Comme il arrive dans les familles qui ont commencé par l'aisance, Aline, en sa qualité d'aînée, avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Élise y était restée deux ans avec elle; mais les deux dernières, venues trop tard, envoyées dans de petits externats de quartier, avaient toutes leurs études à compléter, et ce n'était pas chose commode, la plus jeune riant à tout propos d'un rire de santé, d'épanouissement, de jeunesse, gazouillis d'alouette ivre de blé vert et s'envolant à perte de vue loin du pupitre et des méthodes, tandis que mademoiselle Henriette, toujours hantée par ses idées de grandeur, son amour du «cossu,» ne mordait pas non plus très volontiers au travail. Cette jeune personne de quinze ans à qui son père avait légué un peu de ses facultés imaginatives, arrangeait déjà sa vie d'avance et déclarait formellement qu'elle épouserait quelqu'un de la noblesse et n'aurait jamais plus de trois enfants: «Un garçon pour le nom, et deux petites filles… pour les habiller pareil…
—Oui, c'est cela, disait Bonne Maman, tu les habilleras pareil. En attendant, voyons un peu nos participes.»
Mais la plus occupante était Elise avec son examen subi trois fois sans succès, toujours refusée à l'histoire et se préparant à nouveau, prise d'un grand effroi et d'une méfiance d'elle-même qui lui faisaient promener partout, ouvrir à chaque instant ce malheureux traité d'histoire de France, en omnibus, dans la rue, jusque sur la table du déjeuner; mais, jeune fille déjà et fort jolie, elle n'avait plus cette petite mémoire mécanique de l'enfance où dates et événements s'incrustent pour toute la vie. Parmi d'autres préoccupations, la leçon s'envolait en une minute malgré l'apparente application de l'écolière, ses longs cils en fermant ses yeux, ses boucles balayant les pages, et sa bouche rose animée d'un petit tremblement attentif répétant dix fois à la file: «Louis dit le Hutin 1314-1316.—Philippe V dit le Long 1316-1322… 1322… Ah! Bonne Maman, je suis perdue… Jamais je ne saurai…» Alors Bonne Maman s'en mêlait, l'aidait à fixer son esprit, à emmagasiner quelques-unes de ces dates du moyen âge barbares et pointues comme les casques des guerriers du temps. Et dans les intervalles de ces travaux multiples, de cette surveillance générale et constante, elle trouvait encore moyen de chiffonner de jolies choses, de tirer de sa corbeille à ouvrage quelque menue dentelle au crochet ou la tapisserie en train qui ne la quittait pas plus que la jeune Élise son histoire de France. Même en causant, ses doigts ne restaient pas inoccupés une minute.
—Vous ne vous reposez donc jamais? lui disait de Géry, pendant qu'elle comptait à demi-voix les points de sa tapisserie, «trois, quatre, cinq,» pour en varier les nuances.
«Mais c'est du repos ce travail-là, répondait-elle… Vous ne pouvez, vous autres hommes, savoir combien un travail à l'aiguille est utile à l'esprit des femmes. Il régularise la pensée, fixe sur un point la minute qui passe et ce qu'elle emporterait avec elle… Et que de chagrins calmés, d'inquiétudes oubliées grâce à cette attention toute physique, à cette répétition d'un mouvement égal, où l'on retrouve—de force et bien vite—l'équilibre de tout son être… Cela ne m'empêche pas d'être à ce qu'on dit autour de moi, de vous écouter encore mieux que je ne le ferais dans l'inaction… trois, quatre, cinq…»
Oh! oui, elle écoutait. C'était visible à l'animation de son visage, à la façon dont elle se redressait tout à coup, l'aiguille en l'air, le fil tendu sur son petit doigt relevé. Puis elle repartait bien vite à l'ouvrage, quelquefois en jetant un mot juste et profond, qui s'accordait en général avec ce que pensait l'ami Paul. Une similitude de natures, des responsabilités et des devoirs pareils rapprochaient ces deux jeunes gens, les faisaient s'intéresser à leurs préoccupations réciproques. Elle savait le nom de ses deux frères, Pierre et Louis, ses projets pour leur avenir quand ils sortiraient du collège… Pierre voulait être marin… «Oh! non, pas marin, disait Bonne Maman, il vaut bien mieux qu'il vienne à Paris avec vous.» Et comme il avouait que Paris l'effrayait pour eux, elle se moquait de ses terreurs, l'appelait provincial, remplie d'affection pour la ville où elle était née, où elle avait grandi chastement, et qui lui donnait en retour ces vivacités, ces raffinements de nature, cette bonne humeur railleuse qui feraient penser que Paris avec ses pluies, ses brouillards, son ciel qui n'en est pas un, est la véritable patrie des femmes, dont il ménage les nerfs et développe les qualités intelligentes et patientes.
Chaque jour Paul de Géry appréciait mieux mademoiselle Aline,—il était seul à la nommer ainsi dans la maison,—et, chose étrange! ce fut Félicia qui acheva de resserrer leur intimité. Quels rapports pouvaient-ils y avoir entre cette fille d'artiste, lancée dans les sphères les plus hautes, et cette petite bourgeoise perdue au fond d'un bourg? Des rapports d'enfance et d'amitié, des souvenirs communs, la grande cour de l'institution Belin, où elles avaient joué trois ans ensemble. Paris est plein de ces rencontres. Un nom prononcé au hasard de la conversation éveille tout à coup cette question stupéfaite:
«Vous la connaissez donc?
—Si je connais Félicia… Mais nous étions voisines de pupitre en première classe. Nous avions le même jardin. Quelle bonne fille, belle, intelligente…»
Et, voyant le plaisir qu'on prenait à l'écouter, Aline rappelait les temps si proches qui déjà lui faisaient un passé, charmeur et mélancolique comme tous les passés. Elle était bien seule dans la vie, la petite Félicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir, personne pour elle; excepté de temps en temps une bonne dame un peu ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Félicia appelait la Fée. Elle avait ainsi des surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les vacances on se voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier de M. Ruys, invitait Félicia pour des journées entières, journées bien courtes, entremêlées de travail, de musique, de rêves à deux, de jeunes causeries en liberté. «Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette ardeur qu'elle mettait à tout, comme j'étais heureuse de l'entendre… Que de choses j'ai comprises par elle, dont je n'aurais jamais eu aucune idée! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou à l'exposition du 1er mai, cette émotion particulière que vous cause une belle sculpture, un beau tableau, me reporte tout de suite à Félicia. Dans ma jeunesse elle a représenté l'art, et cela allait bien à sa beauté, à sa nature un peu décousue mais si bonne, où je sentais quelque chose de supérieur à moi, qui m'enlevait très haut sans m'intimider… Elle a cessé de me voir tout à coup… Je lui ai écrit, pas de réponse… Ensuite la gloire est venue pour elle, pour moi les grands chagrins, les devoirs absorbants… Et de toute cette amitié, bien profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans… «trois, quatre, cinq…» il ne reste plus rien que de vieux souvenirs à remuer comme une cendre éteinte…»
Penchée sur son travail, la vaillante fille se dépêchait de compter ses points, d'enfermer son chagrin dans les dessins capricieux de sa tapisserie, pendant que de Géry, ému d'entendre le témoignage de cette bouche pure en face des calomnies de quelques gandins évincés ou de camarades jaloux, se sentait relevé, rendu à la fierté de son amour. Cette sensation lui parut si douce qu'il revint la chercher très souvent, non seulement les soirs de leçon, mais d'autres soirs encore, et qu'il oubliait presque d'aller voir Félicia, pour le plaisir d'entendre Aline parler d'elle.
Un soir, comme il sortait de chez les Joyeuse, Paul trouva sur le palier le voisin, M. André, qui l'attendait et prit son bras fébrilement:
«M. de Géry, lui dit-il d'une voix tremblante, avec des yeux flamboyants derrière leurs lunettes, la seule chose qu'on pût voir de son visage dans la nuit, j'ai une explication à vous demander. Voulez-vous monter chez moi un instant?…»
Il n'y avait entre ce jeune homme et lui que des relations banales de deux habitués de la même maison, qu'aucun autre lien ne rattache, qui semblent même séparés par une certaine antipathie de nature, de manière d'être. Quelle explication pouvaient-ils donc avoir ensemble? Il le suivit fort intrigué.
L'aspect du petit atelier transi sous son vitrage, la cheminée vide, le vent soufflant comme au dehors et faisant vaciller la bougie, seule flamme de cette veillée de pauvre et de solitaire reflétée sur des feuillets épars tout griffonnés, enfin cette atmosphère des endroits habités où l'âme des habitants se respire, fit comprendre à de Géry l'abord exalté d'André Maranne, ses longs cheveux rejetés et flottants, cette apparence un peu excentrique, bien excusable quand on la paye d'une vie de souffrances et de privations, et sa sympathie alla tout de suite vers ce courageux garçon dont il devinait d'un coup d'oeil toutes les fiertés énergiques. Mais l'autre était bien trop ému pour s'apercevoir de cette évolution. Sitôt la porte refermée, avec l'accent d'un héros de théâtre s'adressant au traître séducteur:
«Monsieur de Géry, lui dit-il, je ne suis pas encore un Cassandre…»
Et devant la stupéfaction de son interlocuteur:
«Oui, oui, nous nous entendons… J'ai très bien compris ce qui vous attire chez M. Joyeuse, et l'accueil empressé qu'on vous y fait ne m'a pas échappé non plus… Vous êtes riche, vous êtes noble, on ne peut hésiter entre vous et le pauvre poète qui fait un métier ridicule pour laisser tout le temps d'arriver au succès, lequel ne viendra peut-être jamais… Mais je ne me laisserai pas voler mon bonheur… Nous nous battrons, Monsieur, nous nous battrons, répétait-il excité par le calme pacifique de son rival… J'aime depuis longtemps mademoiselle Joyeuse… Cet amour est le but, la gaieté et la force d'une existence très dure, douloureuse par bien des côtés. Je n'ai que cela au monde, et je préférerais mourir que d'y renoncer.»
