CHAPITRE IIDes femmes.

Observation fondamentale.—La femme noire ne sait ni se refuser ni se faire désirer. Elle ignore en amour la coquetterie.

Si l’amour en Afrique occidentale est totalement dépourvu de fantaisie, c’est en grande partie en raison de l’inaptitude des femmes à l’exercer dans toute sa plénitude. Mais avant de chercher la raison de cette infériorité, il convient de citer celles des femmes habitant le pays qui sauvent les bonnes traditions chères à Vénus. Il y en a trois catégories faciles à distinguer par la couleur : 1oles femmes blanches ; 2oles femmes bleues ; 3oles femmes oranges.

1oLes femmes blanches. — Ce sont les Européennes, les vaillantes exportatrices d’amour, qui apportent sur les marchés tropicaux leur stock inépuisable de caresses expérimentées et qui remplissent, grâce à la prodigalité cigalière des coloniaux, plusieurs bas de laine ou de soie, suivant la richesse de leur garde-robe. On les rencontre généralement dans les villes de la côte, à Dakar, à Saint-Louis, à Konakry, à Porto-Novo, parfois dans l’intérieur, à Kayes ou à Bamako. On en a vu même faire la brousse, comme leurs sœurs parisiennes font le trottoir. De simples péripatéticiennes qu’elles étaient, elles se sont élevées au rôle émouvant de globe-trotteuses.

L’une d’elle me raconta un jour avec fierté qu’elle avait rendu les plus grands services à la colonisation.

— Avec mon petit lieutenant, disait-elle, j’ai été jusque chez les Bakoués, de terribles cannibales de la Côte d’Ivoire. Eh bien, c’est en me voyant qu’ils ont compris pour la première fois que lestoubabs(blancs) avaient des femmes comme eux et que ce n’étaient pas de mauvais génies venus pour leur enlever les leurs. Tout de suite, on s’en est fait des amis. Je jouissais d’une popularité extraordinaire dans le pays. Les indigènes faisaient des lieues et des lieues et se munissaient de présents pour venir me contempler. Ce sont les plus beaux succès de ma carrière. Les maris disaient à leurs femmes : « Si toi y a faire bon couscous, moi y a mener voir MmeToubab du lieutenant. »

Qu’eût pensé M. Jaurès de ce nouveau moyen de pénétration pacifique ?

Ces hardies pionnières du baiser ont eu généralement une existence assez agitée. Elles ont connu les rudes travaux dans les ports, les villes cosmopolites, à Marseille, Anvers, New-York, et même à Tanger et Casablanca. Elles restent beaucoup chez elles et reçoivent énormément. La position horizontale est si naturelle aux colonies ! Certaines chantent dans des cafés-concerts d’architecture et d’installation plutôt simplettes. D’autres se contentent de faire chanter leurs adorateurs imprudents.

A ces talents professionnels éprouvés, il faut joindre quelques talents d’amateurs choisis parmi les épouses légitimes des fonctionnaires et des colons (car, quoi qu’on en dise, il y a des colons). Si l’adultère est rare en Afrique occidentale, il y est singulièrement facilité par la familiarité et le sans-façon des rapports sociaux. Dans ces régions nouvellement conquises, les femmes sont en si petit nombre qu’elles prennent souvent le parti de vivre en homme. Il arrive alors que les conversations, les passe-temps, les distractions rappellent plutôt le café que le salon. « Oh ! moi, vous savez, je suis un garçon » est une phrase que l’on entend à tout bout de champ et une raison suffisante de rappeler éloquemment à celle qui la prononce à quel point elle se trompe.

2oLes femmes bleues. — Ce sont les Mauresques, les jolies et délicates Mauresques qui suivent les caravanes et qu’on rencontre dans les centres commerçants. Leur couleur naturelle est bistre clair. Mais, vêtues des pieds à la tête de toile de Guinée gros bleu, elles sont aussi bleues de visage à cause de l’indigo dont elles cernent abondamment leurs yeux en amandes, et bleues de jambes et de bras, parce que leurs robes et leurs voiles au drapé biblique déteignent perpétuellement sur leur peau mate.

