Comment était le monde, avant le Verbe? Et comment sera-t-il quand le Verbe se sera dissous et que tout sera confondu sans distinction? Toutes les plantes et les eaux et les pierres, ce sera nous, l'esprit, Platon et Dante, nos poèmes, nos architectures, nos batailles, les girons des femmes heureuses, le silence heureux des nuits, l'extase?
Pourquoi, quand je suis en compagnie d'un homme, ai-je besoin de cueillir son âme en toute limpidité?
Noeud de tourment obscur, un somnambulique ennui sans signification et dans les paroles que j'entends, fatiguées, et elles ne m'enseignent rien. Mais, dans le regard de qui me parle, si un peu de ce regard s'arrête sur moi, l'étonnement se répand, intensément...
Yeux virils, lacs troublés, noirs ou bleus ou d'or, troublés si je les regarde fixement, lacs blêmes, avec la sérénité des miens.
Il leur manque à tous une petite chose qui est peut-être le secret de ma force: la simplicité. Je pense ainsi. La valeur de la vie leur échappe. Ils ont une âpre soif d'oubli, ils n'ont pas la volonté d'exister, d'éteindre l'existence contre leur poitrine pour lui communiquer leur propre ardeur. Y a-t-il de la chaleur dans vos coeurs comme dans le mien?
"Rina--m'écrit Félix--j'ai peur."
"Défends-toi", lui réponds-je, et le soleil semble m'entendre, passant sur les grandes places entre les fontaines et les maisons: et les passants font autour de moi un halo.--"Aie l'orgueil de m'aimer mieux qu'aucun autre." Je me redis à moi-même les paroles que je lui envoie comme pour en chercher le sens le plus vrai.
Espaces d'or.
Et un jour, je cueille un accent singulier dans la voix d'un ami, d'une des rares personnes qui ont respecté ce que j'ai fait, sans porter de jugement. Il est à mon côté, dans la rue, il me regarde, murmurant: "Une femme, une femme libre." Petit de taille, il a dans sa personne quelque chose d'une plante qui se raccrocherait à une roche. Il continue à parler; il y a comme une craintive espérance dans sa voix, un peu rauque. "Qui sait si en quelque manière nos routes ne se croiseront pas?" Il répète: "Étrange, étrange!" Comme un visage peut rapidement changer de couleur plus qu'aucun pays de rêve sous les cieux ou sur les mers! Et qu'est-ce en moi que cette inattendue nécessité de courage? Courage pour l'imminence du destin, pour ce que tu ne sais pas, Rina, mais qui est décrété? Et celui-là qui te connait si peu affirme que tu es libre.
Pourquoi Félix n'est-il pas ici, maintenant qu'enfin il m'aime? Pourquoi ne me possède-t-il pas davantage? Lui qui a peur, lit-il dans son âme? Qu'y voit-il, au delà de toute angoisse?
Je l'appelle, je le secoue. "Dis-moi une fois, toi, la parole sûre, la sentence sereine. Tu le peux, c'est pour cela que je te le demande. La balance doit s'équilibrer, tu dois me restituer d'un seul coup toute la substance de volonté et de fermeté que je t'ai donné peu à peu..."
Fièvre et folie de vérité, ô mon coeur pur, mon coeur d'aurore!
Pouvoir chanter la créature toute vivante, toute claire que j'étais!
Je ne suis plus celle-là, depuis tant d'années. Mais celle que j'étais resplendissait comme une immortelle. Si je pouvais la chanter, beauté qui peut-être resplendit pour la première fois devant moi! Je suis une autre, orgueilleuse de celle que je voudrais chanter comme si je n'avais jamais porté son nom. Les années m'on faite lumineuse autrement, d'une gloire autre. Vous qui me rencontrez maintenant, et qui vous émerveillez de me trouver malgré tout aussi fervente et aussi innocente, amis qui voudriez me défendre comme une enfant du cercle d'absolu dans lequel je brûle pourtant toujours, hommes et femmes qui vous indignez presque de ma perpétuelle crédulité de primitive--vous vous indignez et puis, avec une pensive tendresse, vous m'embrassez--vous ne savez pas, vous ne savez pas le temps où ce destin d'ardeur et de candeur se dessina pour moi. Comme je sentis et parlai, sereine et délirante à la fois, sentiments et paroles descendus de sphères inconnues, tout un présage, et sans m'étonner et sans me regarder, respirant comme vents frais de mer des idées fermes, des idées inexorables, croyant d'elles seules la vie formée! Ma foi d'alors! Et rien ne me coûtait aucun effort. J'étais une existence, non encore une résistance. Je ne sais pas dire, je ne sais pas dire. A certains moments de l'histoire, à certaines apparitions de vierges mères, quand la sagesse des millénaires se transmet dans une humble étable, la marche, le regard, l'accent du monde se font graves et suaves. J'étais toute neuve, toute prête. Imaginant la mort proche de moi: image qui depuis lors ne m'a plus jamais quittée: toujours, depuis que j'ai vécu, saine dans toutes mes fibres en pensant n'avoir que peu de saisons devant moi: sans terreur. Fleurir, mais en vue de la mort. Avide de reconnaître, en toute minute qui me reste, une loi d'ascension, un rythme et de la chaleur. Ne reverrai-je plus jamais mon enfant? Que du moins en une haute âme virile, avant que je meure, mon image s'imprime, en l'âme d'un homme que lui, plus tard, pourra écouter comme un messager de la vérité. La vie est grande. Les possibilités de la faire toujours plus grande sont infinies. Nous sommes nés pour vaincre, pour affirmer, pour l'héroïsme, pour le martyre, pour l'intime accord avec le mystère. Cruelle, mais glorieuse offrande: qui s'y soustrait abdique sa propre, sa profonde réalité: "Nous devons devenir ce que nous sommes". Ce mot est en moi sans que je puisse savoir s'il a déjà été prononcé. Au delà des apparences, où atteignent nos capacités de recherche et de bataille? A quelle forme généreuse nous confronterons-nous au jour que la blanche nuée cache à l'horizon? L'essayer, la deviner, créer quelque chose qui en soit digne. Témérairement. C'est à quoi sert la liberté. Ne se rend libre, à tout prix, que celui qui a cette fièvre, cette folie. Pour une liberté plus vraie, pour aller à la rencontre du monde transfiguré...