Bizarrerie de l'âme humaine! Paul n'aimait pas cette charmante Aline. Tout son coeur était à une autre. Il y pensait, seulement, comme à une amie, la plus adorable des amies. Eh bien! l'idée que Maranne s'en occupait, qu'elle répondait sans doute à cette attention amoureuse, lui procura le frisson jaloux d'un dépit, et ce fut assez vivement qu'il demanda si mademoiselle Joyeuse connaissait ce sentiment d'André et l'avait autorisé de quelque façon à proclamer ainsi ses droits.
«Oui, Monsieur, mademoiselle Élise sait que je l'aime, et avant vos fréquentés visites…
—Élise… c'est d'Élise que vous parlez?
—Et de qui voulez-vous donc que ce soit?… Les deux autres sont trop jeunes…»
Il entrait bien dans les traditions de la famille, celui-là. Pour lui, les vingt ans de Bonne Maman, sa grâce triomphante étaient dissimulés par un surnom plein de respect et ses attributions providentielles.
Une très courte explication ayant calmé l'esprit d'André Maranne, il présenta ses excuses à de Géry, le fit asseoir sur le fauteuil en bois sculpté qui servait à la pose, et leur causerie prit vite un caractère intime et sympathique, amené par l'aveu si vif du début. Paul confessa qu'il était amoureux, lui aussi, et qu'il ne venait si souvent chez M. Joyeuse que pour parler de celle qu'il aimait avec Bonne Maman qui l'avait connue autrefois.
«C'est comme moi, dit André. Bonne Maman a toutes mes confidences; mais nous n'avons encore rien osé dire au père. Ma situation est trop médiocre… Ah! quand j'aurai fait jouerRévolte!»
Alors ils parlèrent de ce fameux drameRévolte!auquel il travaillait depuis six mois, le jour, la nuit, qui lui avait tenu chaud pendant tout l'hiver, un hiver bien rude, mais dont la magie de la composition corrigeait les rigueurs dans le petit atelier qu'elle transformait. C'est là, dans cet étroit espace, que tous les héros de sa pièce étaient apparus au poète comme des kobolds familiers tombés du toit ou chevauchant des rayons de lune, et avec eux les tapisseries de haute lisse, les lustres étincelants, les fonds de parc aux perrons lumineux, tout le luxe attendu des décors, ainsi que le tumulte glorieux de sa première représentation dont la pluie criblant le vitrage, les écriteaux qui claquaient sur la porte figuraient pour lui les applaudissements, tandis que le vent, passant en bas dans le triste chantier de démolitions avec un bruit de voix flottantes apportées de loin et loin remportées, ressemblait à la rumeur des loges ouvertes sur le couloir et laissant circuler le succès parmi les caquetages et l'étourdissement de la foule. Ce n'était pas seulement la gloire et l'argent qu'elle devait lui procurer, cette bienheureuse pièce, mais quelque chose de plus précieux encore. Aussi avec quel soin il feuilletait le manuscrit en cinq gros cahiers tout de bleu recouverts, de ces cahiers comme la Levantine en étalait sur le divan de ses siestes et qu'elle marquait de son crayon directorial.
Paul s'étant, à son tour, rapproché de la table, afin d'examiner le chef-d'oeuvre, son regard fut attiré par un portrait de femme richement encadré, et qui, si près du travail de l'artiste, semblait être là pour y présider… Élise, sans doute?… Oh! non, André n'avait pas encore le droit de sortir de son entourage protecteur le portrait de sa petite amie… C'était une femme d'une quarantaine d'années, l'air doux, blonde, et d'une grande élégance. En là voyant, de Géry ne put retenir une exclamation.
«Vous la connaissez? fit André Maranne.
—Mais oui… madame Jenkins, la femme du docteur Irlandais. J'ai soupé chez eux cet hiver.
—C'est ma mère…» Et le jeune homme ajouta sur un ton plus bas:
«Madame Maranne a épousé en secondes noces le docteur Jenkins… Vous êtes surpris, n'est-ce pas, de me voir dans cette détresse quand mes parents vivent au milieu du luxe?… Mais, vous savez, les hasards de la famille groupent parfois ensemble des natures si différentes… Mon beau-père et moi nous n'avons pu nous entendre… Il voulait faire de moi un médecin, tandis que je n'avais de goût que pour écrire. Alors, afin d'éviter des débats continuels dont ma mère souffrait, j'ai préféré quitter la maison et tracer mon sillon tout seul, sans le secours de personne… Rude affaire! les fonds manquaient… Toute la fortune est à ce… à M. Jenkins… Il s'agirait de gagner sa vie, et vous n'ignorez pas comme c'est une chose difficile pour des gens tels que nous, soi-disant bien élevés… Dire que, dans tout l'acquis de ce qu'on est convenu d'appeler une éducation complète, je n'ai trouvé que ce jeu d'enfant à l'aide duquel je pouvais espérer gagner mon pain. Quelques économies, ma bourse de jeune homme, m'ont servi à acheter mes premiers outils, et je me suis installé bien loin, tout au bout de Paris, pour ne pas gêner mes parents. Entre nous, je crois que je ne ferai jamais fortune dans la photographie. Les premiers temps surtout ont été d'un dur… Il ne venait personne, ou, si par hasard quelque malheureux montait, je le manquais, je le répandais sur ma plaque en un mélange blafard et vague comme une apparition. Un jour, dans tout le commencement, il m'est arrivé une noce, la mariée tout en blanc, le marié avec un gilet… comme ça!… Et tous les invités dans des gants blancs qu'ils tenaient à conserver sur leur portrait pour la rareté du fait… Non, j'ai cru que je deviendrais fou… Ces figures noires, les grandes taches blanches de la robe, des gants, des fleurs d'oranger, la malheureuse mariée en reine des Niams-Niams sous sa couronne qui fondait dans ses cheveux… Et tous si pleins de bonne volonté, d'encouragements pour l'artiste… Je les ai recommencées au moins vingt fois, tenus jusqu'à cinq heures du soir. Ils ne m'ont quitté qu'à la nuit pour aller dîner. Voyez-vous cette journée de noces passée dans une photographie…»
Pendant qu'André lui racontait avec cette bonne humeur les tristesses de sa vie, Paul se rappelait la sortie de Félicia à propos des bohèmes et tout ce qu'elle disait à Jenkins sur ces courages exaltés, avides de privations et d'épreuves. Il songeait aussi à la passion d'Aline pour son cher Paris dont il ne connaissait, lui, que les excentricités malsaines, tandis que la grande ville cachait dans ses replis tant d'héroïsmes inconnus et de nobles illusions. Cette impression déjà ressentie à l'abri de la grosse lampe des Joyeuse, il l'avait peut-être plus vive dans ce milieu moins tiède, moins tranquille, où l'art mettait en plus son incertitude désespérée ou glorieuse; et c'est le coeur touché qu'il écoutait André Maranne lui parler d'Élise, de l'examen si long à passer, de la photographié difficile, de tout cet imprévu de sa vie, qui cesserait certainement «quand il aurait fait jouerRévolte,» un adorable sourire accompagnant sur les lèvres du poète cet espoir si souvent formulé et qu'il se dépêchait de railler lui-même comme pour ôter aux autres le droit de le faire.
Vraiment la fortune à Paris a des tours de roue vertigineux!
Avoir vu laCaisse territorialecomme je l'ai vue, des pièces sans feu, jamais balayées, le désert avec sa poussière, haut de ça de protêts sur les bureaux, tous les huit jours une affiche de vente à la porte, mon fricot répandant là-dessus l'odeur d'une cuisine pauvre; puis assister maintenant à la reconstitution de notre Société dans ses salons meublés à neuf, où je suis chargé d'allumer des feux de ministère, au milieu d'une foule affairée, des coups de sifflet, des sonnettes électriques, des piles d'écus qui s'écroulent, cela tient du prodige. Il faut que je me regarde moi-même pour y croire, que j'aperçoive dans une glace mon habit gris de fer, rehaussé d'argent, ma cravate blanche, ma chaîne d'huissier comme j'en avais une à la Faculté les jours de séance… Et dire que pour opérer cette transformation, pour ramener sur nos fronts la gaieté mère de la concorde, rendre à notre papier sa valeur décuplée, à notre cher gouverneur l'estime et la confiance dont il était si injustement privé, il a suffi d'un homme, de ce richard surnaturel que les cent voix de la renommée désignent sous le nom de Nabab.
