tendelet de pourpre, que huit rameurs tripolitains, souples et vigoureux, promenaient, le soleil couché, sur le beau lac d'El-Baheira? Si luxueux que fût l'appartement de la place Vendôme, il ne pouvait compenser la perte de ces merveilles. Et plus que jamais elle s'abîmait dans la désolation. Un familier de la maison parvint pourtant à l'en tirer, Cabassu, celui qui s'intitulait sur ses cartes: «professeur de massage,» un gros homme noir et trapu, sentant l'ail et la pommade, carré d'épaules, poilu jusqu'aux yeux, et qui savait des histoires de sérails parisiens, des raconters à la portée de l'intelligence de Madame. Venu une fois pour la masser, elle voulut le revoir, le retint. Il dut quitter tous ses autres clients, et devenir, à des appointements de sénateur, le masseur de cette forte personne, son page, sa lectrice, son garde du corps. Jansoulet, enchanté de voir sa femme contente, ne sentit pas le ridicule bête qui s'attachait à cette intimité.
On apercevait Cabassu au Bois, dans l'énorme et somptueuse calèche à côté de la gazelle favorite, au fond des loges de théâtre que louait la Levantine, car elle sortait maintenant, désengourdie par le traitement de son masseur et décidée à s'amuser. Le théâtre lui plaisait, surtout les farces ou les mélodrames. L'apathie de son gros corps s'animait à la lumière fausse de la rampe. Mais c'était au théâtre de Cardailhac qu'elle allait le plus volontiers. Là, le Nabab se trouvait chez lui. Du premier contrôleur jusqu'à la dernière des ouvreuses, tout le personnel lui appartenait. Il avait une clef de communication pour passer des couloirs sur la scène; et le salon de sa loge décoré à l'orientale, au plafond creusé en nid d'abeilles, aux divans en poil de chameau, le gaz enfermé dans une petite lanterne mauresque, pouvait servir à une sieste pendant les entr'actes un peu longs: une galanterie du directeur à la femme de son commanditaire. Ce singe de Cardailhac ne s'en était pas tenu là; voyant le goût de la demoiselle Afchin pour le théâtre, il avait fini par lui persuader qu'elle en possédait aussi l'intuition, la science, et par lui demander de jeter à ses moments perdus un coup d'oeil de juge sur les pièces qu'on lui envoyait. Bonne façon d'agrafer plus solidement la commandite.
Pauvres manuscrits à couverture bleue ou jaune, que l'espérance a noués de rubans fragiles, qui vous en allez gonflés d'ambition et de rêves, qui sait quelles mains vous entr'ouvrent, vous feuillettent, quels doigts indiscrets déflorent votre charme d'inconnu, cette poussière brillante que garde l'idée toute fraîche? Qui vous juge et qui vous condamne? Parfois, avant d'aller dîner en ville, Jansoulet, montant dans la chambre de sa femme, la trouvait sur sa chaise longue, en train de fumer, la tête renversée, des liasses de manuscrits à côté d'elle, et Cabassu, armé d'un crayon bleu, lisant avec sa grosse voix et ses intonations du Bourg-Saint-Andéol quelque élucubration dramatique qu'il biffait, balafrait sans pitié à la moindre critique de la dame. «Ne vous dérangez pas,» faisait avec la main le bon Nabab entrant sur la pointe des pieds. Il écoutait, hochait la tête d'un air admiratif en regardant sa femme: «Elle est étonnante,» car lui n'entendait rien à la littérature, et là, du moins, il retrouvait la supériorité de mademoiselle Afchin.
«Elle avait l'instinct du théâtre,» comme disait Cardailhac; mais, en revanche, l'instinct maternel lui manquait. Jamais elle ne s'occupait de ses enfants, les abandonnant à des mains étrangères, et, quand on les lui amenait, une fois par mois, se contentant de leur tendre la chair flasque et morte de ses joues entre deux bouffées de cigarette, sans s'informer de ces détails de soins, de santé qui perpétuent l'attache physique de la maternité, font saigner dans le coeur des vraies mères la moindre souffrance de leurs enfants.
C'étaient trois gros garçons, lourds et apathiques, de onze, neuf et sept ans, ayant, dans le teint blême et l'enflure précoce de la Levantine, les yeux noirs, veloutés et bons de leur père. Ignorants comme de jeunes seigneurs du moyen âge; à Tunis, M. Bompain dirigeait leurs études, mais à Paris, le Nabab, tenant à leur donner le bénéfice d'une éducation parisienne, les avait mis dans le pensionnat le plus «chic,» le plus cher, au collège Bourdaloue dirigé par de bons Pères qui cherchaient moins à instruire leurs élèves qu'à en faire des hommes du monde bien tenus et bien pensants, et arrivaient à former de petits monstres gourmés et ridicules, dédaigneux du jeu, absolument ignorants, sans rien de spontané ni d'enfantin, et d'une précocité désespérante. Les petits Jansoulet ne s'amusaient pas beaucoup dans cette serre à primeurs, malgré les immunités dont jouissait leur immense fortune; ils étaient vraiment trop abandonnés. Encore les créoles confiés à l'institution avaient-ils des correspondants et des visites; eux, n'étaient jamais appelés au parloir, on ne connaissait personne de leurs proches, seulement, du temps à autre, ils recevaient des pannerées de friandises, des écroulements de brioches. Le Nabab, en course dans Paris, dévalisait pour eux toute une devanture de confiseur qu'il faisait porter au collège avec cet élan de coeur mêlé d'une ostentation de nègre, qui caractérisait tous ses actes. De même pour les joujoux, toujours trop beaux, pomponnés, inutiles, de ces joujoux qui font la montre et que le Parisien n'achète pas. Mais ce qui attirait surtout aux petits Jansoulet le respect des élèves et des maîtres, c'était leur porte-monnaie gonflé d'or, toujours prêt pour les quêtes, pour les fêtes de professeurs, et les visites de charité, ces fameuses visites organisées par le collège Bourdaloue, une des tentations du programme, l'émerveillement des âmes sensibles.
Deux fois par mois, à tour de rôle, les élèves faisant partie de la petite société de Saint-Vincent-de-Paul, fondée au collège sur le modèle de la grande, s'en allaient par petites escouades, seuls comme des hommes, porter au fin fond des faubourgs populeux des secours et des consolations. On voulait leur apprendre ainsi la charité expérimentale, l'art de connaître les besoins, les misères du peuple, et de panser ses plaies, toujours un peu écoeurantes, à l'aide d'un cérat de bonnes paroles et de maximes ecclésiastiques. Consoler, évangéliser les masses par l'enfance, désarmer l'incrédulité religieuse par la jeunesse et la naïveté des apôtres: tel était le but de la petite Société, but entièrement manqué, du reste. Les enfants bien portants, bien vêtus, bien nourris, n'allant qu'à des adresses désignées d'avance, trouvaient des pauvres de bonne mine, parfois un peu malades, mais très propres, déjà inscrits et secourus par la riche organisation de l'Église. Jamais ils ne tombaient dans un de ces intérieurs nauséabonds, où la faim, le deuil, l'abjection, toutes les tristesses physiques ou morales s'inscrivent en lèpre sur les murs, en rides indélibiles sur les fronts. Leur visite était préparée comme celle du souverain entrant dans un corps de garde pour goûter la soupe du soldat; le corps de garde est prévenu, et la soupe assaisonnée pour les papilles royales… Avez-vous vu ces images des livres édifiants, où un petit communiant, sa ganse au bras, son cierge à la main, et tout frisé, vient assister sur son grabat un pauvre vieux qui tourne vers le ciel des yeux blancs? Les visites de charité avaient le même convenu de mise en scène, d'intonation. Aux gestes compassés des petits prédicateurs aux bras trop courts, répondaient des paroles apprises, fausses à faire loucher. Aux encouragements comiques, aux «consolations prodiguées» en phrases de livres de prix par des voix de jeunes coqs enrhumés, les bénédictions attendries, les momeries geignardes et piteuses d'un porche d'église à la sortie de vêpres. Et sitôt les jeunes visiteurs partis, quelle explosion de rires et de cris dans la mansarde, quelle danse en rond autour de l'offrande apportée, quel bouleversement du fauteuil où l'on avait joué au malade, de la tisane répandue dans le feu, un feu de cendres très artistement préparé!
