Chapter 4

PÉ-MIN-TCHON

Je dois être rendu à Pékin pour l'époque des grands examens qui ont lieu tous les trois ans. Le temps est proche, hélas!

SIAO-MAN

Pourquoi dis-tu hélas? Qu'est-ce donc que tu regretteras dans cette ville inconnue?

PÉ-MIN-TCHON

Je ne le sais vraiment pas; mais il est certain que ce pays a pour moi un charme singulier. C'est un vague pressentiment, peut-être, que ma destinée doit s'accomplir ici; En m'éloignant, j'aurai comme un remords, et quelque chose me dira: La part de bonheur qui t'est réservée, c'est dans cette ville qu'elle t'attendait, tu as passé trop vite et tu n'as su la voir.

SIAO-MAN

C'est peut-être un avertissement des dieux.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Depuis quelques instants, je pense que ce pressentiment m'annonçait que je rencontrerais ici mon premier ami.

SIAO-MAN

Ah! seigneur, ne te moque pas de moi.

PÉ-MIN-TCHON

C'est très sérieux, je t'assure. N'as-tu jamais vu, par exemple, un chien errant choisir tout à coup un maître parmi les passants, le suivre et lui faire fête? Son instinct le trompe rarement. Eh bien! j'ai confiance dans l'instinct qui me pousse vers toi!

SIAO-MAN

Je suis comme un indigent qui s'attend à recevoir une pièce de cuivre, et à qui l'on donne une bourse pleine d'or.

PÉ-MIN-TCHON

Vrai? Tu ne me prends pas pour un fou? (Souriant.) Tu ne repousseras pas d'un coup de pied le pauvre chien perdu?

SIAO-MAN, avec effusion.

Ah! je vous aime déjà de tout mon cœur!

PÉ-MIN-TCHON

C'est dit! nous voilà amis, et tu verras, je suis fidèle. Sais-tu que nous avons longtemps à nous aimer? Moi j'ai vingt ans, et toi?

SIAO-MAN

Dix-sept.

PÉ-MIN-TCHON

Cher enfant! et où en es-tu de tes études?

SIAO-MAN

Je suis prêt pour le premier examen. Après l'avoir passé, j'étudierai la médecine.

PÉ-MIN-TCHON

Comment! Tu as du goût pour cette science inférieure? Tu t'intéresses aux innombrables nuances des mouvements des pouls, aux maladies chaudes ou froides, aux drogues amères, aigres ou salées? Pouah! Laisse cela aux sorciers des rues.

SIAO-MAN

Ce n'est pas précisément par goût que je veux me faire médecin: Je suis orphelin et pauvre, et je pense que la médecine me permettra de gagner rapidement ma vie.

PÉ-MIN-TCHON

Puisque moi je suis riche, mon frère n'a plus le droit de dire qu'il est pauvre; et, comme je suis le frère aîné, le frère cadet doit m'obéir et renoncer à son dessein.

SIAO-MAN, à part.

Quel cœur!

PÉ-MIN-TCHON

Écoute! Partons ensemble; viens à Pékin, tu étudieras près de moi et tu pourras bientôt prétendre à la gloire des grands examens.

SIAO-MAN

Hélas! Je ne puis.

PÉ-MIN-TCHON

Pourquoi? ne m'as-tu pas dit que tu étais orphelin

SIAO-MAN, avec hésitation.

Je suis orphelin, mais.... J'ai une sœur.

PÉ-MIN-TCHON

Qu'elle doit être belle si elle te ressemble!

SIAO-MAN

Nous sommes comme les deux yeux d'un même visage; elle n'a que moi pour protecteur; comment pourrais-je l'abandonner?

PÉ-MIN-TCHON

Certes! Tu dois veiller sur elle....

SIAO-MAN

C'est seulement lorsqu'elle sera ... mariée que je serai libre de mes actions. J'hésite depuis longtemps dans le choix d'un époux. Le mariage est une chose grave.

PÉ-MIN-TCHON

Ne te hâte pas. Étudie bien celui que tu accueilleras.

SIAO-MAN

Ah! jamais je n'ai rencontré un homme qui me fût comme toi sympathique à première vue. La loyauté se lit dans tes regards, la bonté fleurit sur tes lèvres, et, dans le son de ta voix, on devine tout ce que ton cœur cache de trésors.

PÉ-MIN-TCHON, souriant.

Je m'efforcerai d'être digne de cette trop flatteuse opinion.

SIAO-MAN

Mais... J'y songe ... cher frère.... Pourquoi n'épouserais-tu pas ma sœur...? Elle serait entre nous un lion, indissoluble! (Pé-Min-Tchon, baisse la tête.) Elle est vertueuse et douce; ses doigts font naître le printemps sur le métier à broder; elle sait lire les poètes et expliquer les philosophes; elle compose même des vers agréables et les chante d'une voix claire, en s'accompagnant du pi-pa à trois cordes.

PÉ-MIN-TCHON

Arrête, ami! ne me parle plus de ta sœur, sous peine de l'offenser. Je ne dois pas pensera elle; je ne puis l'épouser....

SIAO-MAN

Mon Dieu!

PÉ-MIN-TCHON

Je suis engagé.

SIAO-MAN

Ah! qu'ai-je fait!

(Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage dans ses mains.)

