V.

Du Fort-Reliance au Fort-Entreprise.

Les premiers beaux jours étaient arrivés. Le fond vert des collines commençait à reparaître sous les couches de neige en partie effacées. Quelques oiseaux, des cygnes, des tétras, des aigles à tête chauve et autres migrateurs venant du sud, passaient à travers les airs attiédis. Les bourgeons se gonflaient aux extrêmes branches des peupliers, des bouleaux et des saules. Les grandes mares, formées çà et là par la fonte des neiges, attiraient ces canards à tête rouge dont les espèces sont si variées dans l'Amérique septentrionale. Les guillemots, les puffins, les eider-ducks, allaient chercher au nord des parages plus froids. Les musaraignes, petites souris microscopiques, grosses comme une noisette, se hasardaient hors de leur trou, et dessinaient sur le sol de capricieuses bigarrures du bout de leur petite queue pointue. C'était une ivresse de respirer, de humer ces rayons solaires que le printemps rendait si vivifiants! La nature se réveillait de son long sommeil, après l'interminable nuit de l'hiver, et souriait en s'éveillant. L'effet de ce renouveau est peut-être plus sensible au milieu des contrées hyperboréennes qu'en tout autre point du globe.

Cependant, le dégel n'était point complet. Le thermomètre Fahrenheit indiquait bien quarante et un degrés au-dessus de zéro (5° centigr. au-dessus de glace), mais la basse température des nuits maintenait la surface des plaines neigeuses à l'état solide: circonstance favorable, d'ailleurs, au glissage des traîneaux, et dont Jasper Hobson voulait profiter avant le complet dégel.

Les glaces du lac n'étaient pas encore rompues. Les chasseurs du fort, depuis un mois, faisaient d'heureuses excursions en parcourant ces longues plaines unies, que le gibier fréquentait déjà. Mrs. Paulina Barnett ne put qu'admirer l'étonnante habileté avec laquelle ces hommes se servaient de leurs raquettes. Chaussés de ces «souliers à neige», leur vitesse eût égalé celle d'un cheval au galop. Suivant le conseil du capitaine Craventy, la voyageuse s'exerça à marcher au moyen de ces appareils, et en quelque temps, elle devint fort habile à glisser à la surface des neiges.

Depuis quelques jours déjà, les Indiens arrivaient par bandes au fort, afin d'échanger les produits de leur chasse d'hiver contre des objets manufacturés. La saison n'avait pas été heureuse. Les pelleteries n'abondaient pas; les fourrures de martre et de wison atteignaient un chiffre assez élevé, mais les peaux de castor, de loutre, de lynx, d'hermine, de renard, étaient rares. La Compagnie faisait donc sagement en allant exploiter plus au nord des territoires nouveaux, qui eussent encore échappé à la rapacité de l'homme.

Le 16 avril, au matin, le lieutenant Jasper Hobson et son détachement étaient prêts à partir. L'itinéraire avait pu être tracé d'avance sur toute cette partie déjà connue de la contrée qui s'étend entre le lac de l'Esclave et le lac du Grand-Ours, situé au-delà du cercle polaire. Jasper Hobson devait atteindre le Fort-Confidence, établi à l'extrémité septentrionale de ce lac. Une station toute indiquée pour y ravitailler son détachement, c'était le Fort-Entreprise, bâti à deux cent milles dans le nord- ouest, sur les bords du petit lac Snure. À raison de quinze milles par jour, Jasper Hobson comptait y faire halte dès les premiers jours du mois de mai.

À partir de ce point, le détachement devait gagner par le plus court le littoral américain, et se diriger ensuite vers le cap Bathurst. Il avait été parfaitement convenu que, dans un an, le capitaine Craventy enverrait un convoi de ravitaillement à ce cap Bathurst, et que le lieutenant détacherait quelques hommes à la rencontre de ce convoi pour le diriger vers l'endroit où le nouveau fort serait établi. De cette façon, l'avenir de la factorerie était garanti contre toute chance fâcheuse, et le lieutenant et ses compagnons, ces exilés volontaires, conserveraient encore quelques relations avec leurs semblables.

Dès le matin du 16 avril, les traîneaux attelés devant la poterne n'attendaient plus que les voyageurs. Le capitaine Craventy, ayant réuni les hommes qui composaient le détachement, leur adressa quelques sympathiques paroles. Par-dessus toutes choses, il leur recommanda une constante union, au milieu de ces périls qu'ils étaient appelés à braver. La soumission à leurs chefs était une indispensable condition pour le succès de cette entreprise, oeuvre d'abnégation et de dévouement. Des hurrahs accueillirent le speech du capitaine. Puis les adieux furent rapidement faits, et chacun se plaça dans le traîneau qui lui avait été désigné d'avance. Jasper Hobson et le sergent Long tenaient la tête. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient, Madge maniant avec adresse le long fouet esquimau terminé par une lanière de nerf durci. Thomas Black et l'un des soldats, le canadien Petersen, formaient le troisième rang de la caravane. Les autres traîneaux défilaient ensuite, occupés par les soldats et les femmes. Le caporal Joliffe et Mrs. Joliffe se tenaient à l'arrière-garde. Suivant les ordres de Jasper Hobson, chaque conducteur devait autant que possible conserver sa place réglementaire et maintenir sa distance de manière à ne provoquer aucune confusion. Et, en effet, le choc de ces traîneaux, lancés à toute vitesse, aurait pu amener quelque fâcheux accident.

En quittant le Fort-Reliance, Jasper Hobson prit directement la route du nord-ouest. Il dut franchir d'abord une large rivière qui réunissait le lac de l'Esclave au lac Wolmsley. Mais ce cours d'eau, profondément gelé encore, ne se distinguait pas de l'immense plaine blanche. Un uniforme tapis de neige couvrait toute la contrée, et les traîneaux, enlevés par leurs rapides attelages, volaient sur cette couche durcie.

Le temps était beau, mais encore très froid. Le soleil, peu élevé au-dessus de l'horizon, décrivait sur le ciel une courbe très allongée. Ses rayons, brillamment réfléchis par les neiges, donnaient plus de lumière que de chaleur. Très heureusement, aucun souffle de vent ne troublait l'atmosphère, et ce calme de l'air rendait le froid plus supportable. Cependant, la bise, grâce à la vitesse des traîneaux, devait tant soit peu couper la figure de ceux des compagnons du lieutenant Hobson qui n'étaient pas faits aux rudesses d'un climat polaire.

«Cela va bien, disait Jasper Hobson au sergent, immobile près de lui comme s'il se fût tenu au port d'armes, le voyage commence bien. Le ciel est favorable, la température propice, nos attelages filent comme des trains express, et, pour peu que ce beau temps continue, notre traversée s'opérera sans encombre. Qu'en pensez- vous, sergent Long?

— Ce que vous pensez vous-même, lieutenant Jasper, répondit le sergent, qui ne pouvait envisager les choses autrement que son chef.

— Vous êtes bien décidé comme moi, sergent, reprit Jasper Hobson, à pousser aussi loin que possible notre reconnaissance vers le nord?

— Il suffira que vous commandiez, mon lieutenant, et j'obéirai.

— Je le sais, sergent, répondit Jasper Hobson, je sais qu'il suffit de vous donner un ordre pour qu'il soit exécuté. Puissent nos hommes comprendre comme vous l'importance de notre mission et se dévouer corps et âme aux intérêts de la Compagnie! Ah! sergent Long, je suis sûr que si je vous donnais un ordre impossible…

— Il n'y a pas d'ordres impossibles, mon lieutenant.

— Quoi! si je vous ordonnais d'aller au pôle Nord!

— J'irais, mon lieutenant.

— Et d'en revenir! ajouta Jasper Hobson en souriant.

— J'en reviendrais,» répondit simplement le sergent Long.

Pendant ce colloque du lieutenant Hobson et de son sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge, elles aussi, échangeaient quelques paroles, lorsqu'une pente plus accentuée du sol retardait un instant la marche du traîneau. Ces deux vaillantes femmes, bien encapuchonnées dans leur bonnets de loutre et à demi ensevelies sous une épaisse peau d'ours blanc, regardaient cette âpre nature et les pâles silhouettes des hautes glaces qui se profilaient à l'horizon. Le détachement avait déjà laissé derrière lui les collines qui accidentaient la rive septentrionale du lac de l'Esclave, et dont les sommets étaient couronnés de grimaçants squelettes d'arbres. La plaine infinie se déroulait à perte de vue dans une complète uniformité. Quelques oiseaux animaient de leur chant et de leur vol la vaste solitude. Parmi eux on remarquait des troupes de cygnes qui émigraient vers le nord, et dont la blancheur se confondait avec la blancheur des neiges. On ne les distinguait que lorsqu'ils se projetaient sur l'atmosphère grisâtre. Quand ils s'abattaient sur le sol, ils se confondaient avec lui, et l'oeil le plus perçant n'aurait pu les reconnaître.