Quand les petits Jansoulet sortaient, chez leurs parents, on les confiait à l'homme au fez rouge, à l'indispensable Bompain. C'est Bompain qui les menait aux Champs-Elysées, parés de vestons anglais, de melons à la dernière mode,—à sept ans!—de petites cannes au bout de leurs gants en peau de chien. C'est Bompain qui faisait bourrer de victuailles le break de courses où il montait avec les enfants, leur carte au chapeau contourné d'un voile vert, assez semblables à ces personnages de pantomimes lilliputiennes dont tout le comique réside dans la grosseur des têtes, comparée aux petites jambes et aux gestes de nains. On fumait, on buvait à pitié. Quelquefois, l'homme au fez, tenant à peine debout, les ramenait affreusement malades… Et pourtant, Jansoulet les aimait, ses «petits,» le cadet, surtout, qui lui rappelait, avec ses grands cheveux, son air poupin, la petite Afchin passant dans son carrosse. Mais ils avaient encore l'âge où les enfants appartiennent à la mère, où ni le grand tailleur, ni les maîtres parfaits, ni la pension chic, ni les poneys sanglés pour les petits hommes dans l'écurie, rien ne remplace la main attentive et soigneuse, la chaleur et la gaieté du nid. Le père ne pouvait pas leur donner cela, lui; et puis il était si occupé!
Mille affaires: laCaisse Territoriale, l'installation de la galerie de tableaux, des courses au Tattersall avec Bois-l'Héry, un bibelot à aller voir, ici ou là, chez des amateurs désignés par Schwalbach, des heures passées avec les entraîneurs, les jockeys, les marchands de curiosités, l'existence encombrée et multiple d'un bourgeois gentilhomme du Paris moderne. Il gagnait à tous ces frottements de se parisianiser un peu plus chaque jour, reçu au cercle de Monpavon, au foyer de la danse, dans les coulisses de théâtre, et présidant toujours ses fameux déjeuners de garçon, les seules réceptions possibles dans son intérieur. Son existence était réellement très remplie, et encore, de Géry le déchargeait-il de la plus grande corvée, le département si compliqué des demandes et des secours.
Maintenant, le jeune homme assistait à sa place à toutes les inventions audacieuses et burlesques, à toutes les combinaisons héroï-comiques de cette mendicité de grande ville, organisée comme un ministère, innombrable comme une armée, abonnée aux journaux, et sachant sonBottinpar coeur. Il recevait la dame blonde, hardie, jeune et déjà fanée, qui ne demande que cent louis, avec la menace de se jeter à l'eau tout de suite en sortant, si on ne les lui donne pas, et la grosse matrone, l'air avenant, sans façon, qui dit en entrant: «Monsieur, vous ne me connaissez pas… je n'ai pas l'honneur de vous connaître non plus; mais nous aurons fait vite connaissance… Veuillez vous asseoir et causons.» Le commerçant aux abois, à la veille de la faillite,—c'est quelquefois vrai,—qui vient supplier qu'on lui sauve l'honneur, un pistolet tout prêt pour le suicide, bossuant la poche de son paletot, quelquefois ce n'est que l'étui de sa pipe. Et souvent de vraies détresses, fatigantes et prolixes, de gens qui ne savent même pas raconter combien ils sont malhabiles à gagner leur vie. A côté de ces mendicités découvertes, il y avait celles qui se déguisent: charité, philanthropie, bonnes oeuvres, encouragements artistiques, les quêtes à domicile pour les crèches, les paroisses, les repenties, les sociétés de bienfaisance, les bibliothèques d'arrondissement. Enfin, celles qui se parent d'un masque mondain: les billets de concert, les représentations à bénéfices, les cartes de toutes couleurs, «estrade, premières, places réservées.» Le Nabab exigeait qu'on ne refusât aucune offrande, et c'était encore un progrès qu'il ne s'en chargeât plus lui-même. Assez longtemps, il avait couvert d'or, avec une indifférence généreuse, toute cette exploitation hypocrite, payant cinq cents francs une entrée au concert de quelque cithariste wurtembergeoise ou d'un joueur de galoubet languedocien, qu'aux Tuileries ou chez le duc de Mora on aurait cotée dix francs. A certains jours, le jeune de Géry sortait de ces séances écoeuré jusqu'à la nausée. Toute l'honnêteté de sa jeunesse se révoltait; il essayait auprès du Nabab des tentatives de réforme. Mais celui-ci, au premier mot, prenait la physionomie ennuyée des natures faibles, mises en demeure de se prononcer, ou bien il répondait avec un haussement de ses solides épaules: «Mais, c'est Paris, cela, mon cher enfant… ne vous effarouchez pas, laissez-moi faire… je sais où je vais et ce que je veux.»
Il voulait alors deux choses, la députation et la croix. Pour lui, c'étaient les deux premiers étages de la grande montée, où son ambition le poussait. Député, il le serait certainement par laCaisse Territoriale, à la tête de laquelle il se trouvait. Paganetti de Porto-Vecchio le lui disait souvent:
—Quand le jour sera venu, l'île se lèvera et votera pour vous, comme un seul homme.
Seulement, ce n'est pas tout d'avoir des électeurs; il faut encore qu'un siège soit vacant à la Chambre, et la Corse y comptait tous ses représentants au complet. L'un d'eux, pourtant, le vieux Popolasca, infirme, hors d'état d'accomplir sa tâche, aurait peut-être, à de certaines clauses, donné volontiers sa démission. C'était une affaire délicate à traiter, mais très faisable, le bonhomme ayant une famille nombreuse, des terres qui ne rapportaient pas le deux, un palais en ruine à Bastia, où ses enfants se nourrissaient depolenta, et un logement à Paris, dans un garni de dix-huitième ordre. En ne regardant pas à cent ou deux cent mille francs, on devait venir à bout de cet honorable affamé qui, tâté par Paganetti, ne disait ni oui ni non, séduit par la grosse somme, retenu par la gloriole de sa situation. L'affaire en était là, pouvait se décider un jour ou l'autre.
Pour la croix, tout allait encore mieux. L'oeuvre du Béthléem avait décidément fait aux Tuileries un bruit du diable. On n'attendait plus que la visite de M. de La Perrière et son rapport qui ne pouvait manquer d'être favorable, pour inscrire sur la liste du 16 mars, à la date d'un anniversaire impérial, le glorieux nom de Jansoulet… Le 16 mars, c'est-à-dire avant un mois… Que dirait le gros Hemerlingue de cette insigne faveur, lui qui, depuis si longtemps, devait se contenter du Nisham. Et le bey, à qui l'on avait fait croire que Jansoulet était au ban de la société parisienne, et la vieille mère, là-bas, à Saint-Romans, toujours si heureuse des succès de son fils!… Est-ce que cela ne valait pas quelques millions habilement gaspillés et laissés aux oiseaux sur cette route de la gloire où le Nabab marchait en enfant, sans souci d'être dévoré tout au bout? Et n'y avait-il pas dans ces joies extérieures, ces honneurs, cette considération chèrement achetés, une compensation à tous les déboires de cet oriental reconquis à la vie européenne, qui voulait un foyer et n'avait qu'un caravansérail, cherchait une femme et ne trouvait qu'une Levantine.