(Elle se laisse tomber sur le banc et cache son visage dans ses mains.)

PÉ-MIN-TCHON

Comment! tu pleures? En quoi ai-je pu t'affliger si fort?

SIAO-MAN, à part.

Quelle honte!

PÉ-MIN-TCHON

Tu le méprends sur mes sentiments. Il m'eût été bien doux de devenir vraiment ton frère.... Eh bien! écoute, je vais te dire mon secret. Tu jugeras si je dois me croire engagé: Cette nuit, tandis que je rêvais à celle que je dois aimer sans la connaître encore, quelqu'un jeta sur le seuil de ma porte un gage de tendresse: ce sachet. Puis, je vis une ombre gracieuse glisser entre les arbres. Je m'approchai et je parlai en tremblant à une femme inconnue qui m'écouta d'une oreille furtive, puis s'enfuit effarouchée. J'étais si ému moi-même que le souffle me manquait. Voilà tout. Par ce premier trouble de mon cœur, je me crois lié à cette femme. Dis-moi: qu'en penses-tu?

SIAO-MAN, très émue.

Oh! oui, oui; ton cœur n'est plus à toi. Tu es lié pour jamais.

(Une chaise à porteur s'arrête au fond de la scène. Une vieille femme, très majestueuse, en descend. Elle a sur le nez une vaste paire de lunettes.)

(Une chaise à porteur s'arrête au fond de la scène. Une vieille femme, très majestueuse, en descend. Elle a sur le nez une vaste paire de lunettes.)

LES MÊMES, LA VIEILLE FEMME, au fond. PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Cependant, si mon inconnue n'était pas telle que je la rêve?

LA VIEILLE FEMME, à part.

Puis-je en croire mes yeux! Ma nièce est changée en un neveu.

SIAO-MAN à PÉ-MIN-TCHON

Puisqu'elle a su te comprendre et t'aimer, elle doit être digne de toi.

LA VIEILLE FEMME, à part.

Que se disent-ils donc? Ils sont là vraiment comme un couple de sarcelles.

(Elle se rapproche.)

(Elle se rapproche.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais, c'est peut-être une intrigante. J'hésiterais vraiment à l'épouser. Songe donc: une femme que l'on rencontre dehors la nuit!

LA VIEILLE FEMME

Certes, on n'épouse guère une jeune fille que l'on a rencontrée la nuit dans la rue.

PÉ-MIN-TCHON à SIAO-MAN

Que dis-tu?

SIAO-MAN

Rien.

PÉ-MIN-TCHON

Et puis, ce sachet jeté ainsi dans la chambre d'un jeune homme, cela ne te semble-t-il pas une action un peu effrontée?

LA VIEILLE FEMME

On ne peut plus effrontée. C'est elle qui a jeté le sachet, je le vois à son air penaud.

PÉ-MIN-TCHON

Une jeune fille bien née n'eût pas fait cela.

LA VIEILLE FEMME

Attrape.

SIAO-MAN

Mais si, craignant de te voir partir pour toujours, elle n'avait pas eu d'autre moyen de correspondre avec toi?

PÉ-MIN-TCHON

Elle devait se confier à ses parents.

SIAO-MAN

Si elle n'a pas de parents?

PÉ-MIN-TCHON

Méchant ami! Je m'efforce de faire taire mon cœur pour te complaire, et tu t'acharnes contre moi.

SIAO-MAN

Suis l'impulsion de ton cœur, mon frère chéri, et tu me combleras de joie.

PÉ-MIN-TCHON

Cependant, tu paraissais triste toute à l'heure, en apprenant que j'étais engagé.

SIAO-MAN

C'est, que tout à l'heure je ne savais pas et que maintenant....

LA VIEILLE FEMME, outrée.

Elle va lui dire que c'est elle!

PÉ-MIN-TCHON

Maintenant?

SIAO-MAN

Celle qui a brodé le sachet, c'est....

LA VIEILLE FEMME,les séparant brusquement.

Pardon, de vous interrompre, jeunes seigneurs! mais n'est-ce pas ici la place du Tertre-Sec?

PÉ-MIN-TCHON,avec un peu d'impatience.

Je n'en sais rien, honorable femme, je ne suis pas du pays.

SIAO-MAN

Ciel! ma tante!

LA VIEILLE FEMME,feignant d'étreindre sa nièce.

Petite gueuse, tu allais déshonorer ta famille! j'arrive à temps pour tout sauver. Continue à jouer ton rôle de garçon.

SIAO-MAN,toute tremblante, à Pé-Min-Tchon

Mon ami, c'est ma tante qui arrive de voyage, et que je croyais morte. (Pé-Min-Tchon salue.)

LA VIEILLE FEMME

Et qui se porte à merveille, grâce aux poussahs! Je vois que tu es l'ami de mon neveu.

PÉ-MIN-TCHON

Son plus fidèle ami.

LA VIEILLE FEMME, l'examinant.

Il doit être fier de toi. Mais.... Qu'as-tu donc là? (Elle lui arrache le sachet.)

PÉ-MIN-TCHON

Mais ...

LA VIEILLE FEMME

Où as-tu trouvé cela?

PÉ-MIN-TCHON

Sur l'escalier de ma chambre.... Que t'importe? (Il veut le reprendre.)