O mon coeur d'aurore!
Inquiétude inconnue, parmi les voix d'oiseaux et d'enfants, un jour, à Tivoli, à travers le feuillage de perle troué sur la plaine et sur le lointain étincellement de Rome, inquiétude muette et surprise en même temps pour tous mes sens, et dans le visage de l'homme qui est près de moi, ombré de fines rides; un sourire anxieux à cause de ce qu'il voit dans mes yeux, inquiétude et tendresse indicibles, dont il croit et ne peut pénétrer le sens, sourires et regards suivis comme des musiques, puis soudain le silence et deux mains qui se tendent, un long moment s'étreignent.
Là-bas, le jeune homme que j'ai tant aimé souffre. Je l'aime encore, je l'aime encore. Son amour est comme un enfant de moi, une fleur née de mon désir de vie et de vérité. Mais pourquoi n'en ai-je jamais parlé à cet autre homme que j'accompagne pourtant constamment depuis des mois comme une petite soeur, comme une troublante indicatrice au bonheur? Soupçonne-t-il celui-ci, ce que je suis réellement? Je me suis tue par timidité, je me suis tue par pudeur, par un instinct de secret. Ah! Félix, notre amour met autour de moi une magnétique persuasion; à nul être vivant je n'en ai jamais dit une syllabe, mais il se sent dans ma douceur, comme on sent la fleur dans le miel et le soleil dans la fleur. André s'en est laissé envelopper sans s'en douter, sans s'en rien formuler à lui-même... André qui est notre aîné.
Je l'ai cru tranquille. Sa poésie est d'une sensibilité souterraine, sombre, à cause de souvenirs avilissants, sceptiquement avide de fantaisies lucides. Je regarde sa personne et son visage qui disent le tourment de générations courbées sur la glèbe en des pays de brumes. Les femmes qui l'ont illusionné, belles roses blondes, ne lui ont donné aucune réalité de joie. Je ne saurai jamais pourquoi, une nuit, je l'ai vu en rêve, couché par terre, pleurant, me suppliant de l'aimer. Larmes insupportables! Je me suis réveillée en appelant Félix, Félix aux yeux de gentiane et aux cheveux de flammes, Félix, qui a mon âge et cette haute et gentille stature que je voudrais voir un jour se profiler sur le ciel, au sommet d'un de nos rochers. Ai-je donc aussi dans le sommeil la volonté armée pour disputer à l'adversité mes conquêtes? Je te veux sauvé, Félix, c'est toi que j'aime, je veux être ta chose, te donner tout ce que je possède, te faire monter plus haut que tous, toi, toi.
Nous avons eu si peu d'heures à nous. Et toutes, ma longue passion les a exaltées. Pourquoi devrions-nous nous cacher? Ah! que je dise enfin tout à cet homme, que je lui envoie la lettre désespérée que tu m'écrivais hier comme sous la menace d'un malheur, tandis que je vivais l'heure ambiguë et magique sous les ombrages de Tivoli... Il faut, il faut qu'André sache que j'appartiens à un autre. Si je suis coupable d'avoir trop tardé à parler, qu'il me pardonne. Qu'il me pardonne, si je lui ai fait quelque mal, si quelque fantôme cher à sa fantaisie s'évanouit ce soir; nous sommes trois à souffrir, ce soir, d'une même inexplicable violence.
Dans la maison près de la pinède, dans la grande chambre au couchant, sur le lit où sa douleur de mère lui a arraché tant de cris, une femme s'abat un après-midi avec un sanglot de bonheur, frémissante.
André a répondu.
"J'ai le coeur gonflé d'un orgueil immense: je ne me suis jamais senti aimé ainsi par une personne contre tout son être."
Orgueil, déchirement, résignation, attente.
"Et moi aussi, je vous aime. Mais je ne remuerai pas un doigt pour vous conquérir. Vous viendrez."
Puis, soumis, haletant:
"Non, non, qu'il en soit comme vous déciderez. Vous ne pouvez pas vous tromper. C'est la première fois que je me trouve devant une femme qui est peut-être plus grande que moi, et je n'en éprouve pas d'humiliation, mais un sentiment d'infinie douceur. Je ne vous demande rien; peut-être ne désire-je rien. Je vous regarde agir. Ce que vous ferez sera beau, même si cela ne répond pas à votre véritable loi. Et surtout, travaillez et ne parlez pas de la mort... Cette nuit, à plat ventre sur le carreau de ma chambre, je l'ai encore invoquée, moi qui l'ai vue tant de fois m'appeler insidieusement. Mais je vous promets que je serai fort. Tant que resplendira dans ma mémoire le souvenir de cet instant vécu à la Villa d'Este, je ne demanderai rien de plus..."
Bonheur, chose divine, comme une divinité, chose dure et sévère!
Comme la splendeur du soleil, comme le silence d'un brin d'herbe, comme un lointain d'océan, divine et terrible chose à supporter!
La femme sanglote.
Elle n'a pas un instant d'hésitation, de doute, d'ombre. Elle est dans le creux d'une main.
Sommeil sur quoi je veillai, jeunesse que je contemplai s'assoupir, calme sur mon sein après une nuit d'ivresse suprême, créature, dans mes bras endormie, créature de mon âme, jeunesse du monde respirant suavement dans le sommeil, après avoir été foudroyée par une lumière d'éternité, sommeil sur quoi je veillai, en posture d'adoration...