Bethléem! Pourquoi ce nom légendaire et doux, chaud comme la paille de l'étable miraculeuse, vous faisait-il si froid à voir écrit en lettres dorées tout en haut de cette grille de fer? Cela tenait peut-être à la mélancolie du paysage, cette immense plaine triste qui vu de Nanterre à Saint-Cloud, coupée seulement par quelques bouquets d'arbres ou la fumée des cheminées d'usine. Peut-être aussi à la disproportion existant entre l'humble bourgade invoquée, et l'établissement grandiose, cette villa genre Louis XIII en béton aggloméré, toute rose entre les branches de son parc défeuillé, où s'étalaient de grandes pièces d'eau épaissies de mousses vertes. Ce qui est sûr, c'est qu'en passant là, le coeur se serrait. Quand on entrait, c'était bien autre chose. Un silence lourd, inexplicable, pesait sur la maison, où les figures apparues aux fenêtres avaient un aspect lugubre derrière les petits carreaux verdâtres à l'ancienne mode. Les chèvres nourricières promenées dans les allées mordillaient languissamment les premières pousses, avec des «bêêê» vers leur gardienne ennuyée aussi et suivant les visiteurs d'un oeil morne. Un deuil planait, le désert et l'effroi d'une contagion. Ç'avait été pourtant une propriété joyeuse, et où naguère encore on ripaillait largement. Aménagée pour la chanteuse célèbre qui l'avait vendue à Jenkins, elle révélait bien l'imagination particulière aux théâtres de chant, par un pont jeté sur sa pièce d'eau où la nacelle défoncée s'emplissait de feuilles moisies, et son pavillon tout en rocailles, enguirlandé de lierres grimpants. Il en avait vu de drôles, ce pavillon du temps de la chanteuse, maintenant il en voyait de tristes, car l'infirmerie était installée là.
A vrai dire, tout l'établissement n'était qu'une vaste infirmerie. Les enfants, à peine arrivés, tombaient malades, languissaient et finissaient par mourir, si les parents ne les remettaient vite sous la sauvegarde du foyer. Le curé de Nanterre s'en allait si souvent à Bethléem avec ses vêtements noirs et sa croix d'argent, le menuisier avait tant de commandes pour la maison, qu'on le savait dans le pays et que les mères indignées montraient le poing à la nourricerie modèle, de très loin, seulement, pour peu qu'elles eussent sur les bras un poupon blanc et rose à soustraire à toutes les contagions de l'endroit. C'est ce qui donnait à cette pauvre demeure un aspect si navrant. Une maison où les enfants meurent ne peut pas être gaie; impossible d'y voir les arbres fleurir, les oiseaux nicher, l'eau couler en risette d'écume.
La chose paraissait désormais acquise. Excellente en soi, l'oeuvre de Jenkins était d'une application extrêmement difficile, presque impraticable. Dieu sait pourtant qu'on avait monté l'affaire avec un excès de zèle dans tous les moindres détails, autant d'argent et de monde qu'il en fallait. A la tête, un praticien des plus habiles, M. Pondevèz, élève des hôpitaux de Paris; et près de lui, pour les soins plus intimes, une femme de confiance, madame Polge. Puis des bonnes, des lingères, des infirmières. Et que de perfectionnements et d'entretien, depuis l'eau distribuée dans cinquante robinets à système, jusqu'à l'omnibus, avec son cocher à la livrée de Bethléem, s'en allant vers la gare de Rueil à tous les trains de la journée, en secouant ses grelots de poste. Enfin des chèvres magnifiques, des chèvres du Thibet, soyeuses, gonflées de lait. Tout était admirable comme organisation; mais il y avait un point où tout choppait. Cet allaitement artificiel, tant prôné par la réclame, n'agréait pas aux enfants. C'était une obstination singulière, un mot d'ordre qu'ils se donnaient entre eux, d'un seul coup d'oeil, pauvres petits chats, car ils ne parlaient pas encore, la plupart même ne devaient jamais parler: «Si vous voulez, nous ne téterons pas les chèvres.» Et ils ne tétaient pas, ils aimaient mieux mourir l'un après l'autre que de les téter. Est-ce que le Jésus de Bethléem, dans son étable, était nourri par une chèvre? Est-ce qu'il ne pressait pas au contraire un sein de femme, doux et plein, sur lequel il s'endormait quand il n'avait plus soif? Qui donc a jamais vu de chèvre entre le boeuf et l'âne légendaires, dans cette nuit où les bêtes parlaient? Alors, pourquoi mentir, pourquoi s'appeler Bethléem?…
Le directeur s'était ému d'abord de tant de victimes. Épave de la vie du «quartier,» ce Pondevèz, étudiant de vingtième année, bien connu dans tous les débits de prunes du boulevard Saint-Michel sous le nom de Pompon, n'était pas un méchant homme. Quand il vit le peu de succès de l'alimentation artificielle, il prit tout bonnement quatre ou cinq vigoureuses nourrices dans le pays, et il n'en fallut pas plus pour rendre l'appétit aux enfants. Ce mouvement d'humanité faillit lui coûter sa place.
«Des nourrices à Bethléem! dit Jenkins furieux lorsqu'il vint faire sa visite hebdomadaire… Êtes vous fou? Eh bien! alors, pourquoi les chèvres, et les pelouses pour les nourrir, et mon idée, et les brochures sur mon idée?… Qu'est-ce que tout cela devient?… Mais vous allez contre mon système, vous volez l'argent du fondateur…
—Cependant, mon cher maître, essayait de répondre l'étudiant passant les mains dans les poils de sa longue barbe rousse, cependant… puisqu'ils ne veulent pas de cette nourriture…
Eh bien! qu'ils jeûnent, mais que le principe de l'allaitement artificiel soit respecté… Tout est là… Je ne veux plus avoir à vous le répéter. Renvoyez-moi ces affreuses nourrices… Nous avons pour élever nos enfants le lait de vache, à l'extrême rigueur; mais je ne saurais leur accorder davantage.»
Il ajouta, en prenant son air d'apôtre:
«Nous sommes ici pour la démonstration d'une grande idée philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, même au prix de quelques sacrifices. Veillez-y.»
Pondevèz n'insista pas. Après tout, la place était bonne, assez près de Paris pour permettre, le dimanche, des descentes du Quartier à Nanterre, ou la visite du directeur à ses anciennes brasseries. Madame Polge—que Jenkins appelait toujours, «notre intelligente surveillante» et qu'il avait mise là, en effet, pour surveiller, principalement le directeur—n'était pas aussi sévère que ses attributions l'auraient fait croire et cédait volontiers à quelques petits verres de «fine» ou à une partie de bézigue en quinze cents. Il renvoya donc les nourrices et essaya de se blaser sur tout ce qui pouvait arriver. Ce qui arriva? Un vrai Massacre des Innocents. Aussi, les quelques parents un peu aisés, ouvriers ou commerçants de faubourg, qui, tentés par les annonces, s'étaient séparés de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne resta plus dans l'établissement que les petits malheureux ramassés sous les porches ou dans les terrains vagues, expédiés par les hospices, voués à tous les maux dès leur naissance. La mortalité augmentant toujours, même ceux-là vinrent à manquer, et l'omnibus parti en poste au chemin de fer s'en revenait bondissant et léger comme un corbillard vide. Combien cela durerait-il? Combien de temps mettraient-ils à mourir, les vingt-cinq ou trente petits qui restaient? C'est ce que se demandait un matin M. le directeur ou plutôt, comme il s'était surnommé lui-même, M. le préposé aux décès de Pondevèz, assis en face des coques vénérables de madame Polge et faisant, après le déjeuner, la partie favorite de cette personne.
«Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous devenir?… Ça ne peut pas durer longtemps comme cela… Jenkins ne veut pas en démordre, les gamins sont entêtés comme des chevaux… Il n'y a pas à dire, ils nous passent tous entre les mains… Voilà le petit Valaque—quatre-vingts de rois, madame Polge—qui va mourir d'un moment à l'autre. Vous pensez, ce pauvre petit gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien collé dans l'oesophage… Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas les enfants comme les escargots, en les faisant jeûner… C'est désolant tout de même de n'en pas pouvoir sauver un… L'infirmerie est bondée… Vrai de vrai, ça prend une fichue tournure… Quarante de bezigue…»
Deux coups sonnés à la grille de l'entrée interrompirent son monologue. L'omnibus revenait du chemin de fer et ses roues grinçaient sur le sable d'une façon inaccoutumée.
«C'est étonnant, dit Pondevèz… la voiture n'est pas vide.»
Elle vint effectivement se ranger au bas du perron avec une certaine fierté, et l'homme qui en descendit franchit l'escalier d'un bond. C'était une estafette de Jenkins apportant une grande nouvelle: le docteur arriverait dans deux heures pour visiter l'asile, avec le Nabab et un monsieur des Tuileries. Il recommandait bien que tout fût prêt pour les recevoir. La chose s'était décidée si brusquement qu'il n'avait pas eu le temps d'écrire; mais il comptait que M. Pondevèz ferait le nécessaire.
«Il est bon, là, avec son nécessaire!» murmura Pondevèz tout effaré… La situation était critique. Cette visite importante tombait au plus mauvais moment, en pleine débâcle du système. Le pauvre Pompon, très perplexe, tiraillait sa barbe, en en mâchant des brins.
—Allons, dit-il tout à coup à madame Polge, dont la longue figure s'allongeait encore entre ses coques. Nous n'avons qu'un parti à prendre. Il nous faut déménager l'infirmerie, transporter tous les malades dans le dortoir. Ils n'en iront ni mieux ni plus mal pour être réinstallés là une demi-journée. Quant aux gourmeux, nous les serrerons dans un coin. Ils sont trop laids, on ne les montrera pas… Allons-y, ho! tout le monde sur le pont.»
La cloche du dîner mise en branle, aussitôt des pas se précipitent. Lingères, infirmières, servantes, gardeuses, sortent de partout, courent, se heurtent dans les escaliers, à travers les cours. Des ordres se croisent, des cris, des appels; mais ce qui domine, c'est le bruit d'un grand lavage, d'un ruissellement d'eau comme si Bethléem venait d'être surpris par les flammes. Et ces plaintes d'enfants malades, arrachés à la tiédeur de leurs lits, tous ces petits paquets beuglants, transportés à travers le parc humide, avec des flottements de couvertures entre les branches, complètent bien cette impression d'incendie. Au bout de deux heures, grâce à une activité prodigieuse, la maison, du haut en bas, est prête à la visite qu'elle va recevoir, tout le personnel à son poste, le calorifère allumé, les chèvres pittoresquement disséminées dans le parc. Madame Polge a revêtu sa robe de soie verte, le directeur, une tenue un peu moins négligée qu'à l'ordinaire, mais dont la simplicité exclut toute idée de préméditation. Le secrétaire des commandements peut venir.
Et le voilà.
Il descend avec Jenkins et Jansoulet d'un carosse superbe, à la livrée rouge et or du Nabab. Feignant le plus grand étonnement, Pondevèz s'est élancé au devant de ses visiteurs:
«Ah! M. Jenkins quel honneur!… Quelle surprise!»
Il y a des saluts échangés sur le perron, des révérences, des poignées de main, des présentations. Jenkins, son paletot flottant, large ouvert sur sa loyale poitrine, épanouit son meilleur et plus cordial sourire; pourtant un pli significatif traverse son front. Il est inquiet des surprises que leur ménage l'établissement dont il connaît mieux que personne la détresse. Pourvu que Pondevèz ait pris ses précautions… Cela commence bien, du reste. Le coup d'oeil un peu théâtral de l'entrée, ces toisons blanches bondissant à travers les taillis ont ravi M. de la Perrière, qui ressemble lui-même avec ses yeux naïfs, sa barbiche blanche, le hochement continuel de sa tête, à une chèvre échappée à son pieu.
«D'abord, Messieurs, la pièce importante de la maison, la Nursery,» dit le directeur en ouvrant une porte massive au fond de l'antichambre. Ces messieurs le suivent, descendent quelques marches, et se trouvent dans une immense salle basse, carrelée, l'ancienne cuisine du château. Ce qui frappe en entrant, c'est une haute et vaste cheminée sur le modèle d'autrefois, en briques rouges, deux bancs de pierre se faisant face sous le manteau, avec les armes de la chanteuse—une lyre énorme barrée d'un rouleau de musique—sculptées au fronton monumental. L'effet est saisissant; mais il vient de là un vent terrible qui, joint au froid du carrelage, à la lumière blafarde tombant des soupiraux au ras de terre, effraie pour le bien-être des enfants. Que voulez-vous? On a été obligé d'installer la Nursery dans cet endroit insalubre à cause des nourrices champêtres et capricieuses, habituées au sans-gêne de l'étable; il n'y a qu'à voir les mares de lait, les grandes flaques rougeâtres séchant sur le carreau, qu'à respirer l'odeur âcre qui vous saisit en entrant, mêlée de petit-lait, de poil mouillé et de bien d'autres choses, pour se convaincre de cette absolue nécessité.
La pièce est si haute dans ses parois obscures que les visiteurs, tout d'abord, ont cru la nourricerie déserte. On distingue pourtant dans le fond un groupe bêlant, geignant et remuant… Deux femmes de campagne, l'air dur, abruti, la face terreuse, deux «nourrices sèches» qui méritent bien leur nom, sont assises sur des nattes, leur nourrisson sur les bras, chacune ayant devant elle une grande chèvre qui tend son pis, les pattes écartées. Le directeur paraît joyeusement surpris:
«Ma foi, Messieurs, voici qui se trouve bien… Deux de nos enfants sont en train de faire un petit lunch… Nous allons voir comment nourrices et nourrissons s'entendent.
—Qu'est-ce qu'il a?… Il est fou,» se dit Jenkins terrifié.
Mais le directeur est très lucide au contraire, et lui-même a savamment organisé la mise en scène, en choisissant deux bêtes patientes et douces, et deux sujets exceptionnels, deux petits enragés qui veulent vivre à tout prix et ouvrent le bec à n'importe quelle nourriture comme des oiseaux encore au nid.
«Approchez-vous, Messieurs, et rendez-vous compte.»
C'est qu'ils tétent véritablement, ces chérubins. L'un, blotti, ramassé derrière le ventre de la chèvre, y va de si bon coeur qu'on entend les glouglous du lait chaud descendre jusque dans les petites jambes agitées par le contentement du repas. L'autre, plus calme, étendu paresseusement, a besoin de quelques petits encouragements de sa gardienne auvergnate:
«Tète, mais tète donc, bougrri!…»
Puis, à la fin, comme s'il avait pris une résolution subite, il se met à boire avec tant d'ardeur que la femme se penche vers lui, surprise de cet appétit extraordinaire, et s'écrie en riant:
«Ah! le bandit, en a-t-il de la malice… c'est son pouce qu'il tète à la place de la cabre.»
Il a trouvé cela, cet ange, pour qu'on le laisse tranquille… L'incident ne fait pas mauvais effet; au contraire, M. de la Perrière s'amuse beaucoup de cette idée de nourrice, que l'enfant a voulu leur faire une niche. Il sort de la Nursery enchanté. «Positivement en… en… enchanté,» répète-t-il la tête branlante, en montant le grand escalier aux murs sonores, décorés de bois de cerf, qui conduit au dortoir.