LA VIEILLE FEMME

Ma suivante Fan-Sou est seule capable d'exécuter ce point de broderie.

PÉ-MIN-TCHON

Quoi! une suivante?

LA VIEILLE FEMME

Il est de mon invention et je ne l'ai montré qu'à elle.

PÉ-MIN-TCHON

Une suivante ne compose pas des vers aussi corrects et aussi gracieux.

LA VIEILLE FEMME, minaudant.

Épargne ma modestie!

PÉ-MIN-TCHON

Comment?

LA VIEILLE FEMME

Ces vers sont tracés de ma main sur une pancarte accrochée dans ma chambre de nuit. Je les composai pour feu mon glorieux époux lorsqu'il partit pour la guerre! Je chasserai cette voleuse de Fan-Sou.

SIAO-MAN

Ah! ma tante, pardonne-lui.

LA VIEILLE FEMME

Tais-toi!

PÉ-MIN-TCHON,qui semble avoir pris une résolution, s'avance avec gravité vers la vieille.

Noble femme! Veux-tu t'asseoir sur ce banc, afin que je puisse te saluer selon les rites et t'adresser une demande.

(La vieille s'assied. Pé-min-Tchon lui fait diverses salutations.)

(La vieille s'assied. Pé-min-Tchon lui fait diverses salutations.)

PÉ-MIN-TCHON

Mon nom est Pé-Min-Tchon, ma fortune s'élève à cent mille liangs d'or. Mon talent est en fleur et j'espère, aux prochains examens, être admis, parmi les dragons et les tigres, dans la foret des mille pinceaux. Lorsque tu es arrivée, j'allais demander à mon ami qu'il m'accorde sa sœur en mariage, ta nièce charmante qui doit être la gloire de l'appartement intérieur. C'est à toi que je m'adresse maintenant. Me crois-tu digne d'être son époux? C'est en tremblant que j'attends ta réponse.

LA VIEILLE FEMME

Le dieu Fo a voulu fêter mon retour en me faisant rencontrer, avant même d'être entrée dans mon logis, un jeune homme possédant toutes les qualités; ma nièce ne pouvait rêver un plus gracieux mari, elle ne pouvait pas l'ambitionner plus savant.... Surtout lorsqu'il sera revenu des grands concours de Pékin.

SIAO-MAN

Ah! mon ami!

PÉ-MIN-TCHON

Mon frère bien-aimé!

LA VIEILLE FEMME

Allons! allons! C'est bien: je suis attendrie; mais à nous voir ainsi dehors, on dirait vraiment que nous n'avons pas de maison. Voici la mienne: entrons, nous ferons mieux connaissance, et, à ton retour de Pékin, nous choisirons un jour heureux, et un cortège magnifique conduira ta jeune épouse jusqu'au seuil de ta demeure. (A Siao-Man, à part.)

D'ici là, mon neveu aura soin d'être mort et enterré. (Après mille cérémonies, Pé-Min-Tchon entre dans la maison.)

LA VIEILLE FEMME,se tournant vers Siao-Man et ôtant ses lunettes.

Eh bien, maîtresse, ai-je tenu parole?

SIAO-MAN

Ah!... Fan-Sou.

FAN-SOU,un doigt sur les lèvres.

Chut!...

(Elles entrent dans la maison.)

(Elles entrent dans la maison.)

Le noble Yu-Pé-Ya, le cœurdésaccordé, par la mort de sonami, jette sa lyre[1].

Le noble Yu-Pé-Ya, le cœurdésaccordé, par la mort de sonami, jette sa lyre[1].

«On cite toujours l'amicale générosité de Pao-So.

«Mais qui connaît la Lyre de Pé-Ya?

«Aujourd'hui, sous les dehors de l'amitié, se cachent des sentiments de démons.

«Je cherche en vain par le monde une tendresse sincère, et, cependant, mon cœur recèle le sentiment qu'elle existe.»

Il y a beaucoup de nuances entre les amis et plusieurs sortes d'amitiés: on nommeTsé-ki, celle qui est inspirée par la charité et la vertu: protection d'une part, gratitude de l'autre. La sympathie et le dévouement réciproque, c'estl'intimité des cœurs: Tse-Sin. Deux esprits qui s'apprécient, se pénètrent et s'accordent, sous une émotion commune, provoquée par la musique; c'est l'amitié née de l'harmonie des sons:Tse-Yu.

Maintenant, auditeurs qui voulez m'entendre, prêtez l'oreille à cette histoire—que les autres fassent comme ils voudront.—Je conte ces aventures d'amis illustres seulement à qui m'est ami. A qui ne l'est pas, je ne dis rien:

Au temps des guerres, entre les royaumes qui formaient alors la Chine, vivait un grand dignitaire dont le nom de famille était Yu, le prénom Tseu (bonheur), et le surnom Pé-Ya.

Son corps était du royaume de Tsou, car il avait vu le jour à Yen-Fou, la capitale—ce pays fait partie aujourd'hui de la province de Hou-Fé, préfecture de Kar-Tsen—mais son étoile l'avait conduit dans le royaume de Tsin, où il était premier ministre.

