Un Bonze d'Europe
Un Bonze d'Europe
ROUILLE-DES-BOIS
Pas un tsin!... Vous vous moquez d'un naïf vieillard.
LE TIGRE
Non, Seigneur, il dit vrai, toute la ville lui envie sa tunique magique.
LE PRUNIER
Non seulement elle nourrit son homme, mais elle lui tient chaud l'hiver et frais l'été.
—Quelles fables étranges racontent-ils là? se demandait Perle-Fine.
DRAGON-DE-NEIGE
C'est une chose certaine. Un jour, je voyageais avec Bambou-Noir. Il n'y avait pas d'auberge et la chaleur me dévorait: il me mit, pendant quelques instants, sa tunique sur les épaules. Aussitôt la fatigue disparut et je ne sentis plus ni la chaleur ni la faim.
ROUILLE-DES-BOIS
Vous me dites des choses incroyables. D'où donc, jeune Seigneur, vous est venu cet habit extraordinaire?
BAMBOU-NOIR
On me l'a donné en récompense d'une bonne action.
LE PRUNIER
Si toutes les bonnes actions étaient ainsi payées, il n'y aurait plus que des hommes vertueux.
ROUILLE-DES-BOIS
Ayez de la complaisance pour la curiosité d'un pauvre vieux.
DRAGON-DE-NEIGE
Allons, raconte l'histoire de la tunique.
BAMBOU-NOIR, saluant Rouille-des-Bois.
Ma gloire est de vous faire plaisir. C'était vers la fin de l'automne, il y a un an de cela, j'étudiais à Pékin, pour prendre mes grades littéraires. Un soir, je marchais par la ville, en sortant d'un examen, quand, tout à coup, je vois la rue interceptée par une foule furieuse qui poursuivait un vieillard en lui jetant des pierres. C'était un bonze européen, vous savez, un de ces prêtres qui viennent des mystérieux pays de l'Ouest, pour enseigner dans l'empire du Milieu une religion nouvelle. Ces hommes sont, en général, inoffensifs. Que leur religion soit bonne ou mauvaise, en ce moment, je n'y songeai pas. Je me souvins seulement des préceptes de notre divin Confucius. N'a-t-il pas dit: «La première des vertus, c'est la charité envers tous les hommes, quels qu'ils soient»?
LE PRUNIER
Il la dit! il l'a dit!
(Tous hochent la tête d'un air approbatif.)
(Tous hochent la tête d'un air approbatif.)
BAMBOU-NOIR
Je ne vis dans ce prêtre qui courait vers moi, tout couvert de sang, qu'un vieillard faible et persécuté. J'allai à lui et je le retins dans mes bras, au moment où il tombait, à bout de forces. On voulut me l'arracher, mais j'en imposai à cette populace, et j'emmenai le prêtre dans ma chambre d'étudiant; il était horriblement blessé, et le médecin déclara ses blessures mortelles; il put seulement adoucir le mal. Quand le prêtre approcha de ses derniers moments, il me dit d'une voix faible: «Mon fils, vous n'avez pas secouru un ingrat. Vous êtes pauvre, je vous lègue mieux que la fortune, car la fortune peut être dissipée. Prenez cette tunique et gardez-vous bien de la juger sur les apparences; en la revêtant, vous serez délivré de toutes les servitudes auxquelles les hommes sont soumis; vous n'aurez ni faim, ni soif, ni froid. Elle a appartenu à un grand saint de mon pays qui lui a donné cette vertu.» Il mourut là-dessus, et moi qui croyais qu'il avait parlé dans le délire de la fièvre, je m'aperçus bientôt qu'il m'avait légué un véritable trésor.
ROUILLE-DES-BOIS
—Où veut-il en venir! se disait Perle-Fine.
(Bambou-Noir tousse légèrement.)
(Bambou-Noir tousse légèrement.)
—Ah! il me fait signe.
(Et elle entr'ouvre la fenêtre pour prendre sur le rebord une poignée de neige.)
(Et elle entr'ouvre la fenêtre pour prendre sur le rebord une poignée de neige.)
DRAGON-DE-NEIGE
Il y a de quoi s'ébahir. Cependant vous savez, comme nous, que rien ne semble impossible à ces hommes d'Occident qui possèdent tous les secrets de la Magie.
(Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reçoit de Perle-Fine la poignée de neige et la met dans sa calotte qu'il replace sur sa tête.)
(Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reçoit de Perle-Fine la poignée de neige et la met dans sa calotte qu'il replace sur sa tête.)
LE TIGRE
Ne voyagent-ils pas avec une rapidité effrayante, dans des voitures traînées par un monstre de fer et de feu?
LE PRUNIER
Ne s'écrivent-ils pas, d'un bout du monde à l'autre, au moyen du tonnerre qu'ils emprisonnent dans un fil?
DRAGON-DE-NEIGE
Ils font mieux encore. A l'aide d'un appareil fabriqué avec des yeux d'enfant, ils forcent le soleil à dessiner, en une seconde, l'image des hommes, des monuments, des pays! N'est-ce pas merveilleux!
ROUILLE-DES-BOIS
Ce sont de vrais démons.
LE PRUNIER, montrant Bambou-Noir.
Tenez, voyez si l'on peut nier la vertu de cette tunique. Tandis que, malgré nos fourrures, nous sommes tous gelés, lui, si légèrement vêtu, transpire.
ROUILLE-DES-BOIS,regardant l'eau qui coule sur le visage de Bambou-Noir.
Il transpire! C'est positif!
BAMBOU-NOIR,à part, s'essuyant.
Aïe! qu'elle est froide, cette sueur de neige!
ROUILLE-DES-BOIS,qui tremble de froid.
Je voudrais bien avoir un pareil manteau.
LE TIGRE, à part.
Allons donc! il y vient enfin, le vieux gueux.
DRAGON-DE-NEIGE, bas à Rouille-des-Bois.
Peut-être consentirait-il à vous le vendre?
ROUILLE-DES-BOIS
Me le vendre! et de l'argent? il devrait avoir pitié plutôt d'un pauvre vieillard qui n'a que peu de temps à vivre et lui prêter cette tunique merveilleuse. Oui, Seigneur, faites cela. A ma mort, la tunique vous reviendrait.
BAMBOU-NOIR
Y songez-vous? Elle est toute ma fortune. Que deviendrais-je, si je m'en dépouillais? Tandis que vous, vous ne manquez de rien!
—Ah! voilà! se dit Perle-Fine, il veut lui vendre cette tunique.
LE TIGRE
J'ai offert à mon ami six cents liangs contre son talisman; en un mois, j'eusse regagné cette somme, il m'a refusé.
ROUILLE-DES-BOIS
Six cents liangs! Je n'en donnerais, moi, que la moitié ... si je voulais l'acheter, si j'en avais le moyen.
BAMBOU-NOIR
Je ne veux pas la vendre, Seigneur,
(Ils quittent la table.)
(Ils quittent la table.)
DRAGON-DE-NEIGE
Tu as tort ... une somme entre tes mains te permettrait de tenter la fortune, d'entreprendre un commerce fructueux: tu es trop jeune pour t'en tenir aux avantages matériels que te donne ta tunique.
BAMBOU-NOIR
Mais les risques à courir! Je peux tout perdre.
(Ils continuent à causer entre eux.)
(Ils continuent à causer entre eux.)