«Quelle étonnante contrée! disait Mrs. Paulina Barnett. Quelle différence entre ces régions polaires et nos verdoyantes plaines de l'Australie! Te souviens-tu, ma bonne Madge, quand la chaleur nous accablait sur les bords du golfe de Carpentarie, te rappelles-tu ce ciel impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur?

— Ma fille, répondait Madge, je n'ai point comme toi le don de me souvenir. Tu conserves tes impressions; moi, j'oublie les miennes.

— Comment, Madge, s'écria Mrs. Paulina Barnett, tu as oublié les chaleurs tropicales de l'Inde et de l'Australie? Il ne t'est pas resté dans l'esprit un souvenir de nos tortures, quand l'eau nous manquait au désert, quand les rayons de ce soleil nous brûlaient jusqu'aux os, quand la nuit même n'apportait aucun répit à nos souffrances!

— Non, Paulina, non, répondait Madge, en s'enveloppant plus étroitement dans ses fourrures, non, je ne me souviens plus! Et comment me rappellerais-je ces souffrances dont tu parles, cette chaleur, ces tortures de la soif, en ce moment surtout où les glaces nous entourent de toutes parts, et quand il me suffit de laisser pendre ma main en dehors de ce traîneau pour ramasser une poignée de neige! Tu me parles de chaleur, lorsque nous gelons sous les peaux d'ours qui nous couvrent! Tu te souviens des rayons brûlants du soleil, quand ce soleil d'avril ne peut même pas fondre les petits glaçons suspendus à nos lèvres! Non, ma fille, ne me soutiens pas que la chaleur existe quelque part, ne me répète pas que je me sois jamais plainte d'avoir trop chaud, je ne te croirais pas!»

Mrs. Paulina Barnett ne put s'empêcher de sourire.

«Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma bonne Madge?

— Certainement, ma fille, j'ai froid, mais cette température ne me déplaît pas. Au contraire. Ce climat doit être très sain, et je suis certaine que je me porterai à merveille dans ce bout d'Amérique! C'est vraiment un beau pays!

— Oui, Madge, un pays admirable, et nous n'avons encore rien vu jusqu'ici des merveilles qu'il renferme! Mais laisse notre voyage s'accomplir jusqu'aux limites de la mer polaire, laisse l'hiver venir avec ses glaces gigantesques, sa fourrure de neige, ses tempêtes hyperboréennes, ses aurores boréales, ses constellations splendides, sa longue nuit de six mois, et tu comprendras alors combien l'oeuvre du Créateur est toujours et partout nouvelle!»

Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entraînée par sa vive imagination. Dans ces régions perdues, sous un climat implacable, elle ne voulait voir que l'accomplissement des plus beaux phénomènes de la nature. Ses instincts de voyageuse étaient plus forts que sa raison même. De ces contrées polaires elle n'extrayait que l'émouvante poésie dont les sagas ont perpétué la légende, et que les bardes ont chantée dans les temps ossianiques. Mais Madge, plus positive, ne se dissimulait ni les dangers d'une expédition vers les continents arctiques, ni les souffrances d'un hivernage, à moins de trente degrés du pôle arctique.

Et en effet, de plus robustes avaient déjà succombé aux fatigues, aux privations, aux tortures morales et physiques, sous ces durs climats. Sans doute, la mission du lieutenant Jasper Hobson ne devait pas l'entraîner jusqu'aux latitudes les plus élevées du globe. Sans doute, il ne s'agissait pas d'atteindre le pôle et de se lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure, des Kean, des Morton. Mais dès qu'on a franchi le cercle polaire, les épreuves sont à peu près partout les mêmes et ne s'accroissent pas proportionnellement avec l'élévation des latitudes. Jasper Hobson ne songeait pas à se porter au-dessus du soixante-dixième parallèle! Soit. Mais qu'on n'oublie pas que Franklin et ses infortunés compagnons sont morts, tués par le froid et la faim, quand ils n'avaient pas même dépassé le soixante-huitième degré de latitude septentrionale!

Dans le traîneau occupé par Mr. et Mrs. Joliffe, on causait de toute autre chose. Peut-être le caporal avait-il un peu trop arrosé les adieux du départ, car, par extraordinaire, il tenait tête à sa petite femme. Oui! il lui résistait, — ce qui n'arrivait vraiment que dans des circonstances exceptionnelles.

«Non, mistress Joliffe, disait le caporal, non, ne craignez rien! Un traîneau n'est pas plus difficile à conduire qu'un poney- chaise, et le diable m'emporte si je ne suis pas capable de diriger un attelage de chiens!

— Je ne conteste pas ton habileté, répondait Mrs. Joliffe. Je t'engage seulement à modérer tes mouvements. Te voilà déjà en tête de la caravane, et j'entends le lieutenant Hobson qui te crie de reprendre ton rang à l'arrière.

— Laissez-le crier, madame Joliffe, laissez-le crier!…» Et le caporal, enveloppant son attelage d'un nouveau coup de fouet, accrut encore la rapidité du traîneau.

«Prends garde, Joliffe! répétait la petite femme. Pas si vite! nous voici sur une pente!

— Une pente! répondait le caporal. Vous appelez cela une pente, madame Joliffe? Mais ça monte, au contraire!

— Je te répète que cela descend!

— Je vous soutiens, moi, que ça monte! Voyez, voyez comme les chiens tirent!»

Quoi qu'en eût l'entêté, les chiens ne tiraient en aucune façon. La déclivité du sol était, au contraire, fort prononcée. Le traîneau filait avec une rapidité vertigineuse, et il se trouvait déjà très en avant du détachement. Mr. et Mrs. Joliffe tressautaient à chaque instant. Les heurts, provoqués par les inégalités de la couche neigeuse, se multipliaient. Les deux époux, jetés tantôt à droite, tantôt à gauche, se choquant l'un l'autre, étaient secoués horriblement. Mais le caporal ne voulait rien entendre, ni les recommandations de sa femme, ni les cris du lieutenant Hobson. Celui-ci, comprenant le danger de cette course folle, pressait son propre attelage, afin de rejoindre les imprudents, et toute la caravane le suivait dans cette course rapide.

Mais le caporal allait toujours de plus belle! Cette vitesse de son véhicule l'enivrait! Il gesticulait, il criait, il maniait son long fouet comme eût fait un sportsman accompli.

«Remarquable instrument que ce fouet! s'écriait-il, et que lesEsquimaux savent manoeuvrer avec une habileté sans pareille!

— Mais tu n'es pas un Esquimau, s'écriait Mrs. Joliffe, essayant, mais en vain, d'arrêter le bras de son imprudent conducteur.

— Je me suis laissé dire, reprenait le caporal, je me suis laissé dire que ces Esquimaux savent piquer n'importe quel chien de leur attelage à l'endroit qui leur convient. Ils peuvent même du bout de ce nerf durci leur enlever un petit bout de l'oreille, s'ils le jugent convenable. Je vais essayer…

— N'essaye pas, Joliffe, n'essaye pas! s'écria la petite femme, effrayée au plus haut point.

— Ne craignez rien, mistress Joliffe, ne craignez rien! Je m'y connais! Voilà précisément notre cinquième chien de droite qui fait des siennes! Je vais le corriger!…»

Mais sans doute le caporal n'était pas encore assez «Esquimau», ni assez familiarisé avec le maniement de ce fouet dont la longue lanière dépasse de quatre pieds l'avant-train de l'attelage, car le fouet se développa en sifflant, et, revenant en arrière par un contre-coup mal combiné, il s'enroula autour du cou de maître Joliffe lui-même, dont la calotte fourrée s'envola dans l'air. Nul doute que, sans cet épais bonnet, le caporal ne se fût arraché sa propre oreille.

En ce moment, les chiens se jetèrent de côté, le traîneau fut culbuté et le couple précipité dans la neige. Très heureusement, la couche était épaisse, et les deux époux n'eurent aucun mal. Mais quelle honte pour le caporal! Et de quelle façon le regarda sa petite femme! Et quels reproches lui fit le lieutenant Hobson!

Le traîneau fut relevé; mais on décida que dorénavant les rênes du véhicule, comme celles du ménage, appartiendrait de droit à Mrs. Joliffe. Le caporal, tout penaud, dut se résigner, et la marche du détachement, un instant interrompue, fut reprise aussitôt.

Pendant les quinze jours qui suivirent, aucun incident ne se produisit. Le temps était toujours propice, la température supportable, et le 1er mai, le détachement arrivait au Fort- Entreprise.