Il atteignit encore un grade plus élevé en recevant un ordre royal, celui d'aller dans le pays de Tsou faire visite au souverain et lui porter des présents. Cette mission fut avantageuse à Pé-Ya qui, par ses talents, fit honneur à son roi, dont il exécuta tous les ordres à merveille. De plus, cette ambassade fournissait à l'envoyé l'occasion de revoir sa patrie: d'une seule flèche, il pouvait atteindre deux buts.

Il avait voyagé par terre pour se rendre à la capitale de Tsou. Il vit le roi et lui présenta son ordre de créance.

Pé-Ya fut reçu avec beaucoup d'égards, on lui offrit un festin et on donna des fêtes en son honneur. Mais se trouvant dans son pays natal, il était impatient de visiter les tombeaux de ses ancêtres, de saluer ses parents, ses amis, et de revoir aussi toute la contrée. Les devoirs de sa charge ne lui permettant pas de trop s'attarder, aussitôt les affaires publiques terminées, il demanda au roi son congé.

Pé-Ya reçut en présents des barres d'or, des satins, de toutes couleurs, finement brodés, une haute voiture et quatre chevaux.

Depuis vingt ans, il n'était pas venu dans son pays et se trouvait tout heureux; mais une impatience le tenait, quand il songeait aux paysages, aux montagnes, aux superbes fleuves de sa patrie. Il était bien décidé à tout revoir, et il aurait voulu échanger sa voiture contre un navire, afin de regagner par eau, en faisant un grand détour, le royaume de Tsin.

Il dit alors au roi de Tsou:

—Je suis bien malheureux de ressentir une grande lassitude, comme les chevaux qui ont trop travaillé. Je redoute les secousses de la voiture. C'est pourquoi j'ose vous prier de vouloir bien me prêter des bateaux et des rameurs, pour m'en retourner, cette façon de voyager conviendra mieux à ma santé.

—Je vous accorde votre demande, répondit le roi.

Et il ordonna au ministère des eaux de choisir deux grands navires; le plus somptueux pour l'ambassadeur, l'autre pour sa suite et ses bagages.

Ces navires étaient entièrement peints et dorés, avec de hautes voiles, l'habitacle était garni de tentures et de portières brodées, de tapis et de meubles superbes.

Le jour du départ, tous les ministres conduisirent Yu-Pé-Ya jusqu'à l'embarcadère, et après, des souhaits de bonheur, le quittèrent.

Sans s'inquiéter des distances, Pé-Ya voulut visiter les plus beaux sites. La splendeur de la nature est ce qui s'accorde le mieux avec les sentiments de son âme poétique et élégante. On déploya les voiles, la proue du navire fendit les flots bleus; les collines vertes s'étagèrent, l'eau pure s'étendit à perte de vue; sollicité de toute part par tant de beauté, Pé-Ya ne savait de quel côté arrêter ses regards.

Avant la fin du jour, il arriva au confluent du Yan-Tsé-Kiang et du Heu-Yan. C'était le soir du quinzième jour du huitième mois, au milieu de l'automne.

Mais voici qu'une tempête se lève; l'eau s'agite, la pluie, tombe à torrent; le bateau ne peut plus avancer, il s'arrête et jette l'ancre au pied d'une haute montagne.

Pourtant le vent cesse bientôt, les flots se calment, la pluie s'arrête; les nuages s'écartent et le disque très pur de la lune se présente.

Avant la fin du jour, il arriva au confluent des deux rivières....

Avant la fin du jour, il arriva au confluent des deux rivières....

Après la pluie, sa lumière semble rafraîchie et d'une clarté incomparable. Tout seul sur son navire, Pé-Ya est néanmoins un peu triste; il appelle un serviteur:

—Brûlez des parfums dans les cassolettes, dit-il: je veux jouer un morceau sur le kin (lyre), pour alléger mon cœur.

Le serviteur alluma les parfums, apporta le kin dans son étui de soie, et le posa, sur son support, devant Pé-Ya.

Celui-ci ouvrit l'étui, en tira le kin et l'accorda. Il commença de jouer, et bientôt, sous ses doigts, l'instrument rendit des sons troubles; et avant que le morceau fut terminé, avec un bruit sec, une corde se cassa.

Pé-Ya, très surpris, s'arrêta.

—Demandez donc au pilote dans quel lieu nous sommes, cria-t-il.

—Le vent et la pluie nous ont contraints de nous arrêter au pied d'une montagne, lui répondit-on. Il n'y a aux alentours que des plantes et des arbres, on ne voit aucune habitation.

—C'est donc un pays encore désert, dit Pé-Ya; mais s'il existe aux environs une ville ou un village, sans doute un de ses habitants a entendu mon kin par surprise, car le son a changé tout à coup et une corde s'est rompue. Si la montagne est vraiment déserte, d'où peut venir cet être qui m'a écouté?... Ah! je devine: un de mes ennemis a posté là quelque assassin pour me tuer; ou bien, un voleur guette, au fond de la nuit et veut attaquer mon bateau, paré de tant de richesses.

Et il crie à ses serviteurs:

—Explorez la contrée, dans toutes les directions; montez sur la montagne et cherchez partout: s'il n'y a personne sous l'ombre des saules, certainement dans les roseaux quelqu'un se cache.