Très claire, très aérée, cette vaste salle occupant toute une façade a de nombreuses fenêtres, des berceaux espacés, tendus de rideaux floconneux et blancs comme des nuées. Des femmes vont et viennent dans la large travée du milieu, des piles de linge sur les bras, des clefs à la main, surveillantes ou «remueuses.» Ici l'on a voulu trop bien faire, et la première impression des visiteurs est mauvaise. Toutes ces blancheurs de mousseline, ce parquet ciré où la lumière s'étale sans se fondre, la netteté des vitres reflétant le ciel tout triste de voir ces choses, font mieux ressortir la maigreur, la pâleur malsaine de ces petits moribonds couleur de suaire… Hélas! les plus âgés n'ont que six mois, les plus jeunes quinze jours à peine, et, déjà, il y a sur tous ces visages, ces embryons de visages, une expression chagrine, des airs renfrognés et vieillots, une précocité souffrante, visible dans les plis nombreux de ces petits fronts chauves, engoncés de béguins festonnés de maigres dentelles d'hospice. De quoi souffrent-ils? Qu'est-ce qu'ils ont? Ils ont tout, tout ce qu'on peut avoir: maladies d'enfant et maladies d'homme. Fruits du vice et de la misère, ils apportent en naissant de hideux phénomènes d'hérédité. Celui-là a le palais perforé, un autre de grandes plaques cuivrées sur le front, tous le muguet. Puis ils meurent de faim. En dépit des cuillerées de lait, d'eau sucrée qu'on leur introduit de force dans la bouche, d'un peu de biberon employé malgré la défense, ils s'en vont d'inanition. Il faudrait à ces épuisés avant de naître la nourriture la plus jeune, la plus fortifiante: les chèvres pourraient peut-être la leur donner, mais ils ont juré de ne pas téter les chèvres. Et voilà ce qui rend le dortoir lugubre et silencieux, sans une de ces petites colères à poings fermés, un de ces cris montrant les gencives roses et droites, où l'enfant essaie son souffle et ses forces; à peine un vagissement plaintif, comme l'inquiétude d'une âme qui se retourne en tous sens dans un petit corps malade, sans pouvoir trouver la place pour y rester.
Jenkins et le directeur qui se sont aperçus du mauvais effet que la visite du dortoir produit sur leurs hôtes, essaient d'animer la situation, parlant très fort, d'un air bon enfant, tout rond et satisfait. Jenkins donne une grande poignée de main à la surveillante:
«Eh bien! madame Polge, ça va, nos petits élèves?
—Comme vous voyez, monsieur le docteur,» répond-elle en montrant les lits.
Elle est funèbre dans sa robe verte, cette grande Madame Polge, idéal des nourrices sèches; elle complète le tableau.
Mais où donc est passé M. le secrétaire des commandements? Il s'est arrêté devant un berceau, qu'il examine tristement, debout, et la tête branlante.
«Bigre de bigre!» dit Pompon tout bas à Madame Polge… C'est leValaque.»
La petite pancarte bleue accrochée en haut du berceau, comme dans les hospices, constate en effet la nationalité de l'enfant: «Moldo-Valaque.» Quel guiguon que l'attention de M. le secrétaire se soit portée justement sur celui-là!… Oh! la pauvre petite tête couchée sur l'oreiller, son béguin de travers, les narines pincées, la bouche entr'ouverte par un souffle court, haletant, le souffle de ceux qui viennent de naître, aussi de ceux qui vont mourir…
«Est-ce qu-il est malade? demande doucement M. le secrétaire au directeur qui s'est rapproché.
—Mais pas le moins du monde…» a répondu l'effronté Pompon, et s'avançant vers le berceau, il fait une risette au petit avec son doigt, redresse l'oreiller, dit d'une voix mâle un peu bourrue de tendresse: «Eh! ben, mon vieux bonhomme?…» Secoué de sa torpeur, sortant de l'ombre qui l'enveloppe déjà, le petit ouvre les yeux sur ces visages penchés vers lui, les regarde avec une morne indifférence, puis, retournant à son rêve qu'il trouve plus beau, crispe ses petites mains ridées et pousse un soupir insaisissable. Mystère! Qui dira ce qu'il était venu faire dans la vie, celui-là? Souffrir deux mois, et s'en aller sans avoir rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement le son de sa voix.
«Comme il est pâle!…» murmure M. de la Perrière, très pâle lui-même. Le Nabab est livide aussi. Un souffle froid vient de passer. Le directeur prend un air dégagé:
«C'est le reflet… nous sommes tous verts ici.
—Mais oui… mais oui… fait Jenkins, c'est le reflet de la pièce d'eau… Venez donc voir, monsieur le secrétaire.» Et il l'attire vers la croisée pour lui montrer la grande pièce d'eau où trempent les saules, pendant que madame Polge se dépêche de tirer sur le rêve éternel du petit Valaque les rideaux détendus de sa bercelonnette.
Il faut continuer bien vite la visite de l'établissement, pour détruire cette fâcheuse impression.
D'abord on montre à M. de la Perrière une buanderie splendide, avec étuves, séchoirs, thermomètres, immenses armoires de noyer ciré, pleines de béguins, de brassières, étiquetés, noués par douzaines. Une fois le linge chauffé, la lingère le passe par un petit guichet en échange du numéro que laisse la nourrice. On le voit, c'est un ordre parfait, et tout, jusqu'à sa bonne odeur de lessive, donne à cette pièce un aspect sain et campagnard. Il y a ici de quoi vêtir cinq cents enfants. C'est ce que Bethléem peut contenir, et tout a été établi sur ces proportions: la pharmacie immense, étincelante de verreries et d'inscriptions latines, des pilons de marbre dans tous les coins, l'hydrothérapie aux larges piscines de pierre, aux baignoires luisantes, au gigantesque appareil traversé de tuyaux de toutes tailles pour la douche ascendante et descendante, en pluie, en jet, en coups de fouet, et les cuisines ornées de superbes chaudrons de cuivre gradués, de fourneaux économiques à charbon et à gaz. Jenkins a voulu faire un établissement modèle; et la chose lui a été facile, car on a travaillé dans le grand, comme quand les fonds ne manquent pas. On sent aussi sur tout cela l'expérience et la main de fer de «notre intelligente surveillante,» à qui le directeur ne peut s'empêcher de rendre un hommage public. C'est le signal d'une congratulation générale; M. de la Perrière, ravi de la façon dont l'établissement est monté, félicite le docteur Jenkins de sa belle création, Jenkins complimente son ami Pondevèz, qui remercie à son tour le secrétaire des commandements d'avoir bien voulu honorer Bethléem de sa visite. Le bon Nabab mêle sa voix à ce concert d'éloges, trouve un mot aimable pour chacun, mais s'étonne un peu tout de même qu'on ne l'ait pas félicité lui aussi, puisqu'on y était. Il est vrai que la meilleure des félicitations l'attend au 16 mars en tête duMoniteur, dans un décret qui flamboie d'avance à ses yeux et le fait loucher du côté de sa boutonnière.
Ces bonnes paroles s'échangent le long d'un grand corridor où les voix sonnent dans leurs intonations prud'hommesques; mais, tout à coup, un bruit épouvantable interrompit la conversation et la marche des visiteurs. Ce sont des miaulements de chats en délire, des beuglements, des hurlements de sauvages au poteau de guerre, une effroyable tempête de cris humains, répercutée, grossie et prolongée par la sonorité des hautes voûtes. Cela monte et descend, s'arrête soudain, puis reprend avec un ensemble extraordinaire. M. le directeur s'inquiète, interroge. Jenkins roule des yeux furibonds.
«Continuons, dit le directeur, un peu troublé cette fois… Je sais ce que c'est.»