Un duel de wapitis.

L'expédition avait franchi une distance de deux cents milles depuis son départ du Fort-Reliance. Les voyageurs, favorisés par de longs crépuscules, courant jour et nuit sur leurs traîneaux, pendant que les attelages les emportaient à toute vitesse, étaient véritablement accablés de fatigue, quand ils arrivèrent aux rives du lac Snure, près duquel s'élevait le Fort-Entreprise.

Ce fort, établi depuis quelques années seulement par la Compagnie de la baie d'Hudson, n'était en réalité qu'un poste d'approvisionnement de peu d'importance. Il servait principalement de station aux détachements qui accompagnaient les convois de pelleteries venus du lac du Grand-Ours situé à près de trois cents milles dans le nord-ouest. Une douzaine de soldats en formaient la garde. Le fort n'était composé que d'une maison de bois, entourée d'une enceinte palissadée. Mais, si peu confortable que fût cette habitation, les compagnons du lieutenant Hobson s'y réfugièrent avec plaisir, et, pendant deux jours, ils s'y reposèrent des premières fatigues de leur voyage.

Le printemps polaire faisait déjà sentir en ce lieu sa modeste influence. La neige fondait peu à peu, et les nuits n'étaient déjà plus assez froides pour la glacer à nouveau. Quelques légères mousses, de maigres graminées, verdissaient çà et là, et de petites fleurs, presque incolores, montraient leur humide corolle entre les cailloux. Ces manifestations de la nature, à demi réveillée après la longue nuit de l'hiver, plaisaient au regard endolori par la blancheur des neiges, que charmait l'apparition de ces rares spécimens de la flore arctique.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson mirent à profit leurs loisirs pour visiter les rives du petit lac. Tous les deux ils comprenaient la nature et l'admiraient avec enthousiasme. Ils allèrent donc, de compagnie, à travers les glaçons éboulés et les cascades qui s'improvisaient sous l'action des rayons solaires. La surface du lac Snure était prise encore. Nulle fissure n'indiquait une prochaine débâcle. Quelques icebergs en ruine hérissaient sa surface solide, affectant des formes pittoresques du plus étrange effet, surtout quand la lumière, s'irisant à leurs arêtes, en variait les couleurs. On eût dit les morceaux d'un arc-en-ciel brisé par une main puissante, et qui s'entrecroisaient sur le sol.

«Ce spectacle est vraiment beau! monsieur Hobson, répétait Mrs. Paulina Barnett. Ces effets de prisme se modifient à l'infini, suivant la place que l'on occupe. Ne vous semble-t-il pas que nous sommes penchés sur l'ouverture d'un immense kaléidoscope? Mais peut-être êtes-vous déjà blasé sur ce spectacle si nouveau pour moi?

— Non, madame, répondit le lieutenant. Bien que je sois né sur ce continent et quoique mon enfance et ma jeunesse s'y soient passées tout entières, je ne me rassasie jamais d'en contempler les beautés sublimes. Mais si votre enthousiasme est déjà grand, lorsque le soleil verse sa lumière sur cette contrée, c'est-à-dire quand l'astre du jour a déjà modifié l'aspect de ce pays, que sera-t-il lorsqu'il vous sera donné d'observer ces territoires au milieu des grands froids de l'hiver? Je vous avouerai, madame, que le soleil, si précieux aux régions tempérées, me gâte un peu mon continent arctique!

— Vraiment, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, en souriant à l'observation du lieutenant. J'estime pourtant que le soleil est un excellent compagnon de route, et qu'il ne faut pas se plaindre de la chaleur qu'il donne, même aux régions polaires!

— Ah! madame, répondit Jasper Hobson, je suis de ceux qui pensent qu'il vaut mieux visiter la Russie pendant l'hiver, et le Sahara pendant l'été. On voit alors ces pays sous l'aspect qui les caractérise. Non! le soleil est un astre des hautes zones et des pays chauds. À trente degrés du pôle, il n'est véritablement plus à sa place! Le ciel de cette contrée, c'est le ciel pur et froid de l'hiver, ciel tout constellé, qu'enflamme parfois l'éclat d'une aurore boréale. C'est ici le pays de la nuit, non celui du jour, madame, et cette longue nuit du pôle vous réserve des enchantements et des merveilles.

— Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, avez-vous visité les zones tempérées de l'Europe et de l'Amérique?

— Oui, madame, et je les ai admirées comme elles méritent de l'être. Mais c'est toujours avec une passion plus ardente, avec un enthousiasme nouveau, que je suis revenu à ma terre natale. Je suis l'homme du froid, et, véritablement, je n'ai aucun mérite à le braver. Il n'a pas prise sur moi, et, comme les Esquimaux, je puis vivre pendant des mois entiers dans une maison de neige.

— Monsieur Hobson, répondit la voyageuse, vous avez une manière de parler de ce redoutable ennemi, qui réchauffe le coeur! J'espère bien me montrer digne de vous, et, si loin que vous alliez braver le froid du pôle, nous irons le braver ensemble.

— Bien, madame, bien, et puissent tous ces compagnons qui me suivent, ces soldats et ces femmes, se montrer aussi résolus que vous l'êtes! Dieu aidant, nous irons loin alors!

— Mais vous ne pouvez vous plaindre de la façon dont ce voyage a commencé. Jusqu'ici, pas un seul accident, un temps propice à la marche des traîneaux, une température supportable! Tout nous réussit à souhait.

— Sans doute, madame, répondit le lieutenant; mais précisément, ce soleil, que vous admirez tant, va bientôt multiplier les fatigues et les obstacles sous nos pas.

— Que voulez-vous dire, monsieur Hobson? demanda Mrs. PaulinaBarnett.

— Je veux dire que sa chaleur aura avant peu changé l'aspect et la nature du pays, que la glace fondue ne présentera plus une surface favorable au glissage des traîneaux, que le sol redeviendra raboteux et dur, que nos chiens haletants ne nous enlèveront plus avec la rapidité d'une flèche, que les rivières et les lacs vont reprendre leur état liquide, et qu'il faudra les tourner ou les passer à gué. Tous ces changements, madame, dus à l'influence solaire, se traduiront par des retards, des fatigues, des dangers, dont les moindres sont ces neiges friables qui fuient sous le pied ou ces avalanches qui se précipitent du sommet des montagnes de glace! Oui! voilà ce que nous vaudra ce soleil qui chaque jour s'élève de plus en plus au-dessus de l'horizon! Rappelez-vous bien ceci, madame! Des quatre éléments de la cosmogonie antique, un seul ici, l'air, nous est utile, nécessaire, indispensable. Mais les trois autres, la terre, le feu et l'eau, ils ne devraient pas exister pour nous! Ils sont contraires à la nature même des régions polaires!…»

Le lieutenant exagérait sans doute. Mrs. Paulina Barnett aurait pu facilement rétorquer cette argumentation, mais il ne lui déplaisait pas d'entendre Jasper Hobson s'exprimer avec cette ardeur. Le lieutenant aimait passionnément le pays vers lequel les hasards de sa vie de voyageuse la conduisaient en ce moment, et c'était une garantie qu'il ne reculerait devant aucun obstacle.

Et, cependant, Jasper Hobson avait raison, lorsqu'il s'en prenait au soleil des embarras à venir. On le vit bien, quand, trois jours après, le 4 mai, le détachement se remit en route. Le thermomètre, même aux heures les plus froides de la nuit, se maintenait constamment au-dessus de trente-deux degrés[2]. Les vastes plaines subissaient un dégel complet. La nappe blanche s'en allait en eau. Les aspérités d'un sol fait de roches de formation primitive se trahissaient par des chocs multipliés qui secouaient les traîneaux, et, par contrecoup, les voyageurs. Les chiens, par la rudesse du tirage, étaient forcés de s'en tenir à l'allure du petit trot, et on eût pu sans danger, maintenant, remettre les guides à la main imprudente du caporal Joliffe. Ni ses cris ni les excitations du fouet n'auraient pu imprimer aux attelages surmenés une vitesse plus grande.

Il arriva donc que, de temps en temps, les voyageurs diminuèrent la charge des chiens en faisant une partie de la route à pied. Ce mode de locomotion convenait, d'ailleurs, aux chasseurs du détachement, qui s'élevait insensiblement vers les territoires plus giboyeux de l'Amérique anglaise. Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle Magde suivaient ces chasses avec un intérêt marqué. Thomas Black affectait, au contraire, de se désintéresser absolument de tout exercice cynégétique. Il n'était pas venu jusqu'en ces contrées lointaines dans le but de chasser le wison ou l'hermine, mais uniquement pour observer la lune, à ce moment précis où elle couvrirait de son disque le disque du soleil. Aussi, quand l'astre des nuits paraissait au-dessus de l'horizon, l'impatient astronome le dévorait-il des yeux. Ce qui provoquait le lieutenant à lui dire:

«Hein! monsieur Black! si, par impossible, la lune manquait au rendez-vous du 18 juillet 1860, voilà qui serait désagréable pour vous!