Telles quelles, elles sont fort désirables. Mais leur conquête est presque aussi ardue que celles de leur ingrat pays de Mauritanie. Ici, plus de pénétration pacifique. Avec elles, violence fait mieux que douceur.

Le pis, c’est qu’elles ont contre la violence même des moyens de résistance invincibles. Sentent-elles devenu inévitable le moment du viol, elles suivent les principes en usage dans le génie militaire en barricadant leur personne même de façon tout intime à l’aide de terre humide et de sable mouillé. Cela fait une sorte de barrage assez peu engageant, enlevant l’espoir de tout accès au bonheur et décourageant d’autant plus l’agresseur le plus audacieux que la farouche enfant du bled y a perfidement mêlé quelques coquillages coupants. Ceux-ci jouent le rôle de chevaux de frise. Rien à faire, si ce n’est de rester bleu comme la dame.

Remarquez que cette défense acharnée est toute de principe et uniquement en vue de la galerie. Tâchez de mettre les femmes bleues dans l’impossibilité de l’organiser, par exemple en les faisant brusquement empoigner par quatre hommes et un caporal. Elle se prêteront alors très volontiers à en voir et à en faire de toutes les couleurs. Que de Parisiennes les imiteraient et éprouveraient même un vif plaisir à se trouver dans ce cas de force majeure ! Il est fâcheux que les femmes bleues soient presque aussi difficiles à saisir que l’oiseau du même nom, car elles ont l’attrait étrange et savoureux d’un fruit de la brousse.

3oLes femmes oranges. — Ce sont les femmes touareg, à la peau dorée. Leur teint ressemble à celui des oranges mûries par le grand soleil. Avec leur nez fin, leur bouche voluptueuse et leurs cheveux lisses, tombant en tresses luisantes autour du visage mince, elles rappellent invinciblement les Bohémiennes. Qui sait si la Esméralda, qu’on traitait de fille d’Égypte, n’était pas tout simplement d’origine touareg ? En amour, ces belles nomades vibrent comme la lumière qui les dore. Elle sentent bon le laitage et sur leur peau hâlée courent toujours quelques grains de sable rapportés de leur tente de peau de chameau.

Henri IV aurait adoré ce genre-là.

Maintenant, passons à la teinte de fond, la teinte noire. Hélas ! qu’elle soit de race ouolof, malinké, soussou ou appolonienne, qu’elle ait vu le jour au Soudan ou en Guinée, la Noire n’a été que fort médiocrement douée par le dieu de l’amour. Cette infériorité tient surtout à quatre causes que nous allons analyser.

1oLa passivité du sujet. — La Noire est complètement dépourvue d’initiative amoureuse. Elle ignore l’offensive, mère de beaux résultats, et tous les petits manèges de la coquetterie sentimentale. Sarcey déclarait que le théâtre est l’art des préparations, et l’on en peut dire autant de l’amour. Voilà un art que ne possédera pas, de longtemps, la négresse d’Afrique occidentale. Elle consent et ne provoque pas. Elle cède docilement à la mèche qui flambe, mais ne sait pas allumer le feu. Aussi, la manière dont on invite là-bas une femme à l’amour manque-t-elle absolument d’élans de tendresse. Cela ressemble au « Préparez-vous à partir au galop » d’un maître de manège. Et pourtant, on rencontre des corps admirables, des peaux du satin le plus délicat au toucher, des seins qu’on dirait impeccablement sculptés dans l’ébène le plus pur. Mais, depuis si longtemps aux yeux de ces filles du soleil déshéritées, l’homme incarne le maître, le vainqueur, le tyran ; qu’elles le laissent faire à sa guise, sans intervenir jamais, sans montrer ni joie ni tristesse, pauvres chairs lasses.