Les serviteurs exécutèrent l'ordre; en grand tumulte, ils se préparèrent à gravir la montagne, mais, tout à coup, un homme parut sur le quai qui dit à haute voix:

—Seigneur de ce navire, ne redoutez rien: moi, très humble, je ne suis ni voleur, ni assassin, mais simplement bûcheron. J'ai ramassé des bûches et je rentrais, un peu en retard, quand l'orage m'a surpris. Mes habits de pluie étaient impuissants à me protéger et j'ai caché mon corps dans un coin de la montagne. L'orage passé, j'ai repris ma route, mais en entendant résonner les cordes de votre instrument, je me suis arrêté pour écouter le kin.

—Oh! comment un bûcheron de la montagne ose-t-il écouter le kin? dit Pé-Ya, en riant. Je mets en doute sa parole et je la compte pour rien. Et il ajouta:

—Renvoyez-le.

Mais le bûcheron ne s'en alla pas.

—Votre Grandeur a prononcé des paroles insensées, dit-il. N'avez-vous pas entendu dire que dans un village de dix maisons il peut se rencontrer un homme sincère et juste, mais que là où habite un sage, bientôt un autre sage se présente au seuil de la porte attiré par la renommée? Pourquoi votre orgueil vous fait-il supposer que cette montagne sauvage ne peut pas abriter un être digne d'écouter le kin? Alors, en ce cas, au fond de la nuit, on ne devrait pas se permettre d'en jouer.

Pé-Ya comprend, à ces expressions peu vulgaires, qu'il s'agit vraiment d'une personne digne d'attention; il arrête les clameurs des serviteurs et s'avance sur la porte de l'habitacle.

—Hé! vous! habitant de la haute montagne, dit-il, vous êtes demeuré longtemps debout pour écouter le kin: savez-vous quel morceau j'ai joué tout à l'heure?

L'homme répondit:

—Moi très humble, si je ne l'avais pas su, je ne me serais pas arrêté pour l'écouter. Le morceau que Votre Grandeur a joué tout à l'heure, c'est Khon-Tsé (Confucius) qui l'a composé, en pensant à son disciple préféré Hy-Houëi.

«Quelle pitié! ô triste sort d'Hy-Houëi mort si jeune!

«Depuis qu'on le pleure les cheveux ont eu le temps de se couvrir de gelée blanche.

«Il était si heureux, lui, de sa petite maison, de sa corbeille de riz et de son gobelet à boire!»

Vous avez joué jusque-là, vous n'avez pas dit le quatrième vers, mais je m'en souviens:

«Dans le monde il a laissé à jamais le nom d'un sage.»

Pé-Ya fut très heureux en entendant cette réponse, et il s'écria:

—Maître, il est certain que vous n'êtes pas un homme ordinaire; mais vous êtes bien loin de moi et il ne m'est pas facile de causer.

Il ordonna alors aux marins de poser le pont volant et de tendre la gaffe qui sert de rampe, puis de prier l'inconnu de descendre dans l'habitacle afin de pouvoir tout à son aise approfondir la question. Les serviteurs exécutèrent l'ordre et l'homme monta sur le bateau.

C'était vraiment un bûcheron. Il était coiffé d'un chapeau en feuilles de bambous, et couvert d'un manteau de paille; il s'appuyait sur une pique, avait sa large hache passée à sa ceinture et il était chaussé de souliers en jonc tressé.

Les domestiques, voyant cette tenue, le regardaient avec dédain et échangeaient entre eux des clins d'yeux.

—Hé! bûcheron, par ici! et en face de Monseigneur prosterne-toi. S'il l'interroge, fais bien attention à tes réponses, car c'est un très haut mandarin.

Mais ce bûcheron était un homme de sens.

—Il est inutile d'être grossier, dit-il. Attendez que je quitte mes vêtements de pluie, j'entrerai ensuite.

Il ôta son chapeau et rajusta son turban d'étoffe bleue. Il retira son manteau qui recouvrait sa tunique de toile, attaché par une large ceinture qui lui servait de poche et laissait voir le pantalon. Très tranquillement il rangea son grand chapeau en forme de toit, son manteau, posa sa pique et sa hache à la porte de l'habitacle. Il ôta ses sandales en jonc pour secouer l'eau, puis il les remit et, pas à pas, entra dans la salle. C'était comme un pavillon de prince, très éclairé par des lampes et des bougies. Au milieu étaient disposés une table très somptueuse et un fauteuil pareil à un trône.

Le bûcheron salua seulement en soulevant ses poings et dit:

—Je vous salue respectueusement, Seigneur.

Le grand mandarin du royaume de Tsin fut bien surpris de se trouver en présence d'un homme si simple en costume vulgaire; ses yeux ne se souvenaient pas d'en avoir vu de pareil. Il ne savait quelle conduite tenir; le saluer? mais comment?... Le renvoyer était impossible après l'avoir lui-même appelé. Il se décida à esquisser un salut, en soulevant un peu ses poings.

—Mon sage ami, dit-il, laissez les cérémonies. Et il dit aux serviteurs:

—Donnez-lui de quoi s'asseoir.

Les serviteurs apportèrent un humble escabeau et Pé-Ya dit avec une moue dédaigneuse:

—Tu peux t'asseoir.

Sans aucun embarras le bûcheron s'assit, tout simplement.

Pé-Ya, un peu surpris et choqué de ce sans-façons, ne lui demanda pas, comme c'est l'usage de le faire, son nom de famille et son prénom; il ne commanda pas non plus le thé. Ils restèrent ainsi longtemps, sans parler; à la fin ce fut Pé-Ya qui, gêné par ce silence, le rompit.