— Monsieur Hobson, répondait gravement l'astronome, si la lune se permettait un tel manque de convenances, je l'attaquerais en justice!»

Les principaux chasseurs du détachement étaient les soldats Marbre et Sabine, tous les deux passés maîtres dans leur métier. Ils y avaient acquis une adresse sans égale, et les plus habiles Indiens ne leur en auraient pas remontré pour la vivacité de l'oeil et l'habileté de la main. Ils étaient trappeurs et chasseurs tout à la fois. Ils connaissaient tous les appareils ou engins au moyen desquels on peut s'emparer des martres, des loutres, des loups, des renards, des ours, etc. Aucune ruse ne leur était inconnue. Hommes adroits et intelligents, que ce Marbre et ce Sabine, et le capitaine Craventy avait sagement fait en les adjoignant au détachement du lieutenant Hobson.

Mais, pendant la marche de la petite troupe, ni Marbre ni Sabine n'avaient le loisir de dresser des pièges. Ils ne pouvaient s'écarter que pendant une heure ou deux, au plus, et devaient se contenter du seul gibier qui passait à portée de leur fusil. Cependant, ils furent assez heureux pour tuer un de ces grands ruminants de la faune américaine qui se rencontrent rarement sous une latitude aussi élevée.

Un jour, dans la matinée du 15 mai, les deux chasseurs, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett, s'étaient portés à quelques milles dans l'est de l'itinéraire. Marbre et Sabine avaient obtenu de leur lieutenant la permission de suivre quelques traces fraîches qu'ils venaient de découvrir, et non seulement Jasper Hobson les y autorisa, mais il voulu les suivre lui-même, en compagnie de la voyageuse.

Ces empreintes étaient évidemment dues au passage récent d'une demi-douzaine de daims de grande taille. Pas d'erreur possible. Marbre et Sabine étaient affirmatifs sur ce point, et, au besoin, ils auraient pu nommer l'espèce à laquelle appartenaient ces ruminants.

«La présence de ces animaux en cette contrée semble vous surprendre, monsieur Hobson? demanda Mrs. Paulina Barnett au lieutenant.

— En effet, madame, répondit Jasper Hobson, et il est rare de rencontrer de telles espèces au-delà du cinquante-septième degré de latitude. Quand nous les chassons, c'est seulement au sud du lac de l'Esclave, là où se rencontrent avec des pousses de saule et de peuplier, certaines roses sauvages dont les daims sont très friands.

— Il faut alors admettre que ces ruminants, aussi bien que les animaux à fourrures, traqués par les chasseurs, s'enfuient maintenant vers des territoires plus tranquilles.

— Je ne vois pas d'autre explication de leur présence à la hauteur du soixante-cinquième parallèle, répondit le lieutenant, en admettant toutefois que nos deux hommes ne se soient pas mépris sur la nature et l'origine de ces empreintes.

— Non, mon lieutenant, répondit Sabine, non! Marbre et moi, nous ne nous sommes pas trompés. Ces traces ont été laissées sur le sol par ces daims, que, nous autres chasseurs, nous appelons des daims rouges, et dont le nom indigène est «wapiti».

— Cela est certain, ajouta Marbre. De vieux trappeurs comme nous ne s'y laisseraient pas prendre. D'ailleurs, mon lieutenant, entendez-vous ces sifflements singuliers?»

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons étaient arrivés, en ce moment, à la base d'une petite colline dont les pentes, dépourvues de neige, étaient praticables. Ils se hâtèrent de la gravir, tandis que les sifflements, signalés par Marbre, se faisaient entendre avec une certaine intensité. Des cris, semblables au braiment de l'âne, s'y mêlaient parfois et prouvaient que les deux chasseurs ne s'étaient pas mépris.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre et Sabine, parvenus au sommet de la colline, portèrent leurs regards sur la plaine qui s'étendait vers l'est. Le sol accidenté était encore blanc à de certaines places, mais une légère teinte verte tranchait en maint endroit avec les éblouissantes plaques de neige. Quelques arbustes décharnés grimaçaient çà et là. À l'horizon, de grands icebergs, nettement découpés, se profilaient sur le fond grisâtre du ciel.

«Des wapitis! des wapitis! les voilà! s'écrièrent d'une commune voix Sabine et Marbre, en indiquant à un quart de mille dans l'est un groupe compact d'animaux très aisément reconnaissables.

— Mais que font-ils? demanda la voyageuse.

— Ils se battent, madame, répondit Jasper Hobson. C'est assez leur coutume, quand le soleil du pôle leur échauffe le sang! Encore un effet déplorable de l'astre radieux!»

De la distance à laquelle ils se trouvaient, Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons pouvaient facilement distinguer le groupe des wapitis. C'étaient de magnifiques échantillons de cette famille de daims, que l'on connaît sous les noms variés de cerfs à cornes rondes, cerfs américains, biches, élans gris et élans rouges. Ces bêtes élégantes avaient les jambes fines. Quelques poils rougeâtres, dont la couleur devait s'accentuer encore pendant la saison chaude, parsemaient leurs robes brunes. À leurs cornes blanches, qui se développaient superbement, on reconnaissait facilement en eux des mâles farouches, car les femelles sont absolument dépourvues de cet appendice. Ces wapitis étaient autrefois répandus sur tous les territoires de l'Amérique septentrionale, et les États de l'Union en recelaient un grand nombre. Mais, les défrichements s'opérant de toutes parts, les forêts tombant sous la hache des pionniers, le wapiti dut se réfugier dans les paisibles districts du Canada. Là encore, la tranquillité lui manqua bientôt, et il dut fréquenter plus spécialement les abords de la baie d'Hudson. En somme, le wapiti est plutôt un animal des pays froids, cela est certain; mais, ainsi que l'avait fait observer le lieutenant, il n'habite pas ordinairement les territoires situés au-delà du cinquante-septième parallèle. Donc, ceux-ci ne s'étaient élevés si haut que pour fuir les Chippeways, qui leur faisaient une guerre à outrance, et retrouver cette sécurité qui ne manque jamais au désert.

Cependant, le combat des wapitis se poursuivait avec acharnement. Ces animaux n'avaient point aperçu les chasseurs dont l'intervention n'aurait probablement pas arrêté leur lutte. Marbre et Sabine, qui savaient bien à quels aveugles combattants ils avaient affaire, pouvaient donc s'approcher sans crainte et tirer à loisir.

La proposition en fut faite par le lieutenant Hobson.

«Faites excuse, mon lieutenant, répondit Marbre. Épargnons notre poudre et nos balles. Ces bêtes-là jouent un jeu à s'entre-tuer, et nous arriverons toujours à temps pour relever les vaincus.»

«Est-ce que ces wapitis ont une valeur commerciale? demanda Mrs.Paulina Barnett.

— Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et leur peau, qui est moins épaisse que celle de l'élan proprement dit, forme un cuir très estimé. En frottant cette peau avec la graisse et la cervelle même de l'animal, on la rend extrêmement souple, et elle supporte également bien la sécheresse et l'humidité. Aussi les Indiens recherchent-ils avec soin toutes les occasions de se procurer des peaux de wapitis.

— Mais leur chair ne donne-t-elle pas une venaison excellente?

— Médiocre, madame, répondit le lieutenant, fort médiocre, en vérité. Cette chair est dure, d'un goût peu savoureux. Sa graisse se fige immédiatement dès qu'elle est retirée du feu et s'attache aux dents. C'est donc une chair peu estimée, et qui est certainement inférieure à celle des autres daims. Cependant, faute de mieux, pendant les jours de disette, on en mange, et elle nourrit son homme tout comme un autre.»

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson s'entretenaient ainsi depuis quelques minutes, lorsque la lutte des wapitis se modifia subitement. Ces ruminants avaient-ils satisfait leur colère? Avaient-ils aperçu les chasseurs et sentaient-ils un danger prochain? Quoi qu'il en fût, au même moment, à l'exception de deux wapitis de haute taille, toute la troupe s'enfuit vers l'est avec une vitesse sans égale. En quelques instants, ces animaux avaient disparu, et le cheval le plus rapide n'aurait pu les rejoindre.

Mais deux daims, superbes à voir, étaient restés sur le champ de bataille. Le crâne baissé, cornes contre cornes, les jambes de l'arrière-train puissamment arc-boutées, ils se faisaient tête. Semblables à deux lutteurs qui n'abandonnent plus prise dès qu'ils sont parvenus à se saisir, ils ne se lâchaient pas et pivotaient sur leurs jambes de devant, comme s'ils eussent été rivés l'un à l'autre.