Qui a imaginé deux amants couchés ainsi, l'un veillant l'autre, après avoir dit adieu à leur amour en pleurant?
En quelle nuit, au souffle de quelle immense passion, au delà du firmament?
Invisible, Insatiable, Volonté, Vérité, Force, quel que fût son nom, comme je l'adorai, après l'avoir subie! Comme je l'avais entendue, j'avais moi-même été pleine de férocité et pleine de pitié, exécutrice et consolatrice, ivre et lucide, miroir et fantôme, et les heures, comme vagues à marée haute, avaient chanté, alternées... Les heures avaient mêlé gémissements désespérés et regards radieux, horreur et victoire, ses cris et les miens; elles avaient vu encore une fois s'unir nos membres haletants, nos corps qui s'étaient plu. Jeunesse, mon premier aimé, doux bras dont je dois arracher ma chair qui commençait à peine à apprendre la joie! Mourir, mourir! On ne peut, il faut se dépouiller de ce désir de consomption: oh! volupté! il faut vivre, la vie est plus cruelle que la mort; oh! lèvres que je ne baiserai jamais plus, yeux qui ne me verront jamais plus renversée et riante! Et ton coeur, ton coeur d'enfant qui m'écoute et devient homme! Tu es, toi qu'aujourd'hui j'abandonne, celui que j'ai tant attendu! Aujourd'hui que tu ne peux plus rien pour moi, je te rejette pour toujours loin de moi comme une chanson finie... La vie nous veut créateurs, comprends-tu? Elle monte et nous soulève. On ne sait plus si l'on jouit ou si l'on souffre. Elle veut qu'on se rebelle et en même temps qu'on s'incline. De même qu'on se donne puis qu'on se reprend pour que ne devienne pas mensonge ce qui a été vérité, que ne se traîne pas livide ce qui est né ardent... Oh! noeud de nos vies, sa dernière flamme est la plus haute. Nous nous sommes trouvés sur la terre pour nous faire éprouver l'un à l'autre cette souffrance, féconde plus que nul délice. Pour défier le vertige sur cette cime très haute. Tout est loin, et aussi ce qu'on a décidé: tout est petit en comparaison de cette notre ultime étreinte, de la force qui, de moi est passée en toi, du sommeil que tu cueilles sur mon coeur, ô mon enfant...
Sommeil sur quoi je veillai. La mer chantait. Immobile, j'adorais et je pleurais. Une de mes larmes tomba sur son front; il ouvrit les yeux et dit: "Elle est chaude comme du sang. Tu m'as marqué pour toujours. Je te bénis!"
L'Humilité m'environne.
Profonde comme les ombres violettes dans la vallée couronnée de nuages d'argent.
Je suis née au milieu d'août, dans le Piémont. Mais peut-être au ciel, en ce mien premier matin, se tenaient suspendus de grands fantômes blancs et, dans la campagne d'Assise, où ma mère avait passé jeune épousée dans le clair vallon fleuri où je voudrais mourir, peut-être toute la suavité de la terre se vêtait de violettes.
Humilité, sentiment de femme, vraiment sentiment maternel. Sommet de l'être qui s'est exprimé en toute sa puissance et s'est transmis. Victoire extatique! Si l'orgueil fut nécessaire, ah! triste chose! maintenant, il a disparu. Les ailes inquiètes de l'âme se reploient.
"Je suis à vous," écrivis-je à André; "mais n 'allez pas vous tromper, aimez-moi dans la vérité, quelle qu'elle soit."
L'heure d'été flambait. Comme aujourd'hui, à nulle soeur je n'aurais voulu souhaiter un sort semblable au mien, sort que toutefois je n'aurais voulu échanger contre celui d'aucune.
Puis, un soir, l'un près de l'autre pour la première fois depuis l'aveu, il me dit: "Tu es belle, entends-tu? Tu es toute belle." Il me demanda: "Lui écriras-tu, à lui, lui diras-tu cette journée?" A ma réponse un peu rauque: "Non, cela ne le regarde plus", ses petits yeux bruns sourirent un instant, cruels.
Se souvient-il? Dans le creux de sa main, il tenait mon coeur: "Je te garderai", disait-il. "Je sens que c'est pour toujours", murmura-t-il un autre soir. Palpitant et recueilli, mon coeur le priait: "Ne dis pas cela, ne dis pas cela, je ne sais rien de l'avenir, je ne veux pas savoir. Je suis à toi sans aucune condition. Ne me promets rien. Reste libre. Je t'aime grand."
Être pour lui un moment de repos,.. le génie peut-il en avoir?
La terre tourne. Parmi des myriades de points lumineux, mon regard d'amante ne peut le retenir qu'un instant. Être pour ses yeux errants un menu scintillement, une petite étoile sans nom, silencieuse... Quand ai-je été allumée? Quelles larges zones irisées découvre-t-il autour de moi?
Été, saison pleine, et mon visage de rose en prière, prière d'action de grâces.
Paniers de pêches, parfums et couleurs, bourdonnement de petits travaux au matin dans les rues bourgeoises, cris d'hirondelles, le soir, derrière les branches de la place. Dans la chambre, entre ses bras, quand j'arrivais, il m'appelait Joie, il m'appelait Clarté, il m'appelait Victoire. Je sentis son pauvre torse soulevé de sanglots, sa pâle, maigre poitrine semblable à celle du Crucifié, après qu'il eut pressé la mienne d'Ève, un après-midi qu'il me sembla en pensée que nous recommencions vraiment l'histoire humaine, dans l'ombre chaude du petit lit, que nous la recommencions avec notre couple, racheté. Un enfant, un enfant! à la vie qui est bonne, à la vie qui est grande! Le visage souffreteux de l'homme, ses traits sans grâce, terreux, se transfiguraient. La femme, avec son amour, le pénétrait d'eurythmie, toutes les transparences de la mer, toutes les radiosités de l'éther réunies étincelaient dans l'étreinte. Un enfant! avec des sens transcendants, avec des lèvres et des mains pour des baisers et des caresses musicales et par instants animées, à des créatures surgies de la respiration du coeur, à des visions ivres de foi...