—Qui donc tout-à-l'heure du haut de la montagne a écouté le kin? dit-il. Est-ce toi?

—J'ose à peine avouer que c'est moi, répondit le bûcheron.

—Je te le demande: Mais puisque c'est bien toi qui écoutais, tu dois savoir l'histoire du kin, de quelle main est sorti celui-ci, et quels sont les bienfaits qu'on peut retirer de ce noble instrument.

Au moment où Pé-Ya faisait ces questions, le patron du bateau vint dire:

—Maintenant le vent est bon, la lune éclaire comme en plein jour: peut-on reprendre la route?

—Attendez encore, dit Pé-Ya.

—Je suis très honoré que Votre Grandeur ail daigné me recevoir, dit le bûcheron; mais je regretterais que les bavardages, floconnant comme le duvet du cotonnier, d'un pauvre homme tel que moi, vous fassent manquer la brise favorable qui pousserait votre navire.

Pé-Ya répondit en riant:

—Je regrette surtout que tu ne connaisses pas le kin à fond: si tu pouvais me donner la preuve que tu le connais, quand même je devrais perdre mes hautes fonctions, je n'hésiterais pas à retarder mon voyage.

—Puisqu'il en est ainsi, moi, pauvre homme, j'ose commencer cette explication, au-dessus de mes forces:

«Le kin a été inventé par l'empereur Fo-Shi. Il avait vu l'âme des cinq planètes s'abattre, en volant, sur l'arbreOu-Tong. Le Phénix, qui est le roi des oiseaux, qui ne mange que les fruits des bambous et ne boit qu'aux sources les plus pures, perche seulement dans cet arbre.

«Fo-Shi jugea que le Ou-Tong, qui semble avoir absorbé l'âme de la nature, est le plus précieux des arbres, et qu'il pouvait servir à former un excellent instrument de musique.

«Il ordonna de couper l'arbre qui était haut de trentetsienset troistseus, chiffre correspondant au nombre des trente-trois cieux. Après qu'il fut abattu, il le fit couper en trois morceaux, figurant les trois principes élémentaires: le ciel, la terre et l'homme. Il frappa alors la plus haute de ces trois parties, et trouva le son qu'il rendait trop clair et le bois trop léger; il repoussa ce fragment; il frappa la partie inférieure qui rendit un son trouble et sombre parce qu'elle était trop lourde. La partie du milieu donna un son ni trop clair ni trop sombre, le bois n'était ni trop lourd ni trop léger.

«Fo-Shi trempa le fragment dans une eau courante, et le laissa pendant 72 jours, qui répondaient aux 72 divisions de l'année; puis il le retira et le fit sécher à l'ombre.

«L'astrologue ayant indiqué un jour où les pronostics étaient favorables, Fo-Shi confia le bois à Liou-Tse-Ki, menuisier délicat, afin qu'il taillât dans l'Ou-Tongun instrument de musique qui serait nommé Yao-Kin, parce qu'il servirait d'abord à exécuter la musique nommée Yao-Tchy. Sa longueur était de troistsiens, sixtseuset unpen, nombre correspondant aux degrés du ciel. Il était arrondi à sa partie supérieure pour représenter la voûte céleste; la partie inférieure était plane comme la terre. Ses cinq cordes correspondaient aux cinq planètes et aux cinq éléments. LaDemeure du dragon(le chevalet sur lequel s'appuient les cordes) était à huit pouces de l'extrémité inférieure de l'instrument pour représenter les huit aires du vent, et leNid du phénix(point où s'attachent les cordes) à quatre pouces de l'extrémité supérieure pour répondre aux quatre saisons.

«L'épaisseur du kin est de deuxtseus, nombre symbolisant le ciel et la terre. La tête de l'instrument, c'est: leJeune homme d'or; la taille, c'est: laJeune fille de Jade; le dos, c'est: l'Immortel. Il y a leLac du Dragon, et l'Étang du Phénix. Les chevilles où s'attachent les cordes sont de Jade, les chevalets qui les soutiennent sont d'or. On compte douze chevalets, qui correspondent aux douze lunes de l'année, et un treizième qui figure la lune intercalaire.

«Autrefois, le kin n'avait que cinq cordes répondant aux cinq éléments: les métaux, le bois, l'eau, le feu et la terre, et aussi aux cinq tons de la gamme:Kong, San, Kio, Tse, Hu.

«Au temps de Yao et de Chun, on touchait le kin à cinq cordes et l'on chantait les vers intitulés:Nan Fong(le Vent du Sud), et l'État était florissant.

«Plus tard, Wen-Wang, de la dynastie des Tchéou, qui avant d'être empereur, prisonnier à Kinely, était au service de la dynastie des Yuen, pour rendre hommage aux mânes de son fils Pé-hy-Ko, ajouta une corde à la lyre, à l'expression triste, pure, douloureuse, sombre. On l'appelle la corde de Wen-Wang; son fils Wou, ayant détrôné et tué le dernier empereur des Chang, restaura la musique noble, en réprouvant la danse. Il ajouta encore au kin une corde, au son éclatant, qu'on appelle la corde de Wou. Le kin eut alors sept cordes.