ROUILLE-DES-BOIS, au premier plan, à part.
Trois cents liangs! Malgré une sage économie, je ne puis dépenser moins, en une année, pour notre nourriture; donc, la première année, je ne perdrai rien; la seconde, je gagnerai trois cents liangs, la troisième, avec les intérêts...
(Il prend un instrument à calculer et compte tout bas avec une grande rapidité.)
(Il prend un instrument à calculer et compte tout bas avec une grande rapidité.)
—Mon oncle fait des calculs, il est pris, murmura la jeune fille en souriant.
ROUILLE-DES-BOIS,regardant la doublure toute pelée de sou habit, à part.
Cette peau de mouton ne vaut pas grand'chose, elle n'ira pas loin. Voilà tantôt dix ans que je songe à la remplacer. Cela deviendrait inutile.
LE PRUNIER, bas, à Rouille-des-Bois.
Profitez d'un moment d'hésitation pour engager sa parole. Nous l'avons presque décidé, car il a envie d'acheter un fonds de commerce; pensez à tout l'argent que vous épargneriez.
ROUILLE-DES-BOIS
C'est vrai, c'est vrai, mais il faut en donner d'abord.
LE PRUNIER
Comme toujours, pour en gagner.
ROUILLE-DES-BOIS, à Bambou-Noir.
Seigneur, j'offre trois cents liangs de votre tunique.
BAMBOU-NOIR
Ai-je dit qu'elle fût à vendre? Si je consentais jamais à m'en séparer, ce ne serait que pour un temps, avec la condition que l'acheteur me la restituerait par testament.
ROUILLE-DES-BOIS
J'accepte cette clause.
LE TIGRE
Comment, Bambou-Noir, tu oublies que tu as refusé de me la vendre, à moi, pour une somme double?
ROUILLE-DES-BOIS
Mais, Seigneur, vous êtes du même âge que ce jeune phénix, il n'aurait nul espoir de rentrer en possession de son trésor, tandis que moi qui suis vieux, je ne l'en priverai pas longtemps.
LE TIGRE
Par égard pour voire âge, je retire mon offre.
BAMBOU-NOIR
C'est à cause du respect que je vous dois, que je cède à voire désir.
DRAGON-DE-NEIGE
Alors c'est marché conclu!
ROUILLE-DES-BOIS
Un instant! vous m'assurez que la tunique peut nourrir plusieurs personnes?
BAMBOU-NOIR
Certes.
DRAGON-DE-NEIGE
Je vous l'ai dit, je l'ai moi-même expérimentée.
ROUILLE-DES-BOIS
A-t-elle la même vertu sur les femmes?
BAMBOU-NOIR
Non, aux femmes s'arrête son pouvoir. Vous savez que le mariage est défendu à ces prêtres d'Europe; le saint homme n'a pas permis aux femmes de participer aux bienfaits de cette relique.
ROUILLE-DES-BOIS
Eh bien! qu'en ferais-je? N'ai-je pas une nièce?
LE PRUNIER
Il ne lui est pas défendu à elle de se marier, elle vous quittera bientôt.
ROUILLE-DES-BOIS
Se marier! Et les présents de noces, et le trousseau, et les cérémonies?
LE TIGRE
Votre nièce n'est pas encore mariée? J'avais entendu dire, pourtant, qu'elle était fiancée, lorsqu'elle devint orpheline.
ROUILLE-DES-BOIS
C'est possible.
BAMBOU-NOIR
C'est certain, car le fiancé c'est moi; mes parents ont échangé avec ceux de cette jeune fille des promesses solennelles.
DRAGON-DE-NEIGE
Comment! tu es assez impie pour ne pas obéir aux volontés de tes parents?
BAMBOU-NOIR
Que veux-tu que je fasse d'une femme, pauvre comme je le suis?
LE PRUNIER
Avec trois cents liangs, tu peux le mettre en ménage.
ROUILLE-DES-BOIS
Il faudrait prendre alors la fiancée sans trousseau et l'emmener, sans cérémonie, sans musique, sans toutes ces folies ruineuses.
LE TIGRE
Tu dois tout endurer et te résigner à tout par piété filiale.
BAMBOU-NOIR
Même à prendre une femme peut-être laide et ignorante?
—Oh! le méchant! chuchota Perle-Fine.
ROUILLE-DES-BOIS
Ma nièce! mais elle est parfaite! Un front de jade, des yeux d'hirondelle, des dents comme des grains de riz encore rangés dans l'épi, une chevelure pareille à un torrent nocturne, un pied qui peut avoir pour soulier une fleur de nénuphar, et des talents! Elle chante comme une immortelle, brode comme une fée, compose des vers aussi bien que Li-taï-pé lui-même. Perle-Fine, c'est bien son nom.
—Hélas! comme il me vante pour se débarrasser de moi, soupira tout bas la jeune fille.
BAMBOU-NOIR
Si le portrait est exact, je suis prêt à épouser Perle-Fine et à céder ma tunique au vénérable seigneur, pour la somme misérable de trois cents liangs.
DRAGON-DE-NEIGE
Nous serons les témoins du mariage. Demain matin, nous reviendrons avec le fiancé. Vous lui présenterez 'sa femme, et un sac d'argent, et il vous remettra le talisman.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Peut-être se moquent-ils de moi. (Haut) Un moment: avant de me dessaisir d'une pareille somme, je veux mettre à l'épreuve la vertu du talisman.
BAMBOU-NOIR, à part.
Aïe!
—Hélas! tout est perdu! pensa la jeune fille.
DRAGON-DE-NEIGE
Mettriez-vous en doute notre parole?
ROUILLE-DES-BOIS
Oh! Oh! seigneur! pouvez-vous croire? mais la prudence est une grande vertu.
BAMBOU-NOIR
Quelle épreuve exigez-vous? Je ne crains rien.
LE PRUNIER, bas à Bambou-Noir.
Prends garde.
BAMBOU-NOIR, bas au Prunier.
Le ciel me protège!
ROUILLE-DES-BOIS
Eh bien! je veux que vous passiez la nuit dans cette salle où nous sommes, sans matelas ni couvertures. Cette salle est très froide; le matin surtout, il y gèle autant que dehors.
LE TIGRE
Nous en savons quelque chose.
ROUILLE-DES-BOIS
Si demain vous n'êtes pas mort, ou tout au moins perclus, si je vous trouve en bon état et reposé, je croirai alors, tout à fait, à la puissance des bonzes d'Europe.
BAMBOU-NOIR
J'accepte volontiers, car vous avez enflammé mon cœur en traçant le portrait de ma fiancée. Je coucherai même dans le jardin, si vous voulez.
ROUILLE-DES-BOIS
Non, je ne pourrais pas vous surveiller; d'ailleurs, les portes qui joignent mal, les jours qui se sont formés entre les solives du toit, produisent des courants d'air plus pernicieux que le froid du dehors.
BAMBOU-NOIR
L'épreuve n'en sera que plus convaincante.
DRAGON-DE-NEIGE, bas à Bambou-Noir.
Renonce à cette folie, la place n'est déjà plus tenable.
LE TIGRE, de même.
Le maigre feu est consumé et, dehors, le froid redouble.
LE PRUNIER, de même.
Nous dégageons encore un peu de chaleur; quand nous ne serons plus là, ce sera mortel.
