Axiome simplificateur.—La jeune fille n’existe pas au pays noir.
Voilà qui paraît incroyable et absurde, mais je m’explique.
Nos sociétés civilisées s’embellissent d’un être charmant qui n’est plus l’enfant et qui n’est pas encore la femme, un être de transition, mélange piquant de pudeur et de coquetterie, d’ignorance et de ruse, de timidité et d’audace, un être qui a un état d’âme spécial, une vie spéciale et jusqu’à une littérature spéciale. On ne trouve rien de comparable dans la société nègre. On n’y connaît pas d’intermédiaire entre la petite fille et la femme. C’est au point que, dans tous les dialectes des peuplades africaines, il n’existe pas de terme pour désigner celle que nous dénommons la jeune fille. Le mot bambarasonkouroune s’applique qu’à la petite fille.
Chez nous, on reste quelquefois jeune fille toute sa vie. Là-bas, on n’a pas le temps de l’être. Dès qu’une fillette devient nubile, et même avant, elle doit se marier, sous peine d’être couverte de ridicule et de se voir fortement malmenée et traitée de bouche inutile par sa famille. Si les épouseurs se font trop longtemps attendre, la vierge noire devra faire tout son possible pour avoir quand même des enfants, ce qui n’est pas chose très difficile.
Lelimpé, cette mince bande de toile blanche, cette courroie de sûreté si fragile, si illusoire, qui est l’apanage exclusif et l’indice parlant de la virginité, pèse aux petitessonkourousavides de devenir femmes comme les jupes courtes et les tresses dans le dos aux pensionnaires de nos climats. Ah ! mes jeunes sœurs de France qui aspirez si ardemment à un mari improbable, que ne prenez-vous votre vol de colombe vers le monde africain, meilleur dispensateur que l’autre : le monde tout court. Le mariage y est obligatoire ! La vieille fille est un être inconnu et inconcevable sous les tropiques. Sainte Catherine n’y aura jamais d’autels.
Qu’on m’excuse de rapporter ici l’expression cynique, l’audacieuse synecdoche des Noirs dont la paillardise prend facilement la partie pour le tout, mais il n’y a pour eux que deux catégories de femmes : celles qui sontcasséeset celles qui ne le sont pas. Si un chef de vos amis vous présente une jeune personne, il commencera par vous dire si oui ou nonlui y en a cassé calebasse. C’est le terme consacré et traditionnel. La calebasse étant un récipient qui sert à toutes les manipulations domestiques, la comparaison, pour crue qu’elle soit, n’est pas dépourvue de saveur.Casséeoupas cassée. Être ou ne pas être. Les voies non encore inaugurées étant spécialement prisées en terre d’Afrique, votre conseiller au teint de poix vous dira en parlant d’une jeunesse déjà déniaisée :
— N’y touchez pas, elle est cassée.
Celles qui ne sont pas dans ce cas sont rares, d’autant plus rares que leur innocence leur est lourde comme une incapacité et qu’elles aspirent toutes à jeter par-dessus les moulins (les moulins à café, car il ne s’en trouve pas d’autres dans l’intérieur de l’Afrique) celimpésaugrenu qui les bride à la façon de cavales impatientes de prendre leur élan.
Si elles font œuvre de mère avant d’avoir trouvé un épouseur, il n’en résultera pas grand émoi dans la case familiale. Le père, quelque peu irrité de n’avoir pas touché la dot qu’il escomptait, donnera peut-être à la jeune dévergondée le nom d’un ruminant femelle, mais vous pouvez être sûr qu’il sera ravi de garder le veau, c’est-à-dire l’enfant, sur lequel il a un droit de propriété absolu et exclusif et qui l’enrichit plus que n’importe quelle autre tête de bétail. Il n’y a que chez les Boudouma des bords du Tchad que les papas se mêlent de faire des façons. Si l’un d’eux s’aperçoit que, malgré lelimpésymbolique, la taille de sa fille prend des proportions anormales, il force, comme un simple bourgeois de Scribe, le séducteur à épouser l’imprudente. Si celui-ci jouit d’une trop déplorable réputation et passe pour un galvaudeux qui compromettrait la case en continuant à y avoir ses grandes et petites entrées, le père de famille se contente d’une amende et envoie l’audacieux polisson se faire pendre ailleurs.
Dans ce cas, la règle ancestrale veut que la trop aimable jeune personne s’en aille seule au fond de la brousse mettre au monde le fruit de celui qui a mis en elle toutes ses complaisances. Là, elle se comporte très mal avec ce pauvre petit fruit innocent et le laisse mourir de faim en lui refusant le sein. Voilà, n’est-ce pas, un fait qui déroute toutes nos idées sur la mentalité des Noirs, sur leur conception de l’enfant et de la famille. Mais les Boudouma passent leur vie sur le lac Tchad. Byron et nombre de ses contemporains anglais et français nous ont prouvé péremptoirement que la fréquentation des lacs induisait les cervelles en un étrange état d’esprit, en une exaltation singulière. Et précisément les Boudouma passent auprès des populations environnantes pour des gens bizarres, et même un peu loufoques.
Il est une catégorie de négrillonnes qui gardent leur virginité, s’il se peut, encore moins longtemps que les autres. Ce sont les captives. Propriété du maître au même titre que ses troupeaux, celles-ci n’ont pas de dot à espérer, ni même, en général, de mari à attendre. Au point de vue de l’amour, elles sontres nullius et omnium. Leurs enfants devant revenir de droit au maître, elles peuvent donc s’ébattre sans contrainte et multiplier avec la prodigalité des lapins.
Les bébés aux prunelles de jais qu’on voit sans cesse pendus à leurs mamelles trop vite déchues leur méritent la faveur et souvent les faveurs du chef de case. Elles ne demandent qu’à en avoir le plus tôt possible. Ah ! ce ne sont pas ces jeunes captives-là qui diraient comme celle d’André Chénier :
Je ne veux pas mourir encore !
Je ne veux pas mourir encore !
Je ne veux pas mourir encore !
On se demande en frémissant à quel âge elles ont bien pu commencer.
Ainsi, en pays africain, la jeune fille est un mythe ou plutôt une créature hybride, paradoxale, imprévue, qui ne vaut que par son futur. Elle n’est pas plus dans le milieu social, dans la vie journalière, que n’est le flacon, destiné peut-être à procurer l’ivresse qui dort dans le fond de la boutique où il attend l’acheteur. Tout son rôle, toute sa fonction est d’attendre, d’attendre sans bouger, sans broncher.
L’attente ne peut se prolonger, d’ailleurs, car, dans ce beau pays d’Afrique, tout chemin mène à l’homme.
Si par hasard vous rencontrez cet objet rarissime, une jeune Noire qui n’a pas encore « cassé calebasse », vous serez frappé de son air de biche effarouchée, de sa gaucherie, du sentiment humilié qu’elle paraît avoir de son oisiveté, de son inutilité. Quelle différence avec nos jeunes filles, qui se prodiguent dans le monde, flirtent, dansent, chantent, peignent, jouent du piano, ou, du moins, s’essayent aux gestes exigés par ces différents arts d’agrément ! C’est qu’entre elles et leurs petites sœurs noiraudes, il existe une différence capitale que nous allons exprimer dans un axiome saisissant.
La jeune Blanche est une personne àcaser; la jeune Noire est une personne àcasser.