«Il y a six états de choses redoutables au kin: le trop froid, le trop chaud, le grand vent, la grande pluie, l'orage, la neige.

«Il y a sept circonstances dans lesquelles il faut s'abstenir de toucher au kin: à l'annonce d'un deuil; si l'on joue d'autre musique dans le voisinage; quand on est trop préoccupé par des affaires; quand on n'a pas pris le temps de purifier son corps; quand on n'a pas de vêtements élégants; quand on n'a pas allumé les parfums; quand il n'y a pas là un auditeur digne d'entendre.

«Les huit grandes beautés du kin sont: la pureté, la rareté, le mystère, l'élégance, la mélancolie, la force, la réflexion, l'étendue.

«Quand on le joue en perfection, le tigre qui miaule, s'il entend, se tait, et le singe, gémissant dans les branches, cesse d'être triste. Tels sont les bienfaits du kin.»

Devant ce ruissellement de paroles, Pé-Ya pensa que le bûcheron n'avait peut-être seulement qu'une excellente mémoire.

—Mais cela est déjà rare, se dit-il, et je vais l'interroger encore.

Et s'adressant au bûcheron, il ajouta:

—Je vois, maître, que vous connaissez parfaitement les règles de la musique. Vous souvenez-vous d'un fait que l'on rapporte à propos de Khong-Tseu?... Un jour, il jouait du kin dans son pavillon, quand son disciple favori Hy-Houëi entra dans la salle. Celui-ci s'arrêta, surpris; les sons de l'instrument étaient rudes et sombres, et il eut le sentiment que Khong-Tseu éprouvait un désir vorace et sanguinaire. Il ne put s'empêcher de faire part au Maître de son impression. Alors, celui-ci répondit en souriant:

«Tout à l'heure, pendant que je jouais du kin, je voyais, par la fenêtre, un chat qui poursuivait un rat. Je suivais cette chasse, désirant que le rat fut pris et craignant qu'il ne s'échappât. C'était là ma pensée «vorace et sanguinaire». Malgré moi, je l'ai communiquée aux cordes de l'instrument...»

—Maintenant, continua Pé-Ya, je crois connaître les règles musicales de la sainte Maison, dans leurs plus fins détails. Si moi, très humble, je jouais le kin, avec quelques sentiments dans le cœur, pourriez-vous, maître, en m'écoutant, les deviner?

—Il est dit dans leChe-Kine[2]: «Ce que les autres ont dans le cœur, je le devine». Que Votre Grandeur essaie une fois, et moi, pauvre homme, je tâcherai avec mon cœur de décrire. Si je ne le peux pas, que Votre Grandeur me pardonne.

Alors Pé-Ya rajusta la corde à son kin et médita quelques instants.

Sa pensée se porta sur les hauts pics des montagnes et il joua un morceau.

—Ah! que c'est beau! s'écria le bûcheron. Votre pensée plane sur les cimes majestueuses des montagnes!...

Pé-Ya, très ému, ne répondit rien, et médita de nouveau. Il joua un autre morceau en pensant à une eau courante.

—Ah! quelle beauté! s'écria bientôt le bûcheron. Je vois le tumulte des eaux!...

Pé-Ya fut saisi de surprise. Il repoussa le kin et se leva, n'hésitant plus à accomplir envers son hôte les cérémonies de réception.

—J'ai manqué de respect! J'ai manqué de respect! s'écria-t-il. Le rocher recèle souvent un précieux morceau de jade! Si on juge les hommes d'après leurs habits, est-ce qu'on ne risque pas de méconnaître le plus savant lettré du monde? Seigneur, votre élégant prénom et votre noble nom de famille?

Le bûcheron répondit en s'inclinant:

—Moi, pauvre homme, mon nom de famille est Tson, mon prénom Hoie, et mon surnom est Tse-Tchi.

Pé-Ya salua en soulevant ses poings:

—Ah! vous êtes le seigneur Tson-Tse-Tchi?

—Quel est le nom éminent de Votre Grandeur? dit à son tour le bûcheron. En quel lieu occupez-vous une illustre situation?

—Moi, humble fonctionnaire, je m'appelle Yu-Pé-Ya. Je suis ministre du roi de Tsin. J'ai été chargé d'une ambassade, et je passe, en m'en retournant, par votre glorieux pays.

—Ah! je pensais bien que le seigneur Pé-Ya était un très puissant mandarin! s'écria Tson-Tse-Tchi.

Pé-Ya invita le bûcheron à s'asseoir à la place qu'on offre au visiteur, et s'assit lui-même à la place que doit occuper le maître de la maison, puis il cria au serviteur d'apporter le thé. Et quand ils eurent bu le thé, il commanda le repas.

—Profitons de l'occasion qui nous est offerte de causer ensemble, dit Pé-Ya. Cela ne vous déplaira-t-il pas? et voulez-vous que ce soit sans cérémonie?

—Je n'oserais pas être, en quoi que ce soit, d'un autre avis.

Le domestique avait emporté le précieux kin, disposé la table et servi le dîner.

Pé-Ya demanda encore:

—Alors, Seigneur, vous parlez le dialecte de Tson? Je ne sais pas où se trouve votre illustre maison.