BAMBOU-NOIR
Si près du but, je ne veux pas renoncer. Revenez demain matin. Si je triomphe, c'est le bonheur; si je succombe, je vous lègue mes funérailles.
(A ce moment Cerf-Volant paraît et s'écrie:)
(A ce moment Cerf-Volant paraît et s'écrie:)
—Palanquins!
DRAGON-DE-NEIGE
Ah! nos palanquins sont arrivés.
LE PRUNIER, qui a regardé à la fenêtre.
Ah! mes amis, le froid augmente, il y a une tourmente de neige.
LE TIGRE
Hâtons-nous de rentrer, nous pourrions être pris par le tourbillon. A demain, Bambou-Noir!
LE PRUNIER
Courage!
DRAGON-DE-NEIGE
Que Bouddha te protège! (Ils échangent des salutations avec Rouille-des-Bois et sortent.)
BAMBOU-NOIR, à part.
Me voilà pris à mon propre piège; mais pas encore vaincu.
(Il s'approche du paravent et dit tout bas à Perle-Fine:)
(Il s'approche du paravent et dit tout bas à Perle-Fine:)
Si je meurs, pensez quelquefois à moi.
—Je vous suivrai au tombeau, répond la jeune fille.
—Au revoir, ou adieu.
(Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas être surprise par son oncle, et se retire tristement.)
(Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas être surprise par son oncle, et se retire tristement.)
ROUILLE-DES-BOIS, revenant.
Vous serez admirablement sur le banc d'honneur pour dormir.
BAMBOU-NOIR
J'y serai fort bien.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Il a l'air parfaitement tranquille, (il monte sur une chaise pour éteindre la lanterne qu'il ne peut pas atteindre.)
BAMBOU-NOIR
Laissez, laissez, je me charge de tout éteindre. J'aime à dormir clans l'obscurité.
ROUILLE-DES-BOISBien! bien! (Il va mettre le verrou à la petite porte et la ferme à clé.) Il fait décidément un froid terrible.
BAMBOU-NOIR, qui s'évente.
Vraiment! Hâtez-vous de gagner votre lit, vous pourriez prendre mal.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Il s'évente! (Haut). Bon sommeil, Seigneur.
BAMBOU-NOIR
Ayez de beaux rêves.
ROUILLE-DES-BOIS. (Il sort, puis passe sa tête par l'entrebâillement de la porte.)
N'oubliez pas d'éteindre les lanternes.
BAMBOU-NOIR
Soyez tranquille.
—Eh bien! me voici dans une belle situation! s'écria Bambou-Noir resté seul. Je suis déjà transi jusqu'aux moelles! Maudit vieillard! (Regardant autour de lui.) Pas un tapis dans lequel on puisse s'envelopper! (Il remue les cendres du réchaud.) Glacées! brou! j'ai l'onglée, mes pieds sont comme paralysés. Si je triomphe pourtant, quel bonheur! Est-ce que cette pensée ne suffira pas à me réchauffer? (il frissonne.) Non ... Essayons de dormir. En me reployant sur moi-même, je conserverai peut-être le peu de chaleur qui me reste. (Il se couche sur le banc devant la fenêtre.) Hélas! pourquoi la vertu de ma tunique est-elle illusoire? (il se tait et tâche de dormir.—On entend alors, à travers les serrure, sous les portes, de tous côtés, des sifflements, des miaulements, des hurlements extraordinaires, produits par le vent.) (Se relevant.) Qu'est-ce que cela?...
Une légion de diables semblent se combattre. Ils miaulent, ils beuglent. (Use lève.) Le roi des tempêtes tient ici sa cour... (Il prend le paravent et essaye de s'abriter.) Non, c'est par là... (Il le change déplace.) Par ici plutôt. (Il change encore.) C'est de tous les côtés. (Il s'enveloppe du paravent.) Voyons de Cette façon! (En sortant brusquement.) Non, cela forme un tirage capable de m'enlever! (il claque des dents.) Aïe! j'ai failli me casser une dent! Je n'y tiens plus! il me semble que mon sang se fige ... une somnolence ... un engourdissement.... (Il s'assied.) C'est mortel, à ce que l'on dit, de se laisser gagner par le sommeil dans un cas pareil, mais... comment résister?... Alors je suis mort.
(A ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe à la porte.)
(A ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe à la porte.)
—Cher Bambou-Noir! cria-t-elle. Vivez-vous encore?
—Ah! Perle-Fine! Je vis encore un peu! bien peu!
—Hélas! l'inquiétude m'a chassée de mon lit, des ruisseaux de larmes gèlent sur mes joues.
—Ma piété filiale est tout ce qui reste de chaud en moi, dit le jeune homme.
—Je suis cause de vos souffrances!
—Non, non, tu m'as sauvé au contraire; j'allais m'endormir, mais l'énergie me revient. Va, va, rentre chez toi, ne reste pas dans ce couloir glacial. A tout à l'heure! Tu seras ma femme, je le jure.
—Le ciel vous exauce! dit-elle en s'éloignant.
(Bambou-Noir se met à parcourir la salle en courant, sautant sur les meubles et faisant toutes sortes de gambades.)
(Bambou-Noir se met à parcourir la salle en courant, sautant sur les meubles et faisant toutes sortes de gambades.)
—Les sages nous enseignent que le mouvement se transforme en chaleur; nous allons voir si cela est vrai.
(Il empoigne un chien de faïence et le met sous son bras, en continuant à courir.)
(Il empoigne un chien de faïence et le met sous son bras, en continuant à courir.)
Ah! je sens déjà par tout le corps un picotement insupportable, comme si des milliers de fourmis me dévoraient. C'est bon signe, la vie revient.
(En prenant le second chien de faïence sous son bras:)
(En prenant le second chien de faïence sous son bras:)
—Si j'avais dormi, j'étais perdu, j'aurais eu tout au moins plusieurs fragments de moi-même complètement gelés.
(Tenant toujours les chiens de faïence, il se glisse sous la table et l'enlève sur son dos.)
(Tenant toujours les chiens de faïence, il se glisse sous la table et l'enlève sur son dos.)
—Mon sang commence à circuler. Ah! Rouille-des-Bois! ah! vieux misérable, tu voulais me faire périr? Ah! tu fais souffrir de privations la nièce confiée à tes soins, tu gardes sa fortune et refuses de la marier selon les rites, pour ne pas payer la noce! Eh bien, tu la paieras tout à l'heure, rusé renard. Victime de ta cupidité, tu es tombé dans mon piège, et quand tu t'apercevras que tu es dupé, nous serons hors de la ville, Perle-Fine et moi.
(Le jour éclaire la fenêtre; il s'arrête un instant.)
(Le jour éclaire la fenêtre; il s'arrête un instant.)
—Je n'ai plus froid du tout, j'ai même chaud. Les sages ont bien parlé. Encore un tour et je serai en nage.
—Ah! tu croyais me trouver gelé ce matin, sec et dur, comme ton cœur d'avare! Ah! tu voulais réduire à néant l'invention merveilleuse de la tunique! Tu l'endosseras, tu l'endosseras, vieux ladre! et tu verras comme elle chauffe et nourrit son homme.
(On entend des pas.)
(On entend des pas.)
Victoire! Victoire! le vaincu approche!
(Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se couche et feint de dormir.)(Rouille-des-Bois met la clé dans la serrure, entr'ouvre la porte, et passe la tête.)