Il sait ce que c'est; mais M. de la Perrière veut le savoir aussi, et avant que Pondevèz ait pu l'ouvrir, il pousse la porte massive d'où vient cet horrible concert.
Dans un chenil sordide qu'a épargné le grand lessivage, car on ne comptait certes pas le montrer, sur des matelas rangés à terre, une dizaine de petits monstres sont étendus, gardés par une chaise vide où se prélasse un tricot commencé, et par un petit pot égueulé, plein de vin chaud, bouillant sur un feu de bois qui fume. Ce sont les teigneux, les gourmeux, les disgraciés de Bethléem que l'on a cachés au fond de ce coin retiré,—avec recommandation à leur nourrice sèche de les bercer, de les apaiser, de s'asseoir dessus au besoin pour les empêcher de crier;—mais que cette femme de campagne, inepte et curieuse, a laissés là pour aller voir le beau carrosse stationnant dans la cour. Derrière elle, les maillots se sont vite fatigués de leur position horizontale; et rouges, couverts de boutons, tous ces petits «croûte-levés» ont poussé leur concert robuste, car ceux-là, par miracle, sont bien portants, leur mal les sauve et les nourrit. Éperdus et remuants comme des hannetons renversés, s'aidant des reins, des coudes, les uns, tombés sur le côté, ne pouvant plus reprendre d'équilibre, les autres, dressant en l'air, toutes gourdes, leurs petites jambes emmaillotées, ils arrêtent spontanément leurs gesticulations et leurs cris en voyant la porte s'ouvrir; mais la barbiche branlante de M. de la Perrière les rassure, les encourage de plus belle et, dans le vacarme recrudescent, c'est à peine si l'on distingue l'explication donnée par le directeur: «Enfants mis à part… Contagion… maladies de peau.» M. le secrétaire des commandements n'en demande pas davantage; moins héroïque que Bonaparte en sa visite aux pestiférés de Jaffa, il se précipite vers la porte et, dans son trouble craintif, voulant dire quelque chose, ne trouvant rien, il murmure avec un sourire ineffable: «Ils sont cha…armants.»
A présent, l'inspection finie, les voici tous installés dans le rez-de-chaussée, où madame Polge a fait préparer une petite collation. La cave de Bethléem est bien garnie. L'air vif du plateau, ces montées, ces descentes ont donné au vieux monsieur des Tuileries un appétit qu'il ne se connaît plus depuis longtemps, si bien qu'il cause et rit avec une familiarité toute campagnarde, et qu'au moment du départ, tous debout, il lève son verre en remuant la tête pour boire: «A Bé… Bé… Béthléem!» On s'émeut, les verres se choquent, puis, au grand trot, le carrosse emporte la compagnie par la longue avenue de tilleuls, où se couche un soleil rouge et froid, sans rayons. Derrière eux, le parc reprend son silence morne. De grandes masses sombres s'accumulent au fond des taillis, envahissent la maison, gagnent peu à peu les allées et les ronds-points. Bientôt, il ne reste plus d'éclairées que les lettres ironiques qui s'incrustent sur la grille d'entrée et, là-bas, à une fenêtre du premier étage, une tache rouge et tremblottante, la lueur d'un cierge allumé au chevet du petit mort.
«Par décret du 12 mars 1866, rendu sur la proposition du ministre de l'Intérieur, M. le docteur Jenkins, président-fondateur de Bethléem, est nommé chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur. Grand dévouement à la cause de l'humanité.»
En lisant ces lignes à la première page duMoniteur, le matin du 16, le pauvre Nabab eut un éblouissement.
Était-ce possible?
Jenkins décoré, et pas lui.
Il relut la note deux fois, croyant à une erreur de sa vision. Ses oreilles bourdonnaient. Les lettres dansaient, doubles, devant ses yeux avec ces cercles rouges qu'elles prennent au grand soleil. Il s'attendait si bien à voir son nom à cette place; Jenkins—la veille encore—lui avait dit avec tant d'assurance: «C'est fait! qu'il lui semblait toujours s'être trompé. Mais non, c'était bien Jenkins… Le coup fut profond, intime, prophétique, comme un premier avertissement du destin, et ressenti d'autant plus vivement que, depuis des années, cet homme n'était plus habitué aux déconvenues, vivait au-dessus de l'humanité. Tout ce qu'il y avait de bon en lui apprit en même temps la méfiance.
«Eh bien, dit-il à Géry entrant comme chaque matin dans sa chambre et qui le surprit tout ému le journal à la main, vous avez vu?… je ne suis pas auMoniteur.»
Il essayait de sourire, les traits gonflés comme un enfant qui retient des larmes. Puis, tout à coup, avec cette franchise qui plaisait tant chez lui: «Cela me fait beaucoup de peine… je m'y attendais trop.»
La porte s'ouvrit sur ces mots, et Jenkins se précipita, essoufflé, balbutiant, extraordinairement agité:
«C'est une infamie… Une infamie épouvantable… Cela ne peut pas être, cela ne sera pas.»
Les paroles se pressaient en tumulte sur ses lèvres, voulant toutes sortir à la fois; puis il parut renoncer à exprimer sa pensée, et jeta sur la table une petite boîte en chagrin, et une grande enveloppe, toutes deux au timbre de la chancellerie.
«Voilà ma croix et mon brevet… Ils sont à vous, ami… Je ne saurais les conserver.»
Au fond, cela ne signifiait pas grand'chose, Jansoulet se parant du ruban de Jenkins se serait fait très bien condamner pour port illégal de décoration. Mais un coup de théâtre n'est pas forcé d'être logique; celui-ci amena entre les deux hommes une effusion, des étreintes, un combat généreux, à la suite duquel Jenkins remit les objets dans sa poche, en parlant de réclamations, de lettres aux journaux… Le Nabab fut encore obligé de l'arrêter:
«Gardez-vous en bien, malheureux… D'abord, ce serait me nuire pour une autre fois… Qui sait? peut-être qu'au 15 août prochain…
—Oh! ça, par exemple…» dit Jenkins sautant sur cette idée; et le bras tendu, comme dans leSermentde David: «J'en prends l'engagement sacré.»
L'affaire en resta là. Au déjeuner, le Nabab ne parla de rien, fut aussi gai que de coutume. Cette bonne humeur ne se démentit pas de la journée; et de Géry pour qui cette scène avait été une révocation sur le vrai Jenkins, l'explication des ironies, des colères contenues de Félicia de Ruys en parlant du docteur, se demandait en vain comment il pourrait éclairer son cher patron sur tant d'hypocrisie. Il aurait dû savoir pourtant que chez les Méridionaux, en dehors, et tout effusion, il n'y a jamais d'aveuglement complet, «d'emballement» qui résiste aux sagesses de la réflexion. Dans la soirée, le Nabab avait ouvert un petit portefeuille misérable, énorme aux angles, où depuis dix ans il faisait battre des millions, écrivant dessus en hiéroglyphes connus de lui seul, ses bénéfices et ses dépenses. Il s'absorbait dans ses comptes depuis un moment, quand se tournant vers de Géry:
«Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul? demanda-t-il.
—Non, Monsieur.
—Je suis en train—et son regard farceur, bien de son pays, raillait la bonhomie de son sourire—je suis en train de calculer que j'ai déboursé quatre cent trente mille francs pour faire décorer Jenkins.»