«Quel acharnement! s'écria Mrs. Paulina Barnett.

— Oui, répondit Jasper Hobson. Ce sont des bêtes rancunières que ces wapitis, et elles vident là, sans doute, une ancienne querelle!

— Mais ne serait-ce pas le moment de les approcher, tandis que la rage les aveugle? demanda la voyageuse.

— Nous avons le temps, madame, répondit Sabine, et ces daims-là ne peuvent plus nous échapper! Nous serions à trois pas d'eux, le fusil à l'épaule et le doigt sur la gâchette, qu'ils ne quitteraient pas la place!

— Vraiment?

— En effet, madame, dit Jasper Hobson, qui avait regardé plus attentivement les deux combattants après l'observation du chasseur, et, soit de notre main, soit par la dent des loups, ces wapitis mourront tôt ou tard à l'endroit même qu'ils occupent en ce moment.

— Je ne comprends pas ce qui vous fait parler ainsi, monsieurHobson, répondit la voyageuse.

— Eh bien, approchez, madame, répondit le lieutenant. Ne craignez point d'effaroucher ces animaux. Ainsi que vous l'a dit notre chasseur, ils ne peuvent plus s'enfuir.»

Mrs. Paulina Barnett, accompagnée de Sabine, de Marbre et du lieutenant, descendit la colline. Quelques minutes lui suffirent à franchir la distance qui la séparait du théâtre du combat. Les wapitis n'avaient pas bougé. Ils se poussaient simultanément de la tête, comme deux béliers en lutte, mais ils semblaient inséparablement liés l'un à l'autre.

En effet, dans l'ardeur du combat, les cornes des deux wapitis s'étaient tellement enchevêtrées qu'elles ne pouvaient plus se dégager, à moins de se rompre. C'est un fait qui se produit souvent, et sur les territoires de chasse, il n'est pas rare de rencontrer ces appendices branchus gisant sur le sol et attachés les uns aux autres. Les animaux, ainsi embarrassés, ne tardent pas à mourir de faim, ou ils deviennent facilement la proie des fauves.

Deux balles terminèrent le combat des wapitis. Marbre et Sabine, les dépouillant séance tenante, conservèrent leur peau, qu'ils devaient préparer plus tard, et abandonnèrent aux loups et aux ours un monceau de chair saignante.

Le cercle polaire.

L'expédition continua de s'avancer vers le nord-ouest, mais le tirage des traîneaux sur ce sol inégal fatiguait extrêmement les chiens. Ces courageuses bêtes ne s'emportaient plus, elles que la main de leurs conducteurs avait tant de peine à contenir au début du voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit à dix milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait autant que possible la marche de son détachement. Il avait hâte d'arriver à l'extrémité du lac du Grand-Ours et d'atteindre le Fort- Confidence. Là, en effet, il comptait recueillir quelques renseignements utiles à son expédition. Les Indiens qui fréquentent les rives septentrionales du lac avaient-ils déjà parcouru les parages voisins de la mer? L'océan Arctique était-il libre à cette époque de l'année? C'étaient là de graves questions, qui, résolues affirmativement, pouvaient fixer le sort de la nouvelle factorerie.

La contrée que la petite troupe traversait alors était capricieusement coupée d'un grand nombre de cours d'eau, pour la plupart tributaires de deux fleuves importants qui, coulant du sud au nord, vont se jeter dans l'océan Glacial arctique. Ce sont, à l'ouest, le fleuve Mackenzie; à l'est, la Copper-mine-river. Entre ces deux principales artères se dessinaient des lacs, des lagons, des étangs nombreux. Leur surface, maintenant dégelée, ne permettait déjà plus aux traîneaux de s'y aventurer. Dès lors, nécessité de les tourner, ce qui accroissait considérablement la longueur de la route.

Décidément, il avait raison, le lieutenant Hobson. L'hiver est la véritable saison de ces pays hyperboréens, car il les rend plus aisément praticables. Mrs. Paulina Barnett devait le reconnaître en plus d'une occasion.

Cette région, comprise dans la Terre maudite, était, d'ailleurs, absolument déserte, comme le sont presque tous les territoires septentrionaux du continent américain. On a calculé, en effet, que la moyenne de la population n'y donne pas un habitant par dix milles carrés. Ces habitants sont, sans compter les indigènes déjà très raréfiés, quelques milliers d'agents ou de soldats, appartenant aux diverses compagnies de fourrures. Cette population est plus généralement massée sur les districts du sud et aux environs des factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne fut-elle relevée sur la route du détachement. Les traces, conservées sur le sol friable, appartenaient uniquement aux ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent aperçus, animaux terribles, quand ils appartiennent aux espèces polaires. Toutefois, la rareté de ces carnassiers étonnait Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse pensait, en s'en rapportant aux récits des hiverneurs, que les régions arctiques devaient être très fréquentées par ces redoutables animaux, puisque les naufragés ou les baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du Groënland et du Spitzberg, sont journellement attaqués par eux, et c'est à peine si quelques-uns se montraient au large du détachement.

«Attendez l'hiver, madame, lui répondait le lieutenant Hobson, attendez le froid qui engendre la faim, et peut-être serez-vous servie à souhait!»

Cependant, après un fatigant et long parcours, le 23 mai, la petite troupe était enfin arrivée sur la limite du Cercle polaire. On sait que ce parallèle, éloigné de 23° 27' 57'' du pôle nord, forme cette limite mathématique à laquelle s'arrêtent les rayons solaires, lorsque l'astre radieux décrit son arc dans l'hémisphère opposée. À partir de ce point, l'expédition entrait donc franchement sur les territoires des régions arctiques.

Cette latitude avait été relevée soigneusement au moyen des instruments très précis que l'astronome Thomas Black et Jasper Hobson maniaient avec une égale habileté. Mrs. Paulina Barnett, présente à l'opération, apprit avec satisfaction qu'elle allait enfin franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse, bien admissible, en vérité.

«Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos précédents voyages, madame, lui dit le lieutenant, et vous voilà aujourd'hui sur la limite du Cercle polaire. Peu d'explorateurs se sont ainsi aventurés sous des zones si différentes! Les uns ont, pour ainsi dire, la spécialité des terres chaudes, et l'Afrique et l'Australie, principalement, forment le champ de leurs investigations. Tels les Barth, les Burton, les Livingstone, les Speck, les Douglas, les Stuart. D'autres, au contraire, se passionnent, pour ces régions arctiques, encore si imparfaitement connues, les Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les Parry, les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il convient donc de féliciter Mrs. Paulina Barnett d'être une voyageuse si cosmopolite.

— Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett. Je crois que les difficultés et les périls sont à peu près partout les mêmes, sous quelque zone qu'ils se présentent. Si nous n'avons pas à craindre sur ces terres arctiques les fièvres des pays chauds, l'insalubrité des hautes températures et la cruauté des tribus de race noire, le froid n'est pas un ennemi moins redoutable. Les animaux féroces se rencontrent sous toutes les latitudes, et les ours blancs, j'imagine, n'accueillent pas mieux les voyageurs que les tigres du Tibet ou les lions de l'Afrique. Donc, au-delà des Cercles polaires, mêmes dangers, mêmes obstacles qu'entre les deux tropiques. Il y a là des régions qui se défendront longtemps contre les tentatives des explorateurs.

— Sans doute, madame, répondit Jasper Hobson, mais j'ai lieu de penser que les contrées hyperboréennes résisteront plus longtemps. Dans les régions tropicales, ce sont principalement les indigènes dont la présence forme le plus insurmontable obstacle, et je sais combien de voyageurs ont été victimes de ces barbares africains, qu'une guerre civilisatrice réduira nécessairement un jour! Dans les contrées arctiques ou antarctiques, au contraire, ce ne sont point les habitants qui arrêtent l'explorateur, c'est la nature elle-même, c'est l'infranchissable banquise, c'est le froid, le cruel froid qui paralyse les forces humaines!

— Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone torride aura été fouillée jusque dans ses territoires les plus secrets en Afrique et en Australie avant que la zone glaciale ait été parcourue tout entière?

— Oui, madame, répondit le lieutenant, et cette opinion me semble basée sur les faits. Les plus audacieux découvreurs des régions arctiques, Parry, Penny, Franklin, Mac-Clure, Kane, Morton, ne se sont pas élevés au-dessus du quatre vingt-troisième parallèle, restant ainsi à plus de sept degrés du pôle. Au contraire, l'Australie a été plusieurs fois explorée du sud au nord par l'intrépide Stuart, et l'Afrique même, — si redoutable à qui l'affronte, — fut totalement traversée par le docteur Livingstone depuis la baie de Loanga jusqu'aux embouchures du Zambèze. On a donc le droit de penser que les contrées équatoriales sont plus près d'être reconnues géographiquement que les territoires polaires.

— Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, que l'homme puisse jamais atteindre le pôle même?

— Sans aucun doute, madame, répondit Jasper Hobson, l'homme, — ou la femme, ajouta-t-il en souriant. Cependant, il me semble que les moyens employés jusqu'ici par les navigateurs afin de s'élever jusqu'à ce point, auquel se croisent tous les méridiens du globe, doivent être absolument modifiés. On parle de la mer libre que quelques observateurs auraient entrevue. Mais cette mer, dégagée de glaces, si elle existe toutefois, est difficile à atteindre, et nul ne peut assurer, avec preuves à l'appui, qu'elle s'étende jusqu'au pôle. Je pense, d'ailleurs, que la mer libre créerait plutôt une difficulté qu'une facilité aux explorateurs. Pour moi, j'aimerais mieux avoir à compter, pendant toute la durée du voyage, sur un terrain solide, qu'il fût fait de roc ou de glace. Alors, au moyen d'expéditions successives, je ferais établir des dépôts de vivres et de charbons de plus en plus rapprochés du pôle, et de cette façon, avec beaucoup de temps, beaucoup d'argent, peut-être en sacrifiant bien des hommes à la solution de ce grand problème scientifique, je crois que j'atteindrais cet inaccessible point du globe.

— Je partage votre opinion, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez l'aventure, je ne craindrais pas de partager avec vous fatigues et dangers, pour aller planter au pôle nord le pavillon du Royaume-Uni! Mais, en ce moment, tel n'est point notre but.

— En ce moment, non, madame, répondit Jasper Hobson. Toutefois, les projets de la Compagnie une fois réalisés, lorsque le nouveau fort aura été élevé sur l'extrême limite du continent américain, il est possible qu'il devienne un point de départ naturel pour toute expédition dirigée vers le nord. D'ailleurs, si les animaux à fourrures, trop vivement pourchassés, se réfugient au pôle, il faudra bien que nous les suivions jusque là!

— À moins que cette coûteuse mode des fourrures ne passe enfin, répondit Mrs. Paulina Barnett.

— Ah! madame, s'écria le lieutenant, il se trouvera toujours quelque jolie femme qui aura envie d'un manchon de zibeline ou d'une pèlerine de wison, et il faudra bien la satisfaire!

— Je le crains, répondit en riant la voyageuse, et il est probable, en effet, que le premier découvreur du pôle n'aura atteint ce point qu'à la suite d'une martre ou d'un renard argenté!

— C'est ma conviction, madame, reprit Jasper Hobson. La nature humaine est ainsi faite, et l'appât du gain entraînera toujours l'homme plus loin et plus vite que l'intérêt scientifique.

— Quoi! c'est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur Hobson!

— Mais ne suis-je pas un employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle autre chose que de risquer ses capitaux et ses agents dans l'unique espoir d'accroître ses bénéfices?

— Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, je crois vous connaître assez pour affirmer qu'au besoin vous sauriez vous dévouer corps et âme à la science. S'il fallait dans un intérêt purement géographique vous élever jusqu'au pôle, je suis assurée que vous n'hésiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c'est là une grosse question dont la solution est encore bien éloignée. Pour nous, nous ne sommes encore arrivés qu'au Cercle polaire, et j'espère que nous le franchirons sans trop de difficultés.

— Je ne sais trop, madame, répondit Jasper Hobson, qui, en ce moment, observait attentivement l'état de l'atmosphère. Le temps depuis quelques jours devient menaçant. Voyez la teinte uniformément grise du ciel. Toutes ces brumes ne tarderont pas à se résoudre en neige, et, pour peu que le vent se lève, nous pourrons bien être battus par quelque grosse tempête. J'ai vraiment hâte d'être arrivé au lac du Grand-Ours!

— Alors, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett en se levant, ne perdons pas de temps, et donnez-nous le signal du départ.»

Le lieutenant ne demandait point à être stimulé. Seul, ou accompagné d'hommes énergiques comme lui, il eût poursuivi sa marche en avant, sans perdre ni une nuit ni un jour. Mais il ne pouvait obtenir de tous ce qu'il eût obtenu de lui-même. Il lui fallait nécessairement compter avec les fatigues des autres, s'il ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-là donc, par prudence, il accorda quelques heures de repos à sa petite troupe, qui, vers trois heures après-midi, reprit la route interrompue.

Jasper Hobson ne s'était point trompé en pressentant un changement prochain dans l'état de l'atmosphère. Ce changement, en effet, ne se fit pas attendre. Pendant cette journée, dans l'après-midi, les brumes s'épaissirent et prirent une teinte jaunâtre d'un sinistre aspect. Le lieutenant était assez inquiet, sans cependant rien laisser paraître de son inquiétude, et, tandis que les chiens de son traîneau le déplaçaient, non sans grandes fatigues, il s'entretenait avec le sergent Long, que ces symptômes d'une tempête ne laissaient pas de préoccuper.

Le territoire que le détachement traversait alors était malheureusement peu propice au glissage des traîneaux. Ce sol, très accidenté, raviné par endroits, tantôt hérissé de gros blocs de granit, tantôt obstrué d'énormes icebergs à peine entamés par le dégel, retardait singulièrement la marche des attelages et la rendait très pénible. Les malheureux chiens n'en pouvaient plus, et le fouet des conducteurs demeurait sans effet.

Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils fréquemment obligés de mettre pied à terre, de renforcer l'attelage épuisé, de pousser à l'arrière des traîneaux, de les soutenir même, lorsque les brusques dénivellements du sol risquaient de les faire choir. C'étaient, on le comprend, d'incessantes fatigues que chacun supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black, absorbé, d'ailleurs, dans son idée fixe, ne descendait jamais de son véhicule, car sa corpulence se fût mal accommodée de ces pénibles exercices.

Depuis que le Cercle polaire avait été franchi, le sol, on le voit, s'était absolument modifié. Il était évident que quelque convulsion géologique y avait semé ces blocs énormes. Cependant, une végétation plus complète se manifestait maintenant à sa surface. Non seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi des arbres se groupaient sur le flanc des collines, là où quelque encaissement les abritait contre les mauvais vents du nord. C'étaient invariablement les mêmes essences, des pins, des sapins, des saules, dont la présence attestait, dans cette terre froide, une certaine force végétative. Jasper Hobson espérait bien que ces produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas lorsqu'il serait arrivé sur les limites de la mer Glaciale. Ces arbres, c'était du bois pour construire son fort, du bois pour en chauffer les habitants. Chacun pensait comme lui en observant le contraste que présentait cette région relativement moins aride, et les longues plaines blanches qui s'étendaient entre le lac de l'Esclave et le Fort-Entreprise.

À la nuit, la brume jaunâtre devint plus opaque. Le vent se leva. Bientôt la neige tomba à gros flocons, et, en quelques instants, elle eut recouvert le sol d'une nappe épaisse. En moins d'une heure, la couche neigeuse eut atteint l'épaisseur d'un pied, et, comme elle ne se solidifiait plus et restait à l'état de boue liquide, les traîneaux n'avançaient plus qu'avec une extrême difficulté. Leur avant recourbé s'engageait profondément dans la masse molle, qui les arrêtait à chaque instant.

Vers huit heures du soir, le vent commença à souffler avec une violence extrême. La neige, vivement chassée, tantôt précipitée sur le sol, tantôt relevée dans l'air, ne formait plus qu'un épais tourbillon. Les chiens, repoussés par la rafale, aveuglés par les remous de l'atmosphère, ne pouvaient plus avancer. Le détachement suivait alors une étroite gorge, pressée entre de hautes montagnes de glace, à travers laquelle la tempête s'engouffrait avec une incomparable puissance. Des morceaux d'icebergs, détachés par l'ouragan, tombaient dans la passe et en rendaient la traversée fort périlleuse. C'étaient autant d'avalanches partielles, dont la moindre eût écrasé les traîneaux et ceux qui les montaient. Dans de telles conditions, la marche en avant ne pouvait être continuée. Jasper Hobson ne s'obstina pas plus longtemps. Après avoir pris l'avis du sergent Long, il fit faire halte. Mais il fallait trouver un abri contre le «chasse-neige», qui se déchaînait alors. Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitués aux expéditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons savaient comment se conduire en de telles conjonctures. Ce n'était pas la première fois que la tempête les surprenait ainsi, à quelques centaines de milles des forts de la Compagnie, sans qu'ils eussent une hutte d'Esquimaux ou une cahute d'Indien pour abriter leur tête.

«Aux icebergs! aux icebergs!» cria Jasper Hobson.