(Bambou-Noir repose la table, replace les chiens, se couche et feint de dormir.)
(Rouille-des-Bois met la clé dans la serrure, entr'ouvre la porte, et passe la tête.)
—Si le jeune seigneur a voulu me tromper, je dois être, à l'heure qu'il est, bien vengé.
(Bambou-Noir fait entendre un ronflement.)
(Bambou-Noir fait entendre un ronflement.)
—Il est vivant! s'écria l'avare en entrant tout à fait. Mais c'est qu'il dort là comme dans le lit le plus douillet... Est-ce possible! sa main est chaude! Son front est moite!... Il a dit vrai! Ah! ces bonzes d'Europe... quels sorciers! J'aurai en ma possession un trésor sans pareil! Plus un tsin à dépenser, plus un! Je garderai mon or, tout mon or! Je l'entasserai; personne ne l'aura! On ne peut douter, son front est mouillé de sueur! Voyons encore, je ne me trompe pas.
(Et il promène encore une fois sa main sur le front de Bambou-Noir.)
(Et il promène encore une fois sa main sur le front de Bambou-Noir.)
—Aïe! Qu'est-ce que c'est? Suis-je dans une caverne? Il me passe des serpents sur la figure, cria le jeune homme en feignant de s'éveiller.
—C'était ma main, jeune phénix, je tâtais....
—Une main glacée! De quel droit la promenez-vous sur ma figure? (il éternue.) Vous m'avez donné un rhume de cerveau. Qui êtes-vous d'abord? (Feignant de revenir à lui.) Ah! pardon, vénérable seigneur, ce brusque réveil! J'étais si loin d'ici: je rêvais que je cueillais des mandarines dans un bosquet d'orangers.
—Des mandarines!... Vous n'avez pas oublié notre marché d'hier au soir?
—Quoi donc?
—Oh! Oh! n'allez pas vous dédire! La tunique merveilleuse est à moi, contre ce sac d'or.
—Ai-je promis cela?... Ne dois-je pas aussi me charger d'une femme?...
—Ma charmante nièce, parfaitement; elle est prévenue et va venir.
(Il va ouvrir la petite porte.)
(Il va ouvrir la petite porte.)
—Seigneur, je crois que j'étais ivre, hier, quand je vous ai fait toutes ces folles promesses.
—Ivre! Ivre! Ah! ah! n'essayez pas de m'échapper. J'ai des témoins, j'en ai: tous mes hôtes ont entendu les paroles échangées. (On entend de la musique, puis le marteau retentit.) Tenez, les voici qui viennent chercher les mariés, ils témoigneront. Les prodigues, ajouta-t-il tout bas, ils ont amené un orchestre!
(La petite porte s'ouvre et Perle-Fine paraît la tête couverte d'un voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le Prunier, Dragon-de-Neige.)
(La petite porte s'ouvre et Perle-Fine paraît la tête couverte d'un voile rouge, tandis que par le fond entrent Cerf-Volant, Le Tigre, Le Prunier, Dragon-de-Neige.)
—Sauvé! J'ai réussi, dit tout bas Bambou-Noir à Perle-Fine.
—Ce sont des larmes de joie qui maintenant troublent mes yeux.
—Chut! fit Bambou-Noir.
—Oui, oui, seigneurs, il veut reprendre sa parole, criait l'avare.
—Ho! ho! voilà qui est impossible, dit Dragon-de-Neige.
—Vous êtes témoins, n'est-ce pas?
—La nièce est à lui, la tunique est à vous, affirma le Tigre.
—Contre la somme convenue, ajouta Le Prunier.
—Voici l'argent, dit Rouille-des-Bois, en posant un sac sur la table.
—Et la restitution par testament.
—Voici le testament, dit Rouille-des-Bois, tirant un papier de sa ceinture.
—Allons, je le vois, il faut s'exécuter, soupira Bambou-Noir en déboutonnant lentement la tunique.
—Je t'ai apporté un manteau fourré, dit à voix basse Dragon-de-Neige. Comment es-tu parvenu à le convaincre?
—Je vous conterai cela, dit Bambou-Noir. La cérémonie de mon mariage commence, ajouta-t-il en entendant la mélodie que jouaient les musiciens.
ROUILLE-DES-BOIS,amenant solennellement Perle-Fine à Bambou-Noir.
Seigneur, voici votre fiancée, (A Perle-Fine.) Ma nièce, ce jeune seigneur désire vous prendre pour femme. Vous devez le suivre, c'était la volonté de vos parents, c'est aussi la mienne.
PERLE-FINE,après avoir salué Rouille-des-Bois.
Mon oncle très vénéré, vos désirs sont des lois pour moi. Je vous remercie de m'avoir élevée en me comblant de soins. Je vous remercie de fixer aujourd'hui mon avenir. Je souhaite que vous viviez des centaines et des milliers d'années. En vous quittant, je ne puis retenir mes larmes.
ROUILLE-DES-BOIS
Allons, cela suffit!
BAMBOU-NOIR
Oncle vénérable, votre neveu très soumis vous souhaite toutes les prospérités.
ROUILLE-DES-BOIS
Allez, et soyez heureux.
(Bambou-Noir ôte sa tunique qu'il pose sur le dos d'un fauteuil; il met le manteau.)
DRAGON-DE-NEIGE
Hâtez-vous, jeunes époux, les chevaux rongent leur frein; ils sont impatients de vous emporter vers le séjour du bonheur.
PERLE-FINE,à Cerf-Volant ahuri.
Adieu, Cerf-Volant!
CERF-VOLANT, pleurant.
Hi! hi!
(Les amis de Rouille-des-Bois forment une haie vers la porte.—Bambou Noir tenant Perle-Fine par la main passe au milieu d'eux.)
DRAGON-DE-NEIGE, aux fiancés.
Que la fortune soit votre amie!
LE TIGRE
Le bonheur votre compagnon!
LE PRUNIER
Puissiez-vous n'avoir que des fils!
(Les fiancés, après un dernier signe d'adieu, sortent rapidement.)
(Les fiancés, après un dernier signe d'adieu, sortent rapidement.)
Peu de temps après cette aventure, Cerf-Volant, plus maigre et plus effaré que jamais, vint trouver Bambou-Noir dans sa maison. Il le regarda longtemps avec terreur avant d'oser lui adresser la parole.
—Eh bien! tu ne sembles pas très bien portant, mon pauvre Cerf-Volant, dit le jeune homme en riant; aurais-tu eu quelque indigestion depuis que je ne t'ai vu?
—Oh! non, dit Cerf-Volant, les bras au ciel.
—Veux-tu manger quelque chose?
—Oh! oui.
—Mais que venais-tu me dire?
Le maigre garçon prit une figure lamentable et trembla de tous ses membres; à la fin, il balbutia:
—Mort!
—Qui est mort?
—Maître!
Siao-Man et Fan-Sou
Siao-Man et Fan-Sou
—Comment est-il mort?
—De faim!
—Eh! grands poussahs! s'écria Bambou-Noir, pouvait-on s'imaginer, vraiment, qu'il s'entêterait à ne pas manger?
Tout chagrin, il se rendit sur l'heure à la maison de l'oncle de sa femme, et, en sa qualité d'héritier, se fit ouvrir les caves. Comme il le prévoyait, elles étaient encombrées de sacs d'or et d'argent.