Classification.—En appliquant le langage de la mécanique à l’amour, on peut dire qu’il existe deux catégories de maîtresses : lesdynamiques, c’est-à-dire celles qui savent arriver à l’état de mouvement ; et lesstatiques, c’est-à-dire celles qui s’immobilisent dans l’état d’inertie. La femme noire est éminemmentstatique.

2oUne particularité physique. — Ici, il faut appeler à mon aide toutes les ressources de l’euphémisme. Au plus intime, au plus mystérieux d’elles-mêmes, les femmes de tous pays possèdent une sorte de commutateur, présent de la nature. C’est lui, ce diabolique commutateur, qui donne le signal de la « bonne tempête », comme disait Verlaine. Eh bien, depuis des siècles, les nègres d’Afrique occidentale ont adopté la barbare coutume de supprimer à leurs compagnes cet aimable détail. C’est une extension stupide de la circoncision au beau sexe. L’opération diteexcisiona lieu vers l’âge de dix ans, et c’est traditionnellement la femme du forgeron, lanoumoumousso, qui s’en charge. Assimiler pareil objet à une enclume !

La raison de cette mutilation, ni Noir, ni Blanc ne saurait la dire. « Nos pères le faisaient ! » telle est la seule réponse que j’aie obtenue des Toucouleurs comme des Foulahs, des Bambaras comme des Dahoméens. Peut-être trouverait-on des motifs plausibles dans l’égoïsme de mâle du Noir, dans sa crainte d’être trompé. Le plus étrange, c’est que les femmes tiennent absolument à être excisées, comme les fillettes de chez nous crient pour avoir les oreilles percées.

— Pas coupée ? Vous n’y pensez pas, ma chère. Pour qui allez-vous passer !

On a vu des snobinettes qui, par hasard, avaient passé indemnes l’âge de l’excision se précipiter chez lanoumoumoussoet se faire opérer, au péril de leur vie. Ah ! la mode, où diable va-t-elle se nicher ! Et pourtant,lugete veneres! Ces belles formes ne tressailleront plus au contact enivré de l’amour.

Pauvres petites noiraudes injustement frustrées, elles n’ont plus de commutateur !

3oL’odor di femina. — Ceci n’existe qu’à l’égard du Blanc, le Noir possédant un nerf olfactif autrement façonné que le nôtre. Trop souvent les beautés noires dégagent un parfum naturel des plus pénétrant, si pénétrant parfois qu’il conduit le postulant à leurs faveurs droit à un découragement irrémédiable et à un ridicule dénouement. Susceptible de degrés et de nuances, ce parfum va d’un discret relent de cuir de Russie à un intense dégagement d’huile rance. A cette odeur naturelle, il faut ajouter une odeur artificielle, celle du beurre de karité, avec lequel les moins distinguées de ces dames oignent leur chevelure, luisante comme un haut-de-forme au sortir du coup de fer. Alors se produit l’effet — effet trop souvent contraire, hélas ! — exprimé par Baudelaire dans ces vers :

Un air subtil, un dangereux parfumNagent autour de ce corps brun.

Un air subtil, un dangereux parfumNagent autour de ce corps brun.

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de ce corps brun.

4oLa déchéance précoce. — Les négresses se fanent et se déforment avec une incroyable rapidité. En très peu d’années, leur figure se tire, leurs yeux perdent cet éclat humide qui en faisait le charme, leurs hanches s’épaississent, mais surtout, oh ! surtout, leur poitrine, cette fière poitrine de marbre noir, descend en flasque avalanche d’ombre, au point d’évoquer les plus navrantes comparaisons. Comme on connaît les seins on les honore. Blancs ou noirs, les hommes, en trouvant méconnaissables ceux qu’ils ont connus plus orgueilleux, cessent peu galamment de les honorer. La cause de cet affaissement lamentable ? La maternité, et surtout l’allaitement, qui dure là-bas beaucoup plus longtemps que chez nous. Qui sait ? M. Brieux n’aurait peut-être pas écritles Remplaçantes, s’il avait eu l’occasion de rencontrer quelques mères nourrices en Afrique occidentale. Et comme je comprends que, sans se laisser persuader, nos Parisiennes prêchent pour leur sein !