Quatre cent trente mille francs! Et ce n'était pas fini…
Trois fois par semaine, Paul de Géry, le soir venu, allait prendre sa leçon de comptabilité dans la salle à manger des Joyeuse, non loin de ce petit salon où la famille lui était apparue le premier jour; aussi, pendant que, les yeux fixés sur son professeur en cravate blanche, il s'initiait à tous les mystères du «doit et avoir,» il écoutait malgré lui derrière la porte le bruit léger de la veillée laborieuse, en regrettant la vision de tous ces jolis fronts abaissés sous la lampe. M. Joyeuse ne disait jamais un mot de ses filles. Jaloux de leurs grâces comme un dragon gardant de belles princesses dans une tour, excité par les imaginations fantastiques de sa tendresse excessive, il répondait assez sèchement aux questions de son élève s'informant de ces «demoiselles,» si bien que le jeune homme ne lui en parla plus. Il s'étonnait seulement de ne pas voir une fois cette Bonne Maman dont le nom revenait à propos de tout dans les discours de M. Joyeuse, les moindres détails de son existence, planant sur la maison comme l'emblème de sa parfaite ordonnance et de son calme.
Tant de réserve, de la part d'une vénérable dame qui devait pourtant avoir passé l'âge où les entreprises des jeunes gens sont à craindre, lui semblait exagérée. Mais, en somme les leçons étaient bonnes, données d'une façon très claire, le professeur avait une méthode excellente de démonstration, un seul défaut, celui de s'absorber dans des silences coupés de soubresauts, d'interjections qui partaient comme des fusées. En dehors de cela, le meilleur des maîtres, intelligent, patient et droit. Paul apprenait à se retrouver dans le labyrinthe compliqué des livres de commerce et se résignait à n'en pas demander davantage.
Un soir, vers neuf heures, au moment où le jeune homme se levait pour partir, M. Joyeuse lui demanda s'il voulait bien lui faire l'honneur de prendre une tasse de thé en famille, une habitude du temps de la pauvre madame Joyeuse, née de Saint-Amand, qui recevait autrefois ses amis le jeudi. Depuis qu'elle était morte et que leur position de fortune avait changé, les amis s'étaient dispersés; mais on avait maintenu ce petit «extra hebdomadaire.» Paul ayant accepté, le bonhomme entr'ouvrit la porte et appela:
«Bonne Maman…»
Un pas alerte dans le couloir, et, tout de suite, un visage de vingt ans, nimbé de cheveux bruns, abondants et légers, fit son apparition. De Géry, stupéfait, regarda M. Joyeuse:
«Bonne Maman?
—Oui, c'est un nom que nous lui avons donné quand elle était petite fille. Avec son bonnet à ruches, son autorité d'aînée, elle avait une drôle de petite figure, si raisonnable… Nous trouvions qu'elle ressemblait à sa grand'-mère. Le nom lui en est resté.»
Au ton du brave homme en parlant ainsi, on sentait que pour lui c'était la chose la plus naturelle que cette appellation de grand parent décernée à tant de jeunesse attrayante. Chacun pensait comme lui dans l'entourage; et les autres demoiselles Joyeuse accourues, auprès de leur père, groupées un peu comme à la vitrine du rez-de-chaussée, et la vieille servante apportant sur la table du salon, où l'on venait de passer, un magnifique service à thé, débris des anciennes splendeurs du ménage, tout le monde appelait la jeune fille «Bonne Maman…» sans qu'elle s'en fatiguât une seule fois, l'influence de ce nom béni mettant dans leur tendresse à tous une déférence qui la flattait et donnait à son autorité idéale une singulière douceur de protection.
Est-ce à cause de ce titre d'aïeule que tout enfant il avait appris à chérir, mais de Géry trouva à cette jeune fille une séduction inexprimable. Cela ne ressemblait pas au coup subit qu'il avait reçu d'une autre en plein coeur, à ce trouble où se mêlaient l'envie de fuir, d'échapper à une possession, et la mélancolie persistante que laisse un lendemain de fête, lustres éteints, refrains perdus, parfums envolés dans la nuit. Non, devant cette jeune fille debout, surveillant la table de famille, regardant si rien ne manquait, abaissant sur ses enfants, ses petits enfants, la tendresse active de ses yeux, il lui venait la tentation de la connaître, d'être de ses amis depuis longtemps, de lui confier des choses qu'il ne s'avouait qu'à lui-même, et quand elle lui offrit sa tasse sans mièvrerie mondaine ni gentillesse de salon, il aurait voulu dire comme les autres un «merci, Bonne Maman» où il aurait mis tout son coeur.
Soudain, un coup joyeux, vigoureusement frappé, fit tressauter tout le monde.
«Ah! voilà M. André… Élise, vite une tasse… Yaia, les petits gâteaux…» Pendant ce temps mademoiselle Henriette, la troisième des demoiselles Joyeuse, qui avait hérité de sa mère, née de Saint-Amand, un certain côté mondain, voyant cette affluence, ce soir-là, dans les salons, se précipitait pour allumer les deux bougies du piano.
«Mon cinquième acte est fini…» s'écria le nouveau venu dès en entrant, puis il s'arrêta net. «Ah! pardon.» et sa figure prit une expression un peu déconfite en face de l'étranger. M. Joyeuse les présenta l'un à l'autre: M. Paul de Géry—M. André Maranne, non sans une certaine solennité. Il se rappelait les anciennes réceptions de sa femme; et les vases de la cheminée, les deux grosses lampes, le bonheur-du-jour, les fauteuils groupés en rond avaient l'air de partager cette illusion, plus brillants et rajeunis par cette presse inaccoutumée.
«Alors, votre pièce est finie?
—Finie, M. Joyeuse, et je compte bien vous la lire un de ces soirs.
—Oh! oui, M. André… Oh! oui… dirent en choeur toutes les jeunes filles.»
Le voisin travaillait pour le théâtre et personne ici ne doutait de son succès. Par exemple, la photographie promettait moins de bénéfices. Les clients étaient très rares, les passants mal disposés. Pour s'entretenir la main et dérouiller son appareil neuf, M. André recommençait tous les dimanches la famille de ses amis, qui se prêtait aux expériences avec une longanimité sans égale, la prospérité de cette photographie suburbaine et commençante étant pour tous une affaire d'amour-propre, éveillant, même chez les jeunes filles, cette confraternité touchante qui serre l'une contre l'autre les destinées infimes comme des passereaux au bord d'un toit. Du reste, André Maranne, avec les ressources inépuisables de son grand front plein d'illusion, expliquait sans amertume l'indifférence du public. Tantôt la saison était défavorable ou bien l'on se plaignait du mauvais état des affaires, et il finissait par un même refrain consolant: «Quand j'aurai fait jouerRévolte!» C'était le titre de sa pièce.
«C'est étonnant tout de même, dit la quatrième demoiselle Joyeuse, douze ans, les cheveux à la chinoise, c'est étonnant qu'on fasse si peu d'affaires avec un si beau balcon!…
—Et puis le quartier est très passant, ajoute Élise avec assurance.» Bonne Maman lui fait remarquer en souriant que le boulevard des Italiens l'est encore davantage.
«Ah! s'il était boulevard des Italiens…» fait M. Joyeuse tout songeur, et le voilà parti sur sa chimère arrêtée tout à coup par un geste et ces mots qu'il prononce d'une manière lamentable «fermé pour cause de faillite.» En une minute, le terrible imaginaire vient d'installer son ami dans un splendide appartement du boulevard où il gagne un argent énorme, tout en augmentant ses dépenses d'une façon si disproportionnée qu'un «pouf» formidable engloutit en peu de mois photographe et photographie. On rit beaucoup quand il donne cette explication; mais en somme chacun est d'accord que la rue Saint-Ferdinand, quoique moins brillante, est bien plus sûre que le boulevard des Italiens. En outre, elle se trouve tout près du bois de Boulogne, et si une fois le grand monde se mettait à passer par ici… Cette belle société que sa mère recherchait tant est l'idée fixe de mademoiselle Henriette; et elle s'étonne que la pensée de recevoir le high-life à son petit cinquième, étroit comme une cloche à melon, fasse rire leur voisin. L'autre semaine pourtant, il lui est venu une voiture avec livrée. Tantôt il a eu aussi une visite «très-cossue.»