Oh! la première fois qu'il est venu dans les bureaux, avec sa belle prestance, sa figure un peu chiffonnée peut-être, mais si distinguée, ses manières d'un habitué des cours, à tu et à toi avec tous les princes d'Orient, enfin ce je ne sais pas quoi d'assuré et de grand que donne l'immense fortune, j'ai senti mon coeur se fondre dans mon gilet à deux rangs de boutons. Ils auront beau dire avec leurs grands mots d'égalité, de fraternité, il y a des hommes qui sont tellement au-dessus des autres qu'on voudrait s'aplatir devant eux, trouver des formules d'adoration nouvelles pour les forcer à s'occuper de vous. Hâtons-nous d'ajouter que je n'ai eu besoin de rien de semblable pour attirer l'attention du Nabab. Comme je m'étais levé sur son passage,—ému, mais toujours digne, on peut se fier à Passajon,—il m'a regardé en souriant et il a dit à demi-voix au jeune homme qui l'accompagnait: «Quelle bonne tête de…» puis un mot après que je n'ai pas bien entendu, un mot enart, comme léopard. Pourtant non, ça ne doit pas être cela, je ne me sache pas une tête de léopard. Peut-être Jean Bart, quoique cependant je ne vois pas le rapport… Enfin, il a toujours dit: «Quelle bonne tête de…» et cette bienveillance m'a rendu fier. Du reste, tous ces messieurs sont avec moi d'une bonté, d'une politesse. Il paraît qu'il y a eu une discussion à mon sujet dans le conseil pour savoir si on me garderait ou si l'on me renverrait comme notre caissier, cette espèce de grincheux qui parlait toujours de «faire fiche» le monde aux galères et qu'on a prié d'aller fabriquer ailleurs ses devants de chemises économiques. Bien fait! Ça lui apprendra à être grossier avec les gens.
Pour moi, M. le gouverneur a bien voulu oublier mes paroles un peu vives en souvenir de mes états de services à laterritorialeet ailleurs; et à la sortie du conseil, il m'a dit avec son accent musical: «Passajon, vous nous restez.» On se figure si j'ai été heureux, si je me suis confondu en marques de reconnaissance. Songez donc! Je serais parti avec mes quatre sous sans espoir d'en gagner jamais d'autres, obligé d'aller cultiver ma vigne dans ce petit pays de Montbars, bien étroit pour un homme qui a vécu au milieu de toute l'aristocratie financière de Paris et des coups de banque qui font les fortunes. Au lieu de cela, me voilà établi à nouveau dans une place magnifique, ma garde-robe renouvelée, et mes économies, que j'ai palpées tout un jour, confiées aux bons soins du gouverneur qui s'est chargé de les faire fructifier. Je crois qu'il s'y entend à la manoeuvre celui-là. Et pas la moindre inquiétude à avoir. Toutes les craintes s'évanouissent devant le mot à la mode en ce moment dans tous les conseils d'administration, dans toutes ses réunions d'actionnaires, à la Bourse, sur les boulevards, et partout: «le Nabab est dans l'affaire…» C'est-à-dire l'or déborde, les pirescombinazionesont excellents.
Il est si riche cet homme-là!
Riche à un point qu'on ne peut pas croire. Est-ce qu'il ne vient pas de prêter de la main à la main quinze millions au bey de Tunis… Je dis bien, quinze millions. Histoire de faire une niche aux Hemerlingue, qui voulaient le brouiller avec ce monarque et lui couper l'herbe sous le pied dans ces beaux pays d'Orient où elle pousse dorée, haute et drue… C'est un vieux turc que je connais, le colonel Brahim, un de nos conseils à laTerritoriale, qui a arrangé cette affaire. Naturellement, le bey qui se trouvait, paraît-il, à court d'argent de poche, a été très touché de l'empressement du Nabab à l'obliger, et il vient de lui envoyer par Brahim une lettre de remercîment dans laquelle il lui annonce qu'à son prochain voyage à Vichy il passera deux jours chez lui, à ce beau château de Saint-Romans, que l'ancien bey, le frère de celui-ci, a déjà honoré de sa visite. Vous pensez, quel honneur! Recevoir un prince régnant. Les Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui avaient si bien manoeuvré, le fils à Tunis, le père à Paris, pour mettre le Nabab en défaveur… C'est vrai aussi que quinze millions sont une grosse somme. Et ne dites pas: «Passajou nous en compte.» La personne qui m'a mis au courant de l'histoire a tenu entre ses mains le papier envoyé par le bey dans une enveloppe de soie verte timbrée du sceau royal. Si elle ne l'a pas lu, c'est que le papier était écrit en lettres arabes, sans quoi il en aurait pris connaissance comme de toute la correspondance du Nabab. Cette personne, c'est son valet de chambre, M. Noël, auquel j'ai eu l'honneur d'être présenté vendredi dernier à une petite soirée de gens en condition qu'il offrait à tout son entourage. Je consigne le récit de cette fête dans mes mémoires, comme une des choses les plus curieuses que j'ai vues pendant mes quatre ans passés de séjour à Paris.
J'avais cru d'abord quand M. Francis, le valet de chambre de Monpavon, me parla de la chose, qu'il s'agissait d'une de ces petites boustifailles clandestines comme on en fait quelquefois dans les mansardes de notre boulevard avec les restes montés par mademoiselle Séraphine et les autres cuisinières de la maison, où l'on boit du vin volé, où l'on s'empiffre, assis su des malles avec le tremblement de la peur et deux bougies qu'on éteint au moindre craquement dans les couloirs. Ces cachotteries répugnent à mon caractère… Mais quand je reçus, comme pour le bal des gens de maison, une invitation sur papier rose écrite d'une très belle main:
_M. Noël pri M… de se rendre à sa soire du 25 couran.
On soupra._
Je vis bien, malgré l'orthographe défectueuse, qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux et d'autorisé; je m'habillai donc de ma plus neuve redingote, de mon linge le plus fin, et me rendis place Vendôme, à l'adresse indiquée par l'invitation.
M. Noël avait profité pour donner sa fête d'une première représentation à l'Opéra où la belle société se rendait en masse, ce qui mettait jusqu'à minuit la bride sur le cou à tout le service et la baraque entière à notre disposition. Nonobstant, l'amphitryon avait préféré nous recevoir en haut dans sa chambre, et je l'approuvai fort, étant en cela de l'avis du bonhomme:
Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre!
Mais parlez-moi des combles de la place Vendôme. Un tapis-feutre sur le carreau, le lit caché dans une alcove, des rideaux d'algérienne à raies rouges, une pendule à sujet en marbre vert, le tout éclairé par des lampes modérateurs. Notre doyen, M. Chalmette n'est pas mieux logé que cela à Dijon. J'arrivai sur les neuf heures avec le vieux Francis à Monpavon, et je dois avouer que mon entrée fit sensation, précédé que j'étais par mon passé académique, ma réputation de civilité et de grand savoir. Ma belle mine fit le reste, car il faut bien dire qu'on sait se présenter. M. Noël, en habit noir, très brun de peau, favoris en côtelette, vint au devant de nous:
—Soyez le bienvenu, monsieur Passajou, me dit-il; et prenant ma casquette à galons d'argent que j'avais gardée, pour entrer, à la main droite, selon l'usage, il la donna à un nègre gigantesque en livrée rouge et or.
—Tiens, Lakdar, accroche ça… et ça…, ajouta-t-il par manière de risée en lui allongeant un coup de pied en un certain endroit du dos.
On rit beaucoup de cette saillie, et nous nous mîmes à causer d'amitié. Un excellent garçon, ce M. Noël, avec son accent du Midi, sa tournure décidée, la rondeur et la simplicité de ses manières. Il m'a fait penser au Nabab, moins la distinction toutefois. J'ai remarqué d'ailleurs ce soir-là que ces ressemblances sont fréquentes chez les valets de chambre qui, vivant en commun avec leurs maîtres, dont ils sont toujours un peu éblouis, finissent par prendre de leur genre et de leurs façons. Ainsi M. Francis a un certain redressement du corps en étalant son plastron de linge, une manie de lever les bras pour tirer ses manchettes, c'est le Monpavon tout craché. Quelqu'un, par exemple, qui ne ressemble pas à son maître, c'est Joë, le cocher du docteur Jenkins. Je l'appelle Joë, mais à la soirée tout le monde l'appelait Jenkins; car dans ce monde-là, les gens d'écurie se donnent entre eux le nom de leurs patrons, se traitent de Bois-l'Héry, de Monpavon et du Jenkins tout court. Est-ce pour avilir les supérieurs, relever la domesticité? Chaque pays a ses usages; il n'y a qu'un sot qui doive s'en étonner. Pour en revenir à Joë Jenkins, comment le docteur si affable, si parfait de tout point, peut-il garder à son service cette brute gonflée deporteret deginqui reste silencieuse pendant des heures, puis, au premier coup de boisson dans la tête, se met à hurler, à vouloir boxer tout le monde, à preuve la scène scandaleuse qui venait d'avoir lieu quand nous sommes entrés.
Le petit groom du marquis, Tom Bois-l'Héry comme on l'appelle ici, avait voulu rire avec ce malotru d'Irlandais qui—sur une raillerie de gamin Parisien—lui avait riposté par un terrible coup de poing de Belfast au milieu de la figure.