Rouille-des-Bois eut des funérailles somptueuses, qui auraient tiré des larmes à ses yeux défunts, s'il lui avait été donné d'en connaître le prix. Bambou-Noir avait tenu à se conduire en parent affectueux et en héritier reconnaissant. Mais ses larmes essuyées, il retourna à son bonheur, maintenant complété par la fortune.
Cerf-Volant entra au service des jeunes époux; il engraissa tellement qu'au bout d'une année, ses yeux obliques, jadis si grands, n'apparaissaient plus dans son visage que comme deux traits de pinceau.
PERSONNAGESPÉ-MIN-TCHON, jeune lettré.SIAO-MAN, jeune orpheline.FAN-SOU, sa suivante.
La scène se passe en Chine, dans la capitale de la province de Chen-Si.Le théâtre représente un paysage au bord d'un lac. Adroite au premier plan, l'angle d'une maison. Un perron de quelques marches précède la porte; il est flanqué à chaque coin d'un monstre de porcelaine. A droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pêcher en fleurs. A gauche, au fond, la balustrade d'une terrasse et d'un escalier, descendant d'une pagode. Au fond, un lac entre des saules et des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.
La scène se passe en Chine, dans la capitale de la province de Chen-Si.
Le théâtre représente un paysage au bord d'un lac. Adroite au premier plan, l'angle d'une maison. Un perron de quelques marches précède la porte; il est flanqué à chaque coin d'un monstre de porcelaine. A droite encore, mais un peu plus haut, un banc rustique sous un pêcher en fleurs. A gauche, au fond, la balustrade d'une terrasse et d'un escalier, descendant d'une pagode. Au fond, un lac entre des saules et des roseaux. Arbres printaniers, fleurs, clair de lune.
SIAO-MAN
SIAO-MAN(elle porte une lanterne allumée et sort avec précaution du pavillon de droite).
Hélas! c'est mal ce que je fais là! Sortir ainsi, la nuit, au lieu de dormir paisiblement, la joue sur l'oreiller de soie. Pourtant, la nuit est arrivée à mi-chemin dans le ciel, et tous les rêves commencés sont à la moitié de leur cours. Mais la nuit est longue et fiévreuse pour celle qu'une pensée tyrannique tient éveillée.
(Elle pose sa lanterne sur la dernière marche du perron et s'avance.)
(Elle pose sa lanterne sur la dernière marche du perron et s'avance.)
Je tremble comme un voleur! Serais-je coupable vraiment d'être venue respirer la douceur de cette nuit de printemps?... Non, mais... suis-je bienvenue pour cela seulement?... Pourquoi donc, au lieu de réveiller ma suivante Fan-Sou pour la prier de m'accompagner dans cette promenade, me suis-je glissée silencieusement le long des rampes, en retenant les perles sonores qui bruissent à ma ceinture! Pourquoi, depuis plusieurs nuits, le sommeil s'éloigne-t-il de moi? Et pourquoi, pendant ces longues veilles, ai-je secrètement brodé sur un sachet odorant des sarcelles de soie qui voguent côte à côte sur un lac en fil d'argent?... Je n'ose m'avouer à moi-même que j'ai brodé ce sachet pour un jeune voyageur qui loge depuis quelque temps dans la pagode voisine et auquel, malgré moi, je pense sans cesse comme à un fiancé. Hélas! il va sans doute repartir bientôt, pour toujours, et il n'est aucun moyen de le retenir. Qui sait? S'il trouvait sur le seuil de sa porte ce sachet de soie violette, s'il voyait les oiseaux symboliques, s'il lisait les quatre vers que j'ai brodés sur l'étoffe, il penserait que quelqu'un s'intéresse à lui dans ce pays et, peut-être, il retarderait son départ de quelques jours.
(Elle remonte vers la pagode.)Sa lampe jette une lueur pâle à travers le papier transparent des fenêtres. Il veille: l'amour de l'étude emplit son esprit et il dédaigne de dormir.
(Elle remonte vers la pagode.)
Sa lampe jette une lueur pâle à travers le papier transparent des fenêtres. Il veille: l'amour de l'étude emplit son esprit et il dédaigne de dormir.
SIAO-MAN, FAN-SOU
FAN-SOU,dans la coulisse.
Maîtresse! maîtresse! où es-tu? Maîtresse! réponds-moi!
(Elle entre avec une lanterne à la main et cherche tout autour de la scène.)
(Elle entre avec une lanterne à la main et cherche tout autour de la scène.)
SIAO-MAN, à part.
Ciel! Fan-Sou.
(Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la scène.)
(Elle cache le sachet dans sa manche et redescend la scène.)
FAN-SOU,lui mettant la lanterne sous le nez.
A-Mi-To-Fo! la voilà! Je n'en puis croire mes yeux! le feu est-il à la maison? es-tu prise de folie? es-tu malade? (Elle fait le tour de Siao-Man.) Mais lion, elle semble se porter à merveille. (Elle lui tâte le pouls.) La main est fraîche, le pouls régulier, la tête ne brûle pas. (Elle dépose la lanterne à terre et croise les bras.) Ah! c'est donc ainsi qu'on se cache de moi? C'est ainsi qu'on se glisse hors de sa chambre en faisant si peu crier le plancher, que l'oreille exercée de Fan-Sou croit n'avoir entendu que le vent qui souffle sur les fleurs! Voilà comment une jeune fille, respectueuse des convenances, sort sournoisement de sa maison.
SIAO-MAN
Écoute-moi, Fan-Sou....
FAN-SOU
Oui, oui, si ta vénérable tante, qui depuis trois ans est partie pour recueillir l'héritage de son époux, revenait subitement et te disait: «Petite scélérate, que fais-tu à une pareille heure sur la place publique?» Tu lui répondrais: «Écoute-moi, ma tante....»
SIAO-MAN
Mais, Fan-Sou, vois donc la fête que donne le printemps, vois la douce lumière que la lune répand sur l'or neuf des longues feuilles de saules, regarde les mille diamants qui scintillent sur le lac! Comment dormir par une semblable nuit? Ne respires-tu pas le tiède vent d'est qui effeuille les fleurs de pêchers et se parfume en frôlant nos vêtements de soie? Vois donc cette goutte de rosée, suspendue à la pointe dune herbe: elle a volé un rayon à la lune et se croit une petite étoile. Écoule la voix tendre et sonore du rossignol.
(La fenêtre de la pagode s'est ouverte, on entend le prélude d'une flûte.)
(La fenêtre de la pagode s'est ouverte, on entend le prélude d'une flûte.)
FAN-SOU, ironique.
Le rossignol?
PÉ-MIN-TCHON(il chante dans la coulisse.)
J'ai vu les plus beaux pays,J'ai vu les dieux d'or et d'azur,Les palais, les champs de riz,La tour qui luit dans le ciel pur.
FAN-SOU
Ma chère maîtresse, si tu tiens absolument à jouir de cette nuit de printemps, éloignons-nous un peu d'ici; il n'est pas convenable que des femmes se promènent ainsi sous la fenêtre d'un jeune homme.
SIAO-MAN
Que dis-tu, Fan-Sou? N'est-ce pas un pieux lao-tseu qui chante un hymne saint à Fo?
FAN-SOU
Ha! ha! Tu prends cette chanson pour un hymne à Fo? Mais tu ignores donc qu'un jeune lettré se rendant à Pékin pour les grands concours, habite depuis quelque temps dans ce pavillon?