Le lieutenant fut compris de tous. Il s'agissait de creuser dans ces masses glacées des «snow-houses», des maisons de neige, ou, pour mieux dire, de véritables trous dans lesquels chacun se blottirait pendant toute la durée de la tempête. Les haches et les couteaux eurent vite fait d'attaquer la masse friable des icebergs. Trois quarts d'heure après, une dizaine de tanières à étroites ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou trois personnes, étaient creusées dans l'épais massif. Quant aux chiens, ils avaient été dételés et abandonnés à eux-mêmes. On se fiait à leur sagacité, qui leur ferait trouver sous la neige un abri suffisant.

Avant dix heures, tout le personnel de l'expédition était tapi dans les «snow-houses». On s'était groupé par deux ou par trois, chacun suivant ses sympathies. Mrs. Paulina Barnett, Madge et le lieutenant Hobson occupaient la même hutte.

Thomas Black et le sergent Long s'étaient fourrés dans le même trou. Les autres à l'avenant. Ces retraites étaient véritablement chaudes, sinon confortables, et il faut savoir que les Indiens ou les Esquimaux n'ont pas d'autres refuges, même pendant les plus grands froids. Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre en sûreté la fin de la tempête, en ayant soin, toutefois, que l'entrée de leur trou ne s'obstruât pas sous la neige. Aussi avaient-ils la précaution de le déblayer de demi-heure en demi- heure. Pendant cette tourmente, à peine le lieutenant et ses soldats purent-ils mettre le pied au dehors. Fort heureusement, chacun s'était muni de provisions suffisantes, et l'on put supporter cette existence de castors, sans souffrir ni du froid ni de la faim.

Pendant quarante-huit heures, l'intensité de la tempête continua de s'accroître. Le vent mugissait dans l'étroite passe et découronnait le sommet des icebergs. De grands fracas, vingt fois répétés par les échos, indiquaient à quel point se multipliaient les avalanches. Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa route entre ces montagnes ne fut, par la suite, hérissée d'obstacles insurmontables. À ces fracas se mêlaient aussi des rugissements sur la nature desquels le lieutenant ne se méprenait pas, et il ne cacha point à la courageuse Mrs. Paulina Barnett que des ours devaient rôder dans la passe. Mais très heureusement, ces redoutables animaux, trop occupés d'eux-mêmes, ne découvrirent pas la retraite des voyageurs. Ni les chiens, ni les traîneaux enfouis sous une épaisse couche de neige, n'attirèrent leur attention, et ils passèrent sans songer à mal.

La dernière nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus terrible encore. La violence de l'ouragan devint telle que l'on put redouter un bouleversement général des icebergs. On sentait, en effet, ces énormes masses trembler sur leur base. Une mort affreuse eût attendu les malheureux pris dans cet écrasement de montagnes. Les blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et déjà, par de certaines oscillations, il s'y creusait des failles qui devaient en compromettre la solidité. Cependant, aucun éboulement ne se produisit. La masse entière résista, et vers la fin de la nuit, par un de ces phénomènes fréquents dans les contrées arctiques, la violence de la tourmente s'étant épuisée subitement sous l'influence d'un froid assez rigoureux, le calme de l'atmosphère se refit avec les premières lueurs du jour.

Le lac du Grand-Ours.

C'était une heureuse circonstance. Ces froids vifs, mais peu durables, qui marquent ordinairement certains jours du mois de mai, — même sur les parallèles de la zone tempérée, — suffirent à solidifier l'épaisse couche de neige. Le sol redevint favorable. Jasper Hobson se remit en route, et le détachement s'élança à sa suite de toute la vitesse des attelages.

La direction de l'itinéraire fut alors légèrement modifiée. Au lieu de se porter directement au nord, l'expédition s'avança vers l'ouest, en suivant pour ainsi dire la courbure du Cercle polaire. Le lieutenant voulait atteindre le Fort-Confidence, bâti à la pointe extrême du lac du Grand-Ours. Ces quelques jours de froid servirent utilement ses projets; sa marche fut très rapide; aucun obstacle ne se présenta, et le 30 mai, sa petite troupe arrivait à la factorerie.

Le Fort-Confidence et le Fort-Good-Hope, situés sur la rivière Mackenzie, étaient alors les postes les plus avancés vers le nord que la Compagnie de la baie d'Hudson possédât à cette époque. Le Fort-Confidence, bâti à l'extrémité septentrionale du lac du Grand-Ours, point extrêmement important, se trouvait, par les eaux mêmes du lac, glacées l'hiver, libres l'été, en communication facile avec le Fort-Franklin, élevé à l'extrémité méridionale. Sans parler des échanges journellement opérés avec les Indiens chasseurs de ces hautes latitudes, ces factoreries, et plus particulièrement le Fort-Confidence, exploitaient les rives et les eaux du Grand-Ours. Ce lac est une véritable mer méditerranéenne, qui s'étend sur un espace de plusieurs degrés en longueur et en largeur. D'un dessin très irrégulier, étranglé dans sa partie centrale par deux promontoires aigus, il affecte au nord la disposition d'un triangle évasé. Sa forme générale serait à peu près celle de la peau étendue d'un grand ruminant, auquel la tête manquerait tout entière.

C'était à l'extrémité de la «patte droite» qu'avait été construit le Fort-Confidence, à moins de deux cent milles du Golfe-du- Couronnement, l'un de ces nombreux estuaires qui échancrent si capricieusement la côte septentrionale de l'Amérique. Il se trouvait donc bâti au-dessus du Cercle polaire, mais encore à près de trois degrés de ce soixante-dixième parallèle, au-delà duquel la Compagnie de la baie d'Hudson tenait essentiellement à fonder un établissement nouveau.

Le Fort-Confidence, dans son ensemble, reproduisait les mêmes dispositions qui se retrouvaient dans les autres factoreries du Sud. Il se composait d'une maison d'officiers, de logements pour les soldats, de magasins pour les pelleteries, — le tout en bois et entouré d'une enceinte palissadée. Le capitaine qui le commandait était alors absent. Il avait accompagné dans l'Est un parti d'Indiens et de soldats qui s'étaient aventurés à la recherche de territoires plus giboyeux. La saison dernière n'avait pas été bonne. Les fourrures de prix manquaient. Toutefois, par compensation, les peaux de loutre, grâce au voisinage du lac, avaient pu être abondamment recueillies; mais ce stock venait précisément d'être dirigé vers les factoreries centrales du Sud, de telle sorte que les magasins du Fort-Confidence étaient vides en ce moment.

En l'absence du capitaine, ce fut un sergent qui fit à Jasper Hobson les honneurs du fort. Ce sous-officier était précisément le beau-frère du sergent Long, et se nommait Felton. Il se mit entièrement à la disposition du lieutenant, qui, désirant procurer quelque repos à ses compagnons, résolut de demeurer deux ou trois jours au Fort-Confidence. Les logements ne manquaient pas en l'absence de la petite garnison. Hommes et chiens furent bientôt installés confortablement. La plus belle chambre de la maison principale fut naturellement réservée à Mrs. Paulina Barnett, qui n'eut qu'à se louer des attentions du sergent Felton.

Le premier soin de Jasper Hobson avait été de demander à Felton si quelque parti d'Indiens du Nord ne battait pas en ce moment les rives du Grand-Ours.

«Oui, mon lieutenant, répondit le sergent. On nous a récemment signalé un campement d'Indiens-Lièvres, qui se sont établis sur l'autre pointe septentrionale du lac.

— À quelle distance du fort? demanda Jasper Hobson.

— À trente milles environ, répondit le sergent Felton. Est-ce qu'il vous conviendrait d'entrer en relation avec ces indigènes?

— Sans aucun doute, dit Jasper Hobson. Ces Indiens peuvent me donner d'utiles renseignements sur cette partie du territoire qui confine à la mer Polaire, et que termine le cap Bathurst. Si l'emplacement est propice, c'est là que je compte bâtir notre nouvelle factorerie.

— Eh bien, mon lieutenant, répondit Felton, rien n'est plus facile que de se rendre au campement des Lièvres.

— Par la rive du lac?

— Non, par les eaux mêmes du lac. Elles sont libres en ce moment et le vent est favorable. Nous mettrons à votre disposition un canot, un matelot pour le conduire, et, en quelques heures, vous aurez atteint le campement indien.

— Bien, sergent, dit Jasper Hobson. J'accepte votre proposition, et demain matin, si vous le voulez…

— Quand il vous conviendra, mon lieutenant», répondit le sergentFelton.

Le départ fut fixé au lendemain matin. Lorsque Mrs. PaulinaBarnett eut connaissance de ce projet, elle demanda à JasperHobson la permission de l'accompagner, — permission qui, on lepense bien, lui fut accordée avec empressement.