—Saucisson à pattes, moâ!… Saucisson à à pattes, moâ!…» répétait le cocher en suffoquant, tandis qu'on emportait son innocente victime dans la pièce à côté, où ces dames et demoiselles étaient en train du lui bassiner le nez. L'agitation s'apaisa bientôt grâce à notre arrivée, grâce aussi aux sages paroles de M. Barreau, un homme d'âge, posé et majestueux, dans mon genre. C'est le cuisinier du Nabab, un ancien chef du café Anglais que Cardailhac, le directeur des Nouveautés, a procuré à son ami. A le voir en habit, cravate blanche, sa figure pleine et rasée, vous l'auriez pris pour un des grands fonctionnaires de l'Empire. Il est vrai qu'un cuisinier dans une maison ou l'on a tous les matins la table mise pour trente personnes, plus le couvert de Madame, tout cela se nourrissant de fin et de surfin, n'est pas un fricoteur ordinaire. Il touche des appointements de colonel, logé, nourri, et puis la gratte! On ne s'imagine pas ce que c'est que la gratte dans une boîte comme celle-ci. Aussi chacun lui parlait-il respectueusement, avec les égards dus à un homme de son importance: «Monsieur Barreau» par-ci, «Mon cher monsieur Barreau» par là. C'est qu'il ne faut pas s'imaginer que les gens de maison entre eux soient tous compères et compagnons. Nulle part plus que chez eux on n'observe la hiérarchie. Ainsi j'ai bien vu à la soirée de M. Noël que les cochers ne frayaient pas avec leurs palefreniers, ni les valets de chambre avec les valets de pied et les chasseurs, pas plus que l'argentier, le maître d'hôtel ne se mêlaient au bas office; et lorsque M. Barreau faisait une petite plaisanterie quelconque, c'était plaisir de voir comme ses sous-ordres avaient l'air de s'amuser. Je ne suis pas contre ces choses-là. Bien au contraire. Comme disait notre doyen: «Une société sans hiérarchie, c'est une maison sans escalier.» Seulement le fait m'a paru bon à relater dans mes mémoires.
La soirée, je n'ai pas besoin de le dire, ne jouit de tout son éclat qu'au retour de son plus bel ornement, les dames et demoiselles qui étaient allées soigner le petit Tom, femmes de chambre aux cheveux luisants et pommadés, femmes de charge en bonnets garnis de rubans, négresses, gouvernantes, brillante assemblée où j'eus tout de suite beaucoup de prestige grâce à ma tenue respectable et au surnom de «mon oncle» que les plus jeunes parmi ces aimables personnes voulurent bien me donner. Je pense qu'il y avait là pas mal de friperie, de la soie, de la dentelle, même du velours assez fané, des gants à huit boutons nettoyés plusieurs fois et de la parfumerie ramassée sur la table de toilette de madame, mais les visages étaient contents, les esprits tout à la gaieté, et je sus me faire un petit coin très animé, toujours à la convenance—cela va sans dire—et comme il sied à un individu dans ma position. Ce fut du reste le ton général de la soirée. Jusque vers la fin du repas je n'entendis aucun de ces propos malséants, aucune de ces histoires scandaleuses qui amusent si fort ces messieurs du conseil; et je me plais à constater que Bois-l'Héry le cocher, pour ne citer que celui-là, est autrement bien élevé que Bois-l'Héry le maître.
M. Noël, seul, tranchait par son ton familier et la vivacité de ses reparties. En voilà un qui ne se gêne pas pour appeler les choses par leur nom. C'est ainsi qu'il disait tout haut à M. Francis, d'un bout à l'autre du salon: «Dis donc, Francis, ton vieux filou nous a encore tiré une carotte cette semaine…» Et comme l'autre se rengorgeait d'un air digne, M. Noël s'est mis à rire: «T'offusque pas, ma vieille… Le coffre est solide… Vous n'en viendrez jamais à bout.» Et c'est alors qu'il nous a raconté le prêt des quinze millions dont j'ai parlé plus haut.
Cependant je m'étonnais de ne voir faire aucun préparatif pour ce souper que mentionnaient les cartes d'invitation, et je manifestais tout bas mon inquiétude à une de mes charmantes nièces qui me répondit:
«On attend M. Louis.
—M. Louis?…
—Comment! Vous ne connaissez pas M. Louis, le valet de chambre du duc de Mora?»
On m'apprit alors ce qu'était cet influent personnage dont les préfets, les sénateurs, même les ministres recherchent la protection, et qui doit la leur faire payer salé, puisqu'avec ses douze cents francs d'appointements chez le duc, il a économisé vingt-cinq mille livres de rente, qu'il a ses demoiselles en pension au Sacré-Coeur, son garçon au collège Bourdaloue, et un chalet en Suisse où toute la famille va s'installer aux vacances.
Le personnage arriva par là-dessus; mais rien dans son physique n'aurait fait deviner cette position unique à Paris. Pas de majesté dans la tournure, un gilet boutonné jusqu'au col, l'air chafouin et insolent, et une façon de parler sans remuer les lèvres, bien malhonnête pour ceux qui vous écoutent.
Il salua l'assemblée d'un léger mouvement de tête, tendit un doigt à M. Noël, et nous étions là à nous regarder, glacés par ses grandes manières, quand une porte s'ouvrit au fond et le souper nous apparut avec toutes sortes de viandes froides, des pyramides de fruits, des bouteilles de toutes les formes, sous les feux de deux candélabres.
«Allons, messieurs, la main aux dames…»
En une minute nous voici installés, ces dames assises avec les plus âgés ou les plus conséquents de nous tous, les autres debout, servant, bavardant, buvant dans tous les verres, piquant un morceau dans toutes les assiettes. J'avais M. Francis pour voisin, et je dus entendre ses rancunes contre M. Louis, dont il jalousait la place si belle en comparaison de celle qu'il occupait chez son décavé de la noblesse.
«C'est un parvenu, me disait-il tout bas… Il doit sa fortune à sa femme, à Madame Paul.»
Il paraît que cette Madame Paul est une femme de charge, depuis vingt ans chez le duc, et qui s'entend comme personne à lui fabriquer une certaine pommade pour des incommodités qu'il a. Mora ne peut pas s'en passer. Voyant cela, M. Louis a fait la cour à cette vieille dame, l'a épousée quoique bien plus jeune qu'elle; et afin de ne pas perdre sa garde-malade aux pommades, l'Excellence a pris le mari pour valet de chambre. Au fond, malgré ce que je disais à M. Francis, moi je trouvais ça très bien et conforme à la plus saine morale puisque le maire et le curé y ont passé. D'ailleurs, cet excellent repas, composé de nourritures fines et très chères que je ne connaissais pas même de nom, m'avait bien disposé l'esprit à l'indulgence et à la bonne humeur. Mais tout le monde n'était pas dans les mêmes dispositions, car j'entendais de l'autre côté de la table la voix de basse-taille de M. Barreau qui grondait:
«De quoi se mêle-t-il? Est-ce que je mets le nez dans son service? D'abord c'est Bompain que ça regarde et pas lui… Et puis, quoi! Qu'est-ce qu'on me reproche? Le boucher m'envoie cinq paniers de viande tous les matins. Je n'en use que deux, je lui revends les trois autres. Quel est le chef qui ne fait pas ça? Comme si, au lieu de venir espionner dans mon sous-sol, il ne ferait pas mieux de veiller au grand coutage de là-haut. Quand je pense qu'en trois mois la clique du premier a fumé pour vingt-huit mille francs de cigares… Vingt-huit mille francs! Demandez à Noël si je mens. Et au second, chez madame, c'est là qu'il y en a un beau gâchis de linge, de robes jetées au bout d'une fois, des bijoux à poignées, des perles qu'on écrase en marchant. Oh! mais, attends un peu, je te le repincerai ce petit monsieur-là.»
Je compris qu'il s'agissait de M. de Géry, ce jeune secrétaire du Nabab qui vient souvent à laTerritoriale, où il est toujours à farfouiller dans les livres. Très poli certainement, mais un garçon très fier qui ne sait pas se faire valoir. Ça n'a été autour de la table qu'un concert de malédictions contre lui. M. Louis lui-même a pris la parole à ce sujet avec son grand air:
«Chez nous, mon cher monsieur Barreau, le cuisinier a eu tout récemment une histoire dans le genre de la vôtre avec le chef de cabinet de Son Excellence qui s'était permis de lui faire quelques observations sur la dépense. Le cuisinier est monté chez le duc dare-dare en tenue d'office, et la main sur le cordon de son tablier: «Que votre Excellence choisisse entre monsieur et moi…» Le duc n'a pas hésité. Des chefs de cabinet on en trouve tant qu'on en veut; tandis que les bons cuisiniers, on les connaît. Il y en a quatre en tout dans Paris… Je vous compte, mon cher Barreau… Nous avons congédié notre chef de cabinet en lui donnant une préfecture de première classe comme consolation; mais nous avons gardé notre chef de cuisine.
—Ah! voilà… dit M. Barreau, qui jubilait d'entendre cette histoire… Voilà ce que c'est de servir chez un grand seigneur… Mais les parvenus sont les parvenus, qu'est-ce que vous voulez?
—Et Jansoulet n'est que ça, ajouta M. Francis en tirant ses manchettes… Un homme qui a été portefaix à Marseille.»
La-dessus, M. Noël prit la mouche.