SIAO-MAN
Qu'importe! Laisse-moi écouter encore: rien n'est charmant comme le son d'une flûte dans la nuit.
FAN-SOU
Est-ce la flûte seulement qui te plaît?
PÉ-MIN-TCHON,dans la coulisse.
J'ai ri, j'ai bu sous la lune,Bercé par les flots des étangs,Et j'ai fêté la fortuneAvec des amis de tous rangs.Mais mon cœur reste solitaireA quoi bon chercher le bonheur?Sans fiancée, il n'en est pas sur terre!
FAN-SOU
Maîtresse, maîtresse! partons d'ici. Bien que nous ne pensions pas à lui, ce jeune homme, s'il nous voyait, pourrait croire que nous l'avons remarqué.
SIAO-MAN
Comment pourrait-il avoir une pareille pensée? Mais, puisque tu le veux, retirons-nous.
FAN-SOU
Je passe la première, cache-toi dans l'ombre que je projette en marchant.
(Siao-Man reste un peu en arrière et jette le sachet sur l'escalier de la pagode.)
(Siao-Man reste un peu en arrière et jette le sachet sur l'escalier de la pagode.)
SIAO-MAN
Ah! Poussahs! Faites qu'il le ramasse et que ce soit un talisman qui le retienne ici.
(Elles s'éloignent.)
(Elles s'éloignent.)
PÉ-MIN-TCHON
PÉ-MIN-TCHON(il sort du pavillon et s'accoude à la balustrade de la terrasse.)
Il m'a semblé entendre un chuchotement de jeunes voix... Je me suis avancé avec précaution, et, cependant, j'ai fait fuir les farouches promeneuses qui, sans doute, venaient jouir secrètement de la splendeur de cette nuit. Je me suis trompé peut-être, et c'est dans ma rêverie que de jeunes voix gazouillaient (il aperçoit le sachet.) En ce moment, c'est encore une illusion qui trompe mes yeux, car je crois voir une large fleur éclose sur cette marche de marbre.
(Il s'avance vers l'escalier, puis s'arrête.)
(Il s'avance vers l'escalier, puis s'arrête.)
Pourquoi descendre? A quoi bon me convaincre que c'est seulement l'ombre d'un oranger voisin? Cependant, elle me semble briller toute pleine de rosée. C'est la lune, sans doute, qui se mire dans les paillettes de marbre.
(Il descend rapidement et ramasse le sachet.)
(Il descend rapidement et ramasse le sachet.)
Ah! (il respire.) C'est bien une fleur par le parfum.
(Il s'avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.)
(Il s'avance de quelques pas et cherche un rayon de lune.)
Je suis inconnu dans cette ville, nul visiteur ne monte l'escalier de ma chambre, comment ce précieux sachet a-t-il été perdu sur cette marche?... Ne voudrais-je pas croire que quelqu'un l'a jeté là?... (il l'examine.) Un paysage est brodé sur l'étoffe. Voyons: je n'ai pas rêvé que les sarcelles sont l'emblème de l'amour conjugal? et voici bien deux sarcelles qui voguent côte à côte. Ah! quatre vers tracés en fil d'or sur la soie. Je puis les lire à la clarté de la lune, (il lit.)
De son nid, une tourterelleVit un ramier blanc qui volait,Et rêva de lui nouer l'aileAvec un ruban violet.
Cette fois, le doute n'est plus permis; c'est bien à moi que sont adressés ces vers et c'est une femme qui les a composés. Tâchons de les bien comprendre et d'en découvrir le sens caché. Elle se compare à une tourterelle qui voit passer un ramier blanc. Cela veut dire qu'elle n'ignore pas mon nom qui signifie le ramier blanc et qu'elle désire être ma compagne. Elle fait aussi allusion à ma situation dans cette ville où je ne fais que passer. C'est bien cela; elle voudrait m'empêcher de continuer mon chemin, et pour me retenir elle me donne ce sachet taillé dans un ruban violet.
Ce parfum me semble contenir tout l'arôme du printemps en fleur! Qu'il faut peu de chose pour troubler le cœur de l'homme! Me voici tout ému pour un bout de soie odorant.
LE MÊME, SIAO-MAN
SIAO-MAN
Fan-Sou m'a perdue de vue, et je suis revenue malgré moi de ce côté. S'il en était temps encore, je voudrais reprendre ce gage, jeté si imprudemment sur le seuil d'un inconnu.
(Elle aperçoit Pé-Min-Tchon.)
(Elle aperçoit Pé-Min-Tchon.)
Ah!
(Elle cache son visage derrière un éventail.)
(Elle cache son visage derrière un éventail.)
PÉ-MIN-TCHON, à part.
C'est elle, peut-être. Comment le savoir? Je tremble de l'offenser.
SIAO-MAN, à part.
La peur et la honte rendent mes pieds lourds comme du plomb; je n'ai pas la force de m'enfuir.
PÉ-MIN-TCHON(il s'avance et salue en élevant les poings fermés à la hauteur de son front.)
Noble jeune fille! c'est en tremblant que je t'adresse la parole. Mais je me trouve dans une situation difficile: Bien que je sois innocent, je pourrais être accusé comme voleur (Siao-Man se recule avec effroi). J'ai trouvé un objet précieux et je cherche, pour le lui rendre, celui à qui il appartient. N'as-tu rien perdu sur cette place (Siao-Man fait signe que non.) En es-tu bien sûre? Aucun collier n'a glissé de ton cou? Nulle perle ne s'est détachée des épingles qui ornent tes cheveux?
(Siao-Man fait signe que non.)
(Siao-Man fait signe que non.)
PÉ-MIN-TCHON, plus bas.
Mais ton cœur n'a-t-il pas perdu quelque chose de sa tranquillité? As-tu toujours la gaîté des jeunes tourterelles qui n'ont pas encore construit leur nid? (Siao-Man se recule vivement.) Ne me fuis pas, jeune fille, je t'en conjure; écoute encore un instant. Je puis me comparer à un ramier dont les ailes sont entravées par un réseau de soie. Est-ce toi, dis, qui as tendu le doux piège où s'est prise ma liberté?
(Siao-Man, toute tremblante, secoue la tête.)
(Siao-Man, toute tremblante, secoue la tête.)
Je dois me taire alors; j'ai trop parlé déjà! J'ai peut-être dévoilé le secret de celle qui pense à moi. Je ne sais pourquoi, j'aurais voulu que tu fusses celle-là!
(On entend venir Fan-Sou.—Siao-Man effrayée fait signe à Pé-Min-Tchon de s'éloigner. Il rentre précipitamment dans la pagode; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l'ait pas aperçu.)
(On entend venir Fan-Sou.—Siao-Man effrayée fait signe à Pé-Min-Tchon de s'éloigner. Il rentre précipitamment dans la pagode; pas assez vite pour que Fan-Sou ne l'ait pas aperçu.)
FAN-SOU, SIAO-MAN
FAN-SOU,regardant la porte de la pagode.
Ah! (regardant Siao-Man qui s'embarrasse.) Ah! (Elle fait un salut.) Très bien! (Tout à coup elle se met à crier.) Au Secours! au secours! Qu'on amène un médecin: ma maîtresse est devenue folle! La voilà qui parle avec un homme! sur la place publique! la nuit!