«Oh! tout à fait une grande dame, interrompt Bonne Maman… Nous étions à la fenêtre à attendre le père… Nous l'avons vue descendre de voiture et regarder le cadre; nous pensions bien que c'était pour vous.
—C'était pour moi, dit André, un peu gêné.
—Un moment, nous avons eu peur qu'elle passe comme tant d'autres, à cause de vos cinq étages. Alors nous étions là toutes les quatre à la fixer, à l'aimanter sans qu'elle s'en doute avec nos quatre paires d'yeux ouverts. Nous la tirions tout doucement par les plumes de son chapeau et les dentelles de sa pelisse. «Mais montez donc, Madame, montez donc!» A la fin, elle est entrée… Il y a tant d'aimant dans les yeux qui veulent bien!»
De l'aimant, certes, elle en avait la chère créature, non seulement dans ses regards de couleur indécise, voilés ou riants comme le ciel de son Paris, mais dans sa voix, dans les draperies de sa robe. Jusqu'à la longue boucle, ombrageant son cou de statuette droit et fin, qui vous attirait par sa pointe un peu blondie, joliment tournée sur un doigt souple.
Le thé servi, pendant que ces messieurs finissaient de causer et de boire—le père Joyeuse était toujours très long à tout ce qu'il faisait, à cause de ses subites échappées dans la lune,—les jeunes filles rapprochèrent leur ouvrage, la table se couvrit de corbeilles d'osier, de broderies, de jolies laines rajeunissant de leurs tons éclatants les fleurs passées du vieux tapis, et le groupe de l'autre soir se reforma dans le cercle lumineux de l'abat-jour, au grand contentement de Paul de Géry. C'était la première soirée de ce genre qu'il passait dans Paris; elle lui en rappelait d'autres bien lointaines, bercées par les mêmes rires innocents, le bruit doux des ciseaux reposés sur la table, de l'aiguille piquant du linge, ou ce froissement du feuillet qu'on tourne, et de chers visages, à jamais disparus, serrés eux aussi autour de la lampe de famille, hélas! si brusquement éteinte…
Entré dans cette intimité charmante, désormais il n'en sortit plus, prit ses leçons parmi les jeunes filles, et s'enhardit à causer avec elles, quand le bonhomme refermait son grand livre. Ici tout le reposait de cette vie tourbillonnante où le jetait la luxueuse mondanité du Nabab; il se retrempait à cette atmosphère d'honnêteté, de simplicité, essayait aussi d'y guérir les blessures dont une main plus indifférente que cruelle lui criblait le coeur sans merci.
«Des femmes m'ont haï, d'autres femmes m'ont aimé. Celle qui m'a fait le plus de mal n'a jamais eu pour moi ni amour ni haine.» C'est cette femme dont parle Henri Heine, que Paul avait rencontrée. Félicia était pleine d'accueil et de cordialité pour lui. Il n'y avait personne à qui elle fît meilleur visage. Elle lui réservait un sourire particulier où l'on sentait la bienveillance d'un oeil d'artiste s'arrêtant sur un type qui lui plaît, et la satisfaction d'un esprit blasé que le nouveau amuse, si simple qu'il paraisse. Elle aimait cette réserve, piquante chez un méridional, la droiture de ce jugement dépourvu de toute formule artistique ou mondaine et ragaillardi d'une pointe d'accent local. Cela la changeait du coup de pouce en zigzag dessinant l'éloge par un geste de rapin, des compliments de camarades sur la manière dont elle campait un bonhomme, ou bien de ces admirations poupines, des «chaamant… très gentil» dont la gratifiaient les jeunes gandins mâchonnant le bout de leur canne. Celui-là au moins ne lui disait rien de semblable. Elle l'avait surnommé Minerve, à cause de sa tranquillité apparente, de la régularité de son profil; et de plus loin qu'elle le voyait:
«Ah! voilà Minerve… Salut, belle Minerve. Posez votre casque et causons.»
Mais ce ton familier, presque fraternel, convainquait le jeune homme de l'inutilité de son amour. Il sentait bien qu'il n'entrerait pas plus avant dans cette camaraderie féminine où manquait la tendresse, et qu'il perdait chaque jour son charme d'imprévu aux yeux de cette ennuyée de naissance qui semblait avoir déjà vécu sa vie et trouvait à tout ce qu'elle entendait ou voyait la fadeur d'un recommencement. Félicia s'ennuyait. Son art seul pouvait la distraire, l'enlever, la transporter dans une féerie éblouissante, d'où elle retombait toute meurtrie, étonnée chaque fois de ce réveil qui ressemblait à une chute. Elle se comparait elle-même à ces méduses dont l'éclat transparent, si vif dans la fraîcheur et le mouvement des vagues, s'en vient mourir sur le rivage en petites flaques gélatineuses. Pendant ces chômages artistiques où la pensée absente laisse la main lourde sur l'outil, Félicia, privée du seul nerf moral de son esprit, devenait farouche, inabordable, d'une taquinerie harcelante, revanche des mesquineries humaines contre les grands cerveaux lassés. Après qu'elle avait mis des larmes dans les yeux de tout ce qui l'aimait, cherché les souvenirs pénibles ou les inquiétudes énervantes, touché le fond brutal et meurtrissant de sa fatigue, comme il fallait toujours que quelque drôlerie se mêlât en elle aux choses les plus tristes, elle évaporait ce qui lui restait d'ennui dans une espèce de cri de fauve embêté, un bâillement rugi qu'elle appelait «le cri du chacal au désert» et qui faisait pâlir la bonne Crenmitz surprise dans l'inertie de sa quiétude.
Pauvre Félicia! C'était bien un affreux désert que sa vie quand l'art ne l'égayait pas de ses mirages, un désert morne et plat où tout se perdait, se nivelait sous la même intensité monotone, amour naïf d'un enfant de vingt ans, caprice d'un duc passionné, où tout se recouvrait d'un sable aride soufflé par les destins brûlants. Paul sentait ce néant, voulait s'y soustraire; mais quelque chose le retenait, comme un poids qui déroule une chaîne, et, malgré les calomnies entendues, les bizarreries de l'étrange créature, il s'attardait délicieusement auprès d'elle, quitte à n'emporter de cette longue contemplation amoureuse que le désespoir d'un croyant réduit à n'adorer que des images.
L'asile, c'était là-bas, dans ce quartier perdu où le vent soufflait si fort sans empêcher la flamme de monter blanche et droite, c'était le cercle de famille présidé par Bonne Maman. Oh! celle-là ne s'ennuyait pas, elle ne poussait jamais le cri du «chacal au désert.» Sa vie était trop bien remplie: le père à encourager, à soutenir, les enfants à instruire, tous les soins matériels du logis auquel la mère manque, ces préoccupations éveillées avec l'aube et que le soir endort, à moins qu'il les ramène en rêve, un de ces dévouements infatigables, mais sans effort apparent, très commodes pour le pauvre égoïsme humain, parce qu'ils dispensent de toute reconnaissance et se font à peine sentir tellement ils ont la main légère. Ce n'était pas la fille courageuse, qui travaille pour nourrir ses parents, court le cachet du matin au soir, oublie dans l'agitation d'un métier tous les embarras de la maison. Non, elle avait compris la tâche autrement, abeille sédentaire restreignant ses soins au rucher, sans un bourdonnement au dehors parmi le grand air et les fleurs. Mille fonctions: tailleuse, modiste, racommodeuse, comptable aussi, car M. Joyeuse, incapable de toute responsabilité, lui laissait la libre disposition des ressources, maîtresse de piano, institutrice.