«Hé! là-bas, vieux Francis, vous êtes tout de même bien content de l'avoir pour payer vos cuites de bouillotte, le portefaix de la Cannebière… On t'en collera des parvenus comme nous, qui prêtent des millions aux rois et que les grands seigneurs comme Mora ne rougissent pas d'admettre à leur table…
—Oh! à la campagne,» ricana M. Francis en faisant voir sa vieille dent.
L'autre se leva, tout rouge, il allait se fâcher, mais M. Louis fit signe avec la main qu'il avait quelque chose à dire et M. Noël s'assit tout de suite, mettant comme nous tous son oreille en cornet pour ne rien perdre des augustes paroles.
«C'est vrai, disait le personnage, parlant du bout des lèvres et sirotant son vin à petits coups, c'est vrai que nous avons reçu le Nabab à Grandbois l'autre semaine. Il s'est même passé quelque chose de très amusant… Nous avons beaucoup de champignons dans le second parc, et Son Excellence s'amuse quelquefois à en ramasser. Voilà qu'à dîner on sert un grand plat d'oranges. Il y avait là, chose… machin… comment donc… Marigny, le ministre de l'intérieur, Monpavon, et votre maître, mon cher Noël. Les champignons font le tour de la table, ils avaient bonne mine, ces messieurs, en remplissent leurs assiettes, excepté M. le duc qui ne les digère pas et croit par politesse devoir dire à ses invités: «Oh! vous savez, ce n'est pas que je me méfie. Ils sont très sûrs… C'est moi-même qui les ai cueillis.
—Sapristi! dit Monpavon en riant, alors, mon cher Auguste, permettez que je n'y goûte pas.» Marigny, moins familier, regardait son assiette de travers.
«Mais si, Monpavon, je vous assure… ils ont l'air très sains ces champignons. Je regrette vraiment de n'avoir plus faim.»
Le duc restait très sérieux.
«Ah ça! monsieur Jansoulet, j'espère bien que vous n'allez pas me faire cet affront, vous aussi. Des champignons choisis par moi.
—Oh! Excellence, comment donc!… Mais les yeux fermés.»
Vous pensez s'il avait de la veine, ce pauvre Nabab, pour la première fois qu'il mangeait chez nous. Duperron, qui servait en face de lui, nous à raconté ça à l'office. Il paraît qu'il n'y avait rien de plus comique que de voir le Jansoulet se bourrer de champignons en roulant des yeux épouvantés, pendant que les autres le regardaient curieusement sans toucher à leurs assiettes. Il en suait, le malheureux! Et ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'il en a repris, il a eu le courage d'en reprendre. Seulement il se fourrait des verrées de vin comme un maçon, entre chaque bouchée… Eh bien! voulez-vous que je vous dise? C'est très malin ce qu'il a fait là; et ça ne m'étonne plus maintenant que ce gros bouvier soit devenu le favori des souverains. Il sait où les flatter, dans les petites prétentions qu'on n'avoue pas… Bref, le duc est toqué de lui depuis ce jour.»
Cette historiette fit beaucoup rire, et dissipa les nuages assemblés par quelques paroles imprudentes. Et alors, comme le vin avait délié les langues, que chacun se connaissait mieux, on posa les coudes sur la table et l'on se mit à parler des maîtres, des places où l'on avait servi, de ce qu'on y avait vu de drôle. Ah! j'en ai entendu de ces aventures, j'en ai vu défiler de ces intérieurs. Naturellement j'ai fait aussi mon petit effet avec l'histoire de mon garde-manger à laTerritoriale, l'époque où je mettais mon fricot dans la caisse vide, ce qui n'empêchait pas notre vieux caissier, très formaliste, de changer le mot de la serrure tous les deux jours, comme s'il y avait eu dedans tous les trésors de la Banque de France. M. Louis a paru prendre plaisir à mon anecdote. Mais le plus étonnant, ça été ce que le petit Bois-l'Héry, avec son accent de voyou parisien, nous a raconté du ménage de ses maîtres…
Marquis et marquise de Bois-l'Héry, deuxième étage, boulevard Haussmann. Un mobilier comme aux Tuileries, du satin bleu sur tous les murs, des chinoiseries, des tableaux, des curiosités, un vrai musée, quoi! débordant jusque sur le palier. Service très calé: six domestiques, l'hiver livrée marron, l'été livrée nankin. On voit ces gens-là partout, aux petits lundis, aux courses, aux premières représentations, aux bals d'ambassade, et toujours leur nom dans les journaux avec une remarque sur les belles toilettes de madame et le chic épatant de monsieur… Eh bien! tout ça n'est rien du tout que du fla-fla, du plaqué, de l'apparence, et quand il manque cent sous au marquis, personne ne les lui prêterait sur ses possessions… Le mobilier est loué à la quinzaine chez Fitily, le tapissier des cocottes. Les curiosités, les tableaux appartiennent au vieux Schwalbach, qui adresse là ses clients et leur fait payer doublement cher parce qu'on ne marchande pas quand on croit acheter à un marquis, à un amateur. Pour les toilettes de la marquise, la modiste et la couturière les lui fournissent à l'oeil chaque saison, lui font porter les modes nouvelles, un peu cocasses parfois, mais que la société adopte ensuite parce que madame est très belle femme encore et réputée pour l'élégance; c'est ce qu'on appelle unelanceuse. Enfin, les domestiques! Provisoires comme le reste, changés tous les huit jours au gré du bureau de placement qui les envoie là faire un stage pour les places sérieuses. Si l'on n'a ni répondants, ni certificats, qu'on tombe de prison ou d'ailleurs, Glanand, le grand placier de la rue de la Paix, vous expédie boulevard Haussmann. On sert une, deux semaines, le temps d'acheter les bons renseignements du marquis, qui, bien entendu, ne vous paye pas et vous nourrit à peine; car dans cette maison-là les fourneaux de la cuisine restent froids la plupart du temps, Monsieur et Madame s'en allant dîner en ville presque tous les soirs ou dans des bals où l'on soupe. C'est positif qu'il y a des gens à Paris qui prennent le buffet au sérieux et font le premier repas de leur journée passé minuit. Aussi les Bois-l'Héry sont renseignés sur les maisons à buffet. Ils vous diront qu'on soupe très bien à l'ambassade d'Autriche, que l'ambassade d'Espagne néglige un peu les vins, et que c'est encore aux Affaires étrangères qu'on trouve les meilleurs chaud-froid de volailles. Et voilà la vie de ce drôle de ménage. Rien de ce qu'ils ont ne tient sur eux, tout est faufilé, attaché par des épingles. Un coup de vent, et tout s'envole. Mais au moins ils sont sûrs de ne rien perdre. C'est ça qui donne au marquis cet air blagueur de père Tranquille qu'il a en vous regardant, les deux mains dans ses poches, comme pour vous dire: «Eh ben, après? qu'est-ce qu'on peut me faire?»
Et le petit groom, dans l'attitude susdite, avec sa tête d'enfant vieillot et vicieux, imitait si bien son patron qu'il me semblait le voir lui-même au milieu de notre conseil d'administration, planté devant le gouverneur et l'accablant de ses plaisanteries cyniques. C'est égal, il faut avouer que Paris est une fièrement grande ville pour qu'on puisse y vivre ainsi quinze ans, vingt ans d'artifices, de ficelles, de poudre aux yeux, sans que tout le monde vous connaisse, et faire encore une entrée triomphante dans un salon derrière son nom crié à toute volée: «Monsieur le marquis de Bois-l'Héry.»
Non, voyez-vous, ce qu'on apprend de choses dans une soirée de domestiques; ce que la société parisienne est curieuse à regarder ainsi par le bas, par les sous-sols, il faut y être allé pour le croire. Ainsi, me trouvant entre M. Francis et M. Louis, voici un petit bout de conversation confidentielle que j'ai saisi sur le sire de Monpavon. M. Louis disait:
«Vous avez tort, Francis, vous êtes en fends en ce moment. Vous devriez en profiter pour rendre cet argent au Trésor.
—Qu'est-ce que vous voulez? répondait M. Francis d'un air malheureux…Le jeu nous dévore.
—Oui, je sais bien. Mais prenez garde. Nous ne serons pas toujours là. Nous pouvons mourir, descendre du pouvoir. Alors on vous demandera des comptes là-bas. Et ce sera terrible…»
J'avais bien souvent entendu chuchoter cette histoire d'un emprunt forcé de deux cent mille francs que le marquis aurait fait à l'État, du temps qu'il était receveur général; mais le témoignage de son valet de chambre était pire que tout… Ah! si les maîtres se doutaient de ce que savent les domestiques, de tout ce qu'on raconte à l'office, s'ils pouvaient voir leur nom traîner au milieu des balayures d'appartement et des détritus de cuisine, jamais ils n'oseraient plus seulement dire: «Fermez la porte» ou «attelez.» Voilà, par exemple, le docteur Jenkins, la plus riche clientèle de Paris, dix ans de ménage avec une femme magnifique, recherchée partout; il a eu beau tout faire pour dissimuler sa situation, annoncer à l'anglaise son mariage dans les journaux, n'admettre chez lui que des domestiques étrangers sachant à peine trois mots de français. Avec ces trois mots, assaisonnés de jurons du faubourg et de coups de poing sur la table, son cocher Joë, qui le déteste, nous a raconté toute son histoire pendant le souper.