SIAO-MAN,arrêtant Fan-Sou.
Tu te trompes; je n'ai pas parlé à ce jeune homme, c'est lui qui m'a adressé la parole.
FAN-SOU
Vraiment! Voici une nuance fort subtile. Il ne te manquerait plus que de lui avoir parlé la première. Et peut-on savoir ce que te disait ce bel étudiant, que tu prenais pour un oiseau?
SIAO-MAN
Crois-tu que c'était le voyageur qui habite ce pavillon?
FAN-SOU
Tu le sais probablement mieux que moi.
SIAO-MAN
Il m'a demandé si je n'avais pas perdu quelque chose.
FAN-SOU
Ah! Et tu lui as répondu que non?
SIAO-MAN
Je lui ai fait signe que non.
FAN-SOU
Eh bien, tu t'es trompée: tu as perdu quelque chose.
SIAO-MAN
Non, je t'assure.
FAN-SOU,croisant les bras et prenant une mine sévère.
Oui! tu as perdu plus qu'un trésor, plus que tous les trésors du monde: tu as perdu la pudeur qui est pour les jeunes filles comme le socle d'or du dieu Fo. Comment! Toi, si soucieuse des rites, que tu refuses de toucher aux mets qui ne sont pas servis selon l'ancien usage, et qui ne consentirais pour rien au inonde à t'asseoir sur une natte mal étendue, tu oublies le respect de toi même au point de courir les rues au milieu de la nuit et de prêter l'oreille à la voix d'un jeune homme! J'en suis pétrifiée de stupeur! Tu ne te souviens donc plus que celle qui offense les rites prescrits, qui se laisse voir ou entendre de son fiancé avant le soir des noces, ou fait aucune démarche contraire aux convenances, ne peut plus être prise que pour épouse de second rang? Tu as l'air maintenant d'un oiseau souillé de boue, d'une fleur écrasée par le pied lourd d'un passant, et tu as perdu ton prix comme une étoffe tachée d'huile.
Printemps(Siao Man se cache le visage dans ses mains).
Printemps
Printemps
(Siao Man se cache le visage dans ses mains).
FAN-SOU, adoucie.
Tu pleures? (Elle s'approche d'elle.) Tu ne vois donc pas que je plaisante? Je voulais te faire peur, pour le punir de t'être ainsi cachée de moi. Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu aimais ce jeune homme? Si tu l'aimes, il faut l'épouser, voilà tout. S'il n'a pas vu ton visage, puisqu'il ne sait pas qui tu es, rien n'est perdu encore.
SIAO-MAN,recueillant ses larmes du bout de ses longs ongles.
L'épouser! Mais, ma chère Fan-Sou, comment pourrais-je me marier? Tu sais bien que je n'ai pas d'autre parent que ma tante, qui, depuis trois ans n'a pas donné de ses nouvelles et qui, peut-être, est morte. Qui donc pourrait faire, selon les rites, des propositions de mariage, à ce jeune homme? Qui pourra l'empêcher de quitter ce pays pour toujours?
FAN-SOU
En effet, je ne vois pas trop ce qui pourrait le retenir. La suivante Fan-Sou ne peut guère se présenter chez ce noble voyageur pour lui faire des propositions de mariage. Ah! l'absence de ta tante nous met dans un cruel embarras.
SIAO-MAN, abattue.
Tu vois bien, je dois renoncer à tout. Il ne me reste plus qu'à me retirer pour toujours dans une pagode.
FAN-SOU
A-Mi-To-Fo! attends un peu; ne te résigne pas si promptement, à moins que tu ne veuilles te retirer dans la pagode voisine.
SIAO-MAN
Ne te moques pas, méchante! Je suis bien malheureuse?... Ah! si j'avais seulement un frère! (Elle demeure rêveuse.)
FAN-SOU,qui a réfléchi de son côté.
Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger.
SIAO-MAN
Ah! Fan-Sou! chère compagne, trouve-le, ce moyen.
FAN-SOU
Qui sait? Je l'ai peut-être trouvé déjà!
SIAO-MAN
Vrai? oh! dis-le, dis, vite.
FAN-SOU
Non: mon stratagème doit rester secret jusqu'à la fin.
SIAO-MAN
Mauvaise! (Regardant vers la pagode.) Tu espères au moins que je l'épouserai.
FAN-SOU
Tu l'épouseras, ou je perdrai mon surnom de Fine-Mouche.
SIAO-MAN
Ma jolie Fan-Sou!...
FAN-SOU
Allons! allons! du calme; ce jeune homme t'a donc à ce point tourné la tête?
SIAO-MAN
Ah! oui!... Écoute, Fan-Sou, moi aussi j'ai une idée.
FAN-SOU,lui mettant la main sur la bouche.
Ne la dis pas: mets-la en œuvre de ton côté; si je la connaissais, elle pourrait contrarier la mienne.
SIAO-MAN
C'est bien, je me tais.
FAN-SOU
Viens! viens! rentrons. Nous sommes vraiment folles de nous promener à une pareille heure.
SIAO-MAN
Rentrer? déjà!
(Elle regarde la pagode.)
(Elle regarde la pagode.)
FAN-SOU,sur les marches du perron.
Mettez-donc dix-sept ans à enseigner à une jeune fille les règles de bienséance, de modestie, de retenue, prescrites à son sexe, pour que, en une seconde, elle oublie tout!
SIAO-MAN
Ne gronde pas, me voilà, mais tu me jures que je l'épouserai.
FAN-SOU
Fais-moi couper la langue si j'ai menti. (Elles sortent.) (Le jour vient.—Un oiseau chante dans les arbres.—La cloche de la pagode commence à tinter.)
PÉ-MIN-TCHON
PÉ-MIN-TCHON,descend lentement du pavillon.—Il lit.
«... Un jour l'empereur Fou-Si se promenait sur les rives du fleuve Jaune; tout à coup il vit sortir de l'eau un dragon, portant entre ses ailes une tablette de Jade. L'empereur prit la tablette sur laquelle étaient gravés des signes mystérieux; à l'aide de ces signes il forma les huit Koua, symboles des éléments. Des huit Koua est née l'écriture, (il s'assied sur le banc et tire de sa manche le sachet brodé par Siao-Man.) Il me semble que je me souviens mal du troisième vers.
... Et rêva de lui nouer l'aile....
C'est vrai: Je remplaçais le caractère qui signifie: rêver par celui qui signifie: désirer. C'est cela, je ne le regarderai plus. (Il regarde la maison de Siao-Man.) Je crois que c'est là qu'habite la jeune fille à qui j'ai parlé cette nuit. Je veux m'en assurer; c'est pourquoi je suis venu m'asseoir sur ce banc. Personne ne peut sortir ou entrer sans être vu de moi. Je vais feindre d'étudier, cela me donnera l'air indifférent. Oh! chère étude, toi qui étais hier la préférée, tu rends encore une fois service à celui qui te dédaigne aujourd'hui. N'a-t-on pas fait glisser le châssis d'une fenêtre? Non. (Il regarde son livre.) Étudier! Il me semble que les feuillets de ce livre sont en soie violette et qu'à chaque ligne est tracé un nom que je ne puis distinguer. Cette fois, la porte a grincé; quelqu'un sort de la maison.
PÉ-MIN-TCHON, FAN-SOU
PÉ-MIN-TCHON, à part.