Mais il s'agissait d'occuper la fin de cette journée. Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson, deux ou trois soldats, Madge, Mrs. Mac Nap et Joliffe, guidés par Felton, allèrent visiter les rives voisines du lac. Ces rives n'étaient point dépourvues de verdure. Les coteaux, alors débarrassées des neiges, se montraient couronnés çà et là d'arbres résineux, de l'espèce des pins écossais. Ces arbres s'élevaient à une quarantaine de pieds au-dessus du sol, et ils fournissaient aux habitants du fort tout le combustible dont ils avaient besoin pendant les longs mois d'hiver. Leurs gros troncs, revêtus de branches flexibles, offraient une nuance grisâtre très caractérisée. Mais, formant d'épais massifs qui descendaient jusqu'aux rives du lac, uniformément groupés, droits, presque tous d'égale hauteur, ils donnaient peu de variété au paysage. Entre ces bouquets d'arbres, une sorte d'herbe blanchâtre revêtait le sol et parfumait l'atmosphère de la suave odeur du thym. Le sergent Felton apprit à ses hôtes que cette herbe, très odorante, portait le nom «d'herbe-encens», nom qu'elle justifiait, d'ailleurs, lorsqu'on la jetait sur des charbons ardents.

Les promeneurs quittèrent le fort, et, après avoir franchi quelques centaines de pas, ils arrivèrent près d'un petit port naturel, encaissé dans de hautes roches de granit, qui le défendaient contre le ressac du large. C'est là que s'amarrait la flottille du Fort-Confidence, consistant en un unique canot de pêche, — celui-là même qui, le lendemain, devait transporter Jasper Hobson et Mrs. Paulina Barnett au campement des Indiens. De ce point, le regard embrassait une grande partie du lac, ses coteaux boisés, ses rives capricieuses, déchiquetées de caps et de criques, ses eaux faiblement ondulées par la brise, et au-dessus desquelles quelques icebergs découpaient encore leur silhouette mobile. Dans le sud, l'oeil s'arrêtait sur un véritable horizon de mer, ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, qui s'y confondaient alors sous l'éclat des rayons solaires.

Ce large espace, occupé par la surface liquide du Grand-Ours, les rives semées de cailloux et de blocs de granit, les talus tapissés d'herbes, les collines, les arbres qui les couronnaient, offraient partout l'image de la vie végétale et animale. De nombreuses variétés de canards couraient sur les eaux, en jacassant à grand bruit: c'étaient des eiders-ducks, des siffleurs, des arlequins, des «vieilles femmes», oiseaux bavards dont le bec n'est jamais fermé. Quelques centaines de puffins et de guillemots s'enfuyaient à tire-d'aile en toute direction. Sous le couvert des arbres se pavanaient des orfraies, hautes de deux pieds, sortes de faucons dont le ventre est gris-cendré, les pattes et le bec bleus, les yeux jaune orange. Les nids de ces volatiles, accrochés aux fourches des arbres, et formés d'herbes marines, présentaient un volume énorme. Le chasseur Sabine parvint à abattre une couple de ces gigantesques orfraies, dont l'envergure mesurait près de six pieds, — magnifiques échantillons de ces oiseaux voyageurs, exclusivement ichtyophages, que l'hiver chasse jusqu'aux rivages du golfe du Mexique, et que l'été ramène vers les plus hautes latitudes de l'Amérique septentrionale.

Mais ce qui intéressa particulièrement les promeneurs, ce fut la capture d'une loutre, dont la peau valait plusieurs centaines de roubles.

La fourrure de ces précieux amphibies était autrefois très recherchée en Chine. Mais, si ces peaux ont notablement baissé sur les marchés du Céleste Empire, elles sont encore en grande faveur sur les marchés de la Russie. Là, leur débit est toujours assuré, et à de très hauts prix. Aussi les commerçants russes, exploitant toutes les frontières du Nouveau-Cornouailles jusqu'à l'océan Arctique, pourchassent-ils incessamment les loutres marines, dont l'espèce tend singulièrement à se raréfier. Telle est la raison pour laquelle ces animaux fuient constamment devant les chasseurs, qui ont dû les poursuivre jusque sur les rivages du Kamtchatka et dans toutes les îles de l'archipel de Béring.

«Mais, ajouta le sergent Felton, après avoir donné ces détails à ses hôtes, les loutres américaines ne sont pas à dédaigner, et celles qui fréquentent le lac du Grand-Ours valent encore de deux cent cinquante à trois cents francs la pièce.»

C'étaient, en effet, des loutres magnifiques que celles qui vivaient sous les eaux du lac. L'un de ces mammifères, adroitement tiré et tué par le sergent lui-même, valait presque les enhydres du Kamtchatka. Cette bête, longue de deux pieds et demi depuis l'extrémité du museau jusqu'au bout de la queue, avait les pieds palmés, les jambes courtes, le pelage brunâtre, plus foncé au dos, plus clair au ventre, des poils soyeux, longs et luisants.

«Un beau coup de fusil, sergent! dit le lieutenant Hobson, qui faisait admirer à Mrs. Paulina Barnett la magnifique fourrure de l'animal abattu.

— En effet, monsieur Hobson, répondit le sergent Felton, et si chaque jour apportait ainsi sa peau de loutre, nous n'aurions pas à nous plaindre! Mais que de temps perdu à guetter ces animaux, qui nagent et plongent avec une rapidité extrême! Ils ne chassent guère que pendant la nuit, et il est très rare qu'ils se hasardent de jour hors de leur gîte, tronc d'arbre ou cavité de roche, fort difficile à découvrir, même aux chasseurs exercés.

— Et ces loutres deviennent de moins en moins nombreuses? demandaMrs. Paulina Barnett.

— Oui, madame, répondit le sergent, et le jour où cette espèce aura disparu, les bénéfices de la Compagnie décroîtront dans une proportion notable. Tous les chasseurs se disputent cette fourrure, et les Américains, principalement, nous font une ruineuse concurrence. Pendant votre voyage, mon lieutenant, n'avez-vous rencontré aucun agent des compagnies américaines?

— Aucun, répondit Jasper Hobson. Est-ce qu'ils fréquentent ces territoires si élevés en latitude?

— Assidûment, monsieur Hobson, dit le sergent, et quand ces fâcheux sont signalés, il est bon de se mettre sur ses gardes.

— Ces agents sont-ils donc des voleurs de grand chemin? demandaMrs. Paulina Barnett.

— Non, madame, répondit le sergent, mais ce sont des rivaux redoutables, et quand le gibier est rare, les chasseurs se le disputent à coups de fusil. J'oserais même affirmer que, si la tentative de la Compagnie est couronnée de succès, si vous parvenez à établir un fort sur la limite extrême du continent, votre exemple ne tardera pas à être imité par ces Américains, que le ciel confonde!

— Bah! répondit le lieutenant, les territoires de chasse sont vastes, et il y a place au soleil pour tout le monde. Quant à nous, commençons d'abord! Allons en avant, tant que la terre solide ne manquera pas à nos pieds, et que Dieu nous garde!»

Après trois heures de promenade, les visiteurs revinrent au Fort- Confidence. Un bon repas, composé de poisson et de venaison fraîche, les attendait dans la grande salle, et ils firent honneur au dîner du sergent. Quelques heures de causerie dans le salon terminèrent cette journée, et la nuit procura aux hôtes du fort un excellent sommeil.

Le lendemain, 31 mai, Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson étaient sur pied dès cinq heures du matin. Le lieutenant devait consacrer tout ce jour à visiter le campement des Indiens et à recueillir les renseignements qui pouvaient lui être utiles. Il proposa à Thomas Black de l'accompagner dans cette excursion. Mais l'astronome préféra demeurer à terre. Il désirait faire quelques observations astronomiques et déterminer avec précision la longitude et la latitude du Fort-Confidence. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson durent donc faire seuls la traversée du lac, sous la conduite d'un vieux marin nommé Norman, qui était depuis de longues années au service de la Compagnie.

Les deux passagers, accompagnés du sergent Felton, se rendirent au petit port, où le vieux Norman les attendait dans son embarcation. Ce n'était qu'un canot de pêche, non ponté, mesurant seize pieds de quille, gréé en cutter, qu'un seul homme pouvait manoeuvrer aisément. Le temps était beau. Il ventait une petite brise du nord-est, très favorable à la traversée. Le sergent Felton dit adieu à ses hôtes, les priant de l'excuser s'il ne les accompagnait pas, mais il ne pouvait quitter la factorerie en l'absence de son capitaine. L'amarre de l'embarcation fut larguée, et le canot, tribord amure, ayant quitté le petit port, fila rapidement sur les fraîches eaux du lac.


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