Clarté, Joie, Victoire. Et un jour, au dos d'une des pages où, dans la paix nocturne de la pinède, je lui susurrais mes extases, il écrivit: "Sibilla". Nom de mystère qui devait me rester, nom de mon destin, fier et altier, nom que je n'ai jamais aimé, mais que j'ai porté comme un don périlleux, Sibilla, nom fleuri, inconscient de sa durée, quand un seul encore m'écoutait.
"Tu es plus une admiratrice qu'une amante de la vie", devait me dire plus tard un jeune définisseur, et moi, d'approuver, surprise.
Mais en cet été d'or, un seul m'écoutait, un seul encore croyait me connaître.
Dans le monde entier, lui seulement, pendant quelque temps, put approcher son oreille pour m'entendre grandir.
Des hirondelles criaient dans le ciel, des pousses d'eucalyptus rougissaient, des fontaines, au vent éparpillées, nous entouraient. Terrasses de cafés, restaurants souterrains, poussières des chemins hors les murs, touffes de châtaigniers sur les cimes albaines en vue des lacs, minuscules yeux glauques, et de l'incandescent filet de mer à l'horizon. J'étais vêtue de mousseline blanche, et il me répétait: "Souris." Tous les thèmes de ce que fut notre chanson s'affirmèrent. Il me mit entre les mains des volumes et des volumes. Des analogies singulières me rappelaient mon enfance, l'éducation paternelle. Est-ce peut-être pour cela que je décrivais avec tant de lucidité l'enfant que j'avais été? Il me comparait à une sauvage, une sauvage qui aurait agi avec un sûr instinct et les instruments les plus délicats de la civilisation. Déjà, au commencement de notre amitié, il m'avait reconnu un style, d'élan et de domination à la fois. Maintenant, il demandait: "Quelle influence mon voisinage aura-t-il sur toi? Je ne voudrais ni te troubler, ni te changer." Et, dans un de ces mouvements contradictoires que je ne savais pas encore aussi irrésistibles en n'importe quel cerveau viril, immédiatement, il ajoutait: "Mais ton livre aura ma marque." Amalgame masculin, tempérament masculin, écorce caverneuse que pénétrait mon esprit fluide en cet été doré ainsi qu'en mon enfance, ou semblablement aux nuages qui flottaient sur la croupe des monts pour en prendre petit à petit les formes, projection dans le ciel des cimes solides. "Tu ne regardes pas les aspects du monde, tu as les yeux tournés toujours en dedans." Roses, c'est vrai, je vous avais vues jusqu'alors seulement comme des apparences qu'il n'était pas nécessaire de fixer, de nommer, de distinguer; roses, vous étiez serties dans la lumière de la vie comme les gradins de pierre, comme les courantes voitures de métal, de bois, de verre, comme les éclatantes dents des bouches jeunes, roses, les blondes pâleurs d'aurore, les ondulations d'eaux, les seins des statues, les clignotements d'astres lointains... Il y avait eu des nuits où mon père m'indiquait du doigt telles constellations, et j'aimais à m'égarer dans ce lointain peut-être tumultueux dont je savais que l'écho ne me parviendrait jamais. Est-il besoin de regarder ce qui resplendit? Mon attention allait uniquement, oui, aux choses invisibles: elle allait aux inaccessibles accords de l'esprit, à leurs reflets sur les physionomies humaines, frissons de pouls, silences denses, intenses... Ce qui me surprenait, ce n'était pas la création, mais l'homme, porteur dans la création, d'une flamme cachée. Avec une passion fervente, j'épiais dans sa conscience la volonté de l'univers, le mystérieux ordre dynamique. J'épiais, je surprenais. Oh! solitude! L'homme se dresse devant moi comme si vraiment je faisais partie de l'inconscient, fleur, nid, étoile: et de tout son travail intérieur, de l'assaut qu'il mène témérairement aux causes et aux formes de toute conception et de toute architecture, je ne suis en aucune manière sa complice: femme, sous les espèces de l'éternité, immobile, contemplative, lointaine.
"Souris."
Avec la saveur de mon baiser ingénu et mon sourire, je lui transmettais la foi. Frémissante, j'attendais un don plus grand que le mien.
"Ma créature", me disait-il; et pourtant alors, il s'anéantissait comme un enfant dans les bras de sa mère, oh! combien humain, avec la terreur et la rancoeur d'un enfant échappé d'un cauchemar... Pauvre, pauvre cher! A mon tour, je l'appelais par son nom, me serrant, dans un élan passionné, à sa réalité nécessiteuse. Des fleurs passaient de mon sang dans le sien, toutes les choses joyeuses que son enfance n'avait pas eues, l'audace candide de la santé et de la richesse, presque les belles couleurs sur les joues. Il se persuadait, il voyait des jardins là où avaient été des marécages, et me comparait à la figure de sa mère parmi les parterres émaillés, les lèvres ouvertes au chant...
Joie, tu étais comme un tableau qu'épanoui de mes doigts j'aurais vénéré.