Telles sont les tares amoureuses des dames de couleur. Est-ce à dire que toutes, sans exception, ignorent l’art d’aimer et de se faire aimer ? Non, mais cet art est chez elle l’apanage d’une élite, élite de race ou élite de caste. C’est ainsi que la race peulh, d’origine asiatique et aryenne, fournit quelques sujets assez bien doués. Voilà pour l’élite de race. En ce qui concerne l’élite de caste, je citerai les petites féticheuses du Dahomey — Éliacines dessalées, élevées dans le temple — qui révèlent dans des tamtams fort expressifs une science approfondie du baiser et de l’étreinte. Ah ! elles le connaissent, celles-là, l’art des préparations ! Je citerai également les princesses royales du Dahomey, vieil État depuis longtemps en progrès sur les peuplades environnantes. Parmi leurs prérogatives les moins discutées, ces princesses comptent celle de prendre les amants qu’elles veulent, et autant qu’elles en veulent. Cléopâtre au Centre-Afrique ! Catherine de Russie sous les tropiques ! Et ceci revient à répéter ce que nous disions tout à l’heure : le sentiment aussi bien que l’éducation de la luxure implique un pas en avant dans l’évolution de l’humanité. Là, comme dans notre société démocratique mal débarbouillée de ces origines, il fautl’étape.

Mais cette étape, il existe des femmes qui l’ont accomplie, et celles-ci ne sont point dépourvues de séduction ni de connaissances en amour. Elles comptent même généralement beaucoup de connaissances mâles, étant essentiellement aptes à se partager en tranches, comme la plupart de ces savoureux fruits exotiques qui vous fondent dans la bouche ainsi qu’un rafraîchissant baiser. Si vous voulez admirer quelques lots choisis de ces créatures en train de monter tout à la fois dans l’échelle des races et sur celle du petit dieu Cupidon, allez à Saint-Louis, à la sortie de la messe. Vous verrez nombre d’élégantes au teint café au lait et aux cheveux crépus dont le masque reproduit, en les affinant, le nez épaté et les grosses lèvres des marchandesbougnoulesaccroupies devant leurs calebasses au marché de Guet’n-dar. Ce sont les mulâtresses. Elles arborent des toilettes tapageuses et de grands coquins de chapeaux aux plumes multicolores poignardant l’azur. On leur donne en ville le joli nom designardes(deseñora).

Les Noirs ne les aiment pas, et elles ne les aiment pas davantage, ne leur pardonnant pas d’avoir joué un rôle si important dans leur ascendance. Je ne sais plus quel poète descriptif duXVIIIesiècle nous apprend avec le plus grand sérieux que le mulet rougirait d’entendre nommer son père. Si une mulâtresse pouvait rougir, ce serait précisément dans une occasion semblable. A condition d’éviter soigneusement avec elles ce sujet de conversation, elles se montrent des plus aimables. C’est un petit café toujours chaud dans lequel il est fort appétissant de désaltérer sa soif de caresses. Les mulâtresses ont gardé les beaux grands yeux de négresse, mais elles y mêlent quelque chose de vivant, d’audacieux, de provocant qui dit qu’elles ne sont plus esclaves. Ces yeux flambent et font flamber. Certains de ces produits mixtes poussent le dédain de la race noire et la prétention à l’européanisme jusqu’à être blondes. Mais oui, pour surprenant que cela paraisse, il s’en trouve de blondes comme les blés. Nous savons, d’ailleurs, qu’il existe du blé noir.

Conseils aux voyageurs. —En somme, quand vous irez au pays des Noires, tâchez de tomber sur une blanche, une orange ou une bleue. A leur défaut, nous recommandons le mélange. Chacun sait qu’il n’y a rien de tel pour vous griser.


Back to IndexNext