C'est une suivante sans doute; sous quel prétexte l'aborder? (Il s'avance vers Fan-Sou et la salue cérémonieusement.) Jeune femme, reçois mes saluts.
FAN-SOU, à part
C'est notre jeune écolier; pourquoi donc me salue-t-il? (Haut.) Seigneur, je ne suis pas digne de vos hommages.
PÉ-MIN-TCHON
Comment se porte ta noble maîtresse?
FAN-SOU, à part.
Tiens! tiens! il a remarqué la maison.... Attends un peu, je vais te dérouter (Haut.) Pas trop mal, pour son âge.
PÉ-MIN-TCHON, à part.
Que dit-elle? (Haut.) La jeunesse est délicate: peut être est-ce la croissance qui la fatigue.
FAN-SOU
En effet, l'excroissance qu'elle a sur l'œil a beaucoup grossi.
PÉ-MIN-TCHON, à part, effrayé.
Comment!... (Haut.) Et... a-t-elle bien passé la nuit?
FAN-SOU
Non, assez mal: sa jambe de bois la gênait. Elle m'a priée de la lui ôter; puis, une heure après, il a fallu la lui remettre.
PÉ-MIN-TCHON
Quelle horreur!
FAN-SOU
Que voulez-vous! les vieilles gens sont exigeants! Je rentre lui annoncer votre visite.
PÉ-MIN-TCHON
Non! non! jamais!
FAN-SOU
Vous n'êtes donc pas l'ami de ma maîtresse?
PÉ-MIN-TCHON
Je ne la connais nullement.
FAN-SOU
Pourquoi donc m'avez-vous abordée, alors?
PÉ-MIN-TCHON, hésitant.
C'était ... pour te demander ton avis ... sur une question philosophique.
FAN-SOU, éclatant de rire.
Est-il possible! Le bouton de cristal brillant sur votre calotte m'indique que votre talent est en fleur, et vous venez me demander conseil à moi, qui ne suis qu'une pauvre suivante.
PÉ-MIN-TCHON
Les gens simples ouvrent quelque fois des idées nouvelles.
FAN-SOU, riant.
Eh bien! Voyons la question.
PÉ MIN-TCHON, à part.
Je ne sais vraiment que lui dire.
FAN-SOU, à part.
Voilà mon futur maître bien embarrassé.
PÉ-MIN-TCHON, à part.
Ah! (Haut.) Voici la question: Pourquoi la tradition, lorsqu'elle parle du Yn et du Yang....
FAN-SOU
Pardon! qu'est-ce que c'est que le Yn et le Yang?
PÉ-MIN-TCHON
Comment! tu ignores? C'est juste: j'oubliais ta condition. Le Yn et le Yang, ce sont les deux grands principes masculin et féminin de la nature.
FAN-SOU
Ah! Très bien, merci. Ensuite.
PÉ-MIN-TCHON
Pourquoi la tradition assimile-t-elle toujours le Yang, c'est-à-dire l'homme, à ce qui est beau, noble d salutaire, et le Yn, c'est-à-dire la femme, à tout ce qui est laid, vil et nuisible?
FAN-SOU
Vous permettez, vraiment, que je réponde?
PÉ-MIN-TCHON
De plus savants que toi hésiteraient.
FAN-SOU
Eh bien! comme l'homme n'a de penchants que pour les choses laides, viles et nuisibles, et qu'il aime la femme par-dessus tout, on en a conclu que la femme ne valait rien. (Elle s'enfuit.)
PÉ-MIN-TCHON
Petite rusée, ta riposte est bonne, mais elle ne répond qu'à la moitié de ma question. (Il la poursuit.)
SIAO-MAN
SIAO-MAN,déguisée en homme, sort de la maison.
Que disait-il donc à Fan-Sou? Ah! pourvu que son projet réussisse. Je compte bien plus sur elle que sur moi-même. Voyons, un peu de courage. Qui pourrait reconnaître une femme sous ces habits de jeune garçon? Je vais m'asseoir sur ce banc, comme si j'étais las d'une longue promenade. (Elle s'assied.) Tiens! il a justement oublié son livre! Il va revenir, sans doute. Alors je lui dirai: Seigneur, est-ce toi qui a laissé là ce livre? Il faudra dire cela d'une voix ferme, mâle... je n'oserai jamais. Je tremble déjà comme s'il faisait froid. Ah! il faut aussi prendre une posture d'homme!... Voyons. (Elle prend une position.) Non, je ne dois pas tenir mon pied dans ma main; c'est un geste de femme coquette. (Elle change de pose.) Jamais je n'ai vu un homme s'asseoir; il me semble que sur les peintures, je les ai vus représentés ainsi; il vient! Je vais mourir de peur; mon cœur est comme un oiseau pris au piège.
PÉ-MIN-TCHON
PÉ-MIN-TCHON
Elle a fui vraiment plus vite qu'une hirondelle, et me voilà tout essoufflé, (il aperçoit Siao-Man.) Tiens! on m'a pris mon banc (Il examine Siao-Man à la dérobée.) C'est sans doute un jeune homme de la ville. Il est ma foi charmant, et son air modeste prévient en sa faveur. Si j'essayais de lier connaissance avec lui, il pourrait peut-être, indirectement, me renseigner sur ce que je désire tant savoir.
SIAO-MAN, à part.
Il faut que je lui adresse la parole. (Pé-Min-Tchon s'avance et salue. Siao-Man se lève et salue aussi.)
SIAO-MAN
Seigneur, je me suis peut-être assis sur le banc que tu avais choisi.
PÉ-MIN-TCHON
Seigneur, c'est moi, sans doute, qui ai commis une indiscrétion en choisissant, pour étudier, le lieu ordinaire de ton repos.
SIAO-MAN
Non, non, permets que je me retire.
PÉ-MIN-TCHON
Non, non, fais-moi l'honneur de partager ce banc avec moi. (Ils se saluent de nouveau et s'asseoient.) Nous pourrons ainsi nous reposer de compagnie. (A part.) Je ne sais quelle sympathie m'attire vers ce jeune homme. Je me sens tout disposé à l'aimer.
SIAO-MAN, à part.
Je crois que les rites ordonnent que je lui demande, étant le plus jeune, son nom et le lieu de sa naissance (Haut.) Seigneur, ne m'apprendras-tu pas ton noble nom et celui de ta patrie glorieuse?
PÉ-MIN-TCHON
Mon nom est Pé-Min-Tchon, mon humble pays la province de Kouan-Ton.
SIAO-MAN. toujours embarrassée.
Moi, je me nomme ... Lie-Se-Nié. Je suis né dans cette ville et j'habite le passage des Tiges de Bambou..., près de la rue de Ma-Hine.
PÉ-MIN-TCHON
Pardonne à mon ignorance: je suis étranger, et je ne sais pas où se trouve la rue de Ma-Hine.
SIAO-MAN, à part.
Ni moi non plus (Haut.) C'est près de la place du Tertre-Sec....
PÉ-MIN-TCHON
Ah!...
SIAO-MAN, à part.
Suis-je assez stupide!...
PÉ-MIN-TCHON, à part.
Comme il paraît timide!
SIAO-MAN,faisant un effort sur elle-même.
Puis-je te demander, seigneur, si tu comptes t'arrêter longtemps dans la capitale du Chen-Si?