«Elle va claquer, son Irlandaise, sa vraie… Savoir maintenant s'il épousera l'autre. Quarante-cinq ans, mistress Maranne, et pas un schelling… Faut voir comme elle a peur d'être lâchée… L'épousera, l'épousera pas… kss… kss… nous allons rire.» Et plus on le faisait boire, plus il en racontait, traitant sa malheureuse maîtresse comme la dernière des dernières… Moi j'avoue qu'elle m'intéressait, cette fausse madame Jenkins, qui pleure dans tous les coins, supplie son amant comme le bourreau et court le risque d'être plantée là, quand toute la société la croit mariée, respectable, établie. Les autres ne faisaient qu'en rire, les femmes surtout. Dame! c'est amusant quand on est en condition de voir que ces dames de la haute ont leurs affronts aussi et des tourments qui les empêchent de dormir.
Notre tablée présentait à ce moment le coup d'oeil le plus animé, un cercle de figures joyeuses tendues vers cet Irlandais qui avait le pompon pour son anecdote. Cela excitait des envies; on cherchait, on ramassait dans sa mémoire ce qu'il pouvait y traîner de vieux scandales, d'aventures de maris trompés, de ces faits intimes vidés a la table de cuisine avec les fonds de plats et les fonds de bouteilles. C'est que le champagne commençait à faire des siennes parmi les convives. Joë voulait danser une gigue sur la nappe. Les dames, au moindre mot un peu gai, se renversaient avec des rires aigus de personnes qu'on chatouille, laissant traîner leurs jupons brodés sous la table pleine de débris de victuailles et de graisses répandues. M. Louis s'était retiré discrètement. On remplissait les verres sans les vider; une femme de charge trempait dans le sien rempli d'eau un mouchoir dont elle se baignait le front, parce que la tête lui tournait, disait-elle. Il était temps que cela finît; et de fait une sonnette électrique, carillonnant dans le couloir, nous avertissait que le valet de pied, de service au théâtre, venait appeler les cochers. Là-dessus Monpavon porta un toast au maître de la maison en le remerciant de sa petite soirée. M. Noël annonça qu'il la recommencerait à Saint-Romans, pour les fêtes du bey, où la plupart des assistants seraient probablement invités. Et j'allais me lever à mon tour, assez habitué aux repas de corps pour savoir qu'en pareille occasion le plus vieux de l'assemblée est tenu de porter une santé aux dames, quand la porte s'ouvrit brusquement, et un grand valet de pied tout crotté, un parapluie ruisselant à la main, suant, essoufflé, nous cria, sans respect pour la compagnie:
«Mais arrivez donc, tas de «mufes…» qu'est-ce que vous fichez là?…Quand on vous dit que c'est fini.»
Dans les régions du Midi, de civilisation lointaine, les châteaux historiques encore debout sont rares. A peine de loin en loin quelque vieille abbaye dresse-t-elle au flanc des collines sa façade tremblante et démembrée, percée de trous qui ont été des fenêtres et dont l'ouverture ne regarde plus que le ciel, monument de poussière calciné de soleil, datant de l'époque des croisades ou des cours d'amour, sans un vestige de l'homme parmi ses pierres où le lierre ne grimpe même plus, ni l'acanthe, mais qu'embaument les lavandes sèches et les férigoules. Au milieu de toutes ces ruines, le château du Saint-Romans fait une illustre exception. Si vous avez voyagé dans le Midi, vous l'avez vu et vous allez le revoir tout de suite. C'est entre Valence et Montélimart, dans un site où la voie ferrée court à pic tout le long du Rhône, au bas des riches coteaux de Beaume, de Raucoule, de Mercurol, tout le cru brûlant de l'Ermitage répandu sur cinq lieues de ceps serrés, alignés, dont les plantations moutonnent aux yeux, dégringolent jusque dans le fleuve, vert et plein d'îles à cet endroit comme le Rhin du côté de Bâle, mais avec un coup de soleil que le Rhin n'a jamais eu. Saint-Romans est en face sur l'autre rive; et, malgré la rapidité de la vision, la lancée à toute vapeur des wagons qui semblent vouloir à chaque tournant se précipiter rageusement dans le Rhône, le château est si vaste, se développe si bien sur la côte voisine qu'en apparence il suit la course affolée du train et fixe à jamais dans vos yeux le souvenir de ses rampes, de ses balustres, de son architecture italienne, deux étages assez bas surmontés d'une terrasse à colonnettes, flanqués de deux pavillons coiffés d'ardoise et dominant les grands talus où l'eau des cascades rebondit, le lacis des allées sablées et remontantes, la perspective des immenses charmilles terminées par quelque statue blanche qui se découpe dans le bleu comme sur le fond lumineux d'un vitrail. Tout en haut, au milieu de vastes pelouses dont la verdure éclate ironiquement sous l'ardent climat, un cèdre gigantesque étage ses verdures crêtées aux ombres flottantes et noires, silhouette exotique qui fait songer, debout devant cette ancienne demeure d'un fermier général du temps de Louis XIV, à quelque grand nègre portant le parasol d'un gentilhomme de la cour.
De Valence à Marseille, dans toute la vallée du Rhône, Saint-Romans de Bellaigue est célèbre comme un palais de fées; et c'est bien une vraie féerie dans ces pays brûlés de mistral que cette oasis de verdure et de belle eau jaillissante.
«Quand je serai riche, maman, disait Jansoulet tout gamin à sa mère qu'il adorait, je te donnerai Saint-Romans de Bellaigue.»
Et comme la vie de cet homme semblait l'accomplissement d'un conte desMille et une Nuits, que tous ses souhaits se réalisaient, même les plus disproportionnés, que ses chimères les plus folles venaient s'allonger devant lui, lécher ses mains ainsi que des barbets familiers et soumis, il avait acheté Saint-Romans, pour l'offrir à sa mère, meublé à neuf et grandiosement restauré. Quoiqu'il y eut dix ans de cela, la brave femme ne s'était pas encore faite à cette installation splendide. «C'est le palais de la reine Jeanne que tu m'as donné, mon pauvre Bernard, écrivait-elle à son fils; jamais je n'oserai habiter là.» Elle n'y habita jamais, en effet, s'étant logée dans la maison du régisseur, un pavillon de construction moderne placé tout au bout de la propriété d'agrément pour surveiller les communs et la ferme, les bergeries et lesmoulins d'huile, avec leur horizon champêtre de blés en meules, d'oliviers et de vignes s'étendant sur le plateau à perte de vue. Au grand château elle se serait crue prisonnière dans une de ces demeures enchantées où le sommeil vous prend en plein bonheur et ne vous quitte plus de cent ans. Ici du moins, la paysanne qui n'avait jamais pu s'habituer à cette fortune colossale, venue trop tard, de trop loin et en coup de foudre, se sentait rattachée à la réalité par le va-et-vient des travailleurs, la sortie et la rentrée des bestiaux, leurs promenades vers l'abreuvoir, toute cette vie pastorale qui l'éveillait au chant accoutumé des coqs, aux cris aigus des paons, et lui faisait descendre avant l'aube l'escalier en vrille du pavillon. Elle ne se considérait que comme dépositaire de ce bien magnifique, qu'elle gardait pour le compte de son fils et voulait lui rendre en bon état, le jour où, se trouvant assez riche, fatigué de vivre chez lesTurs, il viendrait, selon sa promesse, demeurer avec elle sous les ombrages de Saint-Romans.
Aussi quelle surveillance universelle et infatigable.
Dans les brumes du petit jour, les valets de ferme entendaient sa voix rauque et voilée: «Olivier… Peyrol… Audibert… Allons!… C'est quatre heures.» Puis un saut dans l'immense cuisine, où les servantes, lourdes de sommeil, faisaient chauffer la soupe sur le feu clair et pétillant des souches. On lui donnait son petit plat en terre rouge de Marseille tout rempli de châtaignes bouillies, frugal déjeuner d'autrefois que rien ne lui aurait fait changer. Aussitôt la voilà courant à grandes enjambées, son large clavier d'argent à la ceinture où tintaient toutes ses clefs, son assiette à la main mal équilibrée par la quenouille qu'elle tenait en bataille sous le bras, car elle filait tout le long du jour et ne s'interrompait même pas pour manger ses châtaignes. En passant, un coup d'oeil à l'écurie encore noire où les bêtes se remuaient pesamment, à la crèche étouffante garnie vers sa porte de mufles impatients et tendus; et les premières lueurs, glissant sur les assises de pierre qui soutenaient les remblais du parc, éclairaient la vieille femme courant dans la rosée avec la légèreté d'une jeune fille, malgré ses soixante-dix ans, vérifiant exactement chaque matin toutes les richesses du domaine, inquiète de constater si la nuit n'avait pas enlevé les statues et les vases, déraciné les quinconces centenaires, tari les sources qui s'égrenaient dans leurs vasques retentissantes. Puis le plein soleil de midi, bourdonnant et vibrant, découpait encore sur le sable d'une allée, contre le mur blanc d'une terrasse, cette longue taille de vieille, fine et droite comme son fuseau, ramassant des morceaux de bois mort, cassant une branche d'arbuste mal alignée, sans souci de l'ardente réverbération qui glissait sur sa peau dure comme sur la pierre d'un vieux banc. Vers cette heure là aussi, un autre promeneur se montrait dans le parc, moins actif, moins bruyant, se traînant plutôt qu'il ne marchait, s'appuyant aux murs, aux balustrades, un pauvre être voûté, branlant, ankylosé, figure éteinte et sans âge, ne parlant jamais, et lorsqu'il était las, poussant un petit cri plaintif vers le domestique toujours près de lui qui l'aidait à s'asseoir, à s'accroupir sur quelque marche, où il restait pendant des heures, immobile et muet, la bouche détendue, les yeux clignotants, bercé par la monotonie stridente des cigales, souillure d'humanité devant le splendide horizon.