Félix le comprit le jour où nous nous revîmes, et ce fut la dernière fois que nous nous revîmes, le jour qu'il me trouva au chevet d'André, et l'après-midi était douce; André reposait convalescent sur des oreillers blancs, après des semaines de maladie. La fièvre s'était abattue, pesante, dans la chambre de mon second baptême, avait mis à ma merci la chair et les nerfs de mon ami; peut-être n'avais-je pas été envoyée pour autre chose, afin que je me sentisse nécessaire là où je me croyais un jeu supérieur. Le malade guérissait grâce à mes soins. Indicible métamorphose de l'amour en tendresse, passage imprévu de la liberté à l'esclavage, volonté dans l'ombre, tic-tac de la pendule, tic-tac égal de la pendule. Et Félix, qui après l'acceptation frénétique du sacrifice, m'avait écrit et écrit en délirant de regret comme un captif qui aurait été conduit à travers des régions ensoleillées, protestant qu'il ne voulait pas se résigner, jurant de me reprendre, Félix, venu dur et tremblant pour cueillir aux angles de ma bouche un frémissement irréfragable, s'assit près de nous deux pendant une heure, une heure que même à son âme, certes, il ne put jamais raconter, entre la zone azur de ma grave suavité et la zone rouge-brun de l'homme sûr; il s'arrêta un instant, "oiseau de passage", comme il aima à s'appeler; peut-être, en effet, ne parlâmes-nous que d'oiseaux de passage, car nous étions en septembre...
Soir de septembre, où je ne vécus pas ma douleur! Celui qui s'éloignait désespéré et convaincu, ne fut pas même suivi par ma pensée silencieuse. J'étais abattue par le sentiment d'une autre souffrance, la surprise devant le tourment imprévu de celui qui semblait vouloir s'abîmer dans les oreillers, cachait son front, me montrait seulement ses épaules et ses mains contractées. Maladie jusqu'alors inconnue, que je respirai: atroce jalousie du passé, soif de fantômes! Et il râlait: "Il est beau, tu dois l'avoir aimé plus que moi!" Ah! homme! homme! Je venais de limbes où les mouvements irréfléchis de l'instinct m'avaient pendant une si grande partie de ma jeunesse comblée de dégoût; maintenant, me croyant lancée dans la sphère des vivants, dans le domaine des rares qui savent ou cherchent à savoir pourquoi ils sont nés, je voulais justifier même ce qui me frappait avec le moins de générosité. Laissez-moi dire, laissez-moi dire! Il y a une créature fraîche comme l'instant qui fleurit sur le pré ou sur la grève, qui n'a rien derrière soi, ni appui, ni exemple, et qui avance son front arrondi. Que devrait lui importer l'instant d'avant et celui d'après? Elle est faite pour se donner et pour chanter la joie que ce don vient faire resplendir sur le visage du monde. En quoi peuvent la toucher histoire et religion, puisqu'elle est l'innocence? Les ailes violettes des cyclamens, les ailes des coquillages lui suffisent. Mais celui que son sein nu trouve plus doux que n'importe quelle rivière caressée par le soleil couchant en un pays heureux n'est pourtant pas satisfait. Peut-être a-t-il tort, mais la force qui le pousse à se tourmenter, la terrible manie aux aspects infinis terrasse son âme, et la fraîche créature au front arrondi comprend cela, elle est intelligence et amour, elle souffre mais comprend, lys de la vallée, vêtu de lumière, alouette sauvée de tout ouragan, faite pour chanter et contrainte à méditer, à cultiver en elle-même des facultés sans grâce, ô poussiéreuse mémoire, ô asthmatique logique! elle est contrainte à analyser et à noter, à trouver un sens aux mots abstraits, un sens à la catégorie des valeurs, à l'ascète comme au guerrier... Ascète et guerrier, pour vous! Vous affirmez que vous êtes esprit et que je suis nature, et peut-être vous ne vous trompez pas. Si, en m'immolant avec la ténacité d'un effort dont vous ne saurez jamais l'âpreté, je vous prouve que je peux reconnaître tout de vous, en me servant des mots mêmes que vous vous êtes façonnés, chaînes de plomb pour moi, si je vous donne la preuve lucide que ma vie de femme fut attentive à vos manières et à vos fins, ne reconnaîtrez-vous pas, en toute loyauté, les deux termes que dans votre rude orgueil vous déclariez inconciliables? Puis, vienne, peut-être un matin, peut-être un soir, comme la soudaine fleur blanche de vesper dans un ciel de violettes et de flammes, quelqu'un avec un rire étincelant, une jeune merveille, une double divinité, et nous sommes anéantis dans mon étreinte, ô saveur de vie conclue!
Ailes de cyclamens, ailes de coquillages; forêts à l'ombre blonde, dunes lunaires! En un jour de tempête, sans trace au ciel de couleur, j'aperçus à l'improviste la plus jolie irisation dans un peu d'écume que l'onde avait laissée sur la plage. Miroir instantané du soleil caché, évanescentes images de l'invisible!
Braises incandescentes à l'extrême horizon, dans les couchants de toutes les saisons, pour mes mains, amour!
.......
Un pont.
"Pour toi", disais-je à l'image de mon enfant. Mais ce n'était pas pour lui seulement, et déjà je murmurais: "Si lui ne m'entend pas, ce que je fais ne sera toutefois pas vain."
Je revois cette époque, au delà du pont. Tout ce que je n'écrivais pas: l'automne ailé, la floraison des colchiques, le désert à losanges tamisés, les agneaux qui naissaient parmi les troupeaux nomades. Certaines heures suspendues, comme renversées dans le temps, la terre envahissant le ciel. Le rythme qui me dominait à mon insu, toutes mes énergies: rythme qui certes promettait de se révéler à moi, fût-ce dix ans plus tard, promettait de ne pas s'évanouir, même si je cessais de l'écouter: qui n'était déjà dans mon allure et dans mon regard, en ces dernières promenades par les routes dominant Rome. La ville où mon destin paraissait gravé en quelques rudes traits: dévouement à mon oeuvre, dévouement à mon ami: puis, peut-être, autour de ma tête lasse, les bras de mon enfant. Rudesse, obscurité, courage. Certaines après-midi grises descendaient envahir la maison solitaire, la pluie changeait les champs en nuages, le froid interrompait ma fatigue... Frissons, peut-être aussi de fièvre. Si quelqu'un m'avait dit: "Qu'as-tu?" je n'aurais pas entendu. "Pourquoi ton coeur bat-il si fort? Que vois-tu? Il semble que tu n'aies jamais connu ni douleur ni joie, ou que tu aies tout oublié. Il me semble que ta vie ne soit qu'une dépouille, quelque chose qui ne t'appartient pas, et ta respiration a la violence de l'eau et du vent..."