—J'habite non loin d'ici, répondit Tse-Tchi. Ce pays s'appelle Ma-Hine-Shan (Montagne du coursier paisible); le nom de mon village est Tsi-Tyé (demeure des sages); ma hutte se trouve là.

—Bien! bien! dit Pé-Ya, en hochant la tête. Quelle est votre élégante profession?...

—Je ne fais pas autre chose que de couper du bois pour vivre.

Alors, en souriant, Pé-Ya dit:

—Monseigneur Tse-Tchi, l'humble magistrat craint de vous dire toute sa pensée de peur de vous blesser; mais pourquoi un homme de votre talent ne brigue-t-il pas, dans le palais, une place digne de ses mérites, qui lui permettrait de laisser un nom illustre, qui serait plus tard gravé sur le bambou et le sapin?... Pourquoi cacher de tels mérites dans les forets de la montagne? Vous mêlez les marques de vos pas à celles des bûcherons et des bergers, et vous mêlerez vos restes aux détritus des arbres et des plantes. Je ne trouve pas cela réjouissant.

—Seigneur, je ne vous cacherai pas la vérité, répondit Tse-Tchi. Dans ma maison, au-dessus de moi, j'ai deux vieux parents; au-dessous de moi, il n'y a pas de bras qui puissent les soutenir. Donc, je coupe du bois pour vivre, et je continuerai tant que mes parents compteront les années. M'offrirait-on une situation égalant celle de trois ducs, je ne consentirais pas à les quitter un seul jour.

—Votre piété filiale est exemplaire, dit Pé-Ya. Un homme vertueux comme vous l'êtes est bien rare dans le monde.

Ils se versèrent réciproquement du vin et burent quelques tasses. L'attitude du bûcheron n'avait pas changé; il ne s'était pas plus ému des honneurs que du manque d'égards.

—Combien comptez-vous de printemps bleus? demanda Pé-Ya.

—J'en ai compté, vainement, vingt-sept.

—Le petit mandarin a dix ans de plus que vous. Tse-Tchi, si vous ne me repoussez pas, nous pourrons nous appeler frères, et cela me permettrait de ne pas trahir l'amitié que m'a inspirée celui qui sait si bien apprécier l'harmonie des sons.

—Votre Grandeur s'égare, dit Tse-Tchi, en riant; vous êtes un des plus grands d'un grand royaume, et moi je suis un vulgaire villageois. Comment oserais-je me hausser jusqu'à vous? et il y aurait pour vous du déshonneur à vous abaisser jusqu'à moi.

—Je suis connu de tous, dit Pé-Ya, mais très peu d'hommes connaissent mon cœur. J'occupe une petite fonction qui m'oblige à rouler sans cesse dans le vent et la poussière. Si je pouvais conquérir l'amitié d'un grand sage, ce serait comme dix mille joies dans ma vie. Si vous dédaignez la fortune et la noblesse, de quelle sorte suis-je pour vous?

Il fit signe au serviteur de rallumer le feu dans les cassolettes et d'y jeter des parfums, puis au milieu du salon il se prosternèrent huit fois tous les deux en même temps l'un devant l'autre. Pé-Ya étant l'aîné, il prit le titre de:frère aîné, fidèle jusqu'à la mort;Tse-Tchi prit le titre de:frère cadet. Cette cérémonie terminée, ils réchauffèrent encore du vin; et Tse-Tchi invita Pé-Ya à prendre la place d'honneur, et Pé-Ya obéit. Il changea de place les tasses et les bâtonnets, ils s'assirent tous les deux à table, et en causant se donnèrent le titre d'aîné et de cadet.

«Tout ennui se dissipe, quand paraît l'ami avec lequel le cœur s'accorde.

«La parole de celui que l'on a connu dans une émotion commune, en écoutant la musique, on ne se lasse jamais de l'entendre.»

Ils causèrent avec ardeur, et ne s'aperçurent point que la lune pâlissait et que les étoiles devenaient rares, tandis qu'une blancheur commençait à teinter l'Orient.

Déjà les matelots se levaient et disposaient les voiles et les cordages, se préparant à lever l'ancre.

—Il faut nous quitter, dit Tse-Tchi en se levant de son siège.

Pé-Ya prit à deux mains une tasse de vin et la tendit à Tse-Tchi, serra la main de Tse-Tchi et dit en soupirant.

—Mon sage frère cadet, pourquoi vous ai-je connu si tard, pourquoi nous quitter si tôt?

Tse-Tchi, en entendant ces paroles, ne put empêcher les perles de ses yeux de tomber dans sa tasse, et il but d'un seul trait avec ses larmes. Il versa ensuite une tasse pour Pé-Ya et la lui offrit.

Tous deux sont très tristes de se séparer.

—Votre frère, ignorant n'a pas pu encore vous exprimer tout le respect de ses sentiments. J'ai l'idée d'inviter mon sage cadet à voyager avec moi pendant quelques jours. Mais j'ignore s'il pourra y consentir?

—Votre petit frère, répondit Tse-Tchi, voudrait bien pouvoir vous suivre, mais mes parents sont vieux. «Tant que le père et la mère existent, il ne faut pas entreprendre de longs voyages».

—Ces deux nobles personnes sont encore dans votre maison; vous leur demanderez la permission de venir me voir à Tsin-Yan. «On peut cependant voyager en certaines circonstances.»


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