Celui-là, c'était l'aîné, le frère de Bernard, l'enfant chéri du père et de la mère Jansoulet, la beauté, l'intelligence, l'espoir glorieux de la famille du cloutier, qui, fidèle comme tant d'autres dans le Midi à la superstition du droit d'aînesse, avait fait tous les sacrifices pour envoyer à Paris ce garçon ambitieux, parti avec quatre ou cinq bâtons de maréchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et que Paris,—après avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressuré dans sa grande cuve ce brillant chiffon méridional, l'avoir brûlé dans tous ses vitriols, roulé dans toutes ses fanges,—finit par renvoyer à cet état de loque et d'épave, abruti, paralysé, ayant tué son père de chagrin, et obligé sa mère à tout vendre chez elle, à vivre d'une domesticité passagère dans les maisons aisées du pays. Heureusement qu'à ce moment-là, lorsque ce débris des hospices parisiens, rapatrié par l'assistance publique, tomba au Bourg-Saint-Andéol, Bernard,—celui qu'on appelait Cadet, comme dans les familles méridionales à demi-arabes, où l'aîné prend toujours le nom familial et le dernier venu, celui de Cadet,—Bernard était déjà à Tunis, en train de faire fortune, envoyant régulièrement de l'argent au foyer. Mais, quels remords pour la pauvre maman, de tout devoir, même la vie, le bien-être du triste malade, au robuste et courageux garçon, que le père et elle avaient toujours aimé, sans tendresse, que, depuis l'âge de cinq ans, ils s'étaient habitués à traiter comme un manoeuvre, parce qu'il était très fort, crépu et laid, et s'entendait déjà mieux que personne à la maison à trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu l'avoir près d'elle, son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il lui faisait, payer en une fois cet arriéré de tendresse de câlineries maternelles qu'elle lui devait.
Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses des existences royales. Cette pauvre mère Jansoulet, dans son milieu éblouissant, était bien comme une vraie reine, connaissant les longs exils, les séparations cruelles et les épreuves qui compensent la grandeur; un de ses fils, éternellement stupéfait, l'autre, au lointain, écrivant peu, absorbé par ses grandes affaires, disant toujours: «Je viendrai,» et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une fois, dans le tourbillon d'une visite du bey à Saint-Romans: un train de chevaux, de carrosses, de pétards, de fêtes. Puis, il était reparti derrière son monarque, ayant à peine le temps d'embrasser sa vieille mère, qui n'avait gardé de cette grande joie, si impatiemment attendue, que quelques images de journaux, où l'on montrait Bernard Jansoulet, arrivant au château avec Ahmed et lui présentant sa vieille mère,—n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont leurs effusions de famille illustrées dans les feuilles,—plus un cèdre du Liban, amené du bout du monde, un grand «caramantran» de gros arbre, d'un transport aussi coûteux, aussi encombrant que l'obélisque, hissé, mis en place à force d'hommes, d'argent, d'attelages, et qui pendant longtemps avait bouleversé tous les massifs pour l'installation d'un souvenir commémoratif de la visite royale. Au moins, à ce voyage-ci, le sachant en France pour plusieurs mois, peut-être pour toujours, elle espérait avoir son Bernard tout à elle. Et voici qu'il lui arrivait un beau soir, enveloppé de la même gloire triomphante, du même appareil officiel, entouré d'une foule de comtes, de marquis, de beaux messieurs de Paris, remplissant, eux et leurs domestiques, les deux grands breacks qu'elle avait envoyés les attendre à la petite gare de Giffas, de l'autre côté du Rhône.
«Mais, embrassez-moi donc, ma chère maman. Il n'y a pas de honte à serrer bien fort contre son coeur son garçon, qu'on n'a pas vu depuis des années… D'ailleurs, tous ces messieurs sont nos amis… Voici M. le marquis de Monpavon, M. le marquis de Bois-l'Héry… Ah! ce n'est plus le temps où je vous amenais pour manger la soupe de fèves avec nous, le petit Cabassu et Bompain Jean-Baptiste… Vous connaissez M. de Géry?… Avec mon vieux Cardailhac, que je vous présente, voilà la première fournée… Mais il va en arriver d'autres… Préparez-vous à un branle-bas terrible… Nous recevons le bey dans quatre jours.
—Encore le bey!… dit la bonne femme épouvanté. Je croyais qu'il était mort.»
Jansoulet et ses invités ne purent s'empêcher de rire devant cet effarement comique, accentué par l'intonation méridionale.
«Mais c'est un autre, maman… Il y en a toujours des beys… Heureusement, sapristi!… Seulement, n'ayez pas peur. Vous n'aurez pas, cette fois, autant de tracas… L'ami Cardailhac s'est chargé de l'organisation. Nous allons avoir des fêtes superbes… En attendant, vite le dîner et des chambres. Nos Parisiens sont éreintés.
—Tout est prêt, mon fils,» dit simplement la vieille, raide et droite sous sa cambrésine, la coiffe aux barbes jaunies, qu'elle ne quittait pas même pour les grandes fêtes. La fortune ne l'avait pas changée, celle-là. C'était la paysanne de la vallée du Rhône, indépendante et fière, sans aucune des humilités sournoises des ruraux peints par Balzac, trop simple aussi pour avoir l'enflure de sa richesse. Une seule fierté, montrer à son fils avec quels soins méticuleux elle s'était acquittée de ses fonctions de gardienne. Pas un atome de poussière, pas une moisissure aux murs. Tout ce splendide rez-de-chaussée, les salons, aux chatoyantes soieries au dernier moment tirées des housses, les longues galeries d'été, pavées en mosaïque, fraîches et sonores, que leurs canapés Louis XV, cannés et fleuris, meublaient à l'ancien temps avec une coquetterie estivale, l'immense salle à manger, décorée de rameaux et de fleurs, et jusqu'à la salle de billard, avec ses rangées d'ivoires brillants, ses lustres et ses panoplies, toute la longueur du château, par ses portes-fenêtres, larges ouvertes sur le vaste perron seigneurial, s'étalait à l'admiration des arrivants, renvoyait à ce merveilleux horizon de nature et de soleil couchant sa richesse, paisible et sereine, reflétée dans les panneaux des glaces, les boiseries cirées ou vernies, avec la même pureté qui doublait sur le miroir des pièces d'eau les peupliers penchés l'un vers l'autre et les cygnes nageant au repos. Le cadre était si beau, l'aspect général si grandiose, que le luxe criard et sans choix se fondait, disparaissait aux yeux les plus subtils.
«Il y a de quoi faire…» dit le directeur Cardailhac, le lorgnon sur l'oeil, le chapeau incliné, combinant déjà sa mise en scène.
Et la mine hautaine de Monpavon, que la coiffe de la vieille femme les recevant sur le perron avait choqué d'abord, fit place à un sourire condescendant. Il y avait de quoi faire certainement et, guidé par des gens de goût, leur ami Jansoulet pouvait donner à l'altesse maugrabine une réception fort convenable. Toute la soirée il ne fut question que de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle à manger somptueuse, enflammés et repus, ils combinaient, discutaient. Cardailhac, qui voyait grand, avait déjà tout son plan fait.
«D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?
—Carte blanche, mon vieux. Et que le gros Hemerlingue en crève de male rage.»
Alors le directeur racontait ses projets, la fête divisée en journées comme à Vaux quand Fouquet reçut Louis XIV; un jour la comédie, un autre jour les fêtes provençales, farandoles, taureaux, musiques locales; le troisième jour… Et déjà avec sa manie directoriale il esquissait des programmes, des affiches, pendant que Bois-l'Héry, les deux mains dans ses poches, renversé sur sa chaise, dormait, le cigare calé dans un coin de sa bouche ricaneuse, et que le marquis de Monpavon toujours à la tenue redressait son plastron à chaque instant pour se tenir éveillé.
De bonne heure, Géry les avait quittés. Il était allé se réfugier près de la vieille maman qui l'avait connu tout jeune, lui et ses frères,—dans l'humble parloir du pavillon aux rideaux blancs, aux tentures claires chargées d'images où la mère du Nabab essayait de faire revivre son passé d'artisane à l'aide de quelques reliques sauvées du naufrage.
Paul causait doucement en face de la belle vieille aux traits réguliers et sévères, aux cheveux blancs et massés comme le chanvre de sa quenouille, et qui tenait droit sur sa chaise son buste plat serré dans un petit châle vert, n'ayant de sa vie appuyé son dos à un dossier de siège, ne s'étant jamais assise dans un fauteuil. Il l'appelait Françoise, elle l'appelait M. Paul. C'étaient de vieux amis… Et devinez de quoi ils parlaient. De ses petits-enfants, pardi! des trois garçons de Bernard qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aurait tant voulu connaître.