Sept ans. Un arbre d'épais feuillage.
Les feuilles, jours, heures, instants, ont bu toute la lumière, toute, se sont toutes laissé pénétrer par l'air. Rien qui n'ai été pleinement senti et consumé.
Qu'est-ce que la nostalgie? Le rappel désolé d'émotions interrompues, tronquées, de choses entrevues et non possédées, de lieux et d'âges où nous ne pûmes pas nous donner tout entiers. Je n'ai pas la nostalgie de mon enfance parfaite; j'ai celle de l'adolescence qui m'a été ravie. Les mois où j'élevais mon enfant, si je les revis en pensée, passionnés et radieux, ce serait un sot sacrilège que de les regretter. Ainsi, je ne souffre pas, maintenant qu'il est clos et lointain, en pensant au temps où André eut, par moi, sa vie satisfaite et pleine, quand je le sentais heureux et que j'en étais ivre, quand j'étais venue, oh! instinct de la femme, instinct d'abnégation, pour le délivrer des monstres du doute, de la terreur du passé, à en empoisonner mes veines, créées saines. Que, par le spectacle de mon tourment, il se sentît plus certain de sa propre joie, puisque telle était la joie de son âme! Un râle qui lui échappa une fois devait en engendrer tant dans ma poitrine! Et je lui disais: "Si quelqu'une des femmes que tu as désirées, si la dernière, tiens, apprenait de moi à t'aimer et s'offrait à toi, ô ma vie, je ne ferais pas un mouvement pour te retenir..." Je lui disais: "Comment puis-je me faire l'illusion de te suffire et croire que tu aies oublié toutes les autres, celles qui ne se sont pas données et pourtant affirmaient qu'elles t'aimaient, celle qui était vierge et avait des joues de pêche, cette autre qui était une fastueuse dominatrice, et celle-là, celle-là qui est près d'ici, qui a l'arme que je ne possèderai jamais, l'ironie sur ses lèvres minces?" Je les plaignais de n'avoir pas su l'adorer. Elles vécurent dans mes hallucinations, elles qui m'ignoraient, elles vécurent exaltées et béates, tantôt l'une, tantôt l'autre, me remerciant ou me méprisant. Moi qui, dans mon coeur, n'avais jamais absous ma mère d'avoir par jalousie perdu son empire sur soi-même, un nombre infini de fois, je me sentis au milieu de mon sommeil réveillée en torture, appelée par une eau profonde pour me soustraire aux flammes, comme elle, le matin où elle s'était jetée de la fenêtre sur le pavé... "Il fallait résister, maman!" lui avais-je férocement crié quand elle fut sauve de corps, mais pour toujours frappée dans son esprit. Ah! tout ce que sans pitié, inexorable comme la lumière, prétendit en moi le sentiment de la force humaine, tout me vint en son temps, proposé par le destin; je dus, avec moi-même, avec mon sang, démontrer tout possible.
Ne jette pas la pierre, jeunesse sans péché!
Libre, non plus effaré, il connaissait pour la première fois de sa vie le calme sentiment de la possession. Une femme était sienne, lui appartenait, se consumait pour être plus encore à sa merci. Un jour, il m'expliqua: "Je t'aime, vois-tu, comme chez nous on aime son lopin de terre."
Il y a des milliers de feuillets d'alors que je ne veux pas relire, d'alors, encre pâlie, crayon effacé, il y a en paquets, au fond de mon bagage de vagabonde, des milliers de notes sans autre raison que par nécessité de me reconnaître, en dehors de tout ce que j'avais rejoint, en dehors du livre même que j'écrivais, que je publiais, que je défendais, notes de surprise, le plus souvent, notes de spasme, analyses, enquêtes, divinations puérilités, ébauches, égarements, tous mes sens qui cédaient au verbe, qui du verbe se sustentaient, la mélancolie que les hommes ont figurée en Narcisse, une pudeur sauvage, une sauvage nudité, toute loi, toute harmonie secrète, des milliers de pages sans dates, feuilles racornies pour oreiller à ma lassitude, si jamais la lassitude me terrasse.
Pour le repos, que je ne connus jamais durant une nuit entière, jamais durant une heure de jour entière.
Toutes es énergies se tendaient, sans pitié pour moi, afin de rafraîchir le front de l'homme que je voulais voir ainsi bénir toujours la vie. Je lui étais un baume frais en vertu des orgies de larmes auxquelles je m'abandonnais quand il ne me voyait pas, en vertu du tourment inapaisable qui donnait à mes yeux un éclat de nuits les plus sereines. Je le questionnais dans son sommeil, priant que l'enchantement durât sur lui, qu'il ne s'éveillât pas. Comment avait-il passé si rapidement de sa sombre négation à une telle confiance? Ce n'était pas à cause de la beauté de mon âme qu'il ne sentait pas, comme il sentait par contre chaque soir et chaque matin celle de mon corps, qui lui était, celui-ci, vraiment oui, semblable au lopin de terre qui nous fait vivre. Ma forme éclatante avait suffi au miracle, la chaleur de mon sein, que je ne me fisse pas d'illusion! Et la vérité lui aurait-elle paru mensonge, si j'étais tombée malade, si j'étais morte, si ce monde en haleine perpétuelle ne l'avait plus exalté? Comment le savoir, puisque la vue seule d'un froncement de ses sourcils en rêve me faisait tressaillir de terreur? J'étais désormais l'esclave de ma force, de mon imagination créatrice, du rythme imprimé à mon coeur. Mon pouvoir était cela, de faire trouver bonne la vie. Ma force, c'était de conserver ce pouvoir, même si de mon côté je perdais tout mirage. Amour. Sans pourquoi, sans objet presque. Mes yeux qui n'avaient jamais de fêtes ne s'en plaignaient point. Aurais-je été aimée, sans ma beauté? Visage qu'il m'enseignait à encadrer, corps gracieux, jusqu'alors austèrement dédaigneux de tout miroir! Tant de gens crurent, en nous voyant unis, à un sacrifice physique de ma part. Non, c'est un autre sacrifice que je jetais à ses pieds, et il ne sut vraiment jamais, lui qui pourtant m'avait dit: "Tu dois avoir confiance en moi". Avoir confiance. Cela ne veut-il pas dire certitude d'être deviné? Et je l'avais subitement perdue. Ces feuillets couverts de notes, je les cachais, seule chose mienne que je ne lui permettais pas de connaître, unique, jalouse propriété mienne. "Tu n'as pas besoin de mon âme--lui disais-je en le regardant dormir--et pourquoi devrais-tu t'apercevoir qu'elle souffre? Tu as la tienne à alimenter, à conserver, à défendre. On nous croit un et nous sommes deux. Tu es, toi, centre du monde, toi avec ta conception désormais immuable, dans la maison bien solide de ton esprit. Il te manquait seulement cela, pauvre grand enfant, l'équilibre organique, et avec moi, tu l'as obtenu. Tu reposes ainsi toutes les nuits, avec ta main sur mon coeur: et sa belle respiration te suffit. Tel est ton amour, sans dissolvante soif de te donner, sans volupté de te confondre. Tu ignores mon vertige à moi qui suis prête à disparaître si tu le veux, si je dois le faire, si ta mission, si ton plus grand bien l'exigent. Tu ignores cet anéantissement lucide de mon être. Je t'apporte chaque soir une richesse plus grande, et je la brûle en silence dans tes bras, pour que tu ne voies rien de plus qu'un éblouissement chaud sur ma peau. Je m'augmente, je m'augmente de la foule brute à côté de qui je passe, des enfants que je m'abstiens de caresser, du misérable repas que j'avale froid, de toute lumière qui défaille, de toute question que je me pose, toujours plus impitoyable. Pas une minute pour moi ne soit tension, effort. Je voulais me confondre dans le tout, et je suis de tout si détachée! Même de mon livre, pauvre humble témoignage de résistance humaine, chose rigide, sans bénédiction, sans divinité souriante!... Dieu me sera-t-il révélé par ta poésie? Toi, puisque tu as le génie, fais de moi ce que tu veux. Je ne peux que brûler entière, telle que je suis, telle que je deviens de soir en soir."
Dieu.
Non, je ne le nommais pas.
Mais la vie est une chaîne de sommets.
Sur les monts s'élèvent les jours constructifs qui défièrent la douleur, la douleur au bas dans la plaine, la douleur, mer, océan, eau stagnante ou tempêteuse.
Cimes blanches, sommets de longues années, riants sommets sous le soleil!
Je ne nommais pas Dieu, en ce temps-là.
Mais--renoncement à toute justice tangible: à mon fils même; aspiration à sortir de moi, de cette mienne conscience si atrocement conquise, de la forme de vie presque sainte qui encore me paraissait trop facile, vile; l'avenir en des milliers d'années, qu'en de certains instants je croyais avoir déjà dépassé: multiplication, idéale extension de frissons dans le temps; qui, qui donc musiquait de notes si virginales les lignes viriles de mon front?
Sommet religieux--mais je ne savais pas le toucher.
Je commis pourtant alors le péché dont je me suis confessée, peut-être le seul péché concret de ma vie. André m'y poussa et je ne m'y opposai point. Il ôta de mon livre les pages où je disais mon amour pour Félix. Et je laissai ainsi amputer ce que je voulais, ce que je criais être oeuvre de vérité.
Comme n'importe quelle autre des coupures faites sur le manuscrit, comme sur un travail littéraire quelconque. Il mit dans les marges des mots de lui. Où était la petite gaillarde qui s'appelait Rina, qui seule, après tant d'humiliations, avait un jour agi avec intrépidité et s'était déliée? Rebaptisée, replantée. L'homme a un instinct si ingénu de cultivateur!
Et l'autre personne offensée? Que dirait Félix, à la publication du livre?
Larmes que je ne pleure plus, créatures perdues, forêts immobiles dans le temps...
Paroles à dire, mon âme. Paroles que tu dis quand la minute te surprend, parmi des myriades d'autres et tu sens alors que la mort n'aurait pas pu te fermer la bouche avant que tu les aies dites.
Pacte mystérieux entre la mort et la destinée. Elles t'aiment les deux soeurs, elles t'aiment à la même mesure.
Ailes autour de mon front, souffle méditatif, force, élément.
Champs labourés de ma passion, et eaux et rochers, certitudes, effrois, hymnes.
Images qui deviennent paroles.
Et silences, abîmes, distractions et, de là, retours, à la minute exacte, ô destinée certaine comme la mort!...
Félix ne lu pas mon livre.
Il mourut en me nommant encore Rina.
Il ne se tua pas. Il mourut en deux jours, de je ne sais quel mal foudroyant, sans personne auprès de lui, peut-être sans croire mourir.
M'a-t-il appelée? Je ne l'ai pas entendu, je ne l'ai pas revu, André m'a dit la chose un matin, doucement. Et doucement, j'ai murmuré non, non, j'ai murmuré que ce ne devait pas être vrai.
Non au Destin, Rina?
Mais j'avais différé, différé... Pour ne pas faire de peine à cet autre homme, je n'avais plus jamais écrit à l'abandonné; la force m'avait manqué d'aller au fond de mon espérance de créer, d'animer une fraternité amoureuse, après l'amour, après la dernière nuit, veillée sur l'amour. Misère de moi! Laisse-moi, toi André. Va-t'en si cela te fait mal. Laisse. Il m'était cher! Je ne pourrai jamais plus lui faire savoir combien il m'était cher. Le temps s'était arrêté; il y avait quelque chose de fixé; même après dix ans, en le revoyant, j'aurais pris entre mes mains cette tête où les cheveux étaient flamme, tendresse, spasme...
Et ne suis-je pas ici--et il y a si longtemps, Félix, que tu es blanche poussière en ton cimetière de montagne--ne suis-je pas ici, frisson encore, pensée de toi encore?
J'ai aimé d'autres hommes, après celui-là même auquel je t'ai sacrifié; d'autres, plus solidement, avec un plus sauvage désespoir. Mais pour aucun peut-être, je n'aurai jamais cet accent qui peut-être était à toi, coeur élégiaque, coeur qui, le premier avant les autres, tremblas et tressaillis en m'écoutant. Ce matin où j'appris ta mort m'apparut comme la fin de ma jeunesse. Eh non! elle finit seulement aujourd'hui, aujourd'hui que j'achève de t'évoquer, Félix. Pour qui? A partir d'aujourd'hui, tu ne m'appartiens plus, et tout ce que de toi je n'ai pas su fixer s'évanouit pour toujours; et ce qui est noté ici ne sera jamais plus qu'une chose rêvée et que nous avons donnée, ô notre jeunesse, à la vie.
Lointains, verts, azurés, brodés d'ombres d'argent, il y a des yeux qui ne vous verront plus.
O sortant de la mer, crêtes de glaciers incandescentes vers le soir, sillon des oiseaux dans le ciel: dans ce regard, jamais plus.
Ses yeux se seraient-ils lassés? Les apparences sont des adolescentes éternelles.
Ou bien la beauté de la terre ne se corrompt-elle jamais pour cela seulement que les miroirs humains ne se ternissent pas tous, que tel se brise quand il est plus clair?
Surprises dans le sommeil, surprises dans la bataille, inconscientes ou rebelles ou prêtes, les horizons sont pénétrés de jeunesse fauchées, de jeunesses qui ne mûrirent pas, ne se corrompirent pas, sans fruits, sans oeuvres, et ce n'est peut-être que pour cela que les couchants dans le ciel ont toujours des magies d'aurore.
Un peu de chanson, un peu de chanson, qui me dise d'essence sans nom, d'essence seulement, sans explication.
Les saisons se suivent, reviennent identiques; il y a quelque chose qui croît, quelque chose, selon des lois qui paraissent contradictoires, obscures--et combien de temps vivra-t-elle, si, autour d'elle, tandis qu'elle se formait, il y eut des ciels si divers?
Les chairs de la femme savent la lenteur solitaire du temps qui gonfle un ventre et aux innombrables instants rythmés par le double coeur, il y a un terme fixé; mais qui pourra me dire si mon oeuvre sera terminée dans un an ou dans dix autres années, cette oeuvre qui devra ensuite rester immuable, oeuvre mienne, poussière d'étoile?
Et elle est traversée par le vent, par des odeurs de pain chaud, des odeurs de maçonneries mousseuses, des odeurs de copeaux sous le rabot.
Comme suspendue ainsi que des atomes désagrégés, elle est fouettée par un vent de volonté étranges.
Oeuvre commencée en croyant également lointaines la vie et la mort qui, au contraire, bourdonnent, bourdonnent, qui fulgurent, lacérant l'air. Création commencée comme on prie, instant frémissant de la conception, comme pour l'enfant, et tout le reste n'est seulement que besogne, destinée de travail.
La vie et la mort passent comme des éclairs.
Éclat du soleil, au coup de midi sur les murs, sur les terrasses, sur les jardins de tant de maisons qui m'eurent à midi. Vent du soir sur mes paupières, sur les cils de mes yeux qui viennent de pleurer, vent doux.
Travail, tourment, larmes, fraîches perles solitaires. Maisons fixes, nuages flottants.
Je vais écrire une page de bravoure: l'écrire comme elle fut vécue, avec une dure volonté et si peu pour moi! Moi qui ai dans le coeur tout autre chose qui semble déborder et que je ne puis encore réaliser.
Bravoure compacte, profondément gravée.
Fillette, je me séparais nettement du jeu, une fois qu´il était terminé, comme un corps ruisselant d'eau se jette sur le sable. Puis, parmi les ouvriers de mon père, des centaines dans le souffle énorme des fourneaux--est-il resté dans mon regard un peu de la flamme et de l´incandescence de la matière en fusion?--je me sentais sertie, palpitante, en cette activité défiant presque le cerveau qui la dirigeait et les muscles des autres. J´ai aligné des chiffres, debout j´ai surveillé des travaux manuels, j´ai porté pour m'amuser des poids sur les bras qui quelques années plus tard devaient porter mon enfant. Fille de patron. Tant de forces à dépenser, tant! pour arriver, exténuée, à comprendre la liberté douce d´une ligne de montagne bleue, là-haut...
Et, plus tard, de pauvres nécessités matérielles s´ajoutant à la douleur fidèle: la valeur du sou, la nourriture préparée de mes propres mains, la vaine tentation d´un fruit, d´un peu de parfum: le travail pour ce sou, la lourde fatigue de dépouiller des journaux, de feuilleter des revues, les yeux sur des épreuves étrangères, la plume qui traduit des volumes et des volumes, niaiseries, des mois, des années...
Les bouts de mes doigts sont comme des pétales, pourtant.
Apologie de Socrate, découverte un soir, compensation d´infinies biographies de torchons!
Je vis passer des caravanes.
Elles continuent leur marche, certainement.