«Ah! monsieur Paul, si vous saviez comme il m'en tarde… J'aurais été si heureuse s'il me les avait amenés, mes trois petits, au lieu de tous ces beaux hommes… Pensez que je ne les ai jamais vus, excepté sur les portraits qui sont là… Leur mère me fait un peu peur, c'est une grande dame tout à fait, une demoiselle Afchin… Mais eux, les enfants, je suis sûre qu'ils ne sont pas farauds et qu'ils aimeraient bien leur vieillegrand… Moi, il me semblerait que c'est leur père tout petit, et je leur rendrais ce que je n'ai pas donné au père… car, voyez-vous, monsieur Paul, les parents ne sont pas toujours justes. On a des préférences. Mais Dieu est juste, lui. Les figures qu'on a le mieux fardées et bichonnées au détriment des autres, il faut voir comme il vous les arrange… Et les préférences des vieux portent souvent malheur aux jeunes.»
Elle soupira en regardant du côté de la grande alcôve dont les hauts lambrequins, les rideaux tombants laissaient passer par intervalles un long souffle grelottant, comme la plainte endormie d'un enfant qu'on a battu et qui a beaucoup pleuré…
Un pas lourd dans l'escalier, une grosse voix douce disant tout bas: «C'est moi… ne bougez pas.» Et Jansoulet parut. Tout le monde couché au château, comme il savait les habitudes de la mère et que sa lampe veillait toujours la dernière allumée dans la maison, il venait la voir, causer un peu avec elle, lui donner ce vrai bonjour du coeur qu'ils n'avaient pu échanger devant les autres. «Oh! restez, mon cher Paul; devant vous, nous ne nous gênons pas.» Et, redevenu enfant en présence de sa mère, il jeta par terre à ses pieds tout son grand corps, avec une câlinerie de gestes et de paroles vraiment touchante. Elle aussi était bien heureuse de l'avoir là tout près, mais elle s'en trouvait quand même un peu gênée, le considérant comme un être tout-puissant, extraordinaire, l'élevant dans sa naïveté à la hauteur d'un Olympien entouré d'éclairs et de foudres, possédant la toute-puissance. Elle lui parlait, s'informait s'il était toujours content de ses amis, de ses affaires, sans toutefois oser lui adresser la question qu'elle avait faite à de Géry: «Pourquoi ne m'a-t-on pas amené mes petits-enfants?» Mais c'est lui le premier qui en parla:
«Ils sont en pension, maman… sitôt les vacances, on vous les enverra avec Bompain… Vous vous rappelez bien, Bompain Jean-Baptiste?… Et vous les garderez deux grands mois. Ils viendront près de vous se faire raconter de belles histoires, ils s'endormiront la tête sur votre tablier, là, comme ça…»
Et lui-même, mettant sa tête crépue, lourde comme un lingot, sur les genoux de la vieille, se rappelant les bonnes soirées de son enfance où il s'endormait ainsi quand on voulait bien le lui permettre, quand la tête de l'aîné ne tenait pas toute la place; il goûtait, pour la première fois depuis son retour en France, quelques minutes d'un repos délicieux en dehors de sa vie bruyante et factice, serré contre ce vieux coeur maternel qu'il entendait battre à coups réguliers comme le balancier de l'horloge centenaire adossée à un coin de la chambre, dans ce grand silence de la nuit et de la campagne que l'on sent planer sur tant d'espace illimité… Tout à coup le même long soupir d'enfant endormi dans un sanglot se fit entendre au fond de la chambre. Jansoulet releva la tête, regarda sa mère, et tout bas:
«Est-ce que c'est?…
—Oui, dit-elle, je le fais coucher là… Il pourrait avoir besoin de moi, la nuit.
—Je voudrais bien le voir, l'embrasser.
—Viens!»
La vieille se leva, grave, prit sa lampe, marcha à l'alcôve dont elle tira le grand rideau doucement, et fit signe à son fils d'approcher, sans bruit.
Il dormait… Et nul doute que dans le sommeil quelque chose revécût en lui qui n'y était pas pendant la veille, car au lieu de l'immobilité molle où il restait figé tout le jour, il avait à cette heure de grands sursauts qui le secouaient, et sur sa figure inexpressive et morte un pli de vie douloureuse, une contraction souffrante. Jansoulet, très ému, regarde ces traits maigris, flétris, terreux, où la barbe, ayant pris toute la vitalité du corps, poussait avec une vigueur surprenante, puis il se pencha, posa ses lèvres sur le front moite de sueur et, le sentant tressaillir, il dit tout bas gravement, respectueusement, comme on parle au chef de famille:
«Bonjour, l'Aîné.»
Peut-être l'âme captive l'avait-elle entendu au fond de ses limbes ténébreuses et abjectes. Mais les lèvres s'agitèrent, et un long gémissement lui répondit, plainte lointaine, appel désespéré qui remplit de larmes impuissantes le regard échangé entre Françoise et son fils et leur arracha à tous les deux un même cri où leur douleur se rencontrait: «Pécaïré!» le mot local du toutes les pitiés, de toutes les tendresses.
Le lendemain, dès la première heure, le branle-bas commença par l'arrivée des comédiennes et des comédiens, une avalanche de toques, de chignons, de grandes bottes, de jupes courtes, de cris étudiés, de voiles flottant sur la fraîcheur du maquillage; les femmes en grande majorité, Cardailhac ayant pensé que pour un bey le spectacle importait peu, qu'il s'agissait seulement de faire résonner des voix fausses dans de jolies bouches, de montrer de beaux bras, des jambes bien tournées dans le facile déshabillage de l'opérette. Toutes les célébrités plastiques de son théâtre étaient donc là, Amy Férat en tête, une gaillarde qui avait déjà essayé ses quenottes dans l'or de plusieurs couronnes; plus deux ou trois grimaciers fameux, dont les faces blafardes faisaient dans la verdure des quinconces les mêmes taches crayeuses et spectrales que le plâtre des statues. Tout ce monde-là, émoustillé par le voyage, la surprise du grand air, une hospitalité plantureuse, aussi l'espoir de pêcher quelque chose dans ce passage de beys, de nababs et autres porte-sequins, ne demandait qu'à s'ébaudir, rigoler et chanter avec l'entrain canaille d'une flotte de canotiers de la Seine descendus des planches en terre ferme. Mais Cardailhac ne l'entendait pas ainsi. Sitôt débarqués, débarbouillés, le premier déjeuner pris, vite les brochures et répétons! On n'avait pas de temps à perdre. Les études se faisaient dans le petit salon près de la galerie d'été, où l'on commençait déjà à construire le théâtre; et le bruit des marteaux, les ariettes des couplets de revue, les voix grêles soutenues par le crin-crin du chef d'orchestre se mêlaient aux grands coups de trompette des paons sur leurs perchoirs, s'éparpillaient dans le mistral qui, ne reconnaissant pas la crécelle enragée de ses cigales, vous secouait tout cela avec mépris sur la pointe traînante de ses ailes.
Assis au milieu du perron, comme à l'avant-scène de son théâtre, Cardailhac, en surveillant les répétitions, commandait à un peuple d'ouvriers, de jardiniers, faisait abattre les arbres qui gênaient le point de vue, dessinait la coupe des arcs triomphants, envoyait des dépêches, des estafettes aux maires, aux sous-préfets, à Arles pour avoir une députation des filles du pays en costume national, à Barbantane, où sont les plus beaux farandoleurs, à Faraman, renommé pour sesmanadesde taureaux sauvages et de chevaux camarguais; et comme le nom de Jansoulet flamboyait au bas de toutes les missives, que celui du bey de Tunis s'y ajoutait, de partout on acquiesçait avec empressement, les fils télégraphiques n'arrêtaient pas, les messagers crevaient des chevaux sur les routes, et cette espèce du petit Sardanapale de Porte-Saint-Martin qu'on appelait Cardailhac répétait toujours: «Il y a de quoi faire,» heureux de jeter l'or à la volée comme des poignées de semailles, d'avoir à brasser une mise en scène de cinquante lieues, toute cette Provence, dont ce Parisien forcené était originaire et connaissait à fond les ressources en pittoresque.
Dépossédée de ses fonctions, la vieille maman ne se montrait plus guère, s'occupait seulement de la ferme et de son malade, effarée par cette foule de visiteurs, ces domestiques insolents qu'on ne distinguait pas de leurs maîtres, ces femmes à l'air effronté et coquet, ces vieux rasés qui ressemblent à de mauvais prêtres, tous ces fous se poursuivant la nuit dans les couloirs à coups d'oreillers, d'éponges mouillées, de glands de rideaux, qu'ils arrachaient pour en faire des projectiles. Le soir, elle n'avait plus son fils, il était obligé de rester avec ses invités dont le nombre augmentait à mesure qu'approchaient les fêtes; pas même la ressource de causer de ses petits-enfants avec «Monsieur Paul» que Jansoulet, toujours bonhomme, un peu gêné par le sérieux de son ami, avait envoyé passer ces quelques jours près de ses frères. Et la soigneuse ménagère à qui l'on venait à chaque instant arracher ses clefs pour du linge, pour une chambre, de l'argenterie de renfort à donner, pensant à ses belles piles de surtouts ouvrés, au saccagement du ses dressoirs, de ses crédences, se rappelant l'état où le passage de l'ancien bey avait laissé le château, dévasté comme par un cyclone, disait dans son patois en mouillant fiévreusement le lin de